Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






TEILHARD DE CHARDIN, UNE MYSTIQUE DE LA RECHERCHE
Parler de « mystique de la recherche » peut sembler au premier regard une contradiction. Dans nos esprits, la « mystique » évoque le retrait du monde, la contemplation, la passivité, tandis que la recherche est éminemment une activité créatrice, un engagement résolu.
Pourtant, on sait bien que Teilhard a le génie de faire tenir ensemble ce que nos esprits trop abstraits veulent toujours opposer. Finalement, il en est de « mystique » et de « recherche » comme de « science » et de « foi » (ou de « religion »). Rappelons simplement cette déclaration de 1918 : « Science (c’est-à-dire toutes formes d’activité humaine) et Religion n’ont jamais fait, à mes yeux qu’une même chose, l’une et l’autre étant pour moi, la poursuite d’un même Objet » (« Mon univers », Œuvres XII, p. 297).
Commençons par ce qui est le plus aisément perceptible, la recherche. Dès sa jeunesse, Teilhard a un tempérament de chercheur. Il manifeste une grande curiosité pour la marche des choses, l’« histoire naturelle ». Il découvre que ce goût personnel reflète quelque chose de profond, qui appartient à la condition humaine comme telle. Cela, il le perçoit très vivement dans le creuset de la guerre, où, confronté aux situations les plus extrêmes, là où l’être humain se révèle, pour le bien ou pour le mal, il écrit : « Le “moi” de l’aventure et de la recherche, celui qui veut toujours aller aux extrêmes limites du monde, pour avoir des visions neuves et rares, et pour dire qu’il est “en avant” » (« La nostalgie du front », 1917, Œuvres XII, p. 231). « Aller aux extrêmes », « être en avant », voilà des expressions typiques de cette quête qui l’animera toujours. Ce n’est pas simple curiosité, désir d’en savoir toujours davantage parce que l’on est jamais rassasié, poursuite indéfinie. Il y a de cela, mais l’essentiel est que cette quête révèle une attente profonde dissimulée en tout être humain en tant qu’il est tel, un désir d’infini.
Il n’hésite pas à dire que l’homme a le devoir de chercher (le goût ardent de la recherche contre la paresse et la nonchalance des tenants du « sens commun », Œuvres XII, p. 49). Celui qui ne cherche pas n’est pas vraiment homme. Voici des expressions caractéristiques : « Savoir plus, pour pouvoir plus, pour être plus ». « Créer quelque chose en avant ». « Espérance en un futur sans bornes : les deux caractères essentiels d’une religion » (« La mystique de la science », 1939, Œuvres VI, p. 217).
C’est pour cela que la recherche chez Teilhard ne se fixe jamais sur un point particulier. Elle vise le « Tout ». L’attention des hommes est habituellement attirée par les formes individuelles, mais l’esprit cosmique voit le « fond commun ». Toujours pendant cette période si féconde de la guerre, il écrit : « Beaucoup d’hommes (il faudrait peut-être dire : tous les hommes, s’ils s’analysaient mieux) sentent le besoin et la faculté de saisir, dans le Monde, un Élément physique universel, qui les mette toujours et partout en relation avec l’Absolu, – en eux et autour d’eux » (« L’Élément universel », 1919, Œuvres XII, p. 431). Cette vision du Tout est aussi perception de l’importance de la relation : « Chaque élément, étant strictement coextensif à tous les autres, au tout, est réellement un microcosme » (« En quoi consiste le corps humain ? », Œuvres IX, p. 37).
Il faut bien percevoir que cela conduit à un retournement (mot très important dans le vocabulaire teilhardien !) à l’égard de la démarche scientifique classique, « analytique » : « La seule consistance des êtres leur est donnée par leur élément synthétique ». Nous avons marché dans la direction de l’analyse qui décompose, « or l’Absolu, le Compréhensible, est au centre, dans la direction où tout s’accentue jusqu’à ne faire qu’un » (« Science et Christ », 1921, Œuvres IX, p. 57). « L’analyse de la matière révèle à qui sait voir, la priorité, la primauté de l’Esprit » (id, 58 ; c’est moi qui souligne).
C’est là que la recherche conduit à la mystique, et, plus précisément, à la mystique chrétienne, la religion d’un Dieu « incarné », à l’encontre des religions d’évasion, des refuges dans les « arrière-mondes », justement dénoncés par Nietzsche. Certes, la cohérence entre recherche et religion chrétienne ne va pas de soi. Et pourtant, cela doit être « les deux composantes essentielles d’une mystique humano-chrétienne complète ». En effet, le grand mouvement évolutif se concentre sur un « foyer de personnalisation irréversible » qui n’est autre que le Christ (« La valeur religieuse… », IX, 253).
François Euvé

Jeudi 20 Décembre 2007 17:58