Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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texte publié dans la revue n° 40 de « Teilhard Aujourd’hui » décembre 2011

Préface de Jean-Pierre Frésafond


TEILHARD INTERNATIONAL  /  L’Éveil de Teilhard à l’idée l’Évolution  par Ursula King Théologienne, Université de Bristol    Traduit de l’anglais par Marie-Anne Roger
J’ai découvert la théologienne, Ursula King, à travers son texte publié dans la revue n° 40 de « Teilhard Aujourd’hui ». Son étude traite de l’éveil de l’idée d’évolution chez Teilhard durant ses études de théologie à Hastings entre 1908 et 1912.

Paraphrasant Teilhard, je reprendrai la remarque qu’il fit au Père Gustave Martelet lors de leur rencontre : « Enfin un théologien qui s’intéresse à la science ! »

Par son travail, Ursula King a réalisé la meilleure analyse et la meilleure synthèse que je connaisse sur le personnage ambivalent et novateur que fut Teilhard, à la fois scientifique et philosophe.
J’apprécie d’autant plus ce travail que son auteur affirme deux choses que je répète sans succès depuis quatre années dans nos éditoriaux :
1- Les idées de Teilhard concordent avec les théories actuelles de l’évolution et les devance même parfois.
2- Pourquoi les évolutionnistes actuels ont-ils oublié Teilhard ? A cette question je propose une réponse : parce que Teilhard leur fait de l’ombre.
3- Dans le domaine scientifique on tue même les morts. Teilhard a payé cher son désaccord avec le Saint Office et certains en profitent.
Jean-Pierre Frésafond




TEILHARD INTERNATIONAL

L’Éveil de Teilhard à l’idée l’Évolution
par Ursula King
Théologienne, Université de Bristol
Traduit de l’anglais par Marie-Anne Roger

Conférence donnée à Hastings à l’occasion du centenaire de l’ordination de Teilhard

