Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Introduction
L’Homme, après avoir fait de chaque phénomène l’objet de sa recherche, s’aperçoit que tous les aspects du réel sont liés et ne font qu’un dans l’univers qui les contient, si bien que la connaissance plénière de chaque phénomène exige l’étude de tout son environnement. Pour déchiffrer l’homme, son origine et sa destinée, il convient donc d’embrasser tous les champs de la Connaissance et d’en réaliser la synthèse. Teilhard se faisait : « l’étudiant de tout le phénomène ». Son œuvre est le résultat d’une enquête qui s’appuie autant sur les sciences expérimentales qu’à leur extension métaphysique, énergétique, morale, sociale, politique, religieuse, mystique même. Teilhard avait la passion de l’Absolu ! Pour que la jonction se fasse dans son esprit entre science expérimentale et foi, il lui faudra postuler un Centre à l’Univers et d’y placer Celui en qui l’Univers, selon l’apôtre Paul, « trouve sa consistance ».
Dans la réflexion sur le dialogue entre science et foi, beaucoup de chrétiens ont peur du concordisme. La caricature du concordisme s’exprime par différentes formes de créationnisme. Bertrand Souchard, docteur en philosophie, parle de cette tentation du concordisme en évoquant Teilhard de Chardin. Il pense que ce grand homme a ouvert une voie mais en confondant le discours scientifique au discours théologique. Il convient donc de se poser la question : comment concilier l’autonomie des discours et l’approche globale de la Connaissance ? En réalité les textes de Teilhard sont réflexifs et non dogmatiques. Sa pensée est stimulante pour l’intelligence et le cœur, propre à nous ouvrir à une spiritualité baignée autant par l’imaginaire que par le souci de cohérence au sein de ce que l’on vit.
Face au danger du concordisme, la tendance actuelle est celle du discordisme. Mais le problème du discordisme est de penser que la science ne saurait faire germer des questions de nature philosophique ou théologique.
Pour moi la science, domaine essentiellement autonome, ne débouche nullement sur la Connaissance intégrale du monde mais son rôle est de rendre ce monde intelligible. J’évite de cette manière de tomber dans le panthéisme traditionnel et le discordisme ontologique.

L’approche phénoménologique de Teilhard se conçoit en termes d’évolution, de montée de la complexité – conscience et de la convergence vers ce qu’il appelle : le point : Oméga. Il s’agit d’un processus de transformation universelle appelé : Noogénèse.
Ce mot est issu du terme : « noos » qui est la faculté de pensée, l’intelligence et l’esprit. Il désignera donc l’expression mentale du phénomène de mondialisation.
Pour Teilhard, l’ensemble de la planète ne trouvera sa cohésion, sa cohérence, son dynamisme fondateur et son ampleur que dans la conception d’un univers évolutif et convergent, avec la perspective de la christogénèse. Cela signifie que l’homme doit poursuivre un chemin de mutation de son être dans le cadre d’une mutation plus universelle : celle qui conduit vers l’unité du genre humain. Le message de Teilhard est construit à partir d’une dialectique qui tient compte à la fois de sa formation scientifique et de ses conceptions de la réalité en matière théologique.

L’illumination du scientifique
Paléontologiste, Teilhard ne tarde pas à constater la progression au cours des âges de la cavité crânienne des mammifères et corrélativement, l’enrichissement en poids et en ramification nerveuses de la matière cérébrale. Teilhard découvre un troisième infini : l’infini de la complexité. ( est complexe cet état situé entre le chaos et l’organisation strictement rationnellel, ce qui suppose l’existence de phénomènes d’émergence )
Deux millénaires après l’apôtre Paul, un fils de l’Eglise Catholique revivait, dans la lumière d’une science et d’une mystique plus élaborée, la même Révélation. (voir annexe )

