teilhard de Chardin


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Je regrette que la pensée de Teilhard de Chardin ne puisse pas s’exprimer complètement en ne proposant que le premier temps d’un d’une réflexion qui en comportait plusieurs.

Aussi je vous propose d’élargir le débat par de nouvelles citations de Teilhard : « Dans l’Homme, jusqu’ici, nous n’avons considéré que l’édifice individuel : le corps avec ses mille millions de noyaux nerveux. Mais l’Homme, en même temps qu’un individu centré par rapport à soi (c’est-à-dire « une personne »), ne représente-t-il pas un élément, par rapport à quelque nouvelle, et plus haute synthèse ? Nous connaissons les atomes, somme de noyaux et d’électrons, les molécules, somme d’atomes, les cellules, somme de molécules… N’y aurait-il pas, en avant de nous, une Humanité en formation, somme de personnes organisées ?... » ( t.V Pierre Teilhard, je m’explique, pp. 65-66)
« Il faut, essentiellement, que les unités humaines, prises dans le mouvement se rapprochent entre elles, non pas sous l’action de forces externes, ou dans le seul accomplissement de gestes matériels, mais, directement, centre à centre, par attrait interne. Non pas coercition, ni asservissement à une tâche commune, mais unanimité dans un même esprit. C’est par affinités atomiques que s’échafaudent les molécules. Pareillement, à un plan supérieur, c’est par sympathie (et par sympathie seule) que, dans un univers personnalisé, les éléments humains peuvent espérer accéder à une plus haute synthèse ». Ibid, tome V, page 152.

Une esquisse d’une dialectique de l’Esprit doit tenir compte des idées communément admises par l’enseignement d’une idée binaire « Je pense donc je suis » du philosophe Descartes. Cette affirmation est étonnante alors que l’auteur recommandait le doute sur les avancées scientifiques et cette affirmation ignore la relation avec l’autre. Cette pensée a permis des avancées scientifiques importantes mais a contrario a exacerbé l’individualisme moderne.
Teilhard nous rappelle la nécessité d’une évolution trinitaire, et je cite un passage de la Ière prédication de Carême du P. Cantalamessa, ofmcap, à Rome le vendredi 13 mars 2009 en présence du pape et des membres de la curie romaine, dans la chapelle « Redemptoris Mater » au Vatican :

3. L’Evolution et la Trinité

Le discours sur le créationnisme et l’évolutionnisme se déroule généralement dans un dialogue avec la thèse opposée, de nature matérialiste et athée, et donc de ce point de vue, nécessairement apologétique. Dans une réflexion comme celle-ci, faite par des croyants, nous ne pouvons nous arrêter à ce stade. Nous arrêter ici signifierait rester ici signifierait rester prisonniers d’une vision ‘déiste’ du problème, pas encore trinitaire, et donc pas spécifiquement chrétienne.
C’est Pierre Teilhard de Chardin qui a ouvert le discours sur l’évolution à une dimension trinitaire. L’apport de ce chercheur dans la discussion sur l’évolution a essentiellement consisté à introduire dans cette discussion la personne du Christ, à en avoir aussi fait un problème christologique.
Son point de départ biblique est l’affirmation de Paul, selon laquelle « tout a été créé par lui et pour lui » (Col 1,16). Le Christ apparaît dans cette vision comme le Point Oméga, c’est-à-dire comme sens et aboutissement final de l’évolution cosmique et humaine. Le moyen et les arguments avec lesquels le chercheur jésuite arrive à cette conclusion peuvent être discutés, mais pas la conclusion elle-même. Maurice Blondel en explique bien la raison dans une note écrite pour défendre le penseur Teilhard de Chardin dans laquelle il dit que face aux horizons agrandis de la science de la nature et de l’humanité, on ne peut pas, sans trahir le catholicisme, rester sur des explications médiocres et des manières de voir limitées, qui font du Christ un incident historique, qui l’isolent dans le cosmos comme un faux épisode, et semblent faire de lui un intrus ou une personne dépaysée dans l’immensité écrasante et hostile de l’Univers.
Ce qui manque encore, pour une vision complètement trinitaire du problème, c’est une considération du rôle de l’Esprit Saint dans la création et dans l’évolution du cosmos. Le principe de base de la théologie trinitaire l’exige, selon lequel les œuvres ad extra de Dieu sont communes aux trois personnes de la Trinité, chacune participant avec sa propre caractéristique.

Teilhard, avec la notion du dedans des choses, énonce une liaison vers plus de complexité dans l’évolution, ce qui n’est pas encore prouvé scientifiquement. Quant à la notion ESPRIT-MATIERE elle est la propriété de l’étoffe de l’univers. Il n’y a pas, concrètement, de la matière et de l’esprit, mais il existe seulement de la matière en voie de spiritualisation (VI, p.74).

Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Lundi 27 Avril 2009 à 16:36 | Commentaires (0)

Travaux des membres

Chapitre extrait du livre « ACTIVATION DE L’ENERGIE »
(tome 7 au SEUIL et tome 2 dans le manuel d’étude de l’Association)

Teilhard développe ce thème en quatre temps :
1. Le phénomène humain et l’existence d’un Dieu transcendant
2. La création évolutive et l’attente d’une révélation
3. Le phénomène chrétien et la foi en l’incarnation
4. L’Eglise vivante et le Christ-Omega

Dans le présent travail, je n’aborderai que le premier temps, le plus largement ouvert à la compréhension de tous : « Le phénomène humain et l’existence d’un Dieu transcendant ».

Citation de Teilhard : « Au sein de l’univers, cette immensité inter dépendante se dessine, nous l’avons vu précédemment, à l’inverse d’une tendance à la désintégration, un courant montant de conscience. Suivons jusqu’au bout cette loi de récurrence, elle est susceptible de devenir l’axe d’une espérance (…) »

Les religions védantes n’ont pas l’exclusivité de la méditation transcendantale . On la trouve dans l’Islam Soufi où l’œuvre du Créateur prouve l’existence de Dieu et le thème central est un double mouvement : flux de l’Homme vers Dieu er reflux de Dieu vers l’Homme (systole et diastole du fidèle).
L’ésotérisme chrétien avec maître Eckhart (1) a pour devise « Dieu en nous, nous en Dieu ».

Ces visions et intuitions mystiques sont critiquées par les rationalistes qui voient en elles plutôt des projections psychologiques renvoyées à leur émetteur par un miroir hallucinatoire placé dans l’inconscient de chacun… personne n’a accès à la vérité suprême, mais il n’est pas interdit de rêver…

Teilhard imagine le processus de réflexion suivant : pour cohérer l’univers autour de la pensée humaine, celle-ci ne procède pas uniquement par tâtonnements réitérés, mais aussi par va et vient successifs depuis la condition humaine vers le milieu divin, puis redescend vers la pensée de l’Homme, augmentée d’un supplément de conscience. Ensuite, la pensée repart vers le haut, et ainsi de suite. De la sorte, à l’inverse de la tendance naturelle de la matière à se diriger vers sa désintégration, par cette démarche spirituelle nous percevons l’espérance d’un axe montant de conscience qui défie l’entropie.

Ce processus isolé de culmination de la centréité/conscience peut-il être produit, dans l’Homme, comme une loi récurrente s’appliquant logiquement à l’univers tout entier ?
C’est dans l’être humain que culmine le monde, dit Teilhard, s’appuyant sur les observations faites, directement, dans le champ de nos propres expériences. Poursuivant sa réflexion, l’auteur ajoute que tout porte à penser que le phénomène ne s’arrête pas là mais qu’il se reproduit à un niveau supérieur dans un Cerveau des cerveaux …

Concrètement, depuis le commencement des temps historiques, nous constatons que la masse humaine, de plus en plus solidaire, évolue vers un point planétaire de convergence : les états se réunissent pour créer des organismes de surveillance et de régulation mondiales des sociétés. C’est incontestable. Les réseaux de communication enveloppent notre planète. Tous les domaines sont concernés. A une échelle microscopique, le site internet de notre Association créée il y a un an et demie reçoit mensuellement un millier de visites, dix pages sont lues en moyenne par visite et ces consultations proviennent des cinq continents ! Il a suffi d’ouvrir un site sur Teilhard pour que des teilhardiens du monde entier s’y intéressent… encourageant, non ? Excusez moi si je vous semble optimiste mais il faut croire qu’il y a des « éveillés » dans le monde.

En attendant, et en dehors de l’hypothèse d’une communication entre la noosphère terrestre et d’autres noosphères (ce qui dans le domaine hors espace/temps des énergies spirituelles n’est pas improbable), l’humanité terrestre reste seule face à elle-même avec la plus fondamentale vertu théologale : l’espérance.

Nous sommes condamnés à avancer, dit Teilhard qui n’hésite pas à prendre la bicyclette comme exemple : « Si elle s’arrête, elle tombe. » L’humanité n’a pas droit au repos. Lutter c’est vivre. Dans l’absolu, toutes les formes d’action sont de même valeur, qu’il s’agisse du concret ou de la méditation, elles sont les deux faces du même élan vital.

Je terminerai par le symbole de la croix initiatique : l’axe horizontal représente l’exploration de la vie ; l’axe porteur vertical représente la vie de l’esprit. A l’intersection de ces deux pivots, la rose représente la vie consciente d’elle-même. Le « je » doit céder sa place au « nous » et monter en direction du « Lui », puis, redescendre vers un « nous » replacé désormais à un niveau supérieur ; et ainsi de suite.

