Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Yves GOURBEAULT / L’EVOLUTION de la RESPONSABILITE dans le MONDE

Le texte du 5 juin 1950 contient beaucoup d’idées apparemment assez disparates et sans liaison évidente les unes avec les autres. B ref, je ne saisis pas le cheminement du raisonnement de Teilhard pour en arriver, finalement, à la notion de « responsabilité ».
J’ai essayé de décortiquer ce texte : je note, en remarque préalable, qu’il y a toujours une certaine ambiguïté entre deux termes qui n’ont pas la même dimension : « monde » et « univers ».
Si la notion d’univers est claire, s’identifiant au cosmos, la notion de monde est plus incertaine, dans la mesure où elle peut être réduite à notre planète, la terre, domicile de l’humanité, mais aussi, étendue selon les cas, au système solaire, à notre galaxie (la Voie Lactée), ou même à l’univers lui-même.
Ceci dit, il m’apparaît que ce texte comporterait trois parties. Je vais les examiner les unes après les autres.

1- La première partie concerne visiblement des analyses qui s’appliquent à l’univers. Teilhard souhaite qu’on parle « d’un univers qui s’arrange, non pas de façon géométrique comme un cristal, mais de manière organique et centrée comme les organismes vivant ».

Au passage, j’aimerais comprendre le sens que Teilhard donne à ce mot « centré » : je n’arrive pas à en saisir vraiment le contenu que Teilhard lui donne.

L’auteur poursuit : « pour l’humanité, une telle dérive de l’étoffe de l’univers, en direction d’états physiquement plus compliqués et psychiquement plus intériorisés, ne peut être saisie que sur notre planète. » C’est une évidence, puisque l’homme ne peut essayer de comprendre l’univers qu’à partir de la planète qu’il habite. Cependant, je remplacerais volontiers la formule « dérive de l’étoffe de l’univers » par une formule plus claire telle « une forme de développement de la substance même de l’univers » car le mot « dérive » a, pour moi, une sens plutôt péjoratif.

Je retrouve le texte de Teilhard : « Comment ne pas voir que ce phénomène qui se développe traduit une disposition générale de l’univers ». Cette vision est parfaitement imaginable et, personnellement, je suis prêt à l’admettre. Mais, a contrario, peut-on généraliser et affirmer qu’à partir de notre domaine planétaire, « minuscule par rapport à l’univers » (c’est Teilhard qui le constate), un comportement semblable se manifesterait au niveau du cosmos. Telle est la question …disons, tout au plus, qu’il s’agit d’un postulat.

Puis, Teilhard enchaîne « La Matière (avec un « M » majuscule et bravo pour cette marque de considération) donc, « la matière par effet de chances et de grands nombres, finit toujours par se vitaliser, comme si, dans cette direction hautement improbable, elle trouvait, par nécessité, le seul équilibre supérieur qui la satisfit ». Je souligne « par nécessité, condition très importante que je retrouverai plus loin, car je l’ai adoptée moi-même depuis que j’y réfléchis. Néanmoins, rien n’est sûr, mais j’admets ce nouveau postulat.

Question de Teilhard : « A en juger par notre exemple planétaire, l’univers peut-il être logiquement considéré comme un immense système organo psychique convergent sur lui-même ? »
Je réponds que c’est parfaitement admissible, sans toutefois prouver que cela réponde à une réalité.
Enfin, pour clore cette première partie, Teilhard fait appel au classement de la matière « en trois zones d’évolution dans l’arrangement et le degré de conscience », ceci dit-il, « pour mieux comprendre la suite du raisonnement ».

J’ai essayé de simplifier le mode d’expression de Teilhard j’ai désigné comme suite ces tros zones de la matière (notées 1, 2, et 3 par Teilhard)

-1) La zone inerte : le monde minéral
-2) La zone de la vie végétative
-3 La zone de la vie pensante

Et ce, avec toutes les transitions nécessaires.
J’ajouterai que cette troisième zone n’est pas réductible à l’Homme, qui en représente cependant « la cime pensante » ; ce qui relativise quand même sa valeur dans l’absolu.

Teilhard éprouve le besoin de reprendre cette classification, les trois zones étant notées (a), (b), et (c). Je reviens sur la zone (c) classée « selon l’interaction réfléchie des libertés ». On peut s’interroger : quelles libertés ? Cette formulation est d’ailleurs en contradiction avec ce que l’auteur proclamait plus haut, à savoir : « la Matière finit toujours par se vitaliser par nécessité. » En effet : s’il y a NECESSITE, il n’y a plus LIBERTE …

2- La 2e partie : selon Teilhard, s’entend comme la poursuite d’un raisonnement faisant appel aux constatations énumérées dans la première partie et, notamment, cette classification de la Matière en trois zones. Notons au passage que Teilhard semble utiliser le mot « matière » pour représenter l’ensemble des éléments constitutifs du cosmos. Ainsi, il en arrive, sans transition, à assimiler des qualités humaines (en l’occurrence l’altruisme et la responsabilité) à « la forme hominisée de la Matière ». Or(, cette conclusion me parait très réductive. Essayons d’y voir un peu plus clair :

