Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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travaux des membres / février 2013


1- L'action de Dieu dans la création

Teilhard, dans son livre : « Comment je crois » page 141, s’exprime ainsi : « Le miracle, bien compris, reste à mes yeux un critère de vérité, mais subordonné et secondaire. » Cette remarque me parait assez énigmatique et insuffisante. J’aimerais pousser plus loin la réflexion sur une notion qui mérite toute notre attention. Le concept de miracle n’est probablement pas le même suivant que nous nous placions dans la vision cosmos ou dans la vision cosmogénèse. Le conflit entre science et foi est inéluctable dans la mesure où la théologie et la science ont recours à la notion de causalité, tant pour expliquer les phénomènes naturels que la manière dont Dieu agit. Or cette notion ne cesse de changer sous l'effet du progrès dans les sciences ; ce qui rejaillit nécessairement sur la compréhension de l'action de Dieu.

2- Une conception déterministe de la causalité
La naissance de la science classique a donné une importance majeure à la représentation mathématique des phénomènes physiques. Il en est résulté une interprétation du monde dominée par un paradigme, le déterminisme qui est passé de la méthode scientifique à une philosophie générale. Si la représentation mathématique est parfaite dans son ordre, le monde est régi par des lois invariantes et inflexibles dont Dieu est l'auteur. La notion de création en lien avec le paradigme déterministe a été formulée par Descartes avec le souci de fonder en Dieu la solidité du savoir. Dans Les Principes de la philosophie, on voit bien comment sa conception de la création est étroitement liée à la science nouvelle.
Dieu ne change jamais sa façon d'agir et il conserve le monde avec la même action qu'il l'a créé. Pour Descartes et pour ceux qui sont éduqués dans cet idéal de la raison, la création consiste en la mise en place d'un univers selon une disposition bien proportionnée et des lois rigoureuses de manière que le monde puisse être pour le mieux. L'expression sécularisée de cette philosophie est donnée par un texte célèbre de Laplace, dans son Traité sur les probabilités. La philosophie du déterminisme a pour ambition de tout expliquer par raison nécessaire et de ne rien laisser hors de son champ. Ce texte célèbre montre comment, dans la perspective déterministe, connaître, c'est comprendre ; comprendre, c'est expliquer ; et enfin expliquer, c'est prévoir. Dans cet esprit, l'intervention de Dieu était comprise comme une rupture des lois de la nature, ou comme une action spéciale venant pallier un manque ou assurer un saut entre des « niveaux de réalité ». Cette action spéciale est appelée "intervention" : ce qui vient "entre". Elle est pensée comme une rupture, de l'enchaînement des causes et des effets. Cette philosophie fait de Dieu un agent qui s'inscrit dans la série des causes.

3- . Une nouvelle conception de l'action
La remise en question du paradigme déterministe a des racines déjà anciennes. La critique de la mécanique classique est venue de la science de la thermodynamique. Dans ce contexte, l'étude scientifique utilise des lois statistiques. Cette manière de voir renouvelle la conception déterministe de Laplace. Pour celui-ci, la connaissance du comportement de la particule élémentaire permettait de connaître le comportement de l'ensemble. Au contraire, en thermodynamique statistique, même si le mouvement d'une particule ne peut être connu individuellement, on peut prévoir le comportement de l'ensemble. Le calcul des probabilités permet de décrire l'évolution d'un système. Il apparaît alors que l'on peut résoudre des questions qui étaient insolubles dans le cadre de la mécanique rationnelle; en particulier, ce qui est lié aux tourbillons ou aux catastrophes.

Plus généralement, la physique quantique a fourni des éléments pour comprendre le déroulement de bien des phénomènes de la nature jusqu'alors inexpliqués. Il en est résulté un langage nouveau de la science pour formaliser et modéliser le devenir. La biologie a pris le pas sur la mécanique rationnelle pour servir de paradigme dans l'organisation des savoirs. On le retrouve entre autres dans la présentation de la théorie de l'évolution. On y parle de bifurcations pour montrer des possibilités diversement actualisées à certains moments. La science actuelle invite donc à voir la nature sous le paradigme du temps et de l'histoire et non plus sous celui d'un déroulement selon une absolue nécessité.
La rupture de la science actuelle avec le paradigme déterministe permet de renouer avec une conception plus large de l'action de Dieu. Cette conception repose sur quelques principes qui rendent compte de la réalité observée.