Aujourd’hui, nous célébrons le prêtre Teilhard, mais Hastings est également un lieu important pour célébrer l’homme de science Teilhard. Nombreux sont les écrivains qui parlent de Teilhard "prêtre-homme de science", description adéquate qui renvoie à la synthèse qu’il a réalisée entre deux formes de connaissance et d’expérience différentes. Teilhard a bâti sa réputation professionnelle en tant que savant de renommée internationale en paléontologie et en géologie, mais jusqu’à récemment ses travaux scientifiques ont beaucoup moins attiré l’attention que ses œuvres religieuses et philosophiques, publiées après sa mort. Beaucoup de commentateurs s’intéressant à la théologie ne tiennent pas suffisamment compte de son cursus et de ses œuvres scientifiques, et pourtant ils fournissent un contexte global à toute sa pensée religieuse. On dit parfois de Teilhard qu’il est difficile de lui assigner une catégorie, car il n’entre pas aisément dans les classifications traditionnelles du savant ou du théologien. De bien des manières, son expérience personnelle, sa vision, sa synthèse transcendent les limites étroites et soigneusement observées de la science et de la théologie telles qu’on les comprend traditionnellement ; avec Teilhard, un nouveau dialogue, une synthèse imaginative sont nécessaires entre ces différents domaines de connaissance.
La plupart des collègues scientifiques, des collaborateurs et des étudiants de Teilhard ne sont plus de ce monde pour porter témoignage sur ses réalisations scientifiques et sur son influence. Depuis sa mort en 1955, peu d’hommes de science ont étudié l’œuvre de Teilhard ; la plupart des commentaires et des critiques ont concerné ses écrits religieux. Mais ce phénomène est en train de changer lentement : c’est le cas, de nos jours, d’un nombre croissant de scientifiques, appartenant à des disciplines différentes, ainsi que de plusieurs théologiens engagés activement dans le dialogue entre la science et la religion.
C’est à Hastings que Teilhard découvrit pour la première fois toute la signification de l’évolution. Tout en étant conscient de la théorie de l’évolution de Darwin et, dans une certaine mesure, critique à son égard durant les années précédentes, c’est à Hastings qu’il se rendit compte de l’impact universel de l’évolution. Ce qui, à partir de ce moment, eut une énorme influence sur sa pensée. Ce fut une expérience qui l’influença profondément et le conduisit à réinterpréter sa foi et le monde environnant dans la perspective d’une dynamique évolutive englobant tout. Toute son œuvre scientifique et religieuse résonne de cette perspective. Elle le conduisit des positions théologiques catholiques telles qu’elles étaient enseignées à l’époque vers des visions nouvelles et audacieuses que l’on peut parfois qualifier de vraiment révolutionnaires, comme il le déclara lui-même plus d’une fois.
Pour étudier l’œuvre de Teilhard, les différents commentateurs font preuve de nombreuses stratégies différentes. En examinant ce qui a été écrit sur Teilhard au cours des cinquante dernières années, que ce soit en France, en Angleterre, en Allemagne, aux USA ou ailleurs, je pense que l’on peut discerner deux tendances dominantes en termes d’herméneutique implicite ou explicite sur Teilhard : d’un côté ses racines et ses perspectives théologiques traditionnelles fournissent le cadre principal d’explication de sa pensée, et de l’autre, sa nouveauté, son ouverture à l’avenir, sa synthèse créative dans la façon dont il comprend le Christianisme dans le monde, sont les cibles d’interprétation premières. En d’autres termes, les exégètes peuvent choisir une grille de lecture s’appuyant sur les liens de Teilhard avec le passé et ses traditions bien assises, ou alors ils mettent l’accent sur ses positions audacieuses, innovantes, concernant l’interprétation des besoins présents et futurs. Au retour de sa première expédition dans le désert des Ordos, en Chine, il écrivait : « Pèlerin de l’Avenir, je reviens d’un voyage entièrement accompli dans le Passé. »
Je pourrais ajouter beaucoup de citations de commentateurs de Teilhard (ou des passages des œuvres mêmes de Teilhard) pour illustrer ces deux orientations différentes, mais étant donné le temps limité d’une brève conférence, je dois rester modeste dans mes ambitions.
Teilhard découvre l’évolution à Hastings
Comment cela est-il arrivé et qu’est-ce que cela a signifié pour lui ? Où voit-on que Teilhard s’est éveillé à la pleine compréhension de l’évolution à Hastings ? Nous n’avons pas de Journal pour la période de Hastings (1908-1912) et les ‘Lettres de Hastings’ écrites à ses parents pendant les quatre années où il y étudia la théologie chez les Jésuites nous donnent peu de renseignements sur sa vie intérieure, et certainement pas sur les modifications de sa pensée. Elles décrivent ses études, ses nombreuses promenades, sorties et voyages, ses recherches de fossiles, ses sentiments envers ses amis et sa famille, et elles jettent parfois un peu de lumière sur sa piété et sa joie d’être ordonné prêtre et de revoir ses parents après de nombreuses années de séparation. Mais globalement, elles restent descriptives et factuelles. Le Père de Lubac, qui édita les Lettres, les considère comme faisant partie des ‘prolégomènes’, des aperçus de Teilhard avant la Première Guerre Mondiale, à la suite de laquelle ce furent quarante années de réflexion permanente qui lui permirent de donner naissance à son œuvre scientifique et apologétique.
Ce qui m’autorise à situer ainsi l’éveil de Teilhard à l’évolution, c’est Teilhard lui-même, qui utilise ‘La découverte de l’évolution’ comme sous-titre de son essai autobiographique ‘Le Cœur de la Matière’, écrit à la fin de sa vie, en 1950, mais que je considère comme la clé pour interpréter toute son œuvre. Il y décrit d’une façon intime, pleine de spiritualité et de lyrisme, son propre développement intérieur, retraçant les principales étapes de sa progression intérieure et l’émergence d’une perspective évolutionniste globale. A la lecture de cet essai, il est évident que ce processus a été lent et graduel au début, qu’il a connu plusieurs étapes dans son esprit, formant in fine ce ‘point de fusion’ qui devint l’objet central de sa pensée.
Visitons de nouveau quelques-uns des moments significatifs qui ont conduit à cette découverte. Pour comprendre l’expérience de Hastings chez Teilhard, il nous faut savoir ce qu’il avait fait avant d’y arriver. Nous savons que son père encouragea très tôt la fascination du jeune Pierre pour la nature, qui collectionnait des pierres et des ossements, en même temps que sa mère éveillait en lui son intérêt religieux et mystique. Nous en savons sans doute davantage sur l’éducation religieuse et théologique de Teilhard que sur la façon dont il acquit ses connaissances scientifiques à l’école et au collège, avant le noviciat jésuite en France et ailleurs.
Nous savons qu’il entreprit ses premières expéditions scientifiques sur l’île anglo-normande de Jersey pendant les années 1901 – 1905, alors que, futur Jésuite, il y poursuivait ses études de philosophie. Il étudia la géologie et la minéralogie de l’île avec un Jésuite un peu plus âgé que lui, Félix Pelletier. Nous savons aussi qu’on l’envoya ensuite au collège jésuite de La Sainte Famille au Caire, en Egypte, afin d’y enseigner la chimie et la physique, de 1905 à 1908. Ce collège est d’ailleurs toujours là. En Egypte encore, il utilisait son temps libre à faire des excursions avec un camarade jésuite dans le désert environnant, y découvrant des fossiles. Il découvrit la beauté de la nature, les grands espaces, le sens du cosmique – ce que plus tard il décrivit comme « un premier flot d’exotisme… : l’Orient ‘bu’ avidement » et qui le hanta ensuite à jamais.
