Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Trêve de mots sibyllins et de phrases compliquées pour décrire notre monde. Je me permets de raconter ici un événement qui m’est arrivé alors que j’étais jeune professeur dans une école normale lyonnaise formant des instituteurs. A dire vrai mes élèves étaient peu motivés pour l’étude des mathématiques et cela me chagrina à tel point qu’un réel fossé s’établit progressivement entre eux et moi. Ambiance des plus entropiques, dirions-nous. A la fin de l’année scolaire devait avoir lieu un voyage en car réunissant professeurs et élèves. Comme nous étions proches de la fin de la guerre, on ne connaissait pas les grandes distractions de notre époque un peu folle et chacun goûtait les moindres initiatives même les plus modestes.
Ceci étant, avant de savourer cette réjouissance annoncée, un surveillant me demanda de le remplacer en salle d’étude pour cause d’examen. La tension accumulée durant l’année atteignit alors son paroxysme ce jour-là. Un chahut monumental comme je n’en avais jamais connu, eut carrément raison de mon autorité, si bien que je dus m’enfuir…chez le chef d’établissement. En fait, je n’avais pas l’intention de céder devant des adolescents déchaînés. Je me vois encore dire ceci à mon supérieur hiérarchique :
« Cette rébellion est inadmissible ; je vous demande de prendre une sanction exemplaire, par exemple : supprimer le voyage ».
J’ajoutai avec détermination :
« Si vous refusez alors je m’en vais immédiatement, c’est à prendre ou à laisser !! ».
La direction me rétorqua :
« Si c’est ainsi alors allez vous-même l’annoncer aux élèves ! »
. Je dégringolai les marches de l’escalier à toute vitesse et remontai sur mon perchoir, décidé à faire face. Je pris une posture telle que brusquement le silence se fit. Alors je fis ma déclaration d’intention. Déçus, les élèves se remirent au travail mais l’atmosphère devint réellement pesante. J’avais gagné mais à quel prix !

Durant la nuit qui suivit (nous vivions en internat à l’époque) un collègue et ami vint me rendre compte de son opinion sur les élèves mais surtout sur moi. Après une longue conversation, il réussit à me convaincre que je devais faire marche arrière, au risque de perdre la face. Je finis tout de même par me ranger à son conseil éclairé.
Le lendemain soir je refis surface dans la grande salle d’étude et, après quelques périphrases de circonstance, je déclarai une levée immédiate de la sanction. Le voyage devait avoir lieu deux jours après. Il fut donc rétabli…mais je devais de nouveau affronter une population dont je ne connaissais nullement les intentions à mon égard. Je n’étais ni fier ni rassuré pour mon sort.
Une énorme surprise m’attendit : je n’avais nullement prévu qu’elle allait arriver durant ce voyage. Je fus, pour la première fois de l’année, entouré de quantité d’adolescents venant me parler avec une réelle empathie comme si nous étions des amis.

Cette histoire qui finit bien, grâce à un collègue, m’apprit une chose fondamentale sur la nature humaine : au-delà des relations immédiates et spontanées, se cache un trésor auquel on ne peut avoir accès que par un abandon de son propre ego. Ce trésor, vous pouvez l’appeler : l’ultra humain, cette force et cette énergie qui unifie. Elle est exprimée dans les Evangiles lorsque Jésus dit : « Si l’on vous frappe la joue droite alors tendez l’autre joue ! ». Lorsque nous découvrons à la Télé tous ces débats antagonistes et ces agressions verbales, nous pouvons penser que la marche du monde en est encore à son stade darwinien ; la loi du plus fort en gueule ! Est-il possible qu’il en soit autrement ? Combien de bonnes volontés demeurent inexorablement inertes et frileuses devant un spectacle aussi déplorable. N’est-il pas bientôt temps d’enseigner une science de l’homme ?


Mercredi 11 Janvier 2012 18:48