Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitre XIV Comment je Crois, éditions du Seuil
réflexion pour octobre 2013


Il est indéniable que la problématique des commencements nous échappe, tant sur le plan de la formation du monde matériel que sur l’avènement du vivant, le premier humain et le premier outil sont à jamais perdus. Nous ne pouvons faire des hypothèses que loin des origines. L’aube de la spiritualité n’échappe pas à cette règle.

L’homme a pu contempler depuis toujours le ciel et les nuits semées d’étoiles, le soleil qui réchauffe et qui éclaire comme le feu qu’il a dompté. Il a pris conscience de la mort qui enlève mystérieusement l’être présent et aimé. Il a découvert l’absence, mais il a pu admirer l’étrange apparition d’un nouveau vivant expulsé du ventre de sa mère. Cette nature qui le domine et la conscience qu’il a de lui-même le conduisent insensiblement à la réflexion sur l’organisation du monde et le mystère qui enveloppe toute chose. Du chasseur de l’âge de pierre aux grands physiciens de l’époque moderne, s’est déroulée toute une série de mutations dans la relation entre l’homme et son Créateur, qui va de la reconnaissance de la toute puissance protectrice de Dieu à une forme régressive de la spiritualité. Pour parler comme Teilhard, disons que le centre spirituel de tout homme créé ne serait-il pas inconsciemment relié dès sa conception à tous les autres centres et plus précisément à une toute puissance divine qui envelopperait subtilement la noosphère dans l’attente du plérôme.
L’homme de la préhistoire a conscience de cette puissance dominatrice de la nature et des hommes. Les rites d’inhumation des derniers survivants des peuples de chasseurs de l’âge de pierre sont moins élaborés que ceux de l’homme de Neandertal, mais la spiritualité imprègne leur vie quotidienne. Dans son émouvant recueil intitulé : Pieds nus sur la terre sacrée, l’ethnologue américain : J Mc Culloch rapporte les propos, datant de 1911, d’un indien Dakota sur la prière :

« Dans la vie de l’Indien, il n’y a qu’un devoir inévitable – le devoir de prière – la reconnaissance quotidienne de l’invisible et de l’éternel. Ses dévotions quotidiennes lui sont plus nécessaires que sa nourriture de chaque jour. Il se lève au petit jour, chausse ses mocassins et descend à la rivière. Il s’asperge le visage d’eau froide ou s’y plonge entièrement. Après le bain, il reste dressé devant l’aube qui avance, face au soleil qui danse sur l’horizon, et offre sa prière muette. Sa compagne peut l’avoir précédé ou le suivre dans ses dévotions mais ne doit jamais l’accompagner. Le soleil du matin, la douce terre nouvelle et le grand silence, chaque âme doit les rencontrer seule !
Chaque fois qu’au cours de sa chasse quotidienne, l’homme rouge arrive devant une scène sublime ou éclatante de beauté – un nuage noir chargé de tonnerre avec l’arche étincelante d’un arc-en-ciel au-dessus d’une montagne, une cascade blanche au cœur d’une gorge verte, une vaste prairie teintée de rouge sang d’un couchant – il s’arrête un instant dans la position d’adoration. Il ne voit pas le besoin de distinguer un jour parmi les sept pour en faire un jour saint puisque pour lui tous les jours sont de Dieu. »

Certes le monde a profondément changé et semble, du point de vue phénoménologique, avoir suivi, tout au moins chez l’homme occidental, un chemin de régression. Un souvenir me vient subitement à l’esprit. Au beau milieu du XX e siècle, conjointement à mes études universitaires, j’exerçais des fonctions d’encadrement dans un internat catholique. L’enseignement religieux dispensé à l’époque et les offices réguliers maintenaient dans les esprits une religiosité non remise en cause. Ainsi le règlement imposait que chaque surveillant rassemble ses élèves le soir pour la prière commune. Ce que je garde en mémoire c’est l’ambiance particulière qui régnait durant ces quelques instants. Grâce au fait que tous ces jeunes acceptent sans polémique une telle tradition disparue, je ressentais un profond apaisement. Nous ne célébrions pas l’arrivée du jour comme cet Indien Dakota, mais la profondeur du silence après une journée active voire conflictuelle parfois. La prière était vécue comme une réconciliation collective et une union avec le monde invisible, prélude à la nuit où tout s’oublie et se fond dans l’attente d’un sommeil réparateur.

