Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Dans un livre intitulé : « Comment je crois », Teilhard de Chardin évoquait sa foi de la manière suivante :
- Je crois que l’Univers est une évolution
- Je crois que l’évolution va vers l’Esprit
- Je crois que l’esprit culmine dans le Personnel
- Je crois que le Personnel suprême est le Christ Universel


Teilhard fut ordonné prêtre le 26 mai 1918, après avoir été décoré, pendant la première guerre mondiale, de la médaille militaire, de la légion d’honneur et de la croix de guerre, pour avoir servi au front en tant qu’infirmier – brancardier dans un régiment de zouaves. Déjà à cette époque, il sera profondément intéressé par l’anthropologie. Parallèlement à la théologie il entreprend des études universitaires sur la préhistoire. En outre, sa pensée fut profondément influencée par certains intellectuels comme le cardinal Newman et Henri Bergson dont on connaît la philosophie fondée sur l’évolution créatrice, Le Christocentrisme de Teilhard selon lequel l’univers est « comme la souffrance et la mort qui deviennent le sang même en attente de consécration » (Urs von Balthazar), se retrouve étonnamment dans un lointain passé, chez certains pères grecs dont Maxime le Confesseur, chez le philosophe et poète russe Vladimir Soloviev, et naturellement chez saint Paul qui met en évidence la domination universelle et cosmique du Verbe incarné.
La pensée de Teilhard s’est heurtée à de fortes oppositions venues de deux courants philosophiques antagonistes : le fixisme et le dogmatisme religieux d’une part, le positivisme et le scientisme agnostique d’autre part. Cette pensée consistait alors à donner une interprétation spirituelle de l’évolution de l’univers dont la caractéristique fondamentale est le processus de convergence inéluctable de l’espèce humaine vers le Christ qu’il désigne sous le terme de point Oméga. Teilhard exprime sa certitude que le christianisme a sa part dans l’évolution de l’humanité par le message d’amour qu’il dispense et par la notion de personne dont il est porteur.

Cette pensée de l’évolution, il l’a souvent développée en contradiction avec la pensée de l’Eglise catholique qui fonde sa vérité sur les textes Sacrés. Comment, en effet, concilier le concept de l’évolution et les récits de la Genèse traitant des origines qui demeurent encore sources de mystère et de discussions : Adam, le paradis terrestre, le péché originel, etc. En outre, un seul homme, puis un homme et une femme, en un seul lieu, cette théorie somme toute enfantine, ne coïncide pas avec la découverte simultanée en plusieurs endroits du monde du phylum humain. Le monogénisme est sans valeur face aux découvertes de la science. La question du « péché originel » est traitée par Teilhard dans un cadre évolutionniste qui stipule que cette réalité n’est pas un mal de nature spécifiquement terrestre liée à la génération humaine. Le Mal représente une absence de Bien, un phénomène lié à l’énergie dont on connaît les rapports avec l’Amour, et lié à l’évolution. Mais d’où vient ce principe « mal » ? Préexiste-t-il à l’origine de l’univers ? Teilhard, grand uniciste, pense que la complexification et l’union, y compris la conjonction des techniques, conduisent l’humanité vers un retournement et vers le franchissement d’un pas nouveau de l’évolution dans un sens qui ne peut être que spirituel, étant donné que tout acquis, en matière d’évolution est irréversible. Ce qui justifie d’ailleurs le profond optimisme de Teilhard et sa confiance dans le mouvement évolutif de la Vie.

Le Christ devient alors le terme divin de l'évolution et la grande figure universelle justifiant les œuvres humaines. Le Christ de Teilhard de Chardin est celui dont le cœur est la source de tout amour et le lieu d'accueil de la douleur humaine. Celui qui inspire et donne un sens, la personne dont le cœur est le creuset de toute métaphore spirituelle. Dans cette perspective, l'aventure humaine devient une épopée et l'homme, l'acteur d'un immense périple au sein duquel tout effort et toute inertie ont un sens et une importance reçus du centre même vers lequel il converge.
Teilhard n'a jamais été mis à l'index pour la bonne raison qu'il n'a rien publié de son vivant, n'ayant jamais pu obtenir l'autorisation de ses supérieurs. Et après sa mort, il était difficile de le faire compte tenu du comité de parrainage prestigieux dont s'était entourée Jeanne Mortier. Et puis l'index a été supprimé à la suite de Vatican II. L'unique suspicion officielle dont on puisse faire état est le fameux monitum de juin 1962, document sans grande valeur magistérielle (comme le souligne le cardinal de Lubac), largement majoré par les adversaires de Teilhard et qui demandaient seulement que les ouvrages de Teilhard soient retirés des bibliothèques des séminaires et des noviciats.

