Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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C'est avec un réel plaisir que nous vous présentons cette réflexion de notre correspondant Mathieu GUILLERMIN, jeune docteur en physique, doctorant en philosophie des sciences centrée sur les questions posées par la physique quantique, Ce texte est à la fois accessible du fait de sa sincérité et de sa limpidité d'expression, mais il est aussi étayé par une expertise qui le rend fiable. Bref : ce texte est compréhensible par " un très grand nombre de personnes (non scientifiques ou intellectuelles) qu’il serait dommageable d’exclure par un langage trop hermétique." ... Pari gagné, Mathieu !

Maintenant, nous attendons l'un des tes articles sur les questions posées par la physique quantique en philosophie et le rapport "matière et esprit"; ce qui ne peut que rejoindre les intuitions de Teilhard de Chardin, (scientifiques et théologiques) lorsque tu considèreras que le moment pertinent est arrivé .....


Ce texte a été précédemment publié dans les actes des "Ateliers sur la contradiction" de 2009 (http://www.pressesdesmines.com/ateliers-sur-la-contradiction.html) et correspond à une présentation orale lors de ces ateliers (écoutable en suivant le lien : http://www.emse.fr/aslc2009/audio_video/index.php).


Au cours de cette communication, je voudrais me placer dans une logique d’atelier et donc, partager des réflexions et une démarche de questionnement. Je n’aborderai pas la thématique que décrit mon titre (Matière et Esprit) directement sous l’angle de mon domaine « d’expertise », la physique. Cette discipline fournit des informations sur ce que pourrait être la matière, mais n’aborde aucunement la question de l’esprit. Ceci implique que je ne peux (ni ne veux) présenter le discours de la physique sur les rapports entre matière et esprit, mais plutôt partager mon expérience et ma compréhension d’Être Humain qui sont marquées (entre autre) par ma formation de physicien. De ce point de vue, une réflexion sur le thème matière et esprit me paraît, d’une part justifiée dans la mesure où ces deux termes sont reconnus et utilisés par tout un chacun, et d’autre part nécessaire car le sens et le statut de ces notions restent relativement flous. Ce problème n’est pas seulement une pure question métaphysique n’ayant que peu d’incidence sur la vie concrète. En effet, les relations entre matière et esprit se résument souvent à un OU (exclusif) imposant de choisir l’un des deux termes et d’ignorer l’autre et cela peut poser des problèmes très pragmatiques.

-En caricaturant, si je suis idéaliste et pense donc que la matière est une illusion et que seul l’esprit est « réel », comment dois-je considérer mes concitoyens qui travaillent avec leurs mains dont l’activité est tournée vers la matière ? Sont-ils dans l’erreur ? Doit-on les ramener sur des chemins plus éthérés ?
- A l’inverse, si je suis matérialiste et n’accorde d’importance qu’aux activités palpables, à quoi servent pour moi les écrivains ou les penseurs ? Doit-on les ramener sur terre ?

Ces deux positions (bien entendues extrêmes et caricaturales) ne me paraissent pas tenables. Elles ont pour base commune la logique binaire qui dit qu’une chose peut être matière ou être esprit, mais ne peut pas être les deux en même temps. Ce type de logique semble insuffisant pour décrire deux termes contradictoires que l’expérience impose d’envisager ensemble. Une situation analogue est rencontrée par les physiciens dans l’interprétation du monde quantique avec la dualité onde – corpuscule.
Je souhaiterais donc proposer une approche de réflexion sur matière et esprit basée sur la méthodologie, sur l’attitude d’interprétation adoptée par certains physiciens (dont Bohr serait le chef de file) face à la dualité onde corpuscule. J’essayerai donc de montrer comment une analogie peut être faite entre la façon de penser la dualité onde corpuscule en physique et la manière d’envisager les relations entre matière et esprit.

Cette tentative s’inscrit dans une démarche transdisciplinaire car je voudrais expliquer comment la pratique de la physique m’influence et modifie mon regard sur des éléments non disciplinaires, communs à tous les êtres humains comme la matière et l’esprit. Même si l’on perd une part de la puissance des démarches disciplinaires, on obtient en contrepartie la possibilité d’échanger sur ce sujet avec notre arrière plan de spécialiste mais sur un terrain commun. De plus, ce type de questionnement touche probablement un très grand nombre de personnes (non scientifiques ou intellectuelles) qu’il serait dommageable d’exclure par un langage trop hermétique.
Par la suite, je commencerai par situer la contradiction entre les deux termes matière et esprit en tentant de préciser les différentes notions impliquées. Sans jamais vouloir proposer des définitions absolues, je tenterais plutôt de poser les bases nécessaires à un échange. Je présenterais ensuite brièvement la dualité onde corpuscule en physique. Je terminerai en proposant que l’attitude adoptée pour faire face à cette dualité puisse inspirer des pistes de réflexion sur le problème matière et esprit.