De l’atome à l’homme
Présentant en lui, simultanément, l’aboutissement de la Vie et le jaillissement de la Pensée, l’Homme est la clé de l’Univers. Du fait qu’il constitue, au terme de milliards d’années, le sommet de la montée de l’atome à la conscience douée du pouvoir de réflexion, l’Homme devient comme la flèche indicatrice du sens de la Vie, et le repère qui permet de situer les êtres selon leur valeur, leur degré d’organisation, leur complexité. Par ordre de complexité citons : le quark, l’électron, la molécule, le noyau chimique, la cellule vivante, qui se distinguent entre eux par la multiplicité organisée et la complication centrée. Tout ensemble arrangé géométriquement et par ordre de densité, tel que la Tour Eiffel, n’est qu’un
agrégat. On peut établir selon un coefficient de complexité une classification naturelle et universelle en partant des 92 corps simples de la chimie pour arriver au mystérieux virus. Au-delà du million d’atomes, tout se passe comme si les corpuscules matériels s’animaient, se vitalisaient, si bien que l’Univers s’arrange suivant une série d’entités orientées et montantes jusqu’aux vivants les plus évolués. De plus la place occupée par chaque entité particulière situe chronologiquement cette chose-là dans la genèse de l’Univers. D’où la place du temps dans cette configuration. Il y a, selon Teilhard, conformité entre le déroulement du temps évolutif et l’axe montant vers la plus grande conscience. C’est dans cette remarque que Teilhard fonde sa propre vision d’un monde qui ne demeure pas statique. La Terre représente dans le cosmos, en raison du fameux principe anthropique, l’espace portant en son sein la fortune et l’avenir du monde. De son état primordial est apparue à un moment donné une étonnante masse de matière organisée : la Biosphère. La vie psychique du monde commence avec l’apparition de la cellule qui ira de révolutions en métamorphoses.

La Prévie
Teilhard tente d’expliquer l’univers aussi loin que son intuition ne lui permette, ce que ne font les scientifiques, adeptes de la pure rationalité. Jusqu’au XXe siècle, science et religion s’opposent de manière très dure. Teilhard tend donc d’établir un pont entre les deux systèmes de pensée, ce que tenteront de faire beaucoup d’autres scientifiques jusqu’à nos jours. Il se présente donc comme un précurseur dans cette réalisation.
Sa dialectique repose essentiellement sur une vision holistique du monde :
« Pluralité,unité, énergie, sont les trois faces de la matière ».
Ainsi la matière n’est pas seulement un agencement de particules liées par des forces gravitationnelles ou électromagnétiques, mais une entité au sein de laquelle règnent de mystérieuses liaisons. L’une d’elles est l’énergie, source d’enrichissement et d’épuisement, qui constitue ce qu’il appelle : l’étoffe de l’univers. Cette réalité fondamentale se décrit essentiellement en termes de totalité, de complexité, d’unité, de conscience. A cela s’ajoute le fait que le monde doit se concevoir en perpétuel mouvement, ce qui introduit une nouvelle notion : l’Evolution de la matière.
Teilhard compare l’immensité cosmique à la tranche de coupe d’un tronc d’arbre dont les racines plongent dans l’abîme d’un passé insondable et dont les branches s’en vont quelque part vers un avenir illimité. C’est la Cosmogénèse, terme qui définit une évolution toujours plus évoluée de la matière. Aussi pour distinguer ce qui est du domaine du visible, du compact, du mesurable, et ce qui est du domaine de l’invisible présent dans les phénomènes internes, Teilhard invente une dualité nouvelle : il parle du « dehors des choses » et du « dedans des choses » qui représente comme un « Elément de Pensée » dont la matière serait pourvue et qui participerait à un développement dynamique cohérent et unitaire des choses de la vie. Exemple : tous les corps émettent un rayonnement, tout est question d’intensité de rayonnement.
Pour Teilhard, le monde possède une cohérence et pour montrer que tout n’est pas le résultat d’un hasard ou de simples interactions physico – chimiques observables et mesurables, il affirme que la Vie suppose l’existence d’un projet initial qu’il appelle : Prévie.
En ce qui concerne l’énergie, Teilhard entreprend une unification des différentes énergies, sachant que l’Energie Fondamentale se divise en deux composantes consubstantielles :
- Une énergie dite : Tangentielle, qui assure l’organisation d’éléments possédant un même degré de complexité suivant les lois générales de la physique et la thermodynamique.
- Une énergie dite : Radiale d’évolution, qui tend à conférer aux éléments un supplément de complexité.
A ce sujet, on peut établir la comparaison entre cette configuration teilhardienne et celle qui peut s’observer dans le symbolisme de la rosace présente dans beaucoup de lieux de culte chrétien. La vie des hommes se répartit sur la circonférence tandis que le salut par la Rédemption s’opère sur les rayons qui, eux, convergent vers un centre.