L’expérience religieuse, dans ce qu’elle a de radical et de plus intime, se dérobe à toute forme d’explication la réduisant à une simple réalité psychologique, anthropologique, sociologique et historique. Elle émerge dans la conscience dès l’origine de l’humanité comme donnée première, irréductible à toute autre. Le développement des cultures va multiplier les figures au travers desquelles cette expérience tentera de s’exprimer : ce sont les religions. Mais cet habillage culturel ne réussira jamais à masquer le fait premier de cette Donation, surgissant comme venue d’ailleurs dans une conscience d’homme. On se trouve là aux limites de la rationalité qui rend l’homme incapable de penser sa spécificité. La foi religieuse n’est pas de l’ordre de la connaissance et du savoir. Elle est une attitude générale face à la vie, une prise de position vitale par rapport à cette donation, comme fut le fiat de Marie en réponse à l’annonce de l’ange. La foi est reconnaissance du mystère de l’être et adhésion à ce mystère.
Cette prise de position n’est pas propre au christianisme. On la retrouve dans toutes les religions ou sagesses philosophiques en quête d’une transcendance ou d’absolu. Il existe donc dans toutes les religions, même les plus archaïques et les plus primitives, un élément commun ; ce qui fait dire à certains : « toutes les religions se valent ! ». Cependant toutes les religions ne sont pas équivalentes ; catholique signifie universel. Elles sont étroitement dépendantes des terreaux culturels sur lesquels elles ont pris naissance. Au-delà de la quête de transcendance qui leur est commune, elles ne répondent pas aux mêmes défis sur les plans sociologiques, anthropologiques, historiques, etc. Leurs corpus religieux se trouvent diversement influencés et interpellés par les nouveaux savoirs acquis au cours de l’Histoire. D’où l’importance des sciences humaines dans la recherche théologique en général, et celle en particulier qui mettra en évidence l’originalité du christianisme et sa cohérence par rapport aux autres aspects de la Connaissance.
 Dans son intimité, Dieu est d’abord « RELATION ». La doctrine de la Trinité, en langage humain, enseigne que cette relation est faite d’amour ; et c’est parce Dieu est relation d’amour en Lui-même qu’il l’est aussi dans son rapport à la Création. Au sein de cette création, l’homme est alors considéré comme personne et non seulement comme individu.
 Dans le christianisme, importance est donnée à l’Histoire : celle qui évoque la révélation divine, l’événement de l’Incarnation du Verbe divin dans l’homme, qui comporte une longue préparation dans le temps, la vingtaine siècles avant J.C. de l’histoire d’Israël, le mystère de l’Alliance toujours renouvelé. Cet événement, qui a pour mission de transmettre la « Bonne Nouvelle » à toutes les nations de la terre, représente déjà là une sorte de mondialisation, contribuant à l’édification du Corps Total du Christ.
 Importance est donnée également à l’INTERPRETATION. La croyance chrétienne ne porte pas d’abord sur un texte, mais sur un événement historique dont la nature d’événement singulier, protéiforme, paradoxal, mystérieux, nécessite le recours à l’utilisation de toutes les méthodes de l’exégèse moderne.
 Les progrès de la Science ont mis en évidence la notion de complexité. Celle-ci se trouve au cœur de la relation de l’homme à Dieu, mais aussi de la relation avec les autres. La complexité est inhérente à l’histoire humaine faite d’un nombre considérable d’interactions qui s’inscrivent dans le cadre de toutes les dualités. La complexité est mise en évidence chaque fois que la logique formelle se trouve piégée par la nature du Réel. On a alors recours à des formules surprenantes et paradoxales, les « oxymores », jouant surtout sur les images suggestives : Dieu est à la fois Un et Trois, proche et lointain, absent et présent, tout-puissant et faible, Jésus vrai Dieu et vrai homme, le salut qui est donné mais qui reste à venir, pur don de Dieu mais que les hommes ont à construire, une Eglise sainte mais pécheresse et sans cesse à réformer.