Tout comme l’échelle de Jacob et l’arbre des séphirotes, la croix initiatique est un outil pour .structurer la pensée et favoriser


(1) Maître Eckhart : Dominicain allemand du XIVe siècle, condamné à titre posthume par le pape d'Avignon Jean XXII. A la fin du 20e siècle, le cardinal Ratzinger indique que, selon lui, il n'y avait pas d'hérésie dans la pensée de Maître Eckhart.
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Mercredi 22 Avril 2009 à 18:51 | Commentaires (0)

Travaux des membres

Teilhard, le 20 novembre 1946 :

« Pour rendre cohérent l’univers, la pensée humaine n’opère pas seulement par tâtonnements, elle procède aussi par va et vient successifs entre le plus connu et le moins connu. Chaque progrès réalisé vers le haut, dans la pénétration du moins connu, lui permet de mieux percevoir (par redescente)le plus connu, et ainsi de suite.

C’est pour n’avoir pas remarqué cette loi d’alternance que certains lecteurs ont cru sentir du panthéisme ou du naturalisme dans mes écrits, notamment mon livre « Comment je crois » et c’est pour corriger cette dérive que je vais présenter ici ma dialectique en plusieurs temps :


Premier temps – Le Phénomène Humain et l’existence d’un Dieu transcendant (un principe).

Au sein de l’univers, cette immensité inter-dépendante se dessine, nous l’avons vu précédemment, à l’inverse d’une tendance à la désintégration, un courant montant de conscience. Suivons jusqu’au bout cette loi de récurrence, elle est susceptible de devenir l’axe d’une Espérance.

Nous avons vu que c’est dans l’organisme individuel humain que culmine en ce moment la Loi de complexité et de conscience ; or, si elle culmine momentanément, tout porte à croire qu’elle ne s’y termine pas : au-delà de la conscience isolée, n’y a-t-il pas un COMPLEXE plus élevé encore, comme nous l’avons déjà postulé ? »




Le texte proposé aujourd’hui m’aura décidemment donné du fil à retordre.

Ecoutant d’abord Jean-pierre qui avait eu la gentillesse de dire du bien d’un texte que je vous avais proposé il y a un an sur les symboles évolutifs, en me disant qu’il était dans le sujet d’aujourd’hui, j’ai cru qu’il me suffisait d’insérer celui-ci à la suite de commentaires sur le préambule de Teilhard ci-dessus. Dans ce préambule Teilhard parle de va et vient de courant… Et j’avais d’abord écrit ce qui suit :


Va et vient - mouvement de désintégration – courant montant de conscience – inverse. Tous ces termes évoquent un mouvement pendulaire de la pensée humaine dans les progrès de sa connaissance spirituelle.

Il faut dire, au préalable, que cet appétit de connaissance varie en fonction de l’angoisse existentielle d’une société. Cette réaction est du domaine de l’instinct presque essentiellement. Plus les conditions de vie manquent d’espérance, plus les hommes recherchent des palliatifs ésotériques. Le besoin de cadres religieux peut être ainsi plus ou moins grand.

En dehors de ces mouvements qui varient en quelque sorte avec les fluctuations historiques il faut bien voir aussi que nous vivons dans le flux d’un progrès, parfois en dents de scie (progrès scientifique, social, moral…). Dans ce flux les croyances ont un constant besoin de s’adapter. Elles voyagent dans ce fleuve un peu comme dans une barque. Ce sont des habitudes, des règles, des rites, des symboles, des dogmes qui sont la barque qui nous protège et nous disent comment naviguer dans ce courant et conduire notre vie. Nous en avons tous impérieusement besoin et nul n’est assez sûr de lui-même et de ses croyances pour savoir se priver de règles et de rambardes.

Il est donc clair que par rapport à ces repères on a parfois l’impression de vivre soit des va et vient, soit des reculs, soit des avancées, en une espèce de loi supposée d’alternance ; surtout si ces repères sont restés archaïques trop longtemps.

Donc à chaque époque sa batterie de symboles acceptée par le plus grand nombre.

En même temps il serait bon que ces symboles soient toujours évolutifs. On imagine mal une barque pilotée avec un gouvernail bloqué.

Jusqu’à maintenant, les "grands prêtres", les "initiateurs", les "philosophes inspirés" ont toujours parus donner un enseignement définitif, absolu et non discutable, élaboré en discipline obligatoire pour tous. Aujourd’hui avec la mondialisation des connaissances ce n’est plus possible. Ce n’est pas non plus très teilhardien et ne "colle" pas avec la conception de la montée évolutive de la conscience exposée par Teilhard.

Je joignais ensuite à ces mots mon texte sur les symboles évolutifs.





