Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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René NOUAILHAT/Quand le christianisme a changé le monde
Lu dans le n° 10 de la revue MEDIUM,
Dirigée par Régis DEBRAY (www.médiologie.org)
Article de René NOUAILHAT « Quand le Christianisme a changé le monde »

Il m’a paru intéressant de contracter cet article d’une vingtaine de pages pour vous donner envie de le lire dans sa version originale, très documentée, qui pose deux questions principales en précisant d’entrée que LES christianismes des premiers siècles redeviennent d’actualité. Ces données historiques n’ont rien de blasphématoire.
1ère question :
Comment les Juifs d’un petit groupe hétérogène d’adeptes d’un personnage, Jésus, marginal, méprisé et gênant, a-t-il pu donner naissance à une religion nouvelle et toujours en vie 2000 ans après, et ce, malgré les mesures de répression très fortes prises contre elle et son Fondateur ?
Seconde question :
Comment une telle religion qui annonce l’apocalypse peut-elle devenir la religion d’un état impérial ?

Le travail de l’ historien, pour répondre à ces questions, travail nécessairement très technique, heurte les conceptions inscrites dans les traditions religieuses. A ce propos, Régis Debray fait remarquer « Ce qui rend possible le message des religions rend probable leurs perversions ».
J’explique ainsi la logique de cette remarque : un message simple lancé dans le grand public devient obligatoirement multiple dans sa réception, d’où l’ouverture possible sur des effets pervers.
René Nouailhat énonce plusieurs mises en garde et explications qui nous feront comprendre le long processus d’édification des religions.
A) Les origines du christianismes sont racontées dans toutes les églises : vitraux, sculptures, peintures etc … Pour autant, ces représentations des origines chrétiennes renseignent davantage sur l’époque où elles ont été faites que sur la genèse du christianisme car cathédrales et églises ont été construites à l’époque de la Chevalerie et c’est pour cette raison que la représentation de Saint Paul sur le chemin de Damas le montre tombant d’un cheval. Il n’en était pas ainsi avant le XIIe siècle. Remarque absurde de ma part : si les populations du XXIe siècle devaient être informées sur la conversion de St Paul, on le ferait probablement tomber d’une moto). Tout cela pour dire que les images ont tendance à modifier la réalité historique en présentant de fausses illustrations. Cela fait dire à René Nouailhat « Nous sommes acculturés par le Christianisme (…) nous prenons sa construction théologique pour une explication historique ».

Les prophètes fondateurs de toutes les religions ont prononcé des paroles d’une sagesse éternelle, mais leurs successeurs ont modifié leurs messages afin de créer des préceptes conçus pour soumettre les populations.
B) Il y a un problème posé par la langue d’origine des Saintes Ecritures, générant un présupposé contraire, partiellement, à la réalité ; il est dit que l’Araméen était la langue parlée par Jésus, et son message aurait été retransmis dans cette langue par écrit avant la traduction en grec. C’est faux. Tous les premiers documents chrétiens à notre connaissance sont écrits en Grec. Jésus, Fils d’une famille cultivée, parlait l’araméen, certes, mais le grec était la langue noble de l’époque et s’imposait comme telle. Jésus ne pouvait pas ne pas la maîtriser.

Je cite l’auteur : « Les mouvements chrétiens sont certes, au départ, des mouvements juifs, mais l’histoire des hébreux n’est pas leur seul héritage. »

C) Les points de départ des religions sont insaisissables dans les temps originels ; mais le CHOIX des commencements est révélateur de l’histoire et du SENS que l’on veut leur donner. Exemples :
-. le choix de l’iconographie qui illustre les documents prétendus historiques, ne sont ni du 1er ni du 2e siècles.
-Autre remarque confirmant l’interprétation que fixent les successeurs des Apôtres : dans les titres des manuels comme dans leurs développements traitant de l’histoire du christianisme, le nom de cette religion est toujours mis au singulier, alors que les historiens n’ont repéré que des mouvements pluriels et divergents.

D) Autre bévue (selon l’auteur) « Le christianisme primitif serait une philosophie issue des courants de sagesse du monde hellénistique » . Innombrables sont les études qui prétendent restituer le discours chrétien dans ce champ là afin d’en revaloriser l’humanisme, ou qui reviennent à un Jésus ou un Christ philosophe, comme pour sauver le prédicateur galiléen des exploitations théologicopolitiques ultérieures dont Il serait malheureusement devenu la caution. »
E) Autre confusion : le mot « Messie »signifie à l’origine « Celui qui a reçu le secret par l’onction royale ». Or, le sens de ce mot a été changé en lui attribuant le sens de « Rédempteur ». Les mots Jésus et Christ signifient à peu près la même chose : « Celui qui sauve ». Je cite l’auteur : « Cette appellation christo-théologique a structuré tout le discours chrétien et fonctionne comme facteur de reconnaissance et d’appartenance de façon extraordinairement efficace. »
« Il y avait dans les premiers textes chrétiens d’autres façons et d’autres noms que celui de « Christ » pour qualifier l’homme Jésus, par exemple : le Juste, le Fils de l’Homme, le Serviteur de Dieu, le Prince de Vie, ou le Juge des Vivants. »

F) Autre méthode de modification de l’histoire. Elle consiste à inverser la linéarité chronologique descendante (de l’amont vers l’aval) en faisant couler les évènements de l’aval vers l’amont, pour servir une démarche heuristique. Cet démarche a un effet consensuel sur les diverses prises de positions. Elle met de l’harmonie dans la polyphonie discordante des premiers siècles durant lesquels s’affrontaient les Eglises chrétiennes primitives.

