teilhard de Chardin


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Réflexion sur le chapitre "Pour y voir clair"/ "L'ACTIVATION DE L'ENERGIE" pour le 26 février 2010


Les manifestations de l’esprit

La structure neurobiologique de notre cerveau est la même pour chaque être humain. Ce sont les diverses manifestations cognitives qu’a voulu décrire Teilhard. Vaste sujet !

Teilhard évoque d’abord la notion d’isotope. En physique nucléaire et en chimie, deux atomes sont dits isotopes s’ils ont le même nombre de protons mais un nombre de neutrons différent. Les propriétés chimiques des isotopes d’un même élément sont identiques car ils sont pourvus du même nombre d’électrons. En revanche comme le noyau ne comporte pas le même nombre de neutrons, la masse des atomes varie. Si j’ai bien compris, c’est donc sur la notion de masse, donc d’énergie interne, que Teilhard opère ses distinctions dans une extrapolation à l’être humain et à l’universel.
A partir de là, Teilhard parle de l’excès et du défaut de vitalité. Il s’agit d’une dualité . L’orgueil humain par exemple peut soit se traduire par une arrogance démesurée, soit par un repli sur soi. Extraversion et introversion constituent une bipolarité vers laquelle se concentrent les différentes énergies. En outre Teilhard, qui a toujours insisté à juste titre, sur la notion de complexité, semble ici décrire le monde en termes de catégories qui justement se répartissent dans un ensemble possédant en fait deux caractéristiques extrêmes. De ce fait, l’univers de la spiritualité ne peut se réduire à des schémas réducteurs. On parle souvent familièrement d’électrons libres pour désigner des êtres ayant opté pour une démarche très personnelle, en dehors de toute contrainte idéologique ou dogmatique. Mais l’erreur consiste à ne concevoir les choses de la vie que d’un bout de la lorgnette ! Je m’explique :

On a tendance à faire une distinction irréductible entre Orient et Occident.
On peut citer un texte qui montre comment il peut y avoir interdépendance entre l’une ou l’autre des deux cultures. Le Père assomptionniste vietnamien : François-Xavier Nguyen Tien Dung, dans une méditation sur la vérité de la foi, s’exprime ainsi :

« Le retour de Jésus à Jérusalem pour construire le temple de Dieu respecte la tradition culturelle et religieuse du peuple d’Israël inaugurée par le roi Cyrus. Ce roi païen a écouté la vérité de sa conscience pour pouvoir prendre une décision aussi héroïque.
Comme le peuple d’Israël et le roi Cyrus, les Asiatiques aiment leur culture et leur sagesse millénaires. Ils sont fiers de leurs valeurs, telles que l’amour du silence et de la contemplation, la simplicité, l’harmonie, le détachement, la non-violence, l’ardeur au travail.
Sans nier ces valeurs, les peuples asiatiques ont souvent fait preuve d’une capacité d’adaptation et d’une ouverture naturelle à une foi nouvelle.
C’est dans cette ouverture qu’ils reçoivent la nouveauté de la Croix.
A travers elle, ils comprennent que, en dehors de l’harmonie, il existe le paradoxe, celui d’un Dieu qui renouvelle la sagesse de l’homme.
Avec la Croix, ils conçoivent Dieu autrement. Un Dieu puissant qui se manifeste dans son contraire : la faiblesse. A la crèche, Dieu est si puissant que rien ne l’empêche de nous rejoindre dans nos limites et notre fragilité. A la Croix, Dieu est si puissant que rien ne l’empêche de nous rejoindre dans nos souffrances, et jusqu’à la mort. Dans l’Incarnation et la Croix, les peuples asiatiques – qui prônent la compassion – retrouvent non pas un Dieu lointain mais celui qui adopte notre faiblesse. Dieu nous appelle à ne faire qu’un avec lui, en faisant corps avec nos contemporains.
Ce travail consiste non seulement à regarder la Croix élevée, mais aussi à élever les autres de leur croix quotidienne. Ainsi la souffrance et la mort n’ont pas le dernier mot. Comme l’évangéliste saint Jean, les Asiatiques posent souvent un regard positif sur la vie. A travers la théorie du Yin et du Yang, ils voient même l’élévation dans l’abaissement, la lumière dans les ténèbres et la vie dans la mort. ».

Il n’est pas question de tenter de concevoir un quelconque syncrétisme entre Orient et Occident. Cependant le texte qui précède ouvre une fenêtre vers un horizon qui, sur le plan de la dialectique, se trouve enrichi par des formules paradoxales qui donnent un nouveau sens à ce qui paraît une grossière évidence. Nous sommes d’ailleurs très proche des nouveaux paradigmes induits par la physique moderne. Comment interpréter ce vieil adage chinois :
« Les mystiques comprennent les racines du Tao mais non ses branches ; les savants comprennent ses branches mais non ses racines ». ?
Ne sommes-nous pas à la fois proches des mystiques et proches des savants ?