“Nouvelles batterie de symboles évolutifs”



On sait très bien que les nouvelles générations se désintéressent volontiers des cadres dans lesquels ont vécu leurs pères.

On sait très bien que le développement de l’information : Internet, média, télé et certaines formes d’enseignements, proposent des vues hors cadre, souvent très au-delà de ce que l’on peut imaginer.

On sait aussi qu’un certain nombre d’auteurs ou de philosophes, souhaitant bien montrer qu’ils sont purs et libres de toute chapelle adoptent une expression soigneusement laïque. De ce fait leurs idées paraissent décharnées. Au mieux ils se disent Humanistes avec un grand H comme seul dieu (voir Michel Onfray – Manuel d’athéologie).

On sait enfin que Teilhard de Chardin, dans un effort de scientifique, montre comment l’évolution monte vers un point oméga. Il dit que cette montée permet d’envisager un Christ cosmique. En le montrant, Teilhard peut être, lui aussi, destructeur à sa façon et sans vraiment le dire, de quelques archaïsmes Saint sulpiciens. Il n’est d’ailleurs pas le seul à briser ainsi quelques cadres. Il y en a bien d’autres, et ce n’est pas le lieu ici de tous les citer ; je pense par exemple à Aldous Huxley (Jouvence), à Conrad Lorenz, à Rémy Chauvin, à René Girard (La violence et le sacré).

Mais, et c’est là le point central de mon sujet, l’homme en recherche sur des questions existentielles (d’où venons nous ? qui sommes nous ? où allons nous ?), sait que sur chemin les réponses ne sont pas faciles. Le but poursuivi n’est normalement pas très clair et s’enfuit toujours un peu au-delà des connaissances. Une religion dictée est plus facile, sécurisante et sert de garde-fou. L’avenir est ainsi clair et au nom d’un montage évidemment divin on règle sa vie et la vie des autres au besoin par la violence.

C’est là que Teilhard devient très intéressant, parce qu’il propose un modèle humain représenté par un Christ cosmique toujours plus ultra moderne et permettant de faire chaque jour un pas de plus vers la foi. Cela n’implique pas d’ailleurs qu’il rejette la réalité historique du Christ. Mais cela implique que les garde-fous ne soient pas aussi nettement dessinés que dans ce que la ou les religions nous dictent. Or personne n’est, sur le chemin, assez fort pour se passer de garde-fous. Il faut donc en proposer pour notre époque. Mais proposer d’autres modèles c’est dangereux, peut-être destructeur. Teilhard dit à ce sujet : il dépasse les forces individuelles de forcer artificiellement la naissance d’une religion1. Il faut donc obligatoirement que les nouveaux symboles soient révisables évolutifs et acceptés.

C’est un travail énorme, de longue haleine qui doit appartenir à un groupe d’hommes avisés. Il faut faire au préalable un travail d’inventaire détaillé des rites, des dogmes, des habitudes. Ensuite il faut laisser de côté ceux de ces éléments qui ne sont pas dans le courant du progrès scientifique et de l’évolution ou seraient entachés de fétichisme et de superstition. Enfin on peut tenter de faire des propositions.

Une suggestion : ne pourrait-on pas essayer de les deviner en explorant l’œuvre de Teilhard, par exemple la messe sur le monde ? Et puis, il n’y a pas que Teilhard, il y a les nombreux anciens : St François d’Assise, St augustin, St thomas,… Il y a aussi de nombreux modernes et tous les philosophes et penseurs de la catéchèse.

Il faut aussi puiser dans tout ce qui appartient à l’esthétique et dans les rapports de l’esthétique et de la mystique. Par exemple, j’aime bien l’architecture : l’architecte avec ses bâtiments construit pour l’art sacré, et ne dicte aucune religion ; il fait dans le béton et la pierre comme une proposition que chacun peut lire avec ses propres mots (Le Corbusier).

Le langage à utiliser ne peut être le même pour chaque catégorie de public. En particulier pour la jeunesse dont la cellule n’est plus la même qu’il y a 50 ans. L’univers de la jeunesse est plus virtuel et visuel, moins pyramidal (le père, la mère, la famille, le groupe, la nation). Elle rejette les archaïsmes et cherche avec soif d’autres ailleurs : le sport, le jeu, la drogue, une inspiration nouvelle, des ésotérismes fantastiques (jeux de rôle, mondes galactiques extra terrestres, pouvoirs surnaturels : Speeder man, Stars War, Harry Potter, éventuellement d’autres religions : attrait du bouddhisme, communauté de Thésée…). Mais vite, elle est prompte à la désespérance c'est-à-dire à la violence et à la stratégie de mort.