. En mai 1938, il est nommé titulaire du laboratoire de paléontologie humaine, mais en 1946, sa congrégation lui refuse de se présenter au Collège de France. Les conflits d’idées seront l’une des causes de ses nombreuses expéditions à l’étranger qui, d’ailleurs, lui permettront de poursuivre ses recherches anthropologiques.

Puis vient, le 15 août 1950, la proclamation par Pie XII du dogme de l’Assomption de Marie, selon lequel la Vierge a été enlevée miraculeusement au Ciel par des anges. Teilhard manifeste alors son désaccord ; non pas en raison de la réalité qui s’y rapporte, mais en raison de la formulation désuète, enfantine et réductrice.
En fait et ceci est important, les rapports de Teilhard et de l’Eglise ont eu un fondement qu’on ne doit pas chercher dans les seuls rapports de force existant entre un pouvoir dominant et un prêtre rebelle qui doit être écarté car fautif de travestissement de la pensée romaine traditionnelle, On aurait tord de penser que l’Eglise catholique avait nécessairement tort et que Teilhard avait nécessairement raison. Il convient de s’interroger sur les motivations qui ont conduit Rome à condamner la pensée de ce jésuite provocateur. On peut invoquer trois raisons à cette décision que l’on peut juger rétrograde.
-- Il était raisonnable, dans la proclamation de ce dogme, de fixer des limites à la spéculation qui pouvait justement s’inscrire dans la doctrine mariale. Cette situation aurait sans doute eu pour conséquence la fuite de certains catholiques vers des structures à obédience protestante ou l’émiettement de l’Eglise en petites communautés séparées de Rome.

-- Ensuite il faut considérer la nature des jésuites, bras armé du pape. Il s'agit de l'un des ordres les plus hiérarchisés, créé par saint Ignace sur un modèle quasi-militaire. Refuser de faire le moindre effort de compréhension de la hiérarchie, c'est ne rien comprendre à la spécificité de cet ordre (Teilhard lui-même a démontré le contraire en obéissant).