Teilhard ne manque pas de citer et d’exploiter ces termes de centre, centréité, centration, décentration, pour désigner cette intelligence de la matière qui assure un sens à l’univers et qui intègre la spiritualité dans un monde apparemment statique.

Les textes de Teilhard ne sont pas des démonstrations scientifiques au sens classique et rationnel du terme mais des textes méditatifs qui laissent une large place à l’intuition et à la créativité littéraire soutenue par des images tirées du vocabulaire de la topologie, de la mécanique rationnelle et de la thermodynamique qu’il a très bien su exploiter. On sait par exemple que dans le mouvement d’un point mobile sur une trajectoire, l’accélération normale (ou radiale) a un support qui passe par le centre de courbure de la trajectoire en ce point. Or Teilhard utilise ce terme de courbure comme métaphore pour donner un sens à tout univers dont les éléments sans distinctions subissent des attractions ou des répulsions de la part d’autres éléments de cet univers.

Le Pas de la Vie
Soit par arrangement des parties, soit par acquisition d’une dimension de plus, rien n’empêche que le degré d’intériorité propre à un élément cosmique ne puisse varier au point de s’élever brusquement à un palier nouveau. La Vie à la surface de la Terre juvénile est un étonnant spectacle, un jet en avant de la spontanéité, un saut dans l’improbable, une explosion d’énergie interne consécutive et proportionnée à une super organisation fondamentale de la Matière. La Vie élémentaire est une multitude d’éléments différenciés qui forme un tout structurellement et génétiquement solidaire. Elle se propage comme une pulsation solitaire et une onde unique jusqu’à l’Homme.
A la base du processus d’enveloppement de la Vie, se place le mécanisme de la Reproduction. C’est une première brèche dans l’inorganisé. Ensuite on découvre le merveilleux procédé de la Conjugaison qui décrit la dualité des sexes, puis les combinaisons infinies de caractères. C’est sur les groupements de grosses molécules qu’ont apparu les premiers êtres vivants constitués d’une seule cellule. A une époque très proche de leurs origines, un clivage important a dû se produire, clivage séparant les proto Plantes (à nutrition chlorophyllienne) des proto Animaux (parasites des premières).Dégagé de l’énorme tronc des Végétaux sur lequel il s’enroule, le monde animal des Métazoaires laisse émerger deux tiges principales : celle des Arthropodes à squelette externe et celle des Vertébrés à squelette interne.
Puis est apparu plus tard le groupe dominateur des Tétrapodes marcheurs d’où émergent trois sous-groupes : Amphibiens, Reptiles et Mammifères. Là il faut trouver un fil conducteur. Il est fourni par la structure, l’agencement et la perfection des neurones cérébraux. L’axe principal de cérébralisation passe par la branche des Mammifères et présente un processus actif de complexification, flèche de l’Arbre de la Vie. Plus précisément l’axe de céphalisation passe par l’ordre des primates et plus exactement par la famille des Anthropoïdes. Chez eux les hémisphères cérébraux, chargés de sillons et de circonvolutions, recouvrent complètement le cervelet, d’où augmentation du volume de la tête. Si l’on tient compte de la distribution et de la fréquence des fossiles connus, on constate une intense activité de multiplications et de mutation chez des Anthropoïdes variés, vers les débuts du Pliocène, sur une large bande tropicale et subtropicale. Alors apparaît la Pensée !!
Tout se déroule durant un temps très long, comme si une énergie mystérieuse chargée d’information, avait inexorablement fait surgir depuis l’infime un toujours plus de Vie. En fait l’Homme, être pensant et clé de l’Univers, était en préparation dés l’aube des temps. Il ouvre aussi la porte sur le mystère de son Auteur. La Création et l’Evolution du Monde ne peuvent être, selon ces hypothèses, le seul fruit du Hasard qui est caprice et discontinuité. Par sa pensée réfléchie, l’Homme n’est pas seulement différent mais autre. On dit que la Vie est montée de conscience et que toute la Biogénèse se résume et se clarifie en ce point singulier qu’est l’être humain.
Pour déboucher sur une telle réalisation, l’Energie universelle doit prendre la forme d’une Energie Pensante. On peut évoquer la présence d’une transcendance dont l’action continue soulève l’Univers par le dedans. En se remémorant les fouilles dans les cavernes d’où il exhumait des vestiges de l’art religieux, Teilhard entrevoit Dieu penché sur le miroir de la Terre devenu intelligent et empreint d’une suprême Beauté. Il saisit alors que l’histoire humaine est essentiellement une histoire religieuse. La nature du lien qui unit Dieu et l’Univers pensant a pour nom : l’Amour. Pour Teilhard, l’Amour est la plus universelle, la plus formidable et la plus mystérieuse des énergies cosmiques.

