Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitre 2, tome10, « Comment je crois »


1- La scolastique fournit une image formelle très étriquée de la réalité.
L’idée de Teilhard est certes séduisante pour fonder une dialectique plus riche lorsqu’il s’agit de définir la place de l’homme face à son créateur. En février dernier j’avais évoqué la force et la limite de la pensée analogique. Ce mode de penser est omniprésent dans les différentes méthodes scientifiques. On la met en œuvre comme moyen heuristique pour faire progresser la compréhension de notre environnement. Le langage usuel étant trop simple devant la complexité des choses de la vie, on recourt à ce qu’on appelle : « transfert de signification d’un type d’expérience à un autre ». Les différentes cultures ont créé des métaphores qui sont des mots ou des expressions imagés qui médiatisent par un recours aux faits concrets des connaissances abstraites. Cependant les métaphores tout comme les symboles et mythes et la poésie qui les véhicule, peuvent disparaître en raison de la subjectivité dont ces choses sont porteuses au sein d’une civilisation. L’analogie fonde son transfert de signification sur la Similitude entre choses comparées. On peut avoir des similitudes de structures, de forme, de fonction, de comportement, etc…Des propositions analogiques ont toujours quelque chose de relatif et de réformable. Elles ne fixent pas dans le définitif ce qu’elles signifient. Elles ouvrent par contre de manière constructive sur un domaine plus vaste, englobant davantage de vérités. Dans la Bible, on assiste au mariage entre le langage de tous les jours et celui du culte. Le divin est dit humainement, comparé pour le croyant à l’homme et à la nature. .Le transfert suivant lequel l’homme est dit créé à l’image de Dieu, semblable à lui, présuppose que, d’abord, Dieu soit imaginé semblable à l’homme ou à la nature. Le texte de Gn I met l’accent sur une analogie d’agir. Cependant le Créateur se différencie infiniment de tout créé par son essence même, ce qui montre que l’analogie ne constitue pas une preuve d’existence de Dieu ni une description objective du réel. Le croyant et le théologien voient dans les métaphores et les analogies surtout des indications de la direction dans laquelle une approche respectueuse peut être tentée. Les paraboles de Jésus ne veulent rien prouver mais seulement proposer un chemin de vie qui annonce le salut. Ce sont des analogies du Royaume à venir.

2- Cette notion de transformation créatrice évoque pour moi la théorie de la relativité ou plus précisément celle des mouvements relatifs.
Ainsi notre planète est soumise à un mouvement de rotation qui s’en va concerner tous les êtres en mouvement sur sa surface. Nous avons là une image de ce que constituent la cause première et les causes secondes. Dans le cadre de la physique de l’atmosphère, la réalité « vent » ne se déplace pas linéairement d’un centre de haute pression vers un centre de basse pression. Elle est soumise à une déviation due à une force qui résulte de la superposition de la cause première et de causes secondes ; on l’appelle : la force de Coriolis. De même au sein du système solaire, les mouvements des planètes et de leurs satellites se combinent pour s’harmoniser et influer sur notre environnement. Le ralentissement du mouvement de la sphère terrestre (très faible évidemment) procède de l’influence des marées qui elles-mêmes procèdent de l’influence des forces de gravitation dues, entre autres, à la présence de la lune. En somme, tout mouvement, toute action, se mesurent par rapport à un observateur qui lui-même est soumis à une influence extérieure qui lui confère son mouvement propre. Au sein de notre univers, toutes choses participent à un équilibre parfait mettant en scènes une myriade d’interactions de nature mécanique qui lui assurent sa cohésion. Par extrapolation, on peut imaginer que la vie de chacun d’entre nous décrit une trajectoire terrestre emportée dans un grand mouvement de nature métaphysique. Dans la Bible, on trouve des récits symboliques qui évoquent cette idée de mouvement tels ceux qui figurent dans le fameux songe de Jacob. Que symbolisent donc ces anges qui montent et qui descendent le long d’une mystérieuse échelle ? Un projet divin dynamique qui nous entraînerait, selon Teilhard, vers le point Omega ? On sait que l’histoire tourmentée du peuple élu fut sans cesse accompagnée par une intervention divine. L’ange possède sa symbolique particulière : Intermédiaires entre Dieu et le monde, dotés parfois d’un corps éthéré, les anges symbolisent les fonctions divines et les relations entre Dieu et ses créatures. Les hiérarchies terrestres sont le reflet des hiérarchies célestes. Les anges sont des annonciateurs du sacré qui nous accompagnent et nous aident en cas de besoin. La tradition judéo-chrétienne nous révèle quelques noms, comme, par exemple, les noms des trois grands archanges : Michel, vainqueur des dragons ; Gabriel, messager et initiateur, et Raphaël, protecteur des médecins et des voyageurs. Voilà qui s’inscrit tout à fait dans la transformation créatrice.

