Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






Galerie

Teilhard de Chardin tome 10 : « Comment je crois » chapitre 16



1ère partie
Un jour, un ami me déclara qu’il était athée et, me montrant un christ, il exprima sa profonde perplexité devant le spectacle d’un innocent condamné à mort et crucifié. Ce sentiment de désapprobation face à une telle injustice le poussait, en fait, à rejeter une telle religion fondée sur un vulgaire acte de barbarie. C’est dire combien l’événement de la crucifixion peut, chez toute personne non avertie, susciter un énorme malentendu. Oui, nous sommes face à un mystère dont le sens réel nous échappe et il convient de remercier Teilhard d’avoir tenté de soulever un côté du voile afin d’en extraire une parcelle de vérité à l’aide des moyens qui étaient les siens : la capacité de redonner à l’homme sa dignité et sa grandeur au sein de ce qu’il appela « l’Evolution ».
Il écrit (page 257) : « Par naissance, et à jamais, le Christianisme est voué à la Croix, dominé par le signe de la Croix. Il ne peut rester lui-même qu’en s’identifiant toujours plus intensément à l’essence de la Croix. Mais, tout justement, quelle est exactement l’essence, - quel est le vrai sens de la Croix ? »
Face à cette terrible question, Teilhard refusa toute considération d’ordre traditionnel qui prône essentiellement les notions d’expiation et de réparation débouchant tout naturellement sur la Faute originelle et la perversion naturelle de l’homme. A cela, s’ajoute la méfiance générale pour tout ce qui se rapporte à la Matière qui fait figure de tentatrice dans le domaine du mal sous tous ses aspects. Teilhard alors substitue à la notion de résignation culpabilisante, la notion de progrès et de dynamisme psychique fondateur d’une humanité capable de réaliser son plein accomplissement dans la sérénité, l’optimisme et la liberté. La doctrine chrétienne, si elle veut être crédible, ne doit pas s’opposer aux réalités anthropologiques (1). Il me semble, en lisant l’œuvre de Teilhard de Chardin, que si la Noosphère est bel et bien un Corps vivant et organisé autour de la notion de convergence vers Omega, alors la Croix en est sa colonne vertébrale. Voyons plutôt.

Chacun peut se rendre compte que le symbolisme de la croix est puissant et universel. La question est trop vaste pour que j’y fasse référence ici même. Par contre s'il est quelque chose de difficile à admettre pour les hommes d'aujourd'hui c'est le sens de la souffrance, de l'échec, de l'abandon et de la mort. Pour Teilhard, la Croix ne doit en aucun cas disparaître de l'horizon de la Foi ni être atténuée dans ses conséquences dans l'évangélisation des temps nouveaux. Il faut bien sûr éviter qu'elle soit mal comprise ou incomprise et qu'elle devienne un obstacle dans l'annonce du Dieu vivant, même si elle restera toujours un mystère. Il précise : « Il est parfaitement vrai que la Croix signifie évasion hors du monde sensible et même en un sens rupture avec ce monde...Par les derniers termes de l'Ascension où elle nous convie, elle nous force en effet à franchir un palier, un point critique par où nous perdons pied avec la Zone des Réalités sensibles...Cet "excès" final , entrevu et accepté dès les premiers pas, jette forcément un jour, un esprit particulier sur toutes nos démarches ...
Et voilà précisément où gît la folie chrétienne au regard des "sages" qui ne veulent risquer sur un total " Au-delà" aucun des biens qu'ils ont actuellement entre les mains.. » (Milieu Divin 118)
La Croix...symbole d'un mal nécessaire...rarement un auteur chrétien a osé s'affronter à la question du Mal.et lui donner des réponses à la fois chrétiennes et scientifiques à l'échelle de notre logique de compréhension. Maintenant allons à l’essentiel.