Comme le mouvement de notre époque est formidablement accéléré nous sommes déjà dans l’urgence et rappelons nous ces mots de Teilhard : la Vie réfléchie ne peut continuer à fonctionner et à progresser à moins que ne brille au dessus d’elle un pôle suprême d’attrait et de consistance.2


HG – 06 – 06 - 08



Reprenons maintenant les commentaires la où je les ai laissés :

Par rapport à l’ensemble de ce qu’a écrit Teilhard de la page 149 à 158 de "l’Activation de l’énergie", je me suis rendu compte que ce travail, en quelque sorte préliminaire, était piteusement paresseux.

Passée cette autocritique, il m’a semblé que cet extrait de Teilhard valait la peine d’être commenté bien au-delà du premier temps proposé dans l’extrait qui finalement compte quatre temps. Je ne pense pas qu’une seule séance de travail suffirait d’ailleurs à épuiser le sujet tant ce que dit ici Teilhard me parait au centre de sa réflexion.

Je vais donc essayer d’exposer ci-après les principales interrogations que contient pour moi ce texte, remarquable et important, autour des quelques petits extraits que je rappellerai :

- page 151 :" l’humanité réfléchie collectivement" – Peut-être l’humanité, bien sûr, mais pas seulement. Il faudrait dire, l’humanité ou tout autre principe issu de l’évolution. Le règne de celle-ci peut être aléatoire, ce qui ne veut pas dire que l’hypothèse de la montée du courant de conscience n’a pas une présence constante ici ou ailleurs, même en cas de catastrophe terrestre.

- page 151 plus bas : Teilhard semble raisonner comme si l’humanité n’avait pas la possibilité d’une évolution physiologique de ses capacités encore inconnue aujourd’hui. Ceci est, venant de lui, surprenant.

- page 152 : "Omega… pour tenir suppose derrière lui, plus profond que lui, un noyau transcendant divin". Il me semble qu’Omega est cohérent avec divin et tient tout seul. C’est notre imagination qui ne tient pas.

- page 153 : Attirance de Dieu …"paroles cachées" – L’énergie vitale, en ses grains, est contenue dans l’ensemble de la création. Il n’est pas nécessaire de faire appel à une autre force extérieure.

- page 154 : "Troisième temps – Prolongement ultra humain de l’évolution" – Pourquoi Teilhard ne parle-t-il pas ici de la nature même du Christ cosmique, personnage toujours humain, ultra humain et ultra moderne nous permettant de faire chaque jour un pas de plus vers la Foi. Le Christ cosmique, ce seul point mériterait une étude collective importante pour en définir les contours. Cela devrait aboutir à une construction réformatrice à moteur évolutif.

- pages 156 et suivantes – Je n’aime décidemment pas beaucoup les petits dessins de Teilhard. Le texte pose des problèmes de définitions : "Incarnation" – "Dieu Omega" ou "Christ Omega". Je suis surpris que Teilhard ne dise jamais que le nom de Dieu est imprononçable et qu’ainsi nous avons besoin du Christ pour approcher de Dieu.

Voila un tour rapide des questions que je me suis posées. Vous vous en êtes certainement posées d’autres. J’ajouterai seulement que le mot dialectique suppose langage et échanges. Il me semble que dans une étude de ce texte de Teilhard, qui me parait en effet central, il faudrait en parallèle conduire une réflexion sur les termes utilisés et faire une analyse sémantique du matériel proposé par lui. Il semble d’ailleurs buter sur ce genre de problème car il dit quelque part dans le texte "Dieu" ou le "principe".




Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Mardi 21 Avril 2009 à 17:16 | Commentaires (0)

Travaux des membres

En lien avec "Hologramme" du 7/6/09 "dedans" et "dehors" des choses


Il était une fois une princesse nommée Tangentielle qui souriait dans son berceau drapé d'un tissu uni vert.

Deux fées se chamaillaient en regardant l'enfant: L'une, la fée Relige (1), prétendait que le bébé était blanc et l'autre, la Fée Positiva (2) , soutenait qu'il était noir. Elles n'arrivaient pas à s'entendre sur des apparences contradictoires.
Une troisième fée nommée Efem (3) fit irruption, alertée par leurs cris. Pour faire cesser la dispute, d'une passe de baguette magique elle transforma la peau du bébé en damier noir et blanc. Puis, Efem se considérant en certaines circonstances comme un peu leur chef, elle chassa les deux autres fées d'un bon coup de maillet sur le crâne car leurs hurlements avaient fait pleurer l'enfant.

Tangentielle grandit et devint une belle jeune fille. On la maria au roi Radial, qui gouvernait le vaste pays de Quantum. Désormais ils ne firent plus qu'un et l'harmonie de leur entente rayonnait sur tout le royaume. Quantum était composé non seulement de terres et de mers à perte de vue, mais s'étendait aussi à la voûte de ciel qui planait au-dessus des terres et des mers ; ce qui est normal et légitime puisque terre et ciel se rejoignent à l'horizon.

