Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Ecrits du temps de la guerre (Pages 217 à 232)


Marcel Comby /     L’Âme du Monde
Teilhard parle d’Âme du Monde comme principe d’unification du cosmos. A cette idée aux allures panthéistes, il semble encore ajouter que cette âme serait spirituelle et participerait ainsi à la liberté des créatures spirituelles. Or la foi catholique ne reconnaît la présence d’âme spirituelle que dans les créatures humaines et angéliques. Dans une vision statique des choses, il est vrai que notre penseur chrétien profère effectivement une profonde hérésie en écrivant :



« Le Monde est déjà, depuis longtemps, en proie à une multitude d’âmes élémentaires qui se disputent sa poussière pour exister en s’unifiant »
« Atomes, électrons, corpuscules élémentaires, quels qu’ils soient (pourvu qu’ils soient quelque chose en dehors de nous), doivent avoir un rudiment d’immanence, c’est-à-dire une étincelle d’esprit. »
Ce terme d’esprit est donc pour le moins ambigüe !
Cependant si l’on raisonne en termes d’évolution, la notion mystérieuse d’âme du monde recouvre une réalité plus en phase avec la cohérence dogmatique. En fait, l’âme n’est ni une essence ni une substance, ni un corps ni un esprit, mais un principe relationnel d’unification du vivant. Un principe associé à la notion de finalité et d’accomplissement. Le terme d’âme n’est pas lié à une réalité qui est infusée dans un corps à un certain moment de l’histoire, comme je l’ai appris autrefois. Elle est au cours de l’évolution humaine comme une nouvelle dimension de la personne. Teilhard apporte l’idée novatrice et intéressante de penser la création non pas en termes de rupture mais selon une continuité ou une union. Le Père Teilhard de Chardin nous apprend finalement à penser l’unité avant la distinction. Autrement dit, à comprendre une chose en la mettant en relation avec son environnement. Ainsi, au lieu de penser la création à distance de son créateur, de distinguer l’âme du corps, ou encore le chrétien du reste du monde, il faut surtout craindre de ne pas les unir suffisamment. C’est en effet en recevant les choses dans leur unité, qu’on en comprend ensuite la diversité. La relation de l’esprit à la matière ne peut être maintenue comme simple extériorité, comme si la matière était d’un côté, et l’esprit de l’autre. La continuité dans la matière (de la pierre au corps de l’homme) et sa complexité dans l’être humain conduisent Teilhard à percevoir que toute matière tend vers une fin ordonnée et complexe. Il y reconnait le Christ, présent à toutes les créatures, attirant toutes choses à l’unité de son corps, sans pour autant que toutes choses se confondent avec les autres. Il se laisse ici éclairer par la vision paulinienne du Christ récapitulant tout en lui, d’une matière promesse de vie dont le corps du Christ est l’accomplissement, et l’eucharistie le gage qui nous fait vivre aujourd’hui.

Le terme « Âme du monde » relève du symbole en tant que capacité de transparence. Il appartient donc à ce que j’ai appelé l’origine, réalité métaphysique conçue comme condition essentielle de tout ce qui est. Il précède donc l’existence de l’être. Puis il se propage le long de la chaîne de l’évolution pour émerger un jour à travers tout homme réalisé en tant que personne capable d’amour. « Indubitablement, nous avons conscience de porter en nous quelque chose de plus grand et de plus nécessaire que nous-mêmes ; quelque chose qui était avant nous et qui aurait pu continuer sans nous… » Pour Teilhard, l’ensemble de toutes les âmes n’est pas un simple agrégat, mais la trace d’une énergie synthétique et directrice, qui agite et chasse la multitude des créatures vers un état supérieur d’unité. Teilhard pose sur l’Âme du monde un regard de profond émerveillement. Pour le comprendre, il convient de ne pas se placer dans dogmatisme désuet mais voir d’une autre façon la théologie de la création. Ainsi l’action créatrice de Dieu n’est pas uniforme mais différenciée. Toutes les capacités de notre être, au lieu d’être simplement juxtaposées, doivent participer dans une même synergie vers cette œuvre d’accomplissement. L’âme ne peut être séparée du corps dans le processus d’évolution. Bien des auteurs spirituels sont tombés dans ce travers du dualisme. Ainsi dans l’encyclique Humani Généris de 1950, Pie XII a déclaré : « L’Eglise n’interdit pas que la doctrine de l’évolution, pour autant qu’elle recherche si le corps humain fut tiré d’une matière déjà existante et vivante – car la foi catholique nous oblige à maintenir l’immédiate création des âmes par Dieu – dans l’état actuel des sciences et de la théologie, soit l’objet de recherches et de discussions de la part des savants » Dans cette vision du monde, le corps humain est pensé sans l’âme et réciproquement l’âme sans le corps.

Teilhard parle du « Schisme dans la charité ». Je me suis autrefois senti mal à l’aise face à un très bon ami qui me disait souvent : « Je me sens parfaitement chrétien par mon action sociale bien que je ne pratique pas ! ». Je n’avais bien sûr pas lu Teilhard mais dette anecdote m’avait fait réfléchir à tout ce qui relevait de notre relation au Créateur. Teilhard écrit (Page 229) : « Dieu ne se donne pas à l’âme comme un Bien surajouté qui s’accole. Il fait mieux et d’avantage. Il vient à nous par le chemin intérieur du Monde ; il descend en nous par le côté où notre être inachevé se mêle à la Substance universelle. » Ainsi le schisme dans la charité résulte d’un dualisme qui met en opposition le Christ et le Monde. Je ne saurai juger cet ami mais je pensais pourtant, vu nos liens de respect, que son christianisme valait bien le mien et que nous ne serions jugés qu’à l’aune de l’amour divin. En fait, nous étions tous deux des acteurs dont la spiritualité était bien différente mais de nature mystiquement co participative à ce que Teilhard nomma : Âme du Monde. Finalement, dans les écrits ultérieurs, Teilhard nous parlera plutôt de « Noosphère ». Parler simplement de sphère pensante se révèle purement artificielle. Sur le plan métaphysique, la notion de noosphère est associée à une fonction réelle unissant Dieu et le Monde.

Samedi 6 Février 2016 10:01