La démarche évolutionniste
Union et différentiation sont deux mots clés chez Teilhard. Entre les deux infinis que
sont l’immensité cosmique et le monde subatomique, se situe un troisième infini : celui de la complexité. Pour lui la « montée de la complexité » a permis, par étapes successives, de passer de la matière inerte à la matière vivante, jusqu’à l’apparition de l’homme pensant, l’hominisation et la socialisation.
Dans le mouvement de la matière – énergie, il a perçu dans une profonde méditation, un travail immense d’enfantement des choses de la vie terrestre, qui ne cesse de produire de la complexification dans un dessein de convergence vers la perfection et d’unification du multiple qu’il désigne sous le nom de point Omega. La mondialisation doit être conçue comme une manifestation des « aspirations unitaires de l’univers autour de nous ».

« Du point de vue expérimental qui est le nôtre, la Réflexion, ainsi que le mot l’indique, est le pouvoir acquis par une conscience de se replier sur soi, et de prendre possession d’elle-même comme un objet doué de sa consistance et de sa valeur particulière : non plus seulement connaître, mais se connaître. Non plus seulement savoir, mais savoir qu’on sait. Par cette individualisation de lui-même au fond de lui-même, l’élément vivant, jusque là répandu et divisé sur un cercle diffus de perceptions et d’activités, se trouve constitué, pour la première fois, en centre ponctiforme, où toutes les représentations et expériences se nouent et se consolident en un ensemble conscient de son organisation »
(Phénomène humain I , 181)
Trois types de Réflexions sont envisagés dans l’élaboration d’une conscience commune et la formation d’un véritable système nerveux de l’Humanité :
- La Réflexion individuelle de chaque homme qui sait qu’il sait.
- La Co – Réflexion de l’Humanité dans la Noosphère convergente, qui conduit au point d’Ultra – Réflexion. Il s’agit de la Réflexion planétaire de toute l’humanité convergente, traduite par le phénomène social et par la planètisation de la recherche en matière de politique, d’économie, de progrès multiples et d’Amour.
- Réflexion de Dieu en Oméga sur l’Humanité Co – Réfléchie représentée par la Révélation.

Le point de convergence Oméga est le Christ qui vient : telle est la grandiose et discutable intuition de Teilhard qui fait que l’Evolution créatrice se situe de Alpha (commencement) à Oméga (accomplissement), ce dernier attirant le monde en construction et en devenir. Il s’agit d’un « Christ Evoluteur » qui féconde par son Amour et sa Croix, l’humanité et l’ensemble du cosmos. Dans cette perspective teilhardienne, l’homme est intimement lié avec tout le cosmos ; il en est le produit le plus évolué et le plus complexe qui, par le truchement de sa conscience, sait prendre la flèche de l’Evolution en dialogue avec Oméga, compte tenu de sa liberté qui lui fait emprunter tel chemin ou tel autre. Telle est d’ailleurs la problématique qui s’offre à nous dans une perspective aussi bien optimiste que pessimiste.