-L’ALTRUISME : Le Larousse donne cette définition « Amour désintéressé d’autrui ». ; ce qui est évidemment compris comme une qualité purement humaine… et pourtant !Ne peut-on trouver de l’altruisme chez tous les êtres vivants, dans la mesure où chaque espèce vivante obéit, tout simplement, à une cohérence qui lie les individus au groupe. Cette notion peut même être élargie au monde minéral. Dès qu’il y a harmonie, par exemple dans un cristal de roche où les atomes qui le composent prennent une disposition « NECESSAIRE », on peut y trouver une certaine forme d’altruisme, chaque atome faisant preuve d’amour désintéressé vis-à-vis de ses voisins. Il faut évidemment faire preuve d’un certain effort intellectuel pour soutenir cette thèse …

-LA RESPONSABILITE, telle que définie par le Larousse : « Obligation de répondre de ses actions ». Alors je pose la question : répondre de ses actions envers qui ? Envers ses pairs ? Envers une instance supérieure,et, laquelle ?

Ecoutons Teilhard : « Par l’interaction fondamentale de ses composants de tous niveaux, non seulement le Monde » (veut-il dire la planète ? le cosmos ?) « se condense, mais se concentre, ce qui revient à dire que la qualité désignée sous le nom de Responsabilité se découvre co-originelle et co-extensive dans sa genèse avec la totalité de l’univers spatiotemporel. »

Doit-on en conclure que Teilhard admet la présence de la Responsabilité à tous les stades d’évolution du cosmos ? Ce qui voudrait dire qu’originellement le cosmos pourrait être responsable. Mais de quoi le cosmos pourrait-il être responsable, surtout quand on a admis comme postulat que sa progression n’obéissait qu’à des NECESSITES. Même si on admettait le créationnisme, affirmer que « Le Grand Architecte » est responsable de la création est une pure tautologie.
Très bien ! Mais jusqu’à présent Teilhard n’a pas défini ce qu’il entend par « Responsabilité ». Alors il tente une explication en faisant appel à un nouveau terme : « l’INTER-INFLUENCE » comme faisant suite à la loi de complexité/centréité/conscience et qui doit être un « facteur déterminant » (tellement déterminant qu’il ne le définit pas).
Je reste sur ma faim, n’ayant toujours pas trouvé la définition du concept de responsabilité selon Teilhard. Et la suite de sa soit disante démonstration ne m’en apprend pas davantage.
Il évoque « L’état d’extrême et montante compression de la couche pensante de la terre » sans doute plus simplement liée à l’évolution de la population du globe, mais surtout à l’intercommunication planétaire dont il passe en revue les trois phases :
-Phase extensive,
-Phase en profondeur
-Phase en volume.

3) Et c’est à ce stade que Teilhard aborde la troisième partie. Il écrit : « L’évènement principal et spécifique de notre ère biologique est la compression, la compénétration et la cimentation paroxysmale de la masse humaine sur elle-même, sous la pression de l’étau planétaire. Cette situation est pénible et dangereuse, dans la mesure où elle soulève des problèmes vitaux. Ceci est l’aspect négatif du progrès ».
Que ne dirait-il pas s’il vivait encore aujourd’hui ?! Mais, toujours optimiste, il poursuit : « En contrepartie, c’est le dynamisme formidable que cette situation est capable d’engendrer, sous forme d’énergie spirituelle et psychique intense qui sera la source évidente d’une montante RESPONSABILITE. Comment ne pas voir que ce seul fait est suffisant pour fonder une éthique nouvelle de la terre ? »
« Une sorte d’ULTRA-RESPONSABILITE généralisée est la caractéristique morale la plus marquante vers laquelle, par nécessité, l’Humanité est en train d’évoluer. »

Cette dernière phrase me plonge dans un abîme de stupeur : comment peut-on allier, dans une même proposition, les deux notions contradictoires de RESPONSABILITE et de NECESSITE ? et Teilhard ajoute : « Dans un monde reconnu et accepté de nature convergente, la responsabilité prise comme vertu humaine première s’universalise et s’intensifie aux dimensions et au rythme de l’évolution. » (citation de la romancière Ludmila Oulitskaïa

EN CONCLUSION : Ce raisonnement, cette démonstration sur l’évolution de la responsabilité dans le monde par Teilhard m’apparaissent fumeux et dérisoires. De deux choses l’une : Soit Teilhard attribue au concept de responsabilité un sens très différent de celui du Larousse, soit c’est moi qui porte la « responsabilité » d’être inaccessible à sa pensée. Quoi qu’il en soit, je bannis de mon vocabulaire ce terme de « responsabilité » n’imaginant pas qu’on puisse être responsable en quoi que ce soit de nos actions et de nos pensées puisque, finalement, TOUT se produit (tant au niveau du cosmos que de l’être humain) uniquement par NECESSITE. Dès lors, il faut aussi bannir du vocabulaire les mots « hasard », « liberté » et « mérite ».


Jeudi 11 Février 2010 14:16