D’abord il nous faut dépasser cette conception juridique et fixiste de la Rédemption selon laquelle l’homme déchu de l’état primordial et devenu « esclave » de Satan par le péché est « racheté » par le sang du Christ. La croix se présente comme la rencontre de deux ordres de réalité : l’horizontalité qui symbolise l’immanence, le monde créé, les éléments liés à l’espace – temps, et la verticalité qui symbolise la transcendance, le monde spirituel, le monde métaphysique. Le point de rencontre des deux directions horizontales et verticales constitue un centre par où s’établit la « communication » entre le domaine de la manifestation et le monde divin. Cette configuration est compatible avec le système dual des énergies tangentielles et radiales décrit par Teilhard. Autrement dit, la spiritualité chrétienne n’a rien à voir au seul déploiement des réalités terrestres et l’évolution n’est pas seulement la transformation des choses dans l’espace et dans le temps. Le centre de la croix, en fait, est le siège d’un rayonnement qui concerne tous les êtres situés dans le plan horizontal de l’immanence. Dans cette configuration, l’éloignement du centre correspond à la « chute originelle » qui est rupture avec l’Unité, tandis que la Rédemption est le retour au centre, donc à l’Unité principielle. L’autre face de l’évolution se situe donc hors de l’espace – temps ce qui bouscule toute une logique naturelle dont Teilhard fut le contempteur. Le mot « évolution » est en fait un symbole comme toute chose est symbole c’est-à-dire une entité immanente (ici une transformation) qui à sa réalité en Dieu. Cette fonction rayonnante du centre de la croix est unifiante, attractive et hiérarchisante. Elle apparaît dans de nombreux textes scripturaires dont je cite les principaux : « Et moi quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jean XII, 32)
« Nul ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire » (Jean VI, 44)
Caïphe prophétise que Jésus devait mourir « afin de réunir en un seul corps les enfants de Dieu qui sont dispersés » (Jean XI, 52)
Ce double mouvement intemporel d’éloignement et de retour au Centre est analogue aux deux phases de la respiration ou encore aux pulsations du cœur. Là encore nous faisons apparaître un symbole de vie, un symbole d’espérance qui transcendent les interactions entre les éléments du monde terrestre. « Mon Royaume n’est pas de ce monde » (Luc XVII, 20) d’où le rôle et la signification de la Croix. Porter sa croix ne signifie donc pas, d’un point de vue métaphysique, supporter les épreuves de la vie dans une perspective morale et psychologique, ne considérer que ce qui constitue un progrès vital à notre convenance, mais établir une communication avec ce Centre que Teilhard appelle le point Omega. Or c’est cette communication mystique qui manque à notre monde actuel.

2de partie
Pour approfondir ce thème de la Croix du Christ, je me réfère à la réflexion de Mgr Pierre Debergé, ancien recteur de l'Institut catholique de Toulouse, SBEV, Bulletin Information Biblique n° 76 (juin 2011) p. 1 qui s’en remet aux lettres de Saint Paul.
« Rien ne disposait Paul à devenir l’apôtre des nations et le messager de l’Evangile de Jésus-Christ crucifié et ressuscité. C’est dans sa rencontre avec Celui qu’il persécutait qu’il lui a été donné de comprendre que Jésus qu’il croyait, « maudit de Dieu » était, en réalité, son Fils, un Fils parfaitement « obéissant jusqu’à la mort sur la croix… élevé au rang de Seigneur de l’univers (Ph 2,9-11). Sur le chemin de Damas, Dieu a, en effet, « ôté le voile » qui empêchait Paul de voir sa gloire sur le visage du Christ Jésus crucifié. Dans le « dévoilement » du Fils (Ga 1,13-17), il a perçu le sens de la croix et la gratuité radicale de l’initiative de Dieu à son égard. Parce qu’il lui a été révélé que la Passion est l’expression parfaite de l’amour du Christ pour son Père et pour l’humanité, en même temps que la révélation de la nature paradoxale de la toute-puissance du Dieu de Jésus-Christ, Paul a donc décidé de ne chercher que Jésus Christ crucifié, pour être crucifié avec lui : « Avec le Christ, je suis un crucifié. Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est Christ qui vit en moi. Car ma vie présente dans la chair, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2,19-20). En conséquence, s’il sera dominé par l’annonce de l’évangile qu’il a reçu (1 Co 15,3-5), le ministère de Paul sera surtout déterminé par la révélation de la nature déconcertante de la puissance de Dieu qui se donne à voir dans la faiblesse de Jésus-Christ crucifié. Alors que la première tradition chrétienne évoquait la mort de Jésus, mais sans nécessairement s’attarder sur la nature de cette mort, l’insistance sur la mort de Jésus par crucifixion sera même un trait caractéristique de la prédication de Paul. Comme on le constate à la lecture des deux premiers chapitres de la 1ère lettre aux Corinthiens rédigée dans les années 53-54, Paul, pour la première fois, mettra en œuvre une « théologie de la croix » qui ne relève pas d’une construction intellectuelle ou d’une théorie religieuse, car la croix a « parlé » dans son existence, lorsque Dieu s’est révélé à lui sous la figure d’un crucifié.