D’Egypte, on l’envoya faire ses études de théologie à Hastings où les Jésuites avaient été exilés pendant la période anticléricale du gouvernement français. Teilhard passa les années 1908-1912 à Hastings à étudier la théologie et à se préparer à l’ordination. Au moment où il fut ordonné, en 1911, il avait 30 ans. Son expérience considérable de différents milieux religieux, culturels et géographiques en avaient fait un homme mûr, extrêmement sensible, qui dans ses lettres futures écrites sur le Front, se comparera au ‘voyant’, au mystique, au prophète ‘visionnaire’ que l’on trouve dans de nombreuses traditions différentes (voir particulièrement ses lettres éditées sous le titre ‘Genèse d’une pensée’).
La station balnéaire de Hastings, port anglais sur la côte de la Manche et qui date du Moyen Age, est entourée de falaises de grès surplombant un ancien port de navigation et de pêche situé à l’embouchure d’une vallée encaissée. Non loin se trouve le Weald du Sussex, vaste zone de forêt portant un nom saxon antique, très boisée, avec des parties de sable, d’argile et de rocher datant de différentes périodes géologiques. Ce terrain, renommé pour ses fossiles, et particulièrement pour ses restes de dinosaures, était idéal pour un jeune géologue et paléontologue.
Le Recteur d’Ore Place autorisa Teilhard à cultiver ses intérêts scientifiques autant qu’il le pouvait, et à aller à la chasse aux fossiles dans les terrains à ossements du Weald du Sussex chaque fois que les études théologiques lui en laissaient le loisir. Dans l’une de ses premières lettres à sa famille après son arrivée à Hastings, Teilhard écrivait : « Naturellement, une de mes premières préoccupations a été les ressources du pays. Géologiquement, je suis dans le crétacé inférieur, et j’ai déjà aperçu quelques fossiles. Dans les falaises, il y a des filonnets de lignite, compacte comme du jais avec de jolies empreintes de feuilles.»
Il y avait tant à découvrir et étudier sur toute la côte du Sussex ! Teilhard pouvait maintenant donner libre cours à son intérêt pour les fossiles des vertébrés et les origines de l’homme de façon beaucoup plus systématique. Les spécimens qu’il a ramassés dans la campagne environnante, dans les lits à fossiles et la craie du Weald de Hastings, ont été offerts au musée local de Hastings et également, pour certains, au Musée des Sciences Naturelles de Londres, le plus grand du monde. En même temps, il employa une partie de son séjour à Hastings à cataloguer les minéraux qu’il avait ramassés à Jersey quelques années plus tôt, entre 1903 et 1905. Ce catalogue devait être publié dans les ‘Annales de la Société Jersiaise’, lui apportant ainsi la satisfaction d’« établir quelque peu le résultat de toutes ces promenades pendant que j’étudiais la philosophie. » , bien que cette publication ne fût pas très connue. Pour l’Exposition du Centenaire Teilhard qui s’est tenue dans la salle du Chapitre de l’Abbaye de Westminster en Juin/Juillet 1983 (en Août/Septembre également au New College de l’Université d’Edinburgh), David P. Taylor-Pescod a rédigé une petite monographie sur les ‘Liens de Teilhard avec la Grande-Bretagne’ complétant l’exposition et montrant quelques-uns des fossiles que Teilhard avait trouvés à Jersey et à Hastings.
Teilhard était un ardent collectionneur de pierres et d’ossements depuis son enfance, et son œil s’était aiguisé : il décelait les détails les plus fins. Comme nous le lisons dans ses lettres à ses parents, à côté des exigences requises par les études théologiques et les pratiques religieuses, la vie à Hastings était pleine de promenades et de fouilles exploratoires ; il collectionnait de nombreux fossiles de plantes et d’animaux, et de ceux qu’il ne pouvait déterrer, il faisait des photographies et des dessins qu’il envoyait à des experts résidant ailleurs. Toutes ces activités lui fournirent une excellente expérience et des bases qui lui rendirent service plus tard, durant ses études scientifiques à Paris, avant et après la Première Guerre Mondiale.
Vu de l’extérieur, Teilhard étudiait la théologie, et ramassait, analysait et classait des fossiles. Comment son esprit réagissait à ces différentes activités, et comment il analysait leurs relations entre elles, nous ne pouvons que l’imaginer. Il ne pouvait étudier la science contemporaine sans rencontrer les théories en vigueur sur l’évolution. Les combiner avec la vision du monde de la théologie, statique, posait des problèmes considérables. Dans la contribution qu’il rédigea à un article sur ‘L’Homme’ pour le ‘Dictionnaire apologétique de la Foi catholique’, qui fut publié en 1911 mais fut rédigé plus tôt, Teilhard adopte une position traditionnelle, plutôt dualiste, concernant l’évolution. Une opinion plus nuancée sur l’évolution s’établit peu à peu en lui, et finalement elle se cristallisera en une compréhension et une vision nouvelles, ainsi qu’il apparaît dans ses écrits suivants. Le principal témoignage de cette transformation qui s’est passée à Hastings vient du ‘Cœur de la Matière’ (1950), son essai autobiographique écrit vers la fin de sa vie. Il y décrit de façon très vivante sa "découverte de l’évolution" : « C’est au cours de mes années de théologie, à Hastings … que petit à petit – beaucoup moins comme une notion abstraite que comme une présence –, a grandi en moi jusqu’à envahir mon ciel intérieur tout entier, la conscience d’une Dérive profonde, ontologique, totale, de l’univers autour de moi. …
Je me souviens bien d’avoir lu avidement, en ce temps-là, ‘L’évolution créatrice’… je discerne clairement que l’effet sur moi de ces pages ardentes ne fut que d’attiser au moment voulu, et un court instant, un feu qui dévorait déjà mon cœur et mon esprit. Feu allumé, j’imagine, par la simple juxtaposition en moi … des trois éléments incendiaires qui s’étaient, en trente ans, lentement accumulés au plus intime de mon âme : culte de la Matière, culte de la Vie, culte de l’Energie. Tous les trois trouvant une issue et une synthèse possibles dans un Monde qui, de la condition morcelée de Cosmos statique, se trouvait soudain (par acquisition d’une dimension de plus) accéder à l’état et à la dignité organiques d’une Cosmogénèse. …
Tout ce que je me rappelle d’alors (en plus de ce mot magique d’"évolution" qui revenait sans cesse à ma pensée, comme un refrain, comme un goût, comme une promesse, et comme un appel…), – tout ce que je me rappelle, dis-je, c’est l’extraordinaire densité et intensité prises pour moi, vers cette époque, par les paysages d’Angleterre, – au coucher du soleil surtout –, quand les forêts du Sussex se chargeaient, eût-on dit, de toute la Vie ‘fossile’ que je poursuivais alors, de falaises en carrières, dans les argiles wealdiennes. Vraiment, il me semblait par moments qu’une sorte d’être universel allait soudain, à mes yeux, prendre figure dans la Nature. … Le sens de la Plénitude s’était comme renversé en moi. Et c’est suivant cette orientation nouvelle que je n’ai plus cessé, depuis lors, de regarder et d’avancer. » (CM, p. 33 et suivantes)