G) Au Ve siècle se constitue un système chrétien qui peut être nommé enfin « Christianisme », avec cette terminaison en « isme » qui le désigne comme une organisation de pouvoir de vie et de pensée.

Avec l’édit de Thessalonique en 380 qui déclare « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise par l’Apôtre Pierre(…) » et personnellement je pense que ce fut en opposition à l’Apôtre Jean qui, sur le plan évangélique a davantage fait que son confrère Pierre. D’autre part, Saint Paul a probablement fait davantage que tous les autres Apôtres).
Toujours est-il, avec cet édit assorti de d’autres lois de Théodose, le christianisme devient officiellement « Religion d’Empire ». Je cite l’auteur : « Le christianisme s’est impérialisé en même temps que l’empire se christianisait ; mais ce qui a perdu ce dernier a fait triompher le premier…Le paradoxe de la religion chrétienne est qu’en déplaçant le politique sur le théologique, elle se marque à elle-même sa propre identité… ». Ce fonctionnement est commun à toutes les religions. Ce fonctionnement Christocentrique ira jusqu’à disqualifier les civilisations et les cultures non chrétiennes, traitées avec condescendance dans les doctrines de « préparation évangélique » par la conversion (obligatoire).

Avec les moines de Lérins, île Saint Honnorat, au début du Ve siècle, se met en place une école monastique d’un nouveau genre pour former les cadres religieux (l’E.N.A. …)et préparer la prise de pouvoir épiscopale. La religion chrétienne devient un appareil et les évêques sont maintenant des hommes d’appareil. Nous entrons dans l’ère de la pensée unique.( Dans de telles conditions, il n’est plus question de laisser prospérer les idées d’un Galilée, d’un Giordano Bruno, d’un Spinoza ou autre Teilhard de Chardin. La période des moines de Lérins marque le début de l’ère des théologiens actuels (remarque J.P.F.)

H) Le Concile de Nicée en 325, organisé par Constantin, avait déjà préparé le terrain pour imposer la synthèse des diverses christologies, du Christ Vrai Dieu et Vrai Homme, en unifiant les deux personnes, Jésus le Christ et Dieu le Père dans la même substance : la consubstantialité, concept premier du dogme chrétien. L’objectif de l’empereur était de consolider l’unité de l’empire à l’aide de la religion.
Voilà c e qui a changé le monde : avec cette pensée centripète, la logique épistémologique de l’unique révélation et la logique institutionnelle de la succession, nous sommes à l’aboutissement de la refondation de l’Occident.

(Remarque J.P.F. : dans tout cet article il n’a été question que d’origines judéo chrétiennes de l’Occident, et pourtant, à l’époque de la conquête de la Gaulle à partir du 1er siècle et ceux qui suivirent, on ne peut occulter l’influence Celte… On pourrait qualifier les influences européennes de celto-barbaro-chrétiennes, en complément de l’influence gréco-judaïque. Le malheur pour les Celtes est qu’il n’ont pas laissé d’écritures).

Cette christianisation de la romanité s’est faite, au départ, plutôt contre les chrétiens, même si le cadre impérial leur offrait un espace de déploiement favorable. Ce déploiement entre le IIe et le IIIe siècle fut si important, même, que certains empereurs tels Dioclétien, réprimèrent durement les chrétiens au nom de l’unité de l’empire. Les premiers visés étaient les évêques dont le pouvoir était considérable. Il y avait incompatibilité entre rites chrétiens et rites impériaux. Plus tard, ces martyres enrichiront leurs successeurs chrétiens avec l’utilisation des reliques pour motiver les pèlerinages.

I) UTILISATIONS ANNEXES . Je cite l’auteur : « Pour Tertulien, la religion c’est du juridique, du moral et de l’institué, autant de dimensions initialement non chrétiennes. Mais Tertulien fait du christianisme la VERA RELIGIO VERI DEI. » Ce coup de force est un aboutissement… « Auparavant, Justin et son apologétique utilise la pensée grecque pour « inventer » le Nouveau Testament à la fin du IIe siècle et rejette les écritures juives. Telles sont les étapes de la christianogénèse, faite de genèses plurielles, démarches de déconstruction des forces et des logiques mises en cohérence au Ier siècle de notre ère. »

« A cette démonstration par les textes, et aux séquences d’Apocalypse qui proviennent des mêmes sources, on pourrait ajouter toute une histoire des images, celles-ci ayant contribué largement à cette relecture du passé. »

« L’objectif de cette histoire non religieuse n’est pas de juger et encore moins de disqualifier. Peu importe la véracité au sens philosophique du terme des éléments qui construisent le discours chrétien.Même une idée fausse est un fait vrai.La construction théologique de l’Histoire agit elle aussi sur l’Histoire. »

En visionnant les séquences décrites ci-dessus, on comprend comment la formidable construction « politico symbolique » de la Chrétienté romaine s’est imposée comme l’archétype historique de la civilisation occidentale.

Cette contraction de texte vous donnera peut-être envie de lire l’œuvre intégrale de René Nouailhat qui est importante. Voici les noms des principaux auteurs auxquels il s’est référé et qui eux-mêmes ont écrit de nombreux livres :
-G. Mordillat et J. Prieur,
-Maurice Sachot,
-F. Vougat,
-J.P Osier,
-Alexandre Faivre,
-Régis Debray (directeur de la Revue Medium)

René Nouailhat a fondé l’Institut de Formation à l’Etude des Religions au Centre universitaire de Bourgogne à Dijon.

La lecture de ce dossier permettra peut-être d’élever notre point de vue, si besoin était, dans la perspective d’une critique positive du fait religieux.

Mardi 21 Juillet 2009 15:16