Radial et Tangentielle gouvernaient avec sagesse, garantissant ainsi le succès final de leurs décisions.
Bien entendu, ils furent très heureux, vécurent d'innombrables années au cours desquelles ils eurent beaucoup, beaucoup, beaucoup d'enfants qui, un jour, se marièrent à leur tour. Dans les corbeilles de mariage, les promises apportaient leurs pays d'origine en dot. C'est ainsi que Quantum devint de plus en plus grand, de plus en plus prospère, de plus en plus beau.

Un soir, alors que les souverains Radial et Tangentielle contemplaient le firmament, main dans la main, siamoisés par leur affection mutuelle, leurs yeux furent aimantés par un point lumineux dans le ciel. Or, un Mage leur avait déjà parlé de ce Point Omega, facilement identifiable car il exerçait une attraction spéciale sur tous les regards. Le Point grossit à vue d'œil et devint le centre du cosmos, puis il envahit le cosmos lui-même.

D'Oméga, un rayon lumineux et fulgurant traça un chemin dans l'espace et, comme un lacet, s'enroula plusieurs fois autour du couple royal. En un éclaire de temps, Radial et Tangentielle furent transportés à travers les galaxies et ils s'approchèrent d'Omega à vitesse vertigineuse ; vitesse telle qu'on eut dit que temps et espace tendaient à s'annuler…
Or ce point Omega, vu de près, se révéla être une Porte de Lumière et sur son fronton deux signes étaient gravés : Alpha et Omega. Les deux souverains franchirent le seuil.

Ils regardèrent en bas et virent qu'ils étaient toujours au royaume de Quantum mais, ici et maintenant, hic et nunc dans la partie du ciel suspendue perpendiculairement au-dessus de leur ancien palais.

Ils adressèrent à leurs enfants un message comme quoi tout allait bien pour eux, qu'ils les rappelleraient ultérieurement, la Vie allait son train, ils avaient fort à faire et beaucoup de monde à rencontrer.

(1) Fée Relige = diminutif de "religion"
(2) Fée Positiva : prénom tiré du mot "positivisme"
(3) Fée Efem : prénom tiré du sigle F.M., Franc-Maçonnerieb[
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Samedi 11 Avril 2009 à 14:35 | Commentaires (0)

courriers des lecteurs

Il y a quelques mois, nous avons travaillé sur le chapitre « La Montée de l’Autre » extrait du livre L’ACTIVATION DE L’ENERGIE de Teilhard de Chardin.
Il se trouve que je m’occupe aussi de la rédaction de la revue CIMES, éditée par le G.H.M. (Groupe Haute Montagne). Cette académie créée en 1920. rassemble des alpinistes du monde entier ayant marqué leur époque comme Hilary, Desmaison, Bonatti, etc …

L’un des membre de cette académie, Erik Decamp, cinquante cinq ans, polytechnicien, guide de haute montagne, ancien professeur à l’Ecole Nationale de Ski et d’Alpinisme à Chamonix, a écrit à ma demande, un article fort intéressant intitulé :
« Frontières, lieux communs et Montagnes ordinaires »
et que nous avons publié.

Or, la pensée de cet ami alpiniste est tout à fait teilhardienne, à tel point que son article, une ode à l’altérité, aurait pu être intitulé « Les Frontières et la Montée de l’Autre ».

Erik connaît Teilhard et il a accepté que son article soit publié sur notre site. J’ai donc le plaisir de le proposer à votre aimable attention


FRONTIÈRES, LIEUX COMMUNS ET MONTAGNES ORDINAIRES

A MON INSU
Les montagnes sont des frontières naturelles : c’est ce que l'on peut appeler un "lieu commun". Un lieu commun est à la fois une idée qui nous est tellement commune à tous qu'elle en paraît banale, et un lieu partagé, qui nous est commun : l'intersection. Nous voici déjà à la frontière, là où deux pays se rencontrent, se chevauchent, se coupent, se mêlent, se croisent, là où se marque le passage de l'un à l'autre.
Une fois que nous avons affirmé, comme il est habituel de le faire, que les montagnes constituent par leur morphologie même une forme naturelle de frontière, il nous incombe l'essentiel : regarder de plus près ce que cela signifie, ce que la géographie même nous donne à penser, en partant de quelques lieux communs concernant les frontières.