C’est là le passage clé. Il résume en quelques phrases l’essence du plein éveil chez Teilhard à l’impact d’une évolution qui concerne absolument tout, et qui resta toute sa vie « une exigence à laquelle il faut répondre ». Comme l’écrit Teilhard dans le même passage du ‘Cœur de la Matière’ : « Il me faudrait toute une vie pour mesurer (et très incomplètement encore !) ce que cette transposition de valeur (ce que ce changement dans la notion même d’Esprit !) avait pour l’intelligence, la prière et l’action, d’inépuisablement constructif… et révolutionnaire [c’est U. King qui souligne], à la fois. » (CM, p. 36)
Il décrit avec quelques détails les implications de ce fait et met en évidence le changement fondamental de sa compréhension propre quand il écrit : « Par éducation et par religion, j’avais toujours docilement admis, jusque-là, … une hétérogénéité de fond entre Matière et Esprit. – Corps et Ame, Inconscient et Conscient : deux ‘substances’ de nature différente, deux ‘espèces’ d’Etre, incompréhensiblement associées dans le Composé vivant …Qu’on juge … de mon impression intérieure de libération et d’épanouissement lorsque, à mes premiers pas, encore hésitants, dans un Univers ‘évolutif’, je constatai que le dualisme dans lequel on m’avait maintenu jusqu’alors se dissipait comme brouillard au soleil levant. Matière et Esprit : non point deux choses, – mais deux états, deux faces d’une même Etoffe cosmique… » (CM, p. 34).
Teilhard parle de nouveau de Bergson dont l’influence et les différences avec la pensée teilhardienne n’est pas l’objet de la présente étude. D’autres écrivains tels que Madeleine Barthélémy-Madaule ont étudié cela en détail. L’influence de Bergson a été profonde, mais pas exclusive. Teilhard écrivit à Léontine Zanta qu’il révérait cet homme admirable comme « une sorte de saint ». Je citerai un certain nombre d’autres idées choisies dans ce passage du ‘Cœur de la Matière’ (1950) sur la découverte de l’évolution. Il dit que la découverte de l’évolution le fixa « dans une attitude ou option qui devait commander toute la suite de mon développement intérieur, et dont les caractéristiques majeures peuvent se définir en ces simples mots : le primat de l’Esprit ; ou, ce qui revient au même, le primat de l’Avenir [c’est U. King qui souligne]. » (CM, p. 35)

Dans ce passage du ‘Cœur de la Matière’, il déclare également que « la Spiritualisation progressive de la Matière, à laquelle me faisait si clairement assister la Paléontologie, » ne peut être qu’un « processus irréversible », d’un Univers en état « non seulement d’évolution, mais d’évolution dirigée (c’est-à-dire de Genèse) », d’ « une extrême Complexité organique », « les lois biologiques de l’Union ». Teilhard dit que ses expériences de biologiste sur le terrain et au laboratoire en vinrent à se combiner harmonieusement de façon naturelle. Il y avait « l’enveloppe vivante de la Terre – la Biosphère » et « l’Humanité totalisée – la Noosphère. » (CM, p. 37) Mais le prix qu’il dut payer pour arriver à cette perspective définitive ne fut « rien moins, sur mon esprit, que le grand choc de la Guerre. » (CM, p. 37) dont le résultat fut une série d’essais regroupés plus tard sous le titre ‘Ecrits du temps de la guerre’ . D’après les propres termes de Teilhard, ces essais tentaient de communiquer « le feu de sa vision ».
Je ne parle ici que de l’éveil de Teilhard à l’évolution à Hastings, au moment où ce « feu » ne s’était pas encore totalement embrasé. Mais il est sous-jacent dans tout ‘Le Cœur de la Matière’, dont l’introduction porte le titre ‘Le Buisson Ardent’, avec la préface suivante :