Pour les non-spécialistes de philosophie ou de théologie (dont je fais partie), il n’est pas forcément aisé d’envisager la situation de l’Homme entre son corps, sa pensée, son âme ainsi que la nature profonde de l’Univers entre la matière et l’esprit … Ces mots corps, pensée, âme, matière et esprit, correspondent à des notions que nous employons couramment sans pour autant en avoir une compréhension claire et évidente. C’est en tout cas vrai pour moi. Je ne me souviens pas exactement de la première fois où je me suis dis que je ne comprenais pas vraiment le problème, mais le minimum syndical d’heures de philosophie dispensées en classe de terminale (scientifique) m’a au moins permis d’obtenir les premiers éléments pour le formuler. Parmi les éléments de philosophie abordés au lycée, plusieurs m’ont particulièrement marqués. Dans un premier temps, j’ai été frappé par la philosophie platonicienne avec le mythe de la caverne et la théorie des Idées. Platon nous dit que les données sensibles correspondent au niveau « vulgaire » de la connaissance et ne sont que des copies ou projections imparfaites des Idées. Ensuite, le discours de certains philosophes des XVII et XVIIIèmes siècles sur la problématique de la nature matérielle ou spirituelle de l’Homme et de l’Univers m’a particulièrement interpellé. Par exemple, Descartes à travers le cogito « Je pense, donc je suis », exprime le fait que l’on se connaît en tant qu’âme (comprise ici comme pensée) bien avant de se connaître en tant que corps. Spinoza définit quant à lui l’âme comme un mode de la pensée et le corps comme un mode de l’étendue. Malebranche donne aussi un schéma en opposition avec la matière vue comme un élément passif qui reçoit des figures et l’esprit comme recevant des idées et pouvant avoir une part d’actif. D’après R. Caratini , « le but de la philosophie de Malebranche est d’atteindre à la vie spirituelle en nous dégageant de notre attachement au corps ». Pour Berkeley, « Etre, c’est être perçu », la matière n’existant alors pas dans l’absolu, mais seulement à travers un observateur. Enfin, et un peu à contre pied, d’après Locke, « il n’y a rien dans l’entendement qui n’ait d’abord été dans les sens ». Il ressort de ces différents points de vue que les explications de la situation de l’Homme et de la nature de l’univers, en termes des deux concepts de matière (associée à la notion de corps) et d’esprit, sont très souvent basées sur une opposition des deux. Les deux notions apparaissent contradictoires et l’on sent un besoin de réduire l’une des deux à l’autre pour bâtir une vision unifiée du monde.