D’ABORD, DES ESPACES
"Moi je pense que ce qui existe c'est entre" (Jean Luc GODARD)

UNE FRONTIERE SEPARE.
La frontière marque la séparation entre deux choses, deux entités, deux états. Elle est cette ligne d'un côté de laquelle on se trouve dans un état, et de l'autre côté de laquelle on se trouve dans un autre état. Pourtant la frontière fait aussi bien autre chose que séparer : elle relie. Elle est un point de contact, elle est "entre". Être “entre”, c’est se situer dans un espace intermédiaire et on dit aussi d’une relation qu’elle est “entre” deux personnes. Notre frontière commune est un lieu que nous avons en commun, en partage : avoir une frontière commune, c'est être en contact, pouvoir communiquer. “”Entre” unit et sépare” (H. Maldiney)

Ce qui est d'un côté a tendance à y rester. L'Himalaya offre un contre-exemple spectaculaire qui semble un défi au bon sens : cette chaîne immense n'est pas une ligne de partage des eaux. Deux des plus grands fleuves du continent indien, l'Indus et le Brahmapoutre, prennent leur source au nord de l'Himalaya et le traversent de part en part. Voilà une frontière naturelle qui relie et trace des voies de communication : il suffit à l’eau de couler pour passer du Tibet à l’Inde. Pour l'eau, la frontière est ailleurs : bien plus au nord, sur les hauts plateaux tibétains. Où est la frontière ? Cela dépend pour qui.
Elle sépare en deux. Ce n’est pas toujours vrai : elle peut séparer en trois, comme au sommet du Mont Dolent, frontière commune à la France, l'Italie et la Suisse. Alors, quand on franchit la frontière, on ne sait pas dans quel état on va se trouver !
Elle est une ligne. Pas seulement : elle peut aussi être un point, on l'a vu, ou un territoire étendu, comme le no man's land du Kunjerab Pass, entre le Pakistan et la Chine. Terre sans homme.
Elle marque une différence, sépare les identités. Mais ceux qui habitent les flancs des chaînes de montagnes ont souvent entre eux une profonde affinité, au point de s'identifier les uns aux autres plus facilement qu'ils ne se reconnaissent dans les habitants des plaines de leur propre "état". Les peuples des frontières, Sherpas, Kurdes, ont une identité, souvent irréductible à celles qui s'affirment de part et d'autre. Certains d’entre eux ont, bon gré, mal gré, un statut d’hommes sans terre. “No land’s man”.

UNE FRONTIERE LIMITE.
Une frontière limite, au sens où elle dessine les contours d’un territoire, au sens où elle peut entraver la libre circulation, au sens où elle ne permet pas de voir ce qui se passe de l’autre côté. Les chaînes de montagnes, vues comme des barrières, ont tout pour incarner naturellement cette vision de la frontière comme obstacle. Mais les montagnes elles-mêmes ne sont pas seulement des barrières : les lignes de crête s’infléchissent pour former des cols, se tendent pour dessiner des sommets.

Alors que la chaîne de montagne est obstacle, le col est passage. Au col, la frontière fait rêver, un nouvel espace s’ouvre à “ce moment fait de contraires, le premier regard par-dessus le col” dont parle Victor Segalen
. Franchir la frontière peut être désirable.

Le sommet, lieu sans étendue et sans durée, se résume à un “point de vue”, un “point d’où l’on voit” et évoque à lui tout seul l’idée que la frontière puisse aussi être l’endroit idéal pour prendre de la hauteur : avoir une vision globale, voir plus loin, voir de tous côtés, permettre le discernement, peut-être même prendre de la distance pour mieux voir en soi.

La frontière ne se contente pas de limiter, elle peut ouvrir la possibilité d’un changement. Le massif du Mont-Blanc est parfois le lieu d’une transition climatique spectaculaire, beau temps d’un côté mauvais temps de l’autre ; alors les Chamoniards se tournent au midi, vers le massif, vers le tunnel qui fait office de “porte du soleil”, lorsqu’il fait beau dans le Val d’Aoste alors que leur vallée est sous la pluie.
Le frontière est changement et ce changement peut faire peur : comment est-ce de l’autre côté, comment nous l’imaginons-nous ? Comment est “l’autre” ? Alors on hésite à “faire le pas”, ou on répugne à voir “l’autre” franchir “nos” frontières.
Car parler de frontière c’est aussi parler de propriété : la limite est-elle la fin de mon territoire, le début du territoire de l’autre, ou n’appartient-elle à personne ? Si elle est une ligne immatérielle, on peut vivre dans l’illusion que cette question ne se pose pas. Si elle s’incarne dans une chaîne de montagnes, tout change : autour du sommet du Mont-Blanc, qui n’est qu’un point, se jouent d’interminables polémiques entre les communes qui en revendiquent la propriété. Ce serait risible si l’on ne percevait les enjeux derrière l’anecdote.