« Au cœur de la Matière,
Un Cœur du Monde,
Le Cœur de Dieu. »

Teilhard y décrit les éléments qui se sont assemblés pour lui permettre d’atteindre cette vision. Il veut « montrer comment, à partir d’un point d’ignition initial … le Monde, au cours de toute ma vie, par toute ma vie, s’est peu à peu allumé, enflammé à mes yeux, jusqu’à devenir, autour de moi, entièrement lumineux par le dedans. » (CM, p. 21)
Il parle du jeu combiné de trois composantes universelles : le Cosmique, l’Humain et le Christique qui s’imposèrent presque dès les premiers instants de son existence, mais dont il lui fallut « plus de soixante années d’efforts passionnés pour découvrir qu’elles n’étaient que les approches ou approximations successives d’une même réalité de fond. » C’est ainsi que les chapitres de cet essai portent les titres suivants : 1. Le Cosmique, ou l’Evolutif, 2. L’Humain, ou le Convergent, 3. Le Christique, ou le Centrique. Ils sont suivis d’une clausule intitulée ‘Le féminin, ou l’Unitif’. Ces trois perspectives, ‘cosmique-humain-divin’ représentent une magnifique vision cosmothéandrique qui se révéla d’abord dans les tranchées pendant la guerre, de sorte qu’il pouvait écrire en 1950 : « Telle que je l’ai expérimentée au contact de la Terre, la Diaphanie du Divin au cœur d’un Univers ardent – Le Divin rayonnant des profondeurs d’une Matière en feu : Voilà ce que je vais essayer de faire entrevoir et de faire partager ici. » (CM, p. 22)
Il ne me revient pas d’analyser ici les strates toujours plus profondes de cet essai autobiographique passionnant, comme je l’ai fait ailleurs. Je vais plutôt discuter de quelques exemples de la notion d’évolution illustrée dans les écrits de Teilhard.

L’évolution dans l’œuvre de Teilhard – Quelques exemples
Le fait pour Teilhard d’être devenu conscient de l’évolution signifiait qu’il s’était éveillé à une nouvelle dimension où l’idée d’évolution n’était pas une simple hypothèse, mais une condition de toute expérience et de tout aspect de la vie et de la pensée. Désormais il travaillerait toujours avec et écrirait dans le contexte plus large d’une perspective évolutionniste. Dans la collection de ses écrits scientifiques rassemblés dans ‘L’Œuvre Scientifique’ on trouve un essai des premières années intitulé ‘L’Évolution’, daté de Paris 1911.
Après avoir quitté Paris, Teilhard vint à Paris pour y poursuivre des études scientifiques sous la direction de Marcellin Boule, savant paléontologue du Muséum d’Histoire Naturelle de Paris. M. Boule était convaincu du caractère fortement directionnel du développement de l’évolution où le progrès est le but général de la vie. Les études de Teilhard furent interrompues par la Première Guerre Mondiale, mais il compléta sa formation de chercheur par un brillant doctorat en 1922, pour lequel il reçu deux prix : le Prix Visquenel et le Prix Gustave Roux.