Pour bien saisir les enjeux de la théologie de la croix que Paul va élaborer, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que la communauté de Corinthe était confrontée à de multiples problèmes, mais ce qui par-dessus tout semblait inquiéter l’apôtre, c’était l’existence de tensions identitaires au sein de la communauté (1 Co 1, 11). Chaque groupe en présence se référait, semble-t-il, à une figure fondatrice qui donnait une orientation particulière à l’expression de sa foi : Paul, Apollos ou Céphas (1 Co 1,12). Or, devant ces divisions, conséquence d’une trop grande importance accordée à la parole, à la connaissance ou à certaines manifestations de l’Esprit, que fait Paul ? Il plante la croix du Christ au milieu de la communauté déchirée de Corinthe : « Le Christ est-il divisé ? Est-ce au nom de Paul que vous avez été crucifiés ? » (1 Co 1,13)
A ceux qui sont divisés, Paul oppose ainsi un événement scandaleux qui n’offre, à cette époque, aucune possibilité de référence identitaire, puisque la crucifixion était le supplice le plus cruel et le plus infamant qui soit, celui que l’on réservait aux criminels et aux esclaves. Après avoir rappelé que l’unité de la communauté chrétienne n’a pas d’autre origine et fondement que la croix du Christ, l’apôtre consacre ensuite un long développement à la parole de la croix qui proclame sur Dieu le contraire de ce que les hommes conçoivent et comprennent habituellement de lui : « Le langage de la croix, en effet, est folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui sont en train d’être sauvés, pour nous, il est puissance de Dieu (…) Les Juifs demandent des miracles et les Grecs recherchent la sagesse ; mais nous, nous prêchons un Messie crucifié, scandale pour les juifs, folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, tant Juifs que Grecs, il est Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes» (1 Co 1,18.22-25)
Bien qu’inséparable de la proclamation de la résurrection de celui qui est devenu, par elle, le Crucifié, la parole de la croix, est, pour l’apôtre Paul, un « scandale » pour les Juifs et une « folie » pour les Grecs. Elle est un scandale, une pierre d’achoppement, parce que l’aspect sous lequel le Messie se présente est en totale contradiction avec l’attente des Juifs et les représentations qu’ils se faisaient du Messie. La croix semble même être la preuve par excellence que Celui qui y est pendu ne peut être le Messie. La croix est une folie pour les Grecs au sens où ne peut prétendre être dieu, même au sens mythologique, quelqu’un qui subit une telle mort, infrahumaine, réservée aux esclaves.
L’événement de la croix heurte ainsi de plein fouet les deux cultures, grecque et juive. C’est un défi pour la raison puisque la croix proclame la puissance de Dieu là où la sagesse des hommes ne perçoit que l’impuissance et l’échec. C’est un non-sens apparent, une aberration, qui rejoint l’humanité - représentée ici par les Grecs à la recherche de la sagesse et les Juifs qui attendent de Dieu des signes de puissance, dans sa quête de vérité en faisant éclater les limites de la sagesse et de la piété, surtout lorsqu’à travers elles les hommes prétendent identifier Dieu, et par là se sauver eux-mêmes ou se poser comme leur propre fondement. La croix « scandalise tout ce qui mesure (et c’est la folie même) les choses divines à la mesure du visible et de l’humain »
A la lumière de la Résurrection, la mort de Jésus sur la croix, comprise par les hommes comme signe de faiblesse et d’anéantissement, met donc en échec toutes les représentations divines que l’être humain peut se faire, en même temps qu’elle donne accès à une nouvelle connaissance de Dieu (1 Co 1,23-25 ; 2 Co 13,4). Le Dieu que Juifs et Grecs croyaient connaître et dominer, est un Dieu qui se manifeste au cœur de l’humanité là où le plus horrible revêt, par la mort du Fils comprise comme mort d’oblativité (Ga 1,4 ; 2,20 ; Ph 2,8), la forme la plus extrême de l’Amour. Avec les conséquences qui en découlent pour la vie de l’Eglise et pour l’existence de chacun.