Je vais maintenant préciser cet aspect contradictoire en regardant les définitions des mots « matière » et « esprit ». Je vais citer ici le résultat d’une recherche sur le site web du « Centre National des Ressources Textuelles et Lexicales » du C.N.R.S. . J’ai tout d’abord demandé la définition du mot « matière » car, a priori, je crois savoir ce qu’est la matière. En tout cas, je crois en savoir plus sur la matière que sur l’esprit, la matière c’est ce que je touche, ce que je sens … On obtient donc comme définition pour le terme matière : « Substance dont sont faits les corps perçus par les sens et dont les caractéristiques fondamentales sont l'étendue et la masse ». Cette définition ne pose pas vraiment de problèmes et va dans le sens de mon intuition. On pourrait néanmoins objecter que cette définition n’est pas précise et que l’on doit pouvoir être plus précis, s’appuyer sur des choses plus profondes. Pour l’aspect matériel de la discussion, je suis en mesure d’apporter quelques éléments issus de la physique. La définition donnée ici nous dit en particulier que la matière correspond à ce que l’on perçoit par les sens.
Le fait que l’on puisse toucher les choses qui nous entourent (et même le fait que des choses nous entourent) nécessite qu’un morceau de matière résiste à un autre morceau de matière. Ceci n’est pas évident car nous savons que la matière est principalement constituée de vide au sein duquel on trouve des éléments subatomiques comme les noyaux et les électrons. On ne peut pas expliquer dans ce cadre la résistance de la matière par des sortes de chocs entre ces éléments subatomiques car le volume qu’ils occupent est très petit devant le volume d’un objet macroscopique quelconque. En fait, on explique en physique cette résistance entre deux objets macroscopiques par le « principe d’exclusion de Pauli » qui stipule que deux objets ne peuvent être dans le même état au même endroit et au même moment. On ne peut pas en dire beaucoup plus. Les particules qui respectent ce principe sont appelées « fermions » et conduisent aux objets macroscopiques qui ne s’interpénètrent pas.
De même, les sens comme la vue ou l’ouïe s’appuient sur des médiateurs qui permettent l’interaction. On parle de photon pour la vue (basée sur la lumière) et de phonons pour l’ouïe (vibrations acoustiques). Ces particules ne sont pas soumises au principe de Pauli. C’est-à-dire qu’elles peuvent se superposer dans un même état au même endroit et au même moment (on peut prendre l’exemple du laser). Elles sont désignées par le terme de « boson ». Du point de vue de la théorie quantique, la différence entre un boson et un fermion correspond au choix d’un signe plus ou d’un signe moins dans la définition de l’état représentant l’objet. Pour la physique, la lumière ou les sons (ainsi que les autres bosons) font partie de ce que l’on nomme la matière au même titre que les éléments que l’on peut toucher (associés aux fermions). Finalement, même si la physique précise les relations des différentes composantes de la matière entre elles, et est capable dans une certaine mesure d’en prédire le comportement, elle n’en donne pas pour autant une définition claire et intelligible. Cela est d’ailleurs un aspect des sciences de la matière qui m’a émerveillé : elles dévoilent un grand nombre de questions nouvelles en résolvant un premier problème. On pourrait aussi parler de la notion de poids des objets matériels en s’appuyant sur la relativité générale. Nous arriverions au même constat que notre connaissance des modalités du phénomène est indéniablement accrue mais que ce progrès s’accompagne de nouvelles énigmes.
J’insiste sur cet aspect pour montrer qu’il n’est pas forcément nécessaire d’être un grand physicien pour pouvoir parler de la notion de matière. A la vue de ce que j’ai exposé ci-dessus, je crois même que la définition proposée par le site du C.N.R.S. est recevable du point de vue de la physique même si elle n’entre pas dans les détails. Elle a de plus un énorme avantage : elle s’exprime dans un domaine non-spécialisé qui est finalement notre seul espace commun. Je propose donc que pour la suite nous admettions que la matière est : ce que l’on perçoit par les sens (éventuellement à travers des instruments comme la loupe, le télescope ou l’accélérateur à particules etc.) dont les principales caractéristiques sont la masse et l’étendue.

Voyons maintenant les résultats d’une recherche sur le mot esprit. On trouve : « Principe immatériel, principe de la pensée et de l'activité réfléchie de l'homme ». Cela pousse à demander la définition de pensée. On obtient : « Activité psychique dans son ensemble, ensemble des facultés psychologiques tant affectives qu'intellectuelles ». Et si l’on cherche psychisme, on trouve : « Ensemble, conscient ou inconscient, considéré dans sa totalité ou partiellement, des phénomènes, des processus relevant de l'esprit, de l'intelligence et de l'affectivité et constituant la vie psychique ». Je suppose que ces définitions pourraient être approfondies par des spécialistes de la psychologie ou des sciences cognitives, voire de la théologie … Néanmoins, elles mettent en évidence deux éléments importants et significatifs de l’acceptation commune de ces notions. Premièrement, elles semblent construites en opposition à la matière comme l’exprime le terme « immatériel ». Deuxièmement, les références circulaires indiquent un certain amalgame entre esprit, pensée et psychisme. Or, je peux distinguer a priori certains éléments de ma pensée comme le calcul ou les raisonnements de ce que j’appellerais ma vie spirituelle. Ici, je n’ai pas la possibilité de définir parfaitement les termes et m’appuie donc sur mon expérience personnelle en espérant que celle du lecteur est suffisamment similaire pour que l’on puisse se comprendre même s’il aurait choisi les mots différemment. Je propose donc, au moins provisoirement, d’associer psychisme et pensée pour désigner les processus et éléments habituels comme le calcul ou le raisonnement (on pourrait résumer naïvement par : tout ce qui nous « passe par la tête »). Je garderais le mot esprit à part sans vraiment pouvoir lui donner un sens à ce stade. Cette distinction faite, il est possible de concevoir l’opposition entre matière et esprit plus précisément si on oppose ce que l’on sent avec ce que l’on pense. Ce que l’on sent est donc de l’ordre de la matière, et ce que l’on pense de celui du psychisme. Je sais que les choix faits ici sont sujets à caution, mais je fais appel à l’indulgence du lecteur et lui demande de me suivre malgré tout en espérant qu’il trouvera à la fin que le jeu en valait la chandelle. En se limitant donc au couple matière – pensée, on constate une certaine forme de contradiction (la pensée étant définie comme immatérielle). Néanmoins, la matière et la pensée entretiennent des rapports complexes. Par exemple, on peut enregistrer l’activité du cerveau par des techniques comme l’électro-encéphalographie ou l’imagerie fonctionnelle par résonnance magnétique nucléaire. Même si la pensée est immatérielle, on peut donc observer des phénomènes qui lui correspondent. Par ailleurs, un sculpteur communique une forme à un bloc de pierre pour réaliser une statue. On pourrait dire qu’il transfère ou imprime une pensée dans la matière. Sans cette pensée, le bloc de matière serait différent. Il semble donc que la contradiction entre matière et (ou psychisme) ne puisse pas s’envisager dans le seul cadre d’une logique binaire basée sur le OU exclusif. Affirmer qu’une chose est matérielle ne revient pas à dire qu’elle n’a rien de psychique. L’expérience impose de considérer en même temps les deux notions contradictoires de matière et de pensée.