Il se mit ensuite à donner des cours à l’Institut Catholique de Paris, mais sa carrière scientifique internationale démarra vraiment quand il se rendit en Chine pour y entreprendre des expéditions paléontologiques avec un autre Jésuite, le Père Licent. Le sommet de sa carrière scientifique arriva un peu plus tard, grâce à son étroite collaboration avec des géologues chinois qui découvrirent les fossiles de ce que l’on nomma ‘L’Homme de Pékin’ (Sinanthropus Pekinensis) ; il fut l’objet de plusieurs ouvrages de Teilhard.
Les théories de l’évolution qui prévalaient durant la première moitié du XXème siècle ont été à la base de l’œuvre scientifique de Teilhard durant toute sa vie. Le Muséum d’Histoire Naturelle de Paris avait été inauguré en 1898 dans la perspective de l’Exposition Universelle de 1900. Ses impressionnantes galeries d’anatomie et de paléontologie comparées, avec leurs immenses collections de fossiles venus du monde entier étaient bien connues de Teilhard ; on peut d’ailleurs encore les visiter de nos jours. L’énorme collection de fossiles envoyés de Chine par les Pères Licent et Teilhard est venue s’y ajouter. La galerie de paléontologie fut créée par Albert Gaudry, qui a donné son nom au prix le plus prestigieux de la Société Géologique de France. Ce prix fut attribué à Teilhard en 1952. C’est le distingué paléontologue français Jean Piveteau, spécialiste des vertébrés, qui prononça le discours d’usage à cette occasion, et il déclina les principales contributions de Teilhard, ses expéditions et ses recherches en Chine, et également la notion de biosphère qu’il fut un des premiers à mettre en avant, ses études sur l’histoire de la vie et les origines de l’homme, et l’émergence de la noosphère, aussi étendue et aussi importante que la biosphère. Piveteau conclut ainsi : « On peut voir quelles perspectives imposantes l’œuvre du Père Teilhard de Chardin ouvre à nos yeux … il ne fait pas de doute qu’elle marque un tournant dans nos connaissances en paléontologie et dans notre vision du monde. »
Piveteau écrivit également la préface des 11 volumes de ‘L’Œuvre Scientifique’ de Teilhard ; il y met en relief la synthèse que fait Teilhard entre deux immenses processus de l’évolution, celui de la Terre (avec ses continents), et celui de la vie (conduisant à l’émergence du phénomène humain). Comme Piveteau le fait justement remarquer, Teilhard ne fut guère connu durant sa vie qu’en tant que paléontologue, mais après sa mort la publication de ses essais, qui n’étaient connus jusqu’alors que d’un petit nombre d’amis, révéla un penseur profond dont la soudaine réputation dans un large public fit négliger l’immense réputation du savant. Et pourtant la pensée de Teilhard s’appuie largement sur sa recherche scientifique et sa vision de l’évolution, elle en est profondément nourrie. Les deux aspects de sa pensée : son travail scientifique et ses réflexions philosophiques et religieuses, doivent être étudiés ensemble afin d’en percevoir les connexions fondamentales.
Peu de commentateurs sont capables de le faire d’une façon adéquate. Il faut replacer les vues de Teilhard sur l’évolution dans le contexte scientifique de son époque. Dans mon ‘Annotated Study Guide’, contenu dans mon dernier ouvrage ‘Teilhard de Chardin and Eastern Religions. Spirituality and Mysticism in an Évolutionary World’ , j’ai rassemblé quelques informations sur les fouilles paléontologiques de Teilhard en Chine, ainsi qu’une étude sur Teilhard, savant évolutionniste, qui peuvent se révéler utiles. C’est ma source aujourd’hui, et c’est développé plus largement dans le livre.
Plusieurs savants ont examiné les théories évolutionnistes de Teilhard, en faisant ressortir parfois ses implications dans le domaine de la théologie. Par exemple, Noel Keith Roberts l’a fait en détail dans son livre ‘From Piltdown Man to Point Omega. The Evolutionary Theory of Teilhard de Chardin’ , mais je trouve son livre moins éclairant que la recherche menée actuellement par Ludovico Galleni, professeur de biologie à l’Université de Pise, qui parle des trois modèles d’évolution de Teilhard . Il poursuit son étude sur les intuitions de Teilhard concernant l’évolution dans des articles, et tout récemment dans l’épais volume qui a suivi une conférence au Vatican.
Le témoignage le plus récent concernant l’importance de Teilhard vient de l’évolutionniste David Sloan Wilson, distingué professeur de biologie et d’anthropologie à l’Université de Binghamton, aux USA. Son dernier livre comporte un chapitre sur Teilhard, écrit après une lecture attentive du Phénomène Humain ; il a réalisé combien les idées de Teilhard sont en accord avec la théorie actuelle de l’évolution, et à certains égards, Wilson considère que Teilhard est encore en avance sur notre époque. Il voit dans Teilhard « un titan de la réflexion », en tant qu’individu qui construit à partir des idées de Darwin et des centaines d’autres penseurs qui l’ont précédé. Mais Teilhard est plus qu’un individu ; c’est « un nœud dans un vaste système de coopération » regroupant les pratiques culturelles que l’on nomme la science. Sa vision du monde est baignée dans l’immensité du temps et de l’espace, elle couvre le grand arc de l’évolution. Wilson pose la question : pourquoi les évolutionnistes professionnels ont-ils oublié Teilhard (en même temps que le côté humaniste de Julian Huxley) ? Il qualifie d’exceptionnellement brillante la vision de Teilhard, considérant l’homme non seulement comme une espèce qui a réussi brillamment, mais qui voit dans l’humanité un nouveau processus de l’évolution, capable de générer une variété de formes culturelles, tout comme la vie est capable de générer une variété de formes organiques. Ce qui fait que, en quelque sorte, l’origine de notre espèce est aussi lourde de conséquences que l’origine de la vie elle-même.
Wilson déclare : « Il ne faut pas lire Teilhard pour son seul message spirituel. Que la flamme du savant brille de nouveau de tout son éclat ! » En même temps, cependant, il parle du message spirituel de Teilhard comme étant lié au sentiment d’augmentation de la puissance d’aimer chez l’homme, intimement liée au ‘Phénomène Chrétien’.
Certains des essais de Teilhard lui-même sur l’évolution sont tirés du Tome III de ses Œuvres complètes intitulé ‘La Vision du Passé’ , qui comporte des titres tels que ‘Sur la loi d’irréversibilité en Évolution’ (1923), ‘Les fondements et le Fond de l’Idée d’Évolution’ (1926), et la brève note tardive ‘Évolution de l’idée d’Évolution’ (1950). La plupart des réflexions théologiques de Teilhard sur l’évolution sont regroupées dans son essai ‘Christianisme et Évolution’. Je cite particulièrement les essais ‘Christologie et Évolution’ (1933), ‘Christianisme et Évolution (Suggestions pour servir à une Théologie nouvelle)’ (1945) et ‘Le Dieu de l’Évolution’ (1953). Le même Tome X des Œuvres complètes comporte l’une des déclarations clés de la foi de Teilhard, l’essai ‘Comment je crois’, écrit en 1934. Il parle de ‘L’évolution de la foi’, de la convergence des religions, du Christ universel, et des ombres de la foi. En exergue, on trouve cet épigraphe, souvent cité et qui résume la vision spirituelle de Teilhard en termes d’évolution :

Je crois que l'Univers est une Évolution
Je crois que l'Évolution va vers l'Esprit.
Je crois que l'Esprit s'achève en du Personnel.
Je crois que le Personnel suprême est le Christ Universel.

En d’autres termes, les processus de l’évolution sont universels ; ils englobent toutes les réalités, depuis les profondeurs de la matière jusqu’aux hauteurs de l’esprit, du cosmique à l’humain et au divin, qui est perçu et rencontré avant tout dans le Christ cosmique incarné.
De nombreux passages des écrits ultérieurs de Teilhard expriment un fort sentiment de l’unité et de l’organicité interdépendante de toutes les créatures vivantes. En 1942, il écrivait qu’en étudiant l’histoire du cosmos et de toutes les formes de vie, « nous en sommes arrivés peu à peu à comprendre qu’aucune des tiges élémentaires de l’Univers n’est totalement indépendante dans sa croissance des tiges qui l’entourent. Chacune fait partie d’une gerbe ; et la gerbe elle-même représente une tige d’un ordre plus élevé dans une gerbe plus vaste – et ainsi de suite indéfiniment…
Voilà le tout organique dont nous nous trouvons faire partie aujourd’hui, sans pouvoir y échapper … de mille et une manières subtiles, le concept d’Évolution a tissé sa toile autour de nous.
Alors qu’initialement nous pensions que nous ne changions pas, nous voyons maintenant que nos connaissances et nos croyances ont été transformées radicalement, en étant douées ‘d’une nouvelle structure et d’une nouvelle direction’ »
Nous pouvons ainsi distinguer entre la découverte de l’évolution chez Teilhard, la mise en application des théories de l’évolution dans son œuvre de paléontologue traitant du développement de l’homme, et l’application universelle du concept de développement évolutif avec sa dynamique de connexion et d’organicité appliquée à toute expérience et toute pensée, y compris toutes réflexions religieuses, théologiques et spirituelles. Patrice Boudignon, dans son livre publié en 2008 , plein de détails sur la vie, l’œuvre et la réflexion de Teilhard, analyse la vision de Teilhard au travers de la perspective évolutionniste pour interpréter cette vision, comprise in fine comme évolution vers l’esprit, Dieu agissant dans la création au travers de l’évolution. Il cite une phrase de Teilhard dans une lettre à Claude Rivière : « Ce que nous donne le Christianisme, c’est la capacité d’aimer en nous et autour de nous l’évolution de l’Univers. »
Les hommes sont la flèche de l’arbre de la vie. Parce qu’ils comprennent l’évolution, ils deviennent capables de la diriger. L’humanité qui pense, qui réfléchit, devient un organisme planétaires, nous pourrions dire global, que Teilhard nommait noosphère. Par leurs choix et les actes, les hommes peuvent devenir co-créateurs d’une transformation spirituelle qui, pour Teilhard, culmine dans le Point Oméga.
La question maintenant est de savoir si l’humanité a l’imagination, l’énergie et la volonté d’avancer encore, non dans l’espace, mais dans la conscience, la coopération et l’unification au niveau planétaire. En d’autres termes, l’humanité doit évoluer en traçant son propre chemin vers l’avenir.

