Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Voici des nouvelles de Matthieu Guillermain, membre de notre association.
Après avoir brillemment réussi son doctorat de physique, Matthieu s’est attaqué à un doctorat de philosophie, dont il nous communique le sujet ci-dessous, répondant ainsi à la carte de vœux que nous lui avions adressée.


Matthieu GUILLERMAIN / des nouvelles de lui.
Cher Jean-Pierre,

j'ai bien reçu ton courrier la semaine dernière. Voici quelques nouvelles. Je me trouve actuellement dans la dernière ligne droite de mon doctorat en philosophie des sciences. J’attaque le cœur de la rédaction. Je suis sensé terminé la première version pour Juin 2015 afin de pouvoir défendre au plus tard en Octobre. Je commence en parallèle à prospecter pour un travail futur. Je ne suis pas sûr de vouloir continuer dans la recherche académique pure qui me semble un peu trop déconnectée de la vie réelle et des grands problèmes de notre société. Je préférerais avoir l'occasion de déployer les éléments philosophiques que je construis actuellement dans un perspective plus opérationnelle.

Comme tu dois t'en douter, je ne peux actuellement pas me concentrer su un travail en rapport direct avec Teilhard. Je te propose en attendant un texte exposant un peu mon travail de recherche. Je serais dans la région pendant la période des fêtes, nous pourrions éventuellement nous voir pour discuter un petit peu !

En plus de ce texte, voici déjà un petit aperçu des grandes lignes et des thématiques associées que j'aimerais creuser à l'avenir.

Mon travail de recherche est centré sur l’étude d’un déplacement épistémologique tentant de dépasser les limitations de l’approche moderne et positiviste des démarches d’investigation rationnelle (comme par exemple l’activité scientifique). Cette approche s’appuie sur une sorte de ‘réalisme métaphysique’ qui affirme, en particulier, l’existence d’un réel structuré indépendant de nous (c’est-à-dire dont les structures ne dépendent pas de nos particularités cognitives) et qui conçoit la ‘vérité’ d’un discours comme son adéquation ou sa correspondance à ce réel. Au sein de cette approche très commune, il ne peut donc exister qu’une unique description correcte (vraie) du réel. L’histoire des sciences est alors comprise comme la progression vers le vrai (vers la description parfaite du réel) par approximations successives. La méthode scientifique (construction de théorie et confrontation à l’expérience) est alors conçue comme le moteur privilégié de cette progression vers le vrai, l’objectif, le dévoilement du réel tel qu’il est.

Cet ensemble de conceptions, bien que pas nécessairement faux en lui-même, génère tout de même des problèmes profonds. Par exemple :
- La défense de valeurs éthique et les jugements moraux ne peuvent prétendre à l’objectivité et au vrai, ne peuvent faire l’objet d’une discussion rationnelle (si la raison est identifiée à son instanciation scientifique).
- Les désaccords sont soit du domaine de l’irrationnel (une question de gout par exemple) ; soit du domaine de l’erreur (l’un ou l’autre des tenants de la controverse manquant d’objectivité, d’informations objectives).
- Les connaissances traditionnelles (savoir culturel, remède de grand-mère) sont souvent dénigrées, non pas parce qu’on prouve qu’elles sont fausses (ce qui peut tout de même se produire parfois), mais surtout parce qu’elles ne s’expriment pas selon les canons de la rationalité scientifique.
- Le discours religieux doit soit s’opposer à la science, soit se retirer dans le domaine de la métaphore et du non rationnel.
- L’esthétique et le spirituel sont mis à part des activités rationnelles de l’homme, ce qui, de mon point de vue, leur retire indûment un part de leur valeur.