Arrivé à ce stade, je ré-endosse ma blouse de physicien car la situation à laquelle nous sommes parvenus rappelle celle que l’on trouve en physique à propos de la dualité onde – corpuscule. Sans entrer dans les détails, je vais exposer cette problématique rencontrée par les physiciens alors qu’ils tentaient de comprendre le monde microscopique à travers la physique quantique. Une onde peut se voir comme un phénomène vibratoire, occupant tout l’espace. Plusieurs ondes peuvent se superposer. A contrario, un corpuscule est similaire à une bille avec une position et une vitesse déterminées. Les corpuscules ne se superposent pas mais entrent en collision. Ces deux définitions sont contradictoires. Jusqu’au début du 20ème siècle, la physique distinguait nettement les objets ondulatoires (lumière, sons …) des objets corpusculaires (atomes, électrons, …). Le point important pour notre discussion est que l’on considérait que les objets étaient soit des ondes soit des corpuscules, mais en aucun cas les deux en même temps. L’expérience dite des fentes d’Young appliquée au domaine quantique mis la pagaille dans cette interprétation des phénomènes physiques.
Elle se réalise en éclairant une plaque percée de deux fentes minces avec un faisceau lumineux et en plaçant ensuite un écran qui enregistre la lumière issue des deux fentes. On observe sur cet écran une alternance de bandes brillantes et sombres dont l’espacement dépend de la distance entre les deux fentes. On dit que la lumière forme une figure d’interférence. C’est un phénomène ondulatoire qui s’explique par la superposition de la lumière issue de chaque fente. Ce comportement du faisceau lumineux n’est pas vraiment surprenant en physique classique dans la mesure où l’on considérait souvent la lumière comme une onde. Néanmoins, si l’intensité du faisceau est fortement réduite (largement invisible à l’œil nu), l’écran enregistre des impacts localisés et successifs. C’est le comportement corpusculaire de la lumière qui s’échange par quanta appelés « photons ». Avec le temps, les impacts successifs reforment la figure d’interférence. Il faut donc admettre que les aspects corpusculaires et ondulatoires de la lumière sont nécessaires à sa description complète.
La même expérience peut être reproduite en remplaçant la lumière par des électrons. L’écran enregistre des impacts localisés et successifs, mais si le faisceau est intense ou si on attend suffisamment, les électrons forment sur l’écran une figure d’interférences avec les mêmes caractéristiques que dans le cas de la lumière. En physique classique, l’électron était considéré comme un corpuscule et on s’attendait à ce qu’il se produise un impact. La formation de la figure d’interférence pourrait éventuellement s’expliquer par des collisions entre les électrons. Pourtant, si les électrons ne sont émis qu’un par un, le schéma d’interférence se forme tout de même peu à peu. Pour expliquer cela, on doit dire que l’électron passe par les deux fentes en même temps et interfère avec lui-même, ce qui n’est envisageable que dans une description ondulatoire. Comme dans le cas de la lumière, les aspects ondulatoires et corpusculaires sont nécessaires.
Dans le cadre de la physique quantique, la logique binaire ne semble plus pouvoir s’appliquer aux deux notions contradictoires d’onde et de corpuscule . Une même chose doit être tantôt vue comme une onde, tantôt comme un corpuscule. Pour penser cette chose, certains physiciens ont alors envisagé qu’elle ne soit ni une onde ni un corpuscule, mais quelque chose d’un autre ordre, relevant éventuellement d’un niveau de réalité différent qui se manifeste soit sous la forme d’une onde, soit sous la forme d’un corpuscule. Ils ont alors considéré que les descriptions ondulatoires et corpusculaires étaient complémentaires et nécessaires pour fournir le discours le plus exhaustif possible sur l’objet étudié. Les phénomènes physiques étant observés sous la forme d’ondes ou de corpuscules, mais jamais sous les deux aspects en même temps, l’essence de la chose échappe. On peut reprendre ici le terme de B. d’Espagnat , « le réel voilé », pour la désigner. Quoi qu’il en soit, les physiciens ont dû s’écarter de la logique binaire en OU exclusif et admettre une certaine forme de contradiction complémentaire entre deux termes afin de bâtir une interprétation viable des phénomènes étudiés.