Actualisation de la Noosphère
La pyramide de la complexité d’Hubert Reeves (astrophysicien) va tout à fait dans le sens des intuitions de Teilhard. On retrouve cette évolution de la matière inerte et vivante à travers les notions modernes d’émergence et d’auto – organisation. L’histoire de l’univers et de la vie nous présente une montée de complexité qui aurait été impossible à détecter si tout se passait près d’un état d’équilibre et sans dissipation d’énergie. Ainsi les dualités : ordre et désordre, régularité et irrégularité, stabilité et instabilité, prévisibilité et imprévisibilité, se conjuguent pour créer la complexité. Dans une structure complexe, l’ordre est dû à l’existence d’interactions et le désordre permet de rapprocher les constituants du système pour favoriser des interactions. Il apparaît alors une certaine dialectique qui exprime que le Tout est plus que la somme des parties : la cellule est plus qu’un simple agrégat de molécules ; car dans le Tout émergent des propriétés nouvelles dont sont dépourvus les constituants ; ce qui fait que le Tout est doté d’un dynamisme organisationnel. Il existe au sein de la vie un faisceau de qualités émergentes (l’auto – reproduction par exemple). La vie contient simultanément un élément d’ordre (programme génétique par exemple) et un élément de désordre dégénératif. Dans un tel contexte la mort est inséparable de la vie et ainsi l’organisation du vivant se conçoit comme une réorganisation permanente. Sur le plan de l’évolution du vivant, il existe un cône de divergence globale représenté par la croissance inexorable de l’entropie (mort thermique de l’univers) et un cône de convergence locale vers le point Oméga représentant pour Teilhard la victoire finale de la vie.

Notre histoire actuelle, marquée par l’accélération du progrès scientifique s’inscrit dans la formidable énergie créatrice de l’évolution. De nombreuses questions se posent justement à propos du rôle joué par le point Oméga.
- L’existence du point Oméga est-il de l’ordre de la prévision scientifique ? C’est peu probable !
- Existe-t-il une relation physique entre le Christ et le cosmos ?
- La présence de Jésus au monde est à la fois enracinée dans l’histoire d’un peuple élu (comme fils de David) et liée ontologiquement au fait qu’il est aussi fils de Marie par l’opération de l’Esprit Saint.
En fait la complexification actuelle d’un monde ultra – matérialisé peut ouvrir
la voie à des possibilités nouvelles de recherche de sens, pourvu que l’homme s’en
donne la peine. Cependant l’idée d’évolution continue à susciter des controverses dans
le monde intellectuel. On peut discuter à souhait sur le hasard, sur le déterminisme et
la loi de sélection naturelle. Le langage humain ne suffit évidemment pas pour rendre
compte et expliquer vers quelle direction il faut aller pour se rapprocher de la vérité.
On peut douter de la valeur conceptuelle des mots : qu’appelle-t-on en fait sélection
naturelle par exemple ?
On sait cependant que la pensée de Teilhard privilégie le mouvement de l’être,
celui de la matière, celui du Monde, celui de l’Humanité, ainsi que le principe d’union
dans la différentiation. C’est le grand moteur de l’évolution sous l’effet du Christ
Evoluteur. La démarche est séduisante car elle s’oppose à un certain fixisme de la
pensée. Le développement récent du dialogue sciences – religions n’existait pas au
début du siècle dernier.
Teilhard insiste également sur la symbolique de la dualité : masculin – féminin
qui met en évidence une complémentarité indispensable avec l’introduction de
« l’Eternel Féminin » source de valeurs éminemment humanistes.
Malgré cette merveilleuse histoire que constitue l’ascension de tout le cosmos
vers le point Oméga, suprême réalisation du projet divin et accomplissement de la
Noogénèse dans un éternel Amour, Teilhard reconnaît que cette configuration
optimiste est liée inexorablement au rôle joué par le libre arbitre de la personne
humaine. Pratiquement l’homme doit utiliser sa réflexion pour adhérer à la puissance
créatrice et permanente de Dieu. L’homme est instrument de la Création. L’homme,
sous l’effet de la grâce venant du Christ – Oméga, doit poursuivre une œuvre d’amour
dans un contexte qui de nos jours, rapproche les individus, les peuples, les nations, les
cultures, les religions.
Pour Teilhard, l’action divine n’est pas du type « interventionniste » ou
semblable à l’action des créatures dans le seul espace – temps. Elle est une force
continue qui rend possible l’existence et le devenir des créatures.
« Dieu fait que se fassent les choses »
Il s’agit d’une sorte de « superposition » de l’action divine et celle de l’homme, bien
que l’action divine reste transcendante et non accessible directement par l’examen des
phénomènes. Les changements positifs dans la complexité résultent de la capacité
d’accueil des créatures qui, en raison de la plus importante capacité des structures, sont
en mesure de participer à un enrichissement de l’énergie créatrice. L’action de Dieu
n’est donc pas un acte isolé dans le temps et dans l’espace, mais se révèle comme une
énergie fondatrice et munie d’un projet auquel l’homme est associé…s’il le veut bien !