Ces exemples indiquent l’existence d’un problème profond. Nous nous sommes enfermés dans une conception absolutiste de la vérité (comme correspondance) et de la rationalité (sur le modèle des sciences naturelles). Mes recherches s’appuient sur les travaux de nombreux auteurs que l’on peut qualifier de ‘post-positivistes’ tels que T.S. Kuhn. Ceux-ci ont clairement mis en évidence les limites d’une telle conception étroite du vrai et de la raison. Mon point de départ est la mise en évidence qu’il n’y a pas de point de vue extérieur et absolu sur ce qui est rationnel et sur comment définir le vrai, le bon ou le correct lorsque l’on mène une activité d’enquête (comme l’aventure scientifique par exemple). Au contraire, on peut constater que tout discours rationnel, toute activité d’investigation s’appuie sur un ensemble de standards, partagés par les acteurs de cet enquête, que je nomme un arrière-plan épistémique (si l’on parle de la physique, un arrière-plan épistémique contient par exemple l’exigence de cohérence logique ou encore d’adéquation des prédictions avec les résultats expérimentaux). La conception moderne et positiviste se traduit, dans cette perspective, par l’affirmation qu’il existe un arrière-plan épistémique privilégié (celui des sciences naturelles) capturant et épuisant l’unique façon d’atteindre l’objectif et le vrai, l’unique façon de concevoir la vérité. Mon travail est une critique directe de ce point de vue. Je montre que de nombreux arrière-plans épistémiques distincts co-existent (même à l’intérieur de la physique). Il n’y a pas de méthode absolue pour atteindre le vrai, ni de conception unique de la vérité.
Un écueil évident de ce type de déplacement par rapport à la pensée positiviste et moderne est le relativisme. En effet, s’il n’y a pas un unique point de vue correct, où cela s’arrête-t-il ? Chacun est susceptible de ‘choisir’ l’arrière-plan épistémique qui lui convient afin de légitimer tout ce qu’il veut. Tout et son contraire deviendrait en principe admissible. Cela n’est bien entendu pas acceptable. Mon travail ne conduit bien sûr pas à de telles conclusions. En effet, bien que non absolu, l’adoption d’un arrière-plan épistémique ne devient pas pour autant un processus arbitraire. Je m’appuie alors sur la tradition du pragmatisme américain (Pierce, Dewey, James) qui stipule que de tels choix d’arrière-plans épistémiques se légitiment à partir de notre expérience vécue en commun, à partir de l’aventure d’enquête dans lesquels les hommes sont engagés. Par exemple, une enquête vise à atteindre la solution d’un problème donné et cela impose de nombreuses contraintes à la forme qu’elle peut prendre. Ce point de vue est à la fois modeste et très profond. Modeste, car la justification de l’adoption de telle ou telle modalité d’enquête (de tel ou tel arrière-plan épistémique) est toujours faillible, nous pouvons nous tromper à tout instant. Profond, tout d’abord car cette condition même d’être toujours faillible nous rappelle que nous ne devons pas nous enfermer dans le dogmatisme et l’étroitesse d’esprit. Encore plus profond ensuite, car l’homme et son expérience vécue sont replacés au centre. La vérité est approchée à travers cette expérience. Au contraire de la pensée moderne qui doute de notre expérience vécue et demande à notre raison (scientifique) de nous apporter la vérité, de nous libérer de nos illusions subjectives, la pensée pragmatiste fait de notre enracinement, en tant que personne vivante, dans l’expérience vécue la condition de possibilité même de l’accès à ce qui est vrai et réel (même si nous ne sommes jamais à l’abri de l’erreur).
Repenser la vérité et la rationalité dans la perspective pragmatiste que je tente de construire permet, je l’espère, d’apporter des éléments nouveaux par rapports aux exemples de problèmes que je mentionnais ci-dessus :
- La validation par l’observation n’étant plus le seul passage vers la vérité, on est en droit de concevoir une forme de vérité et d’objectivité en éthique et dans le domaine des jugements de valeurs. On peut s’autoriser à réintroduire ces questions au sein du domaine des questions rationnelles. Un chantier doit alors être ouvert pour débattre et définir les critères de vérité dont on va se doter pour cette activité. Cela ne conduit pas au relativisme, en tout cas, pas plus que dans le cas de la physique ou en dernière analyse ces critères ne tombent pas non plus du ciel.
- Les désaccords peuvent être reconsidérés dans une perspective nouvelle. On peut être en désaccord sans que, nécessairement, l’un des locuteurs soit dans l’erreur. Peut-être les standards de rationalité et de vérité ne sont pas les mêmes. Il faut donc débattre autour de ces derniers, comprendre le point de vue de chacun, se respecter. Ceci n’est pas irrationnel ! En tout cas pas plus qu’en science, lorsque deux disciplines ne partagent pas les mêmes arrière-plans épistémiques.
- Les connaissances traditionnelles n’ont pas nécessairement vocation à rentrer dans le carcan de la méthode scientifique pour pouvoir prétendre à la rationalité et à la vérité. Elles doivent être analysées à travers les standards qui leur sont propres. Avant de vouloir déformer ces connaissances ou les éliminer comme fausse, il faut élucider leurs standards propres et les évaluer à cette lumière. Dans une perspective qui accepte la possibilité de la coexistence de plusieurs ensembles de standards de vérité et de rationalité, ces connaissances traditionnelles peuvent être admise aux cotés et en complément des connaissances fournies par les sciences naturelles.
- Le point précédent s’applique aussi au rapport entre sciences naturelles et sciences humaines, sociales ou religieuses. Il devient caduc d’accorder un privilège absolu aux premières aux dépends des secondes. Chacune s’appuie sur ses propres standards et il n’est pas souhaitable (ni épistémologiquement légitime) que les unes critiquent directement les autres. La critique d’une approche peut se faire, mais doit être réalisée d’abord de l’intérieur (à partir de ses propres standards) ou alors par la mise en question de ces standards. Or, pour mettre en question les standards d’une approche, il n’est pas pertinent de déplorer qu’elle n’admette pas les mêmes qu’une autre (fusse-t-elle une science naturelle). Il faudrait au contraire (et par exemple) se poser la question des buts de cette approche (donc apprendre à la connaitre, ‘rentre dedans’) et ensuite montrer que les standards admis ne permettent pas d’atteindre ces objectifs.
- En remettant au centre de notre approche l’homme et son expérience vécue (en relation avec d’autres personnes), le spirituel et le sentiment esthétique peuvent retrouver une place décente et même se réclamer d’une certaine forme de rationalité.

Je te souhaite de joyeuses fêtes !
Amitiés
Matthieu

Mercredi 24 Décembre 2014 12:22