En revenant à notre question initiale sur le couple matière et esprit, ou plutôt matière et psychisme (pensée), je me demande si une forme analogue de complémentarité pourrait être valable entre ces deux termes contradictoires. Je crois que la situation des physiciens confrontés à l’expérience des fentes d’Young est assez similaire à la notre. Nous sommes face à deux notions qui sont contradictoires et qui ont longtemps été envisagées à travers la logique binaire du OU exclusif. J’aimerais suggérer que l’opposition n’est pas si totale. En effet, nous avons vu que dire qu’une chose est d’ordre matériel n’implique pas qu’elle ne possède pas un aspect psychique. Par exemple, si je me cogne le petit doigt de pied contre une chaise que je n’ai pas rangée, a priori ma douleur me dit que l’on parle de matière. Mais en même temps, je pourrais me demander pourquoi la chaise est à cet endroit et conclure que cela est dû à ma tendance à me perdre dans mes pensées. A l’inverse, quand je lis un livre, je pense à ce que l’auteur a écrit, je le suis avec ma pensée. Il faut pourtant bien admettre que cela est possible car le livre est imprimé et que je le tiens dans mes mains. J’ai le sentiment que matière et psychisme sont comme les recto et verso d’une même toile. Vouloir isoler l’un de l’autre en suivant une logique classique en OU exclusif serait alors comme vouloir enlever l’extérieur de ma chemise tout en conservant l’intérieur. Cela ne me semble pas avoir beaucoup de sens. Comme le dit Raymond Devos : « Il y a toujours deux bouts à chaque bout ». Je voudrais donc proposer que matière et psychisme soient deux termes contradictoires et complémentaires de façon analogue aux rapports entre onde et corpuscule. L’opposition entre les deux n’est alors plus du type : une chose doit être matière OU (exclusif) psychisme. C’est plutôt notre interprétation des phénomènes qui devient dépendante de notre angle de vue, de l’orientation de notre expérience du monde. Suivant les situations, l’aspect matériel ou l’aspect psychique va occuper le devant de la scène et attirer notre attention. La contradiction complémentaire entre matière et psychisme suggère alors que quelque chose échappe à ces deux approches du monde. Je crois personnellement que l’essence de mon expérience s’éprouve par une démarche commune et unifiée de mon corps et de ma pensée. Je la désignerais volontiers par le terme d’esprit que j’avais laissé provisoirement de côté.
Pour finir, je tiens à rappeler que ce texte s’inscrit dans une logique d’atelier inter ou transdisciplinaire et que je souhaite juste partager ici mes réflexions, mais en aucun cas affirmer des vérités absolues. Je ne revendique pas non plus l’exhaustivité. Je n’ai en particulier pas intégré dans ma discussion les émotions ou les sentiments. Je suis également conscient d’avoir fait de nombreux raccourcis. J’espère néanmoins avoir pu exprimer clairement la possibilité et peut-être la nécessité de considérer les aspects matériel et psychique de notre vie sur un pied d’égalité et ce malgré leur nature contradictoire.


Vendredi 19 Octobre 2012 10:49