Ainsi la « Noosphère » représentera une couche pensante de la Terre qui
constitue un Tout spécifique et organique en voie d’évolution vers l’unité suprême.
Dans cette configuration de la pensée, le monde ne doit pas être qu’un ensemble de
choses et d’êtres humains subissant une pure cohabitation spatiale et matérielle,
ne possédant que des liaisons banales, celles qui sont observables avec nos sens.
On parle de « conscience collective » mais pour Teilhard il s’agit d’une sorte de
Conscience du Monde.


Importance du dialogue interreligieux

Reprenant St Paul, Teilhard insiste sur le fait que le processus de mondialisation doit se construire de sorte que l’homme en soit le centre, et apparaître comme une recherche de l’unité dans la différentiation, une recherche du bien commun à tous les niveaux des contingences terrestres. Cette union c’est d’abord celle qui émerge du contact entre l’Orient et l’Occident dans la mesure où il peut exister une synthèse entre deux philosophies et deux cultures parfaitement en opposition.
Le problème qui se pose aux différentes religions est le processus d’accélération de l’évolution humaine qui est multidimensionnelle. Teilhard, dans sa rencontre avec l’Orient, a certes vibré plus qu’un autre à cette préoccupation de l’Unité et de la Fusion avec une entité suprême telle que la « grande Nature ». En Inde, il a découvert un peuple centré sur l’Un et le Divin, « l’Invisible plus réel que le visible ! ». Il voit le Bouddhisme comme éminemment universaliste et cosmique. Il y a découvert l’importance de l’amour dans la compassion, mais cependant il reste sceptique sur la capacité de des religions à s’adapter à la modernité qui place l’Occident dans un état de mutation profonde. D’ailleurs cet amour qui nous séduit parfois, représente plutôt un amour d’évasion qui tend à faire disparaître des réalités telles que la personnalité des individus et l’existence du cosmos ; tout n’est qu’illusion. Ce sont des religions désincarnées qui sont incompatibles avec le fait de l’Incarnation chez les chrétiens.
Pour Teilhard, toute religion « universelle » repose sur deux critères :
- L’homme doit avoir foi en l’Avenir de l’humanité
- Dans une Création qui a vu l’émergence de la personne et dans une évolution convergente, le divin ne peut être conçu comme une entité impersonnelle.
Dieu est immanent et transcendant, être personnel et personnalisant, amour et amorisant, qui rassemble les hommes et les attire vers le sommet de l’Ultra – Humain. En ce sens Dieu est l’alpha et l’Oméga, réalité suprême qui concerne à la fois l’humain et le divin.

A ce stade de l’évolution, il y a nécessairement intercommunication des religions actuelles. Pour Teilhard la religion de l’avenir admet pour axe central le Dieu révélé par Jésus Christ, le Dieu créateur et évoluteur, l’édification du « Christ cosmique » de St Paul, l’expansion universelle du centre christique par la Résurrection et l’intégration de la totalité du genre humain dans un seul Corps.
Tels sont les ingrédients de la Christogénèse qui place le Christ dans une dimension humano – cosmique d’animateur de l’Evolution orientée vers une convergence générale. Il s’agit dans cet œcuménisme de la recherche d’un Christ Universel qui satisferait aux consciences, aux attentes et aux convictions des fidèles de toutes religions.