En ce qui concerne le marxisme, il s’agit d’une expérience socio-économique qui n’a pas tenue compte de cette bipolarité, nécessaire à la vie, selon laquelle il n’y a pas de justice sans privation de liberté ; il n’y a pas de liberté sans privation de justice. Le monde moderne nous montre ce spectacle étonnant où le communisme chinois adopta, par la force des choses, une économie de marché et où le libéralisme occidental se vit obligé de se teinter de doctrine sociale.
Pour ce qui est du Christianisme, Marie Romanens, psychanalyste, dans son ouvrage intitulé : « Le divan et le prie-Dieu », nous montre un aspect inhabituel de la spiritualité :

« Sortir de la crise de notre civilisation exige de nous des avancées pour que nous dépassions les anciens clivages, et notamment ceux du féminin et du masculin, de l’âme et du corps, du rationnel et de irrationnel, de l’homme et de Dieu, du ciel et de la terre.
En introduisant cet ouvrage, j’avais évoqué l’image venue régulièrement me visiter, celle d’une figure géométrique appelée « parabole ».
Cette courbe étonnante, qui va de l’infini à l’infini, et qui exhibe un point de renversement inéluctable sur son parcours, pourrait bien nous introduire au sentiment d’union au-delà des oppositions.
Cette image, curieusement, peut nous aider à mieux nous représenter les difficultés qui se jouent dans la rencontre entre la psychanalyse et la religion. En effet, du côté de l’Eglise comme du côté des « psy », il semble que la tendance ait été souvent de ne reconnaître qu’une partie de cette figure et non sa totalité.
Dans le christianisme, la vie avait un sens. Mais la recherche du ciel s’accompagnait souvent d’un mépris du monde, et l’élévation de l’âme exigeait la condamnation de la chair. On était en quelque sorte placé sur la première branche de la parabole : suivre le chemin vers l’infini tout en ignorant qu’un autre parcours existait qui passait par le point de renversement et rejoignait la seconde branche, pourtant à destinée infinie… ».

Se dévoilent alors l’idée de cataphase et celle d’apophase qui sont deux formes inverses de l’esprit illustrée par l’image de la parabole. Le parcours de l’homme n’est pas linéaire. Il est jalonné par des événements qui peuvent remettre en cause ses idées, ses principes, son comportement, ses convictions. En fait la convergence vers le point Oméga comporte des phases dont le symbolisme figure sans conteste dans le fameux songe de Jacob.
La vie de Teilhard nous révèle ces phases de tiraillement auquel ce grand scientifique fut assujetti dans sa recherche de l’Absolu.
Le premier point de cette spiritualité est de communier avec les forces qui sont dans la création et qui sont le meilleur du monde. La spiritualité est celle de l'attention et de l'effort, l'un et l'autre couronnés par la joie de chercher, de trouver, de partager et de communier à Dieu à travers son œuvre.
Le deuxième point concerne ce qu'il appelle les passivités. Le terme nomme la réalité sans la qualifier par des termes qui relèvent du péché ou du mal. Il s'agit de ce qui limite, contraint ou entrave le désir de vivre. Il s'agit aussi de ce qui fait souffrir et qui mène à la mort. Teilhard ne nie pas cette réalité ; il demande à ce qu'elle soit vécue.
La mort de Teilhard vérifie ses intuitions fondamentales. Dans son journal il écrit cette prière :
« Mon Dieu, je vous en supplie aidez-moi à bien finir : 1e mon premier livre, pour Vous ; 2e ma vie. Que ma mort ne discrédite pas mon évangile : si tout cela est vraiment bien Vous, ce Christ Universel qui a toute mon ambition et ma vie »
(retraite 1939).
« Ô Jésus, faites que je finisse bien - c'est-à-dire dans un geste de témoignage scellant l'affirmation et la foi de ma vie en un Pôle d'amour à la dérive universelle. La communion par la mort (La Mort Communion). »
(Retraite 1948).
« Seigneur de mon enfance et Seigneur de ma fin, - Dieu achevé pour soi, et cependant, pour nous, jamais fini de naître, - Dieu qui, pour vous présenter notre adoration comme `évoluteur' et `évolutif', êtes désormais le seul à pouvoir nous satisfaire, - écartez tous les nuages qui vous cachent encore, - aussi bien ceux des préjugés hostiles que ceux des fausses croyances. Et que, par Diaphanie et Incendie à la fois, jaillisse Votre Universelle Présence. Ô Christ toujours plus grand »
(Le Cœur de la matière, p. 70).
La mort de Teilhard, le 10 avril 1955, jour de Pâques après la messe a porté un sceau d'authenticité à sa vie et à sa pensée.



Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Lundi 15 Février 2010 à 16:41 | Commentaires (0)