3- Ainsi pouvons-nous tenter une certaine approche dans l’explication de la Théologie de la Création.
En fait la scolastique fait l’impasse sur la notion de mouvement, d’évolution et de relation permanente entre les événements de notre vie terrestre et l’agir divin qui s’exerce de manière mystérieuse et silencieuse dans la profondeur de la matière et de l’esprit. Nous pouvons parler d’une véritable synergie qui s’opère dans les plus infimes parties de la réalité cosmique.
Cette vision scholastique débouche sur une conception de la religion en général qui relève du dogmatisme, du formalisme, de la morale, voire de la sociologie et de la politique La vision de Teilhard conduit vers une autre conception plus organique donc plus attractive pour une pensée en recherche de sens. L’hypothèse teilhardienne fondamentale est que l’Univers dans son ensemble est lié à un plan divin dans une sorte de mouvement nommé par l’auteur : Christo genèse. L’homme n’est pas dans l’absolu un être autonome et coupé d’une source suprême qui, à tout instant, lui offre un don gratuit qu’il est libre d’accepter ou de refuser. Cependant la condition humaine réside dans l’illusion de la séparativité. Le réel nous est voilé comme l’affirme le physicien Bernard d’Espagnat. Suivant le chemin spirituel de Teilhard, nous devons admettre que cette Relation entre l’homme et Dieu est davantage, comme on l’a dit, de l’ordre de l’organique que d’un ordre moral fixiste…ce qui entraîne certaines conséquences. Dieu n’est plus une idée abstraite, ni un juge impitoyable, ni un lointain protecteur et manipulateur du cosmos, ni un maître à qui l’on rend un vague sentiment d’allégeance, ni un alibi pour pratiquer des vertus bourgeoises ou pour opprimer les peuples en faisant la guerre. Dieu, qui s’est incarné en Jésus de Nazareth, se manifeste par une rencontre. Les systèmes de pensées philosophiques et religieuses ont souvent cherché un bonheur qui viendrait d’en haut : « Jésus est venu sur terre à notre rencontre en contradiction radicale avec cette vision » souligne François Bal dans l’évangile de ceux qui ne s’en sortent pas. Lorsque le Christ rencontre quelqu’un, c’est fréquemment sur un lieu d’échec : une maladie, un handicap, un deuil, un mensonge, un désordre… Nous sommes là en plein paradoxe. Mais cette rencontre repose, non pas sur une béate félicité ni sur une naïve sensation émotionnelle ni même sur la conviction passive d’être sauvé par un Christ qui accepte tout par amour, mais sur une réalité partagée. Cette réalité est celle de la Croix. La transformation créatrice repose sur l’idée que le mystère de la Crucifixion est plus qu’un événement de notre histoire biblique. Elle procure un sens à toute chose et en particulier à la souffrance et à la mort. Là encore, devant nous, se présente le paradoxe selon lequel notre condition humaine ne reconnait que l’aspect immédiat d’une chose qui est à extirper, sans reconnaitre que cette chose- là possède un sens qui réside dans sa finalité. Et cette finalité peut prendre justement les apparences d’une guérison, d’un renouveau, d’un progrès. L’être humain se transforme selon le plan divin qui est coextensif à toute action humaine qui comporte, comme on le sait, de multiples phases de grandeur et de désordre.
En outre Jean appelle Jésus le ''Verbe'', en grec le ''logos'', c’est à dire la Parole de Dieu. L'Ancien Testament utilise souvent ce mot pour dire l’activité créatrice de Dieu. Ce titre permet à l'évangéliste de montrer que Jésus existait en Dieu avant le commencement du monde, qu’il est Dieu lui-même. Ce terme de Parole évoque une certaine forme de relation, celle qui s’établit dans la vibration d’une parole articulée. Les Bouddhistes savent cela par la méditation et le chant du Hanna shinkyo par exemple et juifs, chrétiens, musulmans pratiquent l’oraison depuis des siècles.

4- Lors d’une rencontre d’enseignants retraités à la fin du mois de juin, je retrouve
une ancienne collègue stéphanoise ayant, dans le passé, participé à des réunions présidées par le Père Thierry Magnin dont les thèmes portaient sur science et foi. Elle me relate un épisode récent qui semble l’avoir profondément marquée : le déroulement d’une cérémonie religieuse dont l’organisation avait été confiée à un prêtre hautement traditionnaliste. J’ai cru comprendre que son tourment provenait justement d’une parole qui n’est plus audible pour certains croyants. En fait des hommes formés dans un certain esprit scholastique transmettent une dialectique fondée sur la rigidité du dogme, sur une parole biblique prise au pied de la lettre, sur des interdits et sur une pédagogie du péché complètement obsolète. La grande difficulté à laquelle se trouve confronté le clergé romain réside dans une peur effroyable de la division du monde chrétien, enclenchée par une refonte du contenu du Magistère compte tenu des avancées contemporaines dans la compréhension du monde et de son évolution. Je reprends un article lu dans la presse catholique :
« Destiné d'abord à expliquer la Parole de Dieu, mais aussi à protéger la foi et son contenu contre les mauvaises interprétations, le magistère peut prendre diverses formes, dont les degrés de solennité varient. De l'encyclique Humanæ vitæ de Paul VI en 1968 au discours de Benoît XVI aux Bernardins en 2008, jamais les paroles et textes des papes n'ont été aussi rapidement mis sur la place publique et bénéficié d'une telle attention, de la part des croyants comme des non-croyants. Paradoxalement, on peut s'interroger dans quelle mesure ce magistère est « reçu », c'est-à-dire accepté, aujourd'hui, par les catholiques, qui souvent s'estiment libres d'y adhérer ou non. Car l'Église catholique n'échappe pas à la crise de l'autorité qui traverse l'ensemble des institutions. Or, tout ce que dit la hiérarchie ecclésiale n'a pas la même valeur, donc le même degré d'autorité. Mais comme cette parole de l'Église est aujourd'hui directement accessible au grand public, sans médiation, il devient de plus en plus difficile au catholique d'évaluer son importance. Il pourra alors être tenté soit de tout rejeter, soit de n'accepter que ce qui lui convient ou - comme on l'a vu avec la crise intégriste - de renvoyer l'autre camp à un « magistère » d'autant plus menaçant qu'il est mal défini.