-- Enfin, au sujet du contexte dans lequel s'est déroulé le conflit entre Rome et Teilhard de Chardin. Teilhard a vécu à un moment charnière où l'Église était profondément ébranlée par la crise moderniste : se sentant menacée sur le front de la science avec la critique historique appliquée aux textes bibliques et avec le concept d'évolution qui pénétrait peu à peu tout le champ des sciences naturelles, celle-ci adoptait une attitude défensive rigoureuse. Le terme " évolution " avait en ces années là un violent parfum de soufre.
Aujourd’hui encore, les théories évolutionnistes sont à la fois discutées et discutables. Sont-elles en réalité compatibles avec le message distribué par les religions de l’humanité ? Est-il raisonnable d’opter pour l’évolutionnisme et de condamner le fixisme, ou inversement ? Pour moi la réponse est non ! Les progrès de la physique nous ont justement apporté un éclairage nouveau sur la structure de l’univers ou plutôt une multitude d’énigmes ! En particulier, nous retenons de la physique quantique combien la matière est complexe, paradoxale et non soumise au déterminisme. Comment expliquer que l’univers évolue sachant que les lois physiques restent invariables dans le temps ? Et de plus qu’est-ce que le néant, le changement, l’évolution, l’information ? Du point de vue anthropologique, l’homme lui-même, dans sa personne, est un être paradoxal qui n’appartient ni à un monde exclusivement évolutionniste ni à un monde exclusivement réglé par des règles immuables. L’homme est à la fois libre et en recherche de barrières morales ou religieuses. Les sociétés elles-mêmes sont soumises à des règles d’harmonie les préservant du chaos. On ne peut dire et faire n’importe quoi sous prétexte d’établissement d’un ordre nouveau. Se rappeler mai 1968. Tout Credo Universel doit prendre en compte toute cette complexité de l’univers qui n’écarte systématiquement aucun aspect logique et vital. On a encore besoin de la physique newtonienne déterministe pour décrire notre macrocosme comme on a besoin de la physique moderne pour observer le monde subatomique.
On n’est pas « teilhardien » comme on est platonicien, marxiste, spinoziste ou tout simplement chrétien ou bouddhiste ou juif ou musulman ! L’œuvre de Teilhard n’a pas valeur de système scientifique ou philosophique ou religieux. Elle témoigne d’une mystique, c’est à dire d’une vision et d’une intuition particulières. C’est la substance d’une vue exceptionnelle où pensée, foi et recherche, s’interpénètrent pour donner aux choses une autre dimension que celles qui sont déjà établies par nos ancêtres. Ainsi le dogme de l’assomption de Marie n’est pas qu’un dogme à jamais décrété une fois pour toutes. Les mots ont un sens, une émotion et un contenu qui peuvent parfois s’inscrire dans un cadre universaliste. Celui de ASSOMPTION justement en est un. Nous avons alors besoin d’un Teilhard pour transcender et magnifier ce qui n’est encore qu’une immanence, une banalité dans notre esprit. Il n’est pas interdit de stimuler notre pensée et notre comportement pour se dégager des fadaises qui peuplent notre quotidien. Ce mot « Assomption » s’inscrit tout naturellement dans l’eschatologie qui marque la Fin de l’Espèce Humaine.
« Il n’y a pas beaucoup plus de cent ans, l’Homme a appris avec étonnement qu’il y avait une genèse des espèces animales, - une genèse dans laquelle il se trouvait pris. Non seulement toutes sortes d’animaux le côtoyaient sur T erre. Mais, avec ce monde zoologique regardé jusqu’alors comme simplement juxtaposé à lui, il découvrait tout à coup qu’il faisait corps, en quelque façon. La Vie était mouvante ; et l’humanité représentait la dernière en date des vagues de la Vie.
De prime abord, cette nouvelle extraordinaire annoncée par les savants ne parut pas avoir d’autre effet que de stimuler la curiosité (ou de soulever l’indignation) des théoriciens.
Mais bien vite il s’avéra que le choc ainsi porté n’était pas un simple ébranlement cérébral, mais que jusque dans son cœur l’Homme du XIX e siècle avait été touché. »
(L’avenir de l’homme, page 345)

Rien à voir avec la fin du géocentrisme au temps de Galilée trois cents ans auparavant. Avec l’évolution biologique, les valeurs planétaires n’ont plus la même signification. L’homme se trouve concerné par un changement de paradigme ; il devient la forme supérieure du monde animal, et non plus seulement un être évolué mais isolé du monde animal. Cet isolement lui ôte toute idée qu’il possède un avenir, en vertu de son appartenance à un monde en évolution : il y a quelque chose en avant de lui ! Le darwinisme, d’ailleurs, se présentait juste à point nommé dans cet élan scientifique et philosophique, pour fournir une certaine justification à l’idée de progrès. Un problème apparaît alors pour l’homme de notre époque : celui, inéluctable, de l’extinction des espèces ; la disparition mystérieuse des phyla au cours des périodes géologiques. La vie moyenne des différentes espèces se mesure en quelques millions d’années. Une mort collective concerne ainsi toutes les espèces y compris l’espèce humaine : une raison, pour nos contemporains, de se soucier de cette ombre menaçante qui se présente à eux. Dans sa détresse métaphysique, l’homme ne va-t-il pas tenter de prolonger techniquement sa survie, dans l’espace et dans le temps ? Peut-il abolir, par son intelligence, cette idée de Fin de l’humanité ?
Teilhard dit que l’humanité est une espèce qui converge, donc il conclut :

« Car enfin si, par structure, l’Humanité ne va pas se dissipant, mais se concentrant sur elle-même ; autrement dit si, unique parmi toutes les formes vivantes que nous connaissons, notre phylum zoologique dérive laborieusement vers un point critique de Spéciation : alors, tous les espoirs ne nous sont-ils pas permis en matière de survie et d’irréversible ?
La fin d’une espèce « réfléchie » : non plus une désagrégation et une mort, mais une nouvelle percée et une renaissance (cette fois hors du Temps et de l’Espace), par excès même d’unification et de co – réflexion. ». (Page 349)

Bien sûr cette idée d’un salut de l’espèce humaine en direction, non pas d’un transformisme spatio – temporel, mais d’une sorte d’évasion psychique par excès de conscience, ne peut être scientifiquement envisagée. Nous abordons un domaine qui fait intervenir une vision philosophique selon laquelle l’idée de co – réflexion entraîne un accroissement de la personne, concept qui ne peut que renforcer notre optimisme, notre foi et notre pouvoir d’action. En outre, l’Union ne confond pas, mais différencie.
Teilhard évoque, dans le cadre d’une Biogenèse bien comprise, la suprématie du plus – être sur le bien – être. La Fin de l’espèce se conçoit comme un « enlèvement » de l’humanité vers la Jérusalem céleste par un Christ accompli, tout comme Marie fut enlevée dans le Ciel.