Conclusion
Teilhard de Chardin tout comme son contemporain Carl Gustave Jung, ont eu, chacun à leur manière, une vision holiste du monde. Le premier ayant créé la notion de Noosphère et le second ayant mis en évidence la notion d’Inconscient Collectif et d’Imago Déi. Le danger avec la dialectique de Teilhard, homme à la fois scientifique et religieux, est de s’accaparer son vocabulaire assez mécaniste pour édifier des thèses selon lesquelles tout repose sur la notion d’énergie. Mais qu’est-ce que l’énergie et la force vitale ? Il y a 30 ans j’ai pu assister à une remise au goût du jour de la pensée teilhardienne pour justifier l’existence en physique d’un « Champ Universel », le rêve de beaucoup de physiciens. Il est bon de faire remarquer cependant que la possibilité d’un dialogue au sein de l’Eglise Catholique portant sur la vision d’un précurseur en matière d’universalité, constitue un progrès certain qui évacue la tentation de la pensée unique. Au nom du principe de complexité, on doit faire « éclater » les contenus terminologiques et les formes verbales afin de faire jaillir toutes les subtiles nuances qui font la richesse de la vie humaine. Oui la vie est une chose extraordinaire qu’on ne sait définir ; on ne sait même pas décrire de façon conceptuelle le parfum d’une rose ! Si Dieu ne se trouve pas au sein de la Matière, alors où peut-il se blottir ? Mais voilà, ce qui fait problème, c’est le processus d’agencement qui distingue et met en inter dépendance les deux réalités fondamentales : l’énergie vitale et la grâce divine.

Annexe :
Dieu « nous a élus en lui, dés avant la création du Monde…
Déterminant que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus-Christ »
(Ep 1 , 4-5)

Quand vint la plénitude du Temps, Dieu envoya son Fils
né d’une femme….afin de nous conférer l’adoption filiale
(Ga IV , 4-5)

Car en Lui habite corporellement toute la plénitude de la Divinité
et vous vous trouvez en Lui associés à sa plénitude
(Col II , 9-10)

Le dernier ennemi détruit, c’est la Mort ; car Il (le Christ) a tout mis
sous ses pieds….Et quand toutes choses lui auront été soumises,
alors le Fils lui-même se soumettra à celui qui lui a tout soumis,
afin que Dieu soit tout en tous
(Co 15 , 26-28)
(Le chanoine Osty a traduit ainsi : afin que Dieu soit tout en tout)

Le Christ est avant toutes choses et tout subsiste en Lui
(Col 1 , 17)


Dialogue Marcel Comby/ Jean-Pierre Frésafond

L’excellente synthèse faite par Marcel Comby sur le tome 1 de l’œuvre de Teilhard
« Le Phénomène Humain » appelle quelques réflexions personnelles

-1- paragraphe « la prévie »
Quand Teilhard parle du « dedans » et du « dehors » des choses, il faut considérer cette appellation comme une métaphore à but pédagogique. Tout au long de son œuvre, TDC insiste sur l’ INSEPARABILITE de l’esprit et de la matière. Si nécessaire, je pourrais donner des références.

-2- paragraphe « la prévie » dans le texte de Marcel Comby
Il en est de même lorsque TDC parles des deux énergies : la TANGENTIELLE et la RADIALE. Ces termes sont, aussi, des métaphores à but pédagogique pour faire comprendre que la matière est composée d’une seule et même énergie initiale qui se manifeste différemment, successivement et progressivement aux différents paliers franchis par la matière au cours de son évolution. (Sur ce point aussi, je pourrais fournir des références, mais il est plus simple que les personnes lissent le « Phénomène humain » ou mes manuels de travail qui sont à la disposition des lecteurs).

Selon Teilhard, la différence entre énergie tangentielle et énergie radiale est la suivante :
-la tangentielle est celle qui est dévolue aux arrangements entre éléments de même complexité.
-la radiale, quant à elle, concerne les arrangements entre deux éléments de niveaux de complexité différents. A mon avis, cette différence au cours du passage d’un niveau inférieur à un niveau supérieur de complexité aurait plus à voir avec une différence d’informations, lesquelles sont contenues dans l’énergie universelle.