QU'EST-CE QUE LE MAGISTERE ?
La première chose est de bien distinguer ce qu'est le magistère et ce qu'il n'est pas. Comme son nom l'indique, c'est un pouvoir d'enseignement doctrinal. « Allez et enseignez à toutes les nations » : telle est la tâche confiée par le Christ aux Apôtres. Et c'est en son nom que l'Église reconnaît aujourd'hui ce même pouvoir aux évêques et au pape, ainsi qu'aux personnes que ceux-ci délèguent en ce sens : prêtres, théologiens, catéchistes… Il s'agit d'une fonction instituée au nom de l'Église. Ce magistère consiste d'abord à expliquer la Parole de Dieu, dans une perspective missionnaire. Ensuite, à protéger la foi et son contenu contre les déviances, les mauvaises interprétations. Il s'agit là d'un rôle doctrinal. Pourquoi cet enseignement est-il nécessaire ? Pourquoi ne pas s'en tenir aux Évangiles ? C'est que ces mêmes Évangiles nous sont parvenus par la médiation de l'Église, ils ne sont pas « tombés du ciel ». Au sein de cette Église qui cherche à comprendre la Parole de Dieu, c'est la raison d'être du magistère des évêques et du pape : maintenir l'Église dans la pureté de la foi transmise par les Apôtres.

QUELS SONT LES DOCUMENTS MAGISTERIELS ?
On pourrait presque dire : tous ceux qui ne concernent pas une mesure individuelle. Le domaine est donc vaste. Mais ces actes n'ont pas toujours la même force, la même solennité : rien de comparable entre les quelques phrases prononcées par le pape le dimanche à midi, lors de l'Angélus, et une encyclique ou une note de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Ces quelques phrases n'en relèvent pas moins du magistère et reprennent souvent des éléments fondamentaux de foi. Benoît XVI exerce avec constance cette responsabilité première, ce service d'enseignement qu'il affectionne. Mais il doit le faire comme pape : ainsi, le livre sur Jésus écrit par Joseph Ratzinger ne relève pas du magistère de l'évêque de Rome.
On distingue traditionnellement magistère solennel et ordinaire. Le premier recouvre la proclamation par le pape ou le concile d'un acte solennel, d'une doctrine à tenir en matière de foi ou de mœurs, de manière définitive. Ainsi la proclamation de l'Immaculée Conception en 1854, ou de l'infaillibilité pontificale en 1870. Le pape doit alors se prononcer ex cathedra, c'est-à-dire de sa chaire de successeur de Pierre. Dans ce cadre, le pape comme le concile jouissent de l'infaillibilité, dont on voit qu'elle est clairement réservée à quelques cas rares et circonscrits. Le magistère ordinaire comprend tout le reste : les actes courants du pape, mais aussi des évêques réunis en concile ou d'évêques dans leur diocèse. Ce magistère ordinaire peut lui aussi s'avérer très important (…).

PEUT-ON CONTESTER LE MAGISTERE ?
Non, dans la mesure où il est « authentique », c'est-à-dire qu'il procède et est exercé au nom de Jésus-Christ, le « maître (magistère) authentique ». C'est une différence avec le protestantisme : dans l'Église, la théorie du magistère s'est construite au moment du concile de Trente, en réaction à la Réforme. Côté protestant, seuls comptent le texte de l'Évangile (« Sola Scriptura ») et la conscience. Côté catholique, l'institution magistérielle exerce une médiation de la foi entre Dieu et le croyant. Mais, et c'est essentiel, le croyant ne doit pas obéir ou adhérer comme un petit soldat à tout cet enseignement magistériel de la même manière. Le droit canonique établit une série de distinctions sur ce point (canons 750 et suivants - lire ci-contre). Et cette adhésion n'est pas à une personne, mais à un contenu doctrinal. Sans parler de la reconnaissance du « for interne » de chaque croyant, une zone qui engage la responsabilité de chacun en conscience devant Dieu et ne regarde que le fidèle, dans un dialogue singulier avec son confesseur. ».
La présence au sein d’un groupe de réflexion d’un représentant du clergé est donc d’une importance primordiale.






Mercredi 18 Juillet 2012 10:15