La vision chrétienne de Teilhard est synthétisée dans les textes ci-dessous :

«Incapable de se mélanger et de se confondre en rien avec l’être participé qu’il soutient, anime, relie, Dieu est à la naissance, à la croissance, au terme de toutes choses… »

« L’Affaire unique du Monde, c’est l’incorporation physique des fidèles au Christ qui est à Dieu. Or, cette œuvre capitale se poursuit avec la rigueur et l’harmonie d’une évolution naturelle. A l’origine de ses développements, il fallait une opération d’ordre transcendant, qui grefferait, - suivant des conditions mystérieuses, mais physiquement réglées, - la Personne d’un Dieu dans le Cosmos Humain… ».

« - Et Verbum caro factum est – Ce fut l’Incarnation. De ce premier et fondamental contact de Dieu avec notre race, en vertu même de la pénétration du Divin dans notre nature, une vie nouvelle est née, agrandissement inattendu et prolongement obédientiel de nos capacités naturelles : la Grâce. Or, la grâce est la sève unique montant dans les branches à partir du même tronc, le Sang courant dans les veines sous l’impulsion d’un même Cœur, l’influx nerveux traversant les membres au gré d’une même Tête ; - et la Tête radieuse, et le Cœur puissant, et la Tige féconde, sont inévitablement le Christ… ».

«L’Incarnation est une rénovation, une restauration de toutes les Forces et les Puissances de l’Univers ; le Christ est l’instrument, le Centre, la Fin de toute la Création animée et matérielle ;par Lui, tout est créé, sanctifié, vivifié. Voilà l’enseignement constant et courant de saint Jean et de saint Paul (le plus cosmique des écrivains sacrés), enseignement passé dans les phrases les plus solennelles de la Liturgie…mais que nous répétons et que les générations rediront jusqu’à la fin, sans pouvoir en maîtriser ni en mesurer la signification mystérieuse et profonde, - liée qu’elle est à la compréhension de l’Univers ».

« Dés l’Origine des Choses, un Avent de labeur et de recueillement a commencé au cours duquel, docilement et amoureusement, les déterminismes se ployaient et s’orientaient dans la préparation d’un Fruit inespéré et pourtant attendu. Si harmonieusement adaptées et maniées que le Suprême Transcendant paraîtrait germé tout entier de leur immanence, les Energies et les Substances du Monde se concentraient et s’épuraient dans la tige de Jesse ; elles composaient de leurs trésors distillés et accumulés le joyau étincelant de la Matière, la Perle du Cosmos et son point d’attache avec l’Absolu personnel incarné : la bienheureuse Vierge Marie, Reine et Mère de toutes choses, la vraie Déméter ; et quand vint le jour de la Vierge, la finalité profonde et gratuite de l’Univers se révéla soudain : depuis le temps où le premier souffle de l’individualisation, passant sur le Suprême Centre inférieur distendu, faisait sourire en lui les monades originelles, tout se mouvait vers le Petit né de la Femme ».

« Et depuis que Jésus est né, qu’il a fini de grandir, qu’il est mort et ressuscité, tout a continué de se mouvoir parce que le Christ n’a pas achevé de se former. Il n’a pas ramené à Lui les derniers plis de la Robe de chair et d’amour que lui forment ses fidèles. Le Christ mystique n’a pas atteint sa pleine croissance. Et dans la prolongation de cet engendrement est placé le ressort ultime de toute activité créée… ».

« Le Christ est le Terme de l’Evolution même des êtres » (page 351)

Tout Credo Universel ne peut faire l’impasse sur les quatre piliers constituant le fondement de la Condition humaine dans sa perspective universelle :
La CREATION - L’INCARNATION - La REDEMPTION - L’ASSOMPTION


Liberté économique et Solidarité


Samedi 15 Janvier 2011 20:33