Le premier principe est étroitement lié à la confession de foi monothéiste. Dieu n'est pas un être du monde, fût-ce le premier. Doit-on parler de synthèse du Christ et de l’univers pour évoquer le Christ universel ? Ne devrait-on pas plutôt parler de symbiose ? Pour cette raison, son action ne fait pas nombre avec les forces de la nature. L'action de Dieu n'est pas une force parmi d'autres, fût-ce la plus grande. Dieu n'est pas un élément du monde. Il est le créateur, c'est-à-dire la source de tout ce qui est, présent en tout ce qui est. Son action est coextensive à la réalité. Elle ne s'immisce pas dans les failles du réseau prédéterminé des causes. Ainsi prend sens la notion théologique selon laquelle « tout est de Dieu et tout est de la nature », selon une formule célèbre. L’omniprésence de Dieu se superpose à toutes les réalités naturelles.

Le deuxième principe révèle que la nature n'est pas fermée dans un réseau d'impossibilités, mais que, en chaque événement, il y a des possibilités données dans le temps. Ainsi la nature n'est pas close, mais elle est toujours ouverte sur des possibles. Le langage scientifique exprime ceci en termes d'aléatoire, tandis que le langage philosophique l'exprime en termes de contingence. Mais au fondement se trouve la même réalité : le donné est une possibilité et donc une ouverture. C'est dans le cadre de cette disponibilité que Dieu agit pour qu'apparaisse du neuf. Son action n'est pas une intervention qui changerait le cours naturel, mais une utilisation des possibilités latentes. Dieu seul peut le faire, car il est à la source de l'ensemble du processus et son action est une actualisation du possible. L'action de Dieu dans le cours du processus évolutif permet de faire que ce possible émerge dans le temps qui se déploie.

Un troisième principe est que l'action de Dieu ne se limite pas à des événements particuliers, mais qu'elle réalise un plan d'ensemble. Dieu a un projet sur la totalité du processus tant dans la cosmogénèse que dans la biogenèse. Il n'est pas limité à l'instant présent dans le processus. Ainsi l'action de Dieu échappe-t-elle à l'arbitraire, voire la violence, notions connotées par la notion d'intervention. Il peut donc anticiper et tracer des étapes, voire utiliser des échecs, en se fondant sur le désir de l'être. C'est en cherchant le meilleur que chaque élément du monde réalise l'intention de Dieu et s'oriente vers lui. Il n'y a pas de divergence entre le désir de chaque être d'advenir à sa plénitude et la réalisation du projet divin. Ainsi, c'est en réalisant pour le mieux ses propres possibilités que chaque être répond en quelque sorte à un appel de Dieu et à sa prévenance.
L'action de Dieu n'est plus pensée comme une intervention, par manière d'écart avec les lois de la nature, mais plutôt comme une action qui accompagne l'explicitation de possibilités insoupçonnées. Dans ce nouveau cadre de pensée, on doit renouveler la présentation du miracle. Le théologien est ainsi invité à reconnaître que l'aspect spectaculaire n'est pas le seul critère du miracle. Le miracle s’inscrit dans la relation unique entre l’être humain et Dieu donc dans l’histoire biblique de l’Alliance qui met en évidence les mystères de la crucifixion et de la rédemption. La foi préside à cette relation qui peut atteindre, par une grande concentration de l’esprit, un niveau profond de spiritualisation. En fait le cerveau humain n’est pas isolé du milieu divin bien qu’il puisse ressembler, la plupart du temps, à une terre aride. Le miracle peut être un aboutissement mais il n’est en rien comparable à un satori au sein duquel tout est ravissement et bonheur parfait. Interroger Saint François d’Assise, Marthe Robin et autres stigmatisés. En fait le chrétien est appelé à vivre du Christ donc il doit accepter cette voie qui le conduira vers la perfection. La notion de miracle est par suite associée à une dualité : souffrance et guérison. Dans cette Christo genèse, il existe des chemins de plaine assez confortables et des chemins escarpés et caillouteux. Les chemins sont balisés mais notre monde occidental a tout simplement opté pour l’auto construction et la marchandisation des individus qui ne seront plus que des choses et non des Personnes. Jésus regarda les apôtres et dit : « Pour les hommes, c'est impossible, mais pour Dieu tout est possible. » (Mat 19, 23-30) Se référer à la chute du mur de Berlin et l’écroulement du marxisme qui s’effectuèrent naguère sans bain de sang. L’action de l’homme ne fut pas absente d’ailleurs ; qui se souvient de cet homme hors du commun : Jean Paul II.


Dimanche 10 Février 2013 13:54