Pour illustrer les conséquences opérées par la parole de la croix pour la vie de l’Eglise, Paul indique ensuite aux chrétiens de Corinthe, comment, par leurs origines sociales ou leurs histoires personnelles, ils sont une illustration de la folie qui est au cœur de la prédication chrétienne : « Considérez, frères, qui vous êtes, vous qui avez reçu l’appel de Dieu : il n’y a parmi vous ni beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni beaucoup de gens de bonne famille. Mais ce qui est folie dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre les sages ; ce qui est faible dans le monde, Dieu l’a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est vil et méprisé, ce qui n’est pas, Dieu l’a choisi pour réduire à rien ce qui est, afin qu’aucune créature ne puisse s’enorgueillir devant Dieu » (1 Co 1,26-29)
Mais c’est aussi à l’intérieur de chaque communauté chrétienne, comprise comme Corps du Christ, que la parole de la croix fonde des exigences de fraternité, de solidarité, de communion et d’attention aux membres les plus faibles de la communauté « pour lesquels le Christ est mort » (1 Co 8,11). La manière dont Paul, dans la lettre aux Philippiens, relie sa bouleversante exhortation à l’humilité et à l’unité au Christ qui s’est abaissé et humilié en est une très belle illustration : « Ayez un même amour, un même cœur ; recherchez l’unité, ne faites rien par rivalité, rien par gloriole, mais, avec humilité, considérez les autres comme supérieurs à vous. Que chacun ne regarde pas à soi seulement, mais aussi aux autres. Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus Christ : lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie d’être l’égal de Dieu, mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes, et, par son aspect, il était reconnu comme un homme ; il s’est abaissé devenant obéissant jusqu’à la mort, à la mort sur une croix. C’est pourquoi Dieu l’a souverainement élevé et lui a conféré le Nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse, dans les cieux, sur la terre et sous la terre, et que toute langue proclame que le Seigneur, c’est Jésus Christ à la gloire du Père » (Ph 2,2-11)
En invitant chaque baptisé à se comporter au sein de sa communauté chrétienne dans la fidélité au Christ Jésus qui s’est abaissé et s’est fait obéissant jusqu’à la mort sur la croix, Paul entend poser ici le critère ultime et décisif pour une vie communautaire réellement chrétienne (Ph 2,5). A cet effet, il rappelle que la communion requise des baptisés ne peut être que le reflet de la communion trinitaire qui se révèle sur la croix. Il n’y a donc pas d’autre exigence pour le baptisé que de revêtir les sentiments du Christ qui, en s’abaissant et en s’humiliant a « tué le mur de la haine » (Ep 2,14-18) et réconcilié l’humanité avec Dieu et avec elle-même « en ayant établi la paix par le sang de la croix » (Col 1,20). La parole de la croix fonde ainsi un universalisme que l’on retrouvera dans la manière dont Paul construira des communautés où « il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni l’homme et la femme » (Ga 3,28).
Enfin - c’est une autre forme d’universalité -, si « la croix est l’excès de la honte, elle est pour nous le témoignage que, quelle que soit l’abjection dans laquelle un homme puisse tomber, en elle il trouvera la croix du Christ, lui qui s’est abaissé, humilié, pour compatir avec lui »
Pour que ne soit pas réduite à néant la croix du Christ. C’est le troisième aspect de notre réflexion ; il s’inscrit dans le droit fil du développement de Paul qui, après avoir montré aux chrétiens de Corinthe comment ils incarnent le monde nouveau- né de la mort et de la résurrection du Christ, poursuit sa réflexion en évoquant sa venue à Corinthe : « Moi-même, quand je suis venu chez vous, frères, ce n’est pas avec le prestige de la parole ou de la sagesse que je suis venu vous annoncer le mystère de Dieu. Car j’ai décidé de ne rien savoir parmi vous, sinon Jésus Christ et Jésus Christ crucifié ». Ce à quoi il ajoute « Aussi ai-je été devant vous faible, craintif et tout tremblant ; ma parole et ma prédication n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse, mais elles étaient une démonstration faite par la puissance de l’Esprit, afin que votre foi ne soit pas fondée sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (1 Co 2,3-5)
Voilà qui montre que l’orientation de la réflexion de Paul sur le Christ, mort crucifié et ressuscité, avec ses conséquences par rapport aux représentations que l’on se fait de Dieu et à la vie des communautés chrétiennes, éclaire aussi la manière dont l’apôtre envisage son ministère, notamment en s’interdisant toute annonce de l’Évangile qui risquerait de le réduire à un simple discours de sagesse humaine : « Le Christ ne m’a pas envoyé baptiser, mais annoncer l’Évangile, et cela sans recourir à la sagesse du discours pour que ne soit pas réduite à néant la croix du Christ » (1 Co 1,17 ; 2,3-5). C’est la raison pour laquelle Paul défendra farouchement l’Évangile qu’il a reçu (Ga 1,6-9 ; 2,14ss) contre ceux qui, trahissant l’œuvre salvifique du Christ, en prônant surtout le retour à la loi de Moïse, annoncent des évangiles qui ne sont pas conformes à cet Evangile dont il ne cesse d’approfondir les conséquences pour l’humanité.