La pensée chrétienne, surtout par la voix de ses mystiques, a su dire ces choses-là, mais comment apprendre à penser cette complexité afin de construire un monde toujours plus compliqué en raison des impératifs de la mondialisation ? Teilhard s’inquiète justement de l’état religieux du monde actuel (nous sommes en 1950)
« Car enfin, en toute et profonde vénération pour les paroles humaines de Jésus, est-il possible de ne pas observer que la Foi judéo-chrétienne continue à s’exprimer (et par force !) dans les textes évangéliques, en fonction d’un symbolisme typiquement néolithique ? (…) Dans un pareil Univers comment imaginer, sans contradiction psychologique, que le Monothéisme ait pu se traduire autrement qu’en termes de Dieu grand Chef de famille et suprême propriétaire du Monde habité ?
Or tel est précisément le cadre ou milieu mental hors duquel notre conscience moderne est en train d’émerger de plus en plus. Irrésistiblement, autour de nous, par tous les accès de l’expérience et de la pensée, l’Univers va se liant organiquement et génétiquement sur lui-même. Comment, dans ces conditions, le Dieu – Père d’il y a deux mille ans (un Dieu du Cosmos encore) ne se transfigurerait-il pas insensiblement, sous l’effort même de notre adoration, en un Dieu de Cosmogénèse, c’est-à-dire en quelque Foyer ou Principe animateur d’une création évolutive au sein de laquelle notre condition individuelle apparait beaucoup moins celle d’un serviteur qui travaille que celle d’un élément qui s’unit ? ».
Mais il ne faut pas se bercer d’illusions et, pour les clercs, sombrer dans une espèce de populisme qui, pour éviter la réprobation du peuple de Dieu, ne cesse de proclamer que Dieu est amour et qu’il pardonne inconditionnellement toutes nos fautes. Le processus de la Cosmogénèse fondé sur cette union au Christ est profondément exigeant. Tout chrétien est appelé à suivre une voie qui est à l’image de celle de Jésus souffrant et mort sur une croix. En cela le Christianisme est bien loin de se réduire à des rites stéréotypés, à une morale sociale ou individuelle, et même à des pratiques de grande vertu et de sacrifice surhumain.

Pour moi, l’avenir du Christianisme est représenté par la voie de l’enfance spirituelle, celle pratiquée par sainte Thérèse de Lisieux. Celle-ci n’est pas de nature psychologique et n’a rien à voir avec un culte des états d’âmes ou de la soumission passive. Elle s’apparente à la « pauvreté en esprit » symbolisée par la « porte étroite » et le « trou de l’aiguille » dont il est question dans les évangiles. Il faut la situer au niveau ontologique. C’est un stade de « non expansion » où toutes les puissances de l’être sont concentrées en un point réalisant par leur unification une simplicité indifférenciée, apparemment semblable à la potentialité embryonnaire. Cet état d’enfance n’est encore que potentiel ou virtuel et il doit être actualisée par le Christ. A cet égard, il est comparable à l’état virginal de la Théotokos dont les virtualités doivent être actualisées par la descente du Logos ou de l’Esprit-Saint. Concrètement il s’agit d’un chemin de liberté, de sérénité, d’offrande de soi et d’abandon. Il est tout-à-fait compatible avec l’évolution évoquée par Teilhard dont on connaît l’attrait pour un Christ attracteur et amorisant.
L’Eglise catholique romaine se doit de conformer son action pastorale et missionnaire à tout principe laissant l’homme grandir et se déculpabiliser.

Jeudi 10 Octobre 2013 19:36