Évolution future de l’humanité, spiritualité et mystique
On comprend trop souvent le mot d’évolution en termes d’évolution biologique, ou d’émergence et de développement de formes de vie, comme cela a été souligné par Darwin et d’autres savants. Mais n’oublions pas que le mot ‘évolution’ lui-même a évolué, et que Darwin n’a pas été le premier à l’utiliser. Avant lui, un certain nombre de penseurs dans les domaines de la sociologie et de l’histoire avaient déjà appliqué ce concept au développement de l’esprit humain et de diverses sociétés. Ce n’est que plus tard que l’idée fut introduite en biologie. Au XVIIIème siècle, déjà, des philosophes français tels que Montesquieu, Diderot, Rousseau et Voltaire avaient réfléchi au développement évolutif et émis des idées qui devaient déboucher sur une nouvelle façon de penser la mutabilité des espèces. Ces nouvelles idées se démarquaient de l’antique croyance, illustrée dans les histoires racontées par la Bible, que la chaîne des êtres est fixe, qu’elle ne change ni n’évolue. En fait, ce sont les suggestions de ses prédécesseurs qui inspirèrent Darwin quand il adopta et développa la théorie de l’évolution afin d’expliquer les observations sur les animaux et les plantes qu’il avait rassemblés pendant son fameux voyage en Amérique du Sud sur le navire ‘Beagle’.
La grande attention internationale portée aux travaux de Darwin durant l’année anniversaire de 2009 a été l’occasion d’innombrables débats et publications sur la façon dont l’évolution est comprise de nos jours. Depuis Darwin, on a largement débattu et étendu ce que les savants décrivent parfois de façon impropre comme le mécanisme de l’évolution – le terme de processus semble beaucoup plus adapté. Plusieurs savants ont proposé des interprétations de la signification plus large de l’évolution, car il ne fait pas de doute que l’importance sociale de l’évolution est énorme, non seulement pour comprendre le passé mais pour proposer des hypothèses et même des lignes de conduite pour l’avenir. Tout à l’heure, j’ai souligné l’importance pour Teilhard du « primat de l’Esprit » et du « primat de l’Avenir ».
La reconnaissance de l’évolution comme processus et perspective d’unification affectant tous les aspects du monde moderne a également des conséquences révolutionnaires pour la pensée humaine. Peu de penseurs religieux ont pris la peine de travailler à relever ce défi, peu ont réfléchi à l’importance cruciale de l’évolution dans la pensée et la pratique religieuse. Teilhard est l’un des quelques penseurs religieux modernes chez qui l’évolution représente la dominante de toute son œuvre. Comme il l’écrit dans son ouvrage le plus célèbre, ‘Le Phénomène Humain’, l’évolution était pour lui bien plus qu’« une théorie, un système ou une hypothèse ». Au contraire, il considère que c’est « une condition générale devant laquelle toutes les théories, toutes les hypothèses, tous les systèmes doivent s’incliner… L’évolution est une lumière qui éclaire tous les faits, une pente que doivent suivre toutes les courbes. » Il fut conscient très tôt de l’importance de l’évolution pour la religion contemporaine, et une grande partie de sa recherche d’une nouvelle spiritualité aux dimensions du monde moderne est centrée sur la tentative de faire converger les intuitions mystico-religieuses et l’évolution.
Teilhard aimait citer l’idée de Julian Huxley selon laquelle dans l’être humain, l’évolution est maintenant devenue consciente d’elle-même, « de façon dangereuse et critique – consciente et perfectionnée au point de pouvoir contrôler ses propres forces motrices et de rebondir sur elle- même. » Ceci s’applique à l’évolution future de l’humanité en tant qu’espèce, et non simplement à l’évolution des individus. Mais malgré, ou peut-être en raison de, une énorme tendance à l’unité chez les hommes, « nous passons par une phase critique d’individualisme » où « une sorte d’indépendance rebelle devient l’attitude morale idéale. Intellectuellement, cette dispersion des efforts et des réflexions du passé prend la forme de l’agnosticisme. » Teilhard pense qu’il est possible, et vraisemblable, que l’humanité soit au seuil de formes de conscience supérieures, au niveau personnel de même qu’au niveau social. La responsabilité de l’auto-évolution à venir réside maintenant chez les hommes eux-mêmes plutôt que dans des facteurs extérieurs. Bien comprise, une intégration sociale de l’humanité supérieure, si nécessaire à la survie de l’espèce humaine, est liée à un plus grand développement des ressources intérieures de la personne humaine. Le développement de l’individu et celui de la communauté sont liés, par conséquent, ils sont interdépendants et non mutuellement exclusifs. L’immense processus de l’évolution est vu comme progressant vers un sommet. Et ce sommet est compris comme spirituel et personnel à la fois. Du fait de l’importance accordée au personnel, Teilhard considérait les formes de croyance théistes comme la plus haute expression de conscience religieuse atteinte à ce jour. Pourtant, c’est précisément cette forme de croyance qui connaît actuellement sa plus grave crise. L’éveil du « sens de l’être humain » et de « l’esprit de la terre », plutôt que l’esprit de Dieu, a conduit à l’émergence d’une foi profonde dans l’homme et dans le monde, inconnue jusqu’alors. La conscience religieuse elle-même connaît une transformation radicale, que l’on ne peut comparer à l’émergence ni au développement d’aucune autre religion connue. « Ce qui se passe en ce moment a beaucoup plus de poids que l’arrivée du Bouddhisme ou de l’Islam… » Les hommes commencent à comprendre qu’à l’avenir, la seule religion possible « est la religion qui leur enseignera, dès l’origine, à reconnaître, aimer, et servir avec passion l’univers dont nous faisons partie. »
C’est l’image de Dieu, en particulier, dont Teilhard voyait qu’elle avait un besoin urgent de redéfinition. L’homme moderne n’a pas encore trouvé le Dieu qu’il peut adorer, un Dieu à la mesure des nouvelles dimensions de l’univers. En 1950, il notait dans son journal « Dieu n’est pas mort – mais IL CHANGE . » Dans une lettre à un ami, il parle de « la transformation … du ‘Dieu de l’Evangile’ en un ‘Dieu de l’Évolution’ » - « transformation sans déformation. » Cette approche dynamique du concept de Dieu et de la relation du Divin au monde est, en fait, centrale dans la pensée théologique moderne. Cependant, une nouvelle vision de la religion ne peut déboucher sur un isolement culturel. Pour Teilhard, elle doit rassembler des expériences issues de différentes traditions religieuses.
Pour certains, le processus de l’évolution apparaît présenter tellement de directions et tellement de facettes qu’on ne peut discerner clairement aucun schéma. D’autres pensent que le sens de l’évolution dépend du hasard ou bien qu’il va vers une plus grande divergence. Teilhard considère l’évolution comme étant d’une nature convergente plutôt que divergente, qu’elle permet une unité sans cesse croissante. Comme il l’exprime dans une brève « profession de foi » rédigée en 1933, Teilhard voit cette unité croître graduellement grâce aux efforts des hommes et au travail réalisé dans le monde. A la fin, il s’agit d’une unité spirituelle, « l’esprit étant compris non pas comme une exclusion, mais comme une transformation, ou sublimation ou un point culminant de la Matière. » Dans cette perspective,
« la substance de la joie de vivre se découvre dans la conscience ou le sentiment, que par tout ce que nous goûtons, créons, surmontons, découvrons ou souffrons, en nous-mêmes ou en les autres, dans toute ligne possible de vie ou de mort (organique, sociale, artistique, scientifique, etc.) nous augmentons graduellement (et nous sommes graduellement incorporés dans) la croissance de l’Ame ou Esprit universels. »
La brève « profession de foi » de Teilhard fut écrite alors qu’il rejoignait en bateau les USA afin d’assister au Congrès de Géologie Pan-Pacifique de Washington en 1933. Il résume sa position en trois points qui méritent d’être cités intégralement :
« 1. L’Évolution ou Naissance de l’Univers est d’une nature convergente (et non pas divergente : vers une finale Unité ;
2. Cette Unité (graduellement bâtie par le travail du Monde) est de nature spirituelle (l’esprit étant compris non pas comme une exclusion, mais comme une transformation, ou sublimation ou un point culminant de la Matière) ; 3. Le centre de cette Matière spiritualisée, de ce Tout de nature spirituelle, par conséquent doit être suprêmement conscient et personnel. L’Océan qui collecte tous les courants spirituels de l’Univers est, non seulement quelque chose, mais quelqu’un. Il a, lui-même, un visage et un cœur.
Si l’on admet ces trois points, la vie entière (y compris la mort) devient pour chacun de nous une découverte et conquête continuelles d’une divine et irrésistible Présence. »
Ce passage exprime clairement que l’évolution n’est pas un processus impersonnel, automatique, qui se passe en-dehors de nous, de façon complètement indépendante de tout élément humain. Au contraire, les choix et les efforts de l’homme ont un rôle décisif à jouer pour diriger l’évolution. Faire avancer un processus évolutif qui transforme la spiritualité vers quelque chose de « suprêmement conscient et personnel » est, pour Teilhard, notre tâche la plus noble, une tâche dans laquelle la religion nous aide, nous soutient et nous guide.
L’évolution dans le sens d’un développement, d’une croissance et d’un changement continus affectera également les « réserves de foi ». Pour Teilhard, la quantité et la qualité du sens religieux existant dans notre monde doivent croître continuellement. Cette conviction dépend étroitement de sa vision globale de l’évolution. D’autres pourraient soutenir avec une égale conviction que les forces de la religion diminuent plutôt que croissent en ce moment, que la religion est en déclin. Teilhard, pourtant, ne partageait pas cette position ; il voyait la progression de la religion liée au développement d’une convergence croissante. Il soutenait que le développement de l’évolution et de la religion étaient interdépendants. D’après lui, les religions étaient autrefois largement axées sur le salut individuel, mais elles doivent maintenant pouvoir provoquer plus de coopération et d’unité dans la communauté humaine. Les différentes croyances n’ont pas rempli cette fonction jusqu’à présent parce que les différentes religions se sont développées à un moment où il n’existait pas de perspectives vraiment universelles, où l’on ne réalisait pas encore le besoin d’une plus grande unité dans l’humanité.
La vision de Teilhard du lien entre religion et évolution est liée à la conviction fondamentale que « depuis les profondeurs de la Matière jusqu’au plus haut sommet de l’Esprit, il n’y a qu’une évolution. » Le rôle des religions est indispensable pour faire avancer l’évolution vers l’esprit. Mais il y a une difficulté : aucun enseignement des religions du passé ne peut prendre pleinement en compte les nombreux aspects nouveaux des développements actuels de l’humanité au niveau de l’espèce. Ce qui est le plus nécessaire, c’est un effort religieux créatif. Ce qui est requis de façon urgente, est « une toute nouvelle philosophie de la vie, un système éthique tout nouveau, et une mystique entièrement nouvelle. »
Teilhard distinguait entre trois attitudes possibles à l’égard de la religion et de l’évolution. D’abord, on peut adhérer si complètement à la perspective évolutionniste que l’on rejette toutes les religions traditionnelles. En deuxième lieu, on peut soutenir les enseignements religieux traditionnels dans leur intégralité, de sorte que sont exclues toutes les perspectives évolutionnistes. Enfin, on peut réinterpréter la religion à la lumière de l’évolution, de sorte que certains enseignements religieux sont maintenus, alors que d’autres doivent être reformulés, voire rejetés. En d’autres termes, ces trois possibilités offrent le choix entre :
une acceptation totale de l’évolution, en rejetant toute religion,
une acceptation totale de la religion traditionnelle, en rejetant l’évolution,
l’acceptation de la religion et de l’évolution, considérées comme étroitement liées, où la religion est réinterprétée à partir d’une perspective évolutionniste, et où le processus de l’évolution ouvre de nouvelles perspectives spirituelles dans la communauté humaine.
C’est dans cette dernière direction que Teilhard prévoyait l’évolution de la religion, nécessaire, et conduisant à de nouvelles avancées dans la spiritualité. Cependant, ce n’est que l’avenir qui nous permettra de dire sur une telle percée créatrice se produira réellement, et si la floraison contemporaine de différentes spiritualités peut aider à l’avènement d’une telle percée.
Dans quelques notes écrites en 1953, Teilhard a indiqué deux conditions générales pour l’évolution future du « religieux » :
Si les hommes doivent atteindre le terme naturel de leur développement, il est essentiel que la « température » religieuse monte de plus en plus dans l’humanité, en progressant vers une unification plus grande,
De toutes les formes possibles de foi essayées au cours du temps par les forces montantes de la religion, seule est destinée à survivre celle qui se montrera capable de stimuler ou d’ « activer » au maximum les forces internes d’évolution dans l’être humain.
Ici encore, l’importance des religions est liée à leur capacité dynamique de fournir l’énergie nécessaire à une action individuelle et sociale. Dans les dernières années de sa vie, Teilhard se souciait particulièrement des « conséquences éthico-mystiques de l’évolution » et du développement d’une « science de l’énergétique humaine » Il évoquait ainsi l’étude systématique des énergies requises pour la poursuite de l’auto-évolution des hommes, mais le rôle central de la religion et de la mystique dans cette « énergétique » n’a pas été beaucoup étudié, à ce jour.
Pour Teilhard, il était devenu clair « que le progrès de l’humanité ne peut se poursuivre sans développer une Mystique propre, une Mystique basée sur une foi dans la valeur et ‘l’infaillibilité’ de l’Évolution. » Alors qu’au début de sa vie il présentait le Christianisme comme « la religion même de l’évolution », il insista plus tard sur la nécessité d’une transformation profonde de sa propre tradition religieuse : « Le Christianisme n’a qu’une chance de survivre … s’il se montre capable … d’activer au maximum dans l’homme ‘l’énergie de l’auto-évolution’, c’est-à-dire s’il réussit … non seulement à ‘amoriser’ le monde, mais à lui accorder plus de valeur que toute autre forme de religion. » Ce qui est requis, ce n’est plus simplement un « Christianisme qui se déploie fidèlement jusqu’à ses conséquences ultimes », mais un « Christianisme qui se dépasse », l’émergence de quelque chose de « trans-chrétien » en théologie et en mystique.