-3- paragraphe de la prévie du texte de Marcel Comby.
Je le cite : « Les textes de Teilhard de Chardin ne sont pas des démonstrations scientifiques, au sens classique et rationnel du terme, mais des textes méditatifs qui laissent une large place à l’intuition (…) »

Certes, l’intuition joue un grand rôle dans la pensée de TOUS les scientifiques, si non ils n’avanceraient pas.
En ce qui concerne l’utilisation très fréquente par TDC du mot « courbure », cela n’a rien à voir avec son intuition, mais sa connaissance des théories formulées par Einstein quant à la RELATIVITE (les 2 théories) que Teilhard connaissait très bien (ainsi que les théories de Planck sur la mécanique quantique).

Encore une fois, je m’insurge contre cette habitude des scientifiques de toute tendance spirituelle de classer TDC dans la catégorie des doux rêveurs dès qu’il émet une hypothèse de travail, alors qu’eux-mêmes utilisent fréquemment cette méthode.

-4- paragraphe « le pas de la vie » du texte de Marcel Comby
Je suis heureux de constater que parfois Marcel Comby est de mon avis, et donc que lui aussi n’est pas figé.Ainsi, lorsque je remets d’actualité les textes du « Corpus Hermeticus » correspondant à l’avis des physiciens modernes, et que l’on peut traduire ainsi : « Dieu est Energie et Information de toute chose », je site Marcel Comby qui redit la même chose dans son texte : « Tout se déroule durant un temps très long, comme si une énergie mystérieuse chargée d’information avait inexorablement fait surgir depuis l’infime un toujours plus de vie. »
-5- paragraphe « actualisation de la noosphère » du texte de Marcel Comby
Je le cite : « Il apparaît alors une certaine dialectique qui exprime que le TOUT est plus que la somme des parties (…) »

Lorsque j’avais moi-même cité une phrase similaire de TDC au cours d’un colloque du Réseau Blaise Pascal, le professeur de physique, Jean Leroy, chargé de faire la synthèse de notre groupe de travail, m’a dit qu’une telle déclaration de Teilhard était totalement anti-scientifique. De son point de vue, il avait totalement raison car tout arrangement se paye avec une dissipation d’énergie : thèse démontrable et Teilhard le savait parfaitement, mais il voulait parler d’autre chose. Il voulait montrer que dans le cas d’une dynamique organisationnelle, les effets positifs d’un tel arrangement à un grade supérieur, s’expriment par un meilleur rendement du dispositif. Ce genre de progrès peut être assimilé à « un grain d’énergie »un énergie non démontrable et, bien évidemment, non mesurable (actuellement), mais qu’on ne peut cependant pas évider d’évoquer.

-6- paragraphe « importance du dialogue religieux » du texte de Marcel Comby
Je terminerai ma participation à l’excellent travail de Marcel Comby en apportant sur ce point une information peu connue du public teilhardien.

Dans l’introduction de son livre « LE PHENOMENE HUMAIN » Teilhard précise, et je le cite : « Le livre que je présente demande à être lu, non pas comme un ouvrage métaphysique, et encore moins comme un texte d’essai théologique, mais uniquement et exclusivement comme un mémoire scientifique. » Il faut savoir que l’épilogue de cette œuvre (pages 324 à 332) est intitulé « le phénomène chrétien ». Or, ce texte ne figurait pas dans le manuscrit que Teilhard a vainement essayé de publier, mais ce chapitre a été ajouté par le Comité chargé de publier, post-mortem, les œuvres de Teilhard, alors que l’auteur avait écrit ce texte pour une toute autre destination. C’est une trahison de la pensée de TDC si l’on considère l’introduction de cette œuvre, et que j’ai citée plus haut.
il positif de réconcilier foi et raison, et là était le souci premier de Teilhard. Mais il ne mélangeait pas les genres, et s’il en avait été ainsi de sa part, il aurait ajouté lui-même l’épilogue en question… et peut-être que, dans ce cas, le Vatican eut été moins hostile à son égard.



A noter : dans ces différentes remarques il ne s’agit pas de faire part de mes réflexions et convictions personnelles, mais de traduire la pensée de Teilhard






Mardi 27 Octobre 2009 09:34