C’est aussi pour cela qu’à la lumière de la croix Paul interprètera les échecs et les épreuves qu’il rencontre. Ils sont un des lieux privilégiés de la configuration de l’apôtre au Christ et de la participation à son œuvre salvifique : « Sans cesse nous portons dans notre corps l’agonie de Jésus » (2 Co 4,10). Et l’auteur de la lettre aux Colossiens écrira : « Je trouve maintenant ma joie dans les souffrances que j’endure pour vous, et je complète ce qui manque aux tribulations du Christ en ma chair pour son corps qui est l’Église » (Col 1,24). Il n’en est pas moins vrai que s’ils sont l’occasion, pour l’apôtre, de communier aux souffrances du Christ sur la croix, les épreuves, les faiblesses et les échecs sont surtout le lieu où l’apôtre peut expérimenter la présence du Ressuscité et la puissance de l’Amour de Dieu qui console et rend fort (2 Co 1,3-5). D’autant plus que « nos détresses d’un moment sont légères par rapport au poids extraordinaire de gloire éternelle qu’elles nous préparent. Notre objectif n’est pas ce qui se voit, mais ce qui ne se voit pas ; ce qui se voit est provisoire, mais ce qui ne se voit pas est éternel » (2 Co 4,17 ; Rm 8,18).
Pour Paul, tel est le grand mystère de l’Annonce de l’Évangile : c’est dans la faiblesse et la pauvreté des situations que la puissance de Dieu peut donner toute sa mesure (1 Co 1,26ss ; 2 Co 4,7-10). C’est aussi le mystère de toute vie baptismale et de tout apostolat où, au plus profond de sa misère, de sa faiblesse, de ses échecs et de ses souffrances, s’impose la nécessité d’accueillir l’œuvre de la toute-puissance divine : « À ce sujet, par trois fois, j’ai prié le Seigneur de l’écarter de moi. Mais il m’a déclaré : ‘Ma grâce te suffit ; ma puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse afin que repose sur moi la puissance du Christ’. Donc, je me complais dans les faiblesses, les insultes, les contraintes, les persécutions et les angoisses pour le Christ. Car lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort » (2 Co 12,8-10).
Que dire en conclusion ? Que la croix, dans l’œuvre de Paul, est toujours en référence avec le Ressuscité ou le Seigneur de Gloire. Comprise comme « parole de la croix », elle porte avec elle un langage qui n’est pas de négativité, puisqu’il s’inscrit toujours dans un contexte d’amour (Ga 2,21), de réconciliation (Col 1,28), de paix (Ep 2,14-18), de justice, de sanctification et de délivrance (lCo 1,30). La croix a ainsi, dans l’œuvre de Paul, une fonction de révélation qui fait qu’à l’amour de Dieu manifesté par et sur la croix (Rm 8,31-39), le baptisé est invité à répondre dans un même élan d’amour et d’oblativité.
Mais, parce que la foi au Christ, crucifié et ressuscité comporte - et comportera toujours - un aspect de « scandale » et de « folie », on comprendra que la révélation chrétienne et l’existence du baptisé soient, pour Paul, irrémédiablement marqués du double sceau de la contradiction et de l’espérance qui lui est intimement liée, et qui fonde une manière particulière d’habiter la condition humaine (2 Co 4,8ss). »



Dimanche 26 Janvier 2014 09:40