Conclusion
Il y a de nombreux aspects dans la façon dont Teilhard comprend l’évolution, particulièrement en ce qui concerne sa théologie, dont je ne peux parler ici. La vision fondamentale qu’il souhaitait communiquer trouve sa source moins dans le désir de promouvoir la science de l’évolution ou une philosophie de l’évolution – qui font toutes deux intégralement partie de l’œuvre de sa vie – que dans la claire expérience du Dieu vivant, et du besoin d’affirmer, de louer la présence de Dieu, diaphanie divine dans le monde d’aujourd’hui, et d’appeler les hommes à être conscients et co-créateurs responsables de l’évolution future de l’espèce humaine dans un univers convergent culminant dans le feu de l’esprit.
On ne peut répéter la synthèse personnelle de Teilhard de la même façon qu’il la vécut, bien qu’il soit possible de reprendre et de développer de nombreux aspects de sa pensée.
Teilhard a combiné sa perspicacité scientifique sur l’évolution avec celle d’une nouvelle mystique ; en fait, il a parlé de la mystique de la science elle-même de même que de la mystique de la recherche. Sa mystique de l’évolution fut reconnue très tôt par d’autres, par exemple par son collègue savant et ami américain George Gaylord Simpson, qui l’a décrit comme « une théologien de l’évolution absolument mystique ». Partant d’un point de vue religieux plutôt que scientifique, le Jésuite William Johnston présente également Teilhard comme un « mystique de la science » dans son ouvrage ‘Mystical Theology. The Science of Love’ et il conclut que « la mystique de Teilhard n’a été possible qu’au XXème siècle. Après lui, la théologie mystique ne peut plus être la même. »
Pour Thomas Merton également, Teilhard parle avant tout en mystique. Dans ses réflexions sur l’ouvrage de Teilhard ‘Le Milieu Divin’, intitulé ‘L’univers comme Épiphanie’, Merton écrit : « C’est un savant qui écrit comme un poète, et qui écrit pour des saints en puissance, plutôt que pour ses collègues scientifiques comme tels. C’est avant tout un prêtre, et le souci le plus profond de son livre est le souci d’un prêtre, d’un ministre du Christ, envoyé par le Christ, avec la mission ‘d’aimer le monde’ comme le Christ l’a aimé, et par suite d’y chercher et d’y trouver tout le bien qui y est caché et que le Christ est mort sur la Croix pour racheter. Ce n’est qu’avec ces perspectives sacerdotales et eucharistiques que nous pouvons comprendre réellement la grande œuvre de Teilhard de Chardin et sa profonde sympathie pour tout ce qui est humain et pour toutes les légitimes aspirations de l’homme moderne, même si cet homme peut parfois être un penseur qui se trompe, qui erre, si c’est un hérétique, un athée. »
Cependant ce n’est que considéré dans sa dynamique évolutive que l’on peut comprendre le souci profond et l’amour de Teilhard pour les hommes et le monde – quelque chose que Merton ne voyait probablement pas. Louis M. Savary a fourni dans son commentaire détaillé une lecture approfondie de l’importance de l’évolution dans ‘Le Milieu Divin’. Il a publié très récemment ‘The New Spiritual Exercises in the Spirit of Teilhard de Chardin’ . Cet ouvrage accomplit le souhait souvent répété par Teilhard d’avoir un nouveau genre d’exercices spirituels (il souhaitait le voir réalisé par le Père de Lubac). Savary nous a donné une spiritualité de l’évolution révolutionnaire, intégrant la science et la foi et qui trouve son accomplissement dans le Christ cosmique, universel.
L’éveil de Teilhard à l’évolution eut lieu durant son séjour à Hastings. Sa vision de la science et de la foi fut transformée, vision qu’il expérimenta, articula et précisa sans cesse tout au long de sa vie jusqu’au jour de sa mort. La preuve la plus évidente en est la ‘Litanie’ de Teilhard sur le ‘Dieu de l’évolution’, trouvée sur une image du Sacré-Cœur de Jésus qui était sur son bureau ; également dans la dernière page de son Journal, écrite le Jeudi Saint 7 avril 1955, trois jours avant sa mort. On a dit de ce très court texte que c’était « son suprême témoignage de penseur et de religieux. » Il parle de l’Homme pleinement évolué comme de « l’Humain planétaire », du Cosmos et de la Cosmogénèse, il cite St Paul « Dieu tout en tous », de son Credo « L’Univers est centré (Evolutivement, en Haut, en Avant). Le Christ en est le centre ». Il mentionne aussi le terme de neo-Christianisme, et parle de « la consistance de l’ ‘Esprit’ ». Ce texte mérite un commentaire et une étude plus approfondis pour nous permettre de comprendre plus complètement la magnifique vision de Teilhard sur le processus cosmique de l’évolution, qui culmine dans notre ascension vers l’Esprit, vers le Point Oméga, comme il l’a appelé.

Vendredi 13 Janvier 2012 09:29