La frontière limite et délimite. Curieux, non ? Mais peut-être la langue entend-elle par là qu’elle donne des repères et que ces repères ne sont pas destinés à fermer notre espace, mais à nous offrir les points d’appui nécessaires pour l’ouvrir.
“Gentilshommes, un étranger vient de nous donner une précieuse leçon : il faut se tenir à l’extérieur d’un cercle pour s’apercevoir qu’il est rond” (Salman Rushdie)

UNE FRONTIERE,ON LA FRANCHIT.
Dit autrement : on est d’un côté ou de l’autre, on est l’un ou l’autre, et une frontière, ce n’est pas fait pour qu’on y reste. Pourtant la montagne nous offre l’expérience inouïe de pouvoir parcourir des lignes de crête, là où justement on reste à la frontière. Intensité, fragilité. J’aime y voir la raison d’être secrète des peuples des frontières, ces gens des crêtes sans qui, peut-être chacun resterait chez soi.

PUIS, DES ENDROITS
“La photo se produit exactement à l’endroit où se tient celui qui la prend” (Denis Roche, La photographie est interminable)
Cette phrase m’intéresse pour les directions dans lesquelles elle étend ses significations. Que dit Denis Roche ? Tout tourne autour du mot “endroit”. Il précise : “ Mon “endroit”, c’est celui où je suis, où je me trouve, où je me tiens”. Il écrit, plus loin : “On ne peut pas prendre une photo à distance, ou comme je le dis souvent “derrière la colline”, à un endroit où on se trouve pas”. Ce qui lui fait dire que toute photographie est autobiographique.

Mais qui dit “endroit” dit “envers” : l’envers, c’est l’autre côté, “derrière la colline”. Entre les deux se situe une frontière, qui n’est tout à fait elle-même que parce qu’elle est vue depuis l’endroit où je me trouve. Ceci nous invite à penser que l’endroit où je me trouve, en posant la limite de ce qui est à ma portée, détermine une géographie autobiographique. Autrement dit : mon endroit, c’est cela même qui dessine mes frontières. Il est constitué de ce qui fait que, justement, je m’y trouve : il est en rapport avec mon identité, mes croyances, mes habitudes, le passé dont je suis dépositaire et les normes et valeurs en lesquelles je me reconnais. Entendre ainsi l’endroit ouvre des dimensions symboliques à l’idée de frontière, qui prend alors son élan. A l’envers de mon endroit, au-delà de la frontière, se situe ce qui est pour moi invisible, inaccessible, impensable, impossible, incroyable, hors de portée, inconnu. Mon insu.

Retour à la montagne, en une sorte de géographie autobiographique.

LES FRONTIERRES QUE JE ME CREE.
Mon envers, ce qui est hors de ma portée, c’est aussi ce que je ne crois pas possible, ce que je ne peux penser. La pratique de l’alpinisme nous offre parfois la possibilité de saisir de quoi sont faites de telles frontières. J’ai été frappé d’entendre un jour un débutant, qui s’était surpris lui-même à aller au-delà que ce qu’il croyait pouvoir faire, nous dire : “toute ma vie je me suis construit en transgressant les barrières que l’on dressait autour de moi. L’expérience que vous m’avez permis de vivre m’a fait prendre conscience qu’aujourd’hui, les limites, c’est moi qui me les crée”. Mon endroit est aussi ce qui me fait voir ceci comme une progression, cela comme une transgression ; ceci comme probable, cela comme improbable ; ceci comme un équilibre, cela comme un déséquilibre ; ceci comme une instabilité, cela comme un mouvement.

LES FRONTIERES INVISIBLES.
Alpiniste, je suis aux aguets de la frontière fragile qu’il y a souvent entre la bonne et la mauvaise décision. Ce qui me guette quotidiennement, c’est la lente dérive des pratiques qui, d’écart en écart, peut insensiblement mener à la catastrophe. Je suis, comme l’a si bien écrit Sir Ernest Shackleton
,
"émerveillé de la limite imperceptible qui sépare le succès de la faillite, et du rebondissement soudain qui change un désastre apparemment certain en une réussite relative"

LES FRONTIERES HERITEES.
Notre culture est imprégnée de la dualité réussite/échec. Je me souviens d’avoir lu, il y a fort longtemps, le récit par un alpiniste britannique d’une expédition himalayenne qui n’avait pas atteint le sommet projeté. Pour la première fois, j’y voyais le mot “attempt”, tentative. Ce n’était pas un succès, non plus qu’un échec. Voilà comment, un jour, mon “endroit” a changé.
Nous héritons de frontières créées par les personnes auxquelles nous aspirons, parfois sans le savoir, à nous identifier. Que ces personnes soient seulement connues à travers ce qu’elles ont réussi, et ce que je ne réussis pas complètement moi-même aura valeur d’échec. Qu’elles soient aussi connues à travers les obstacles qui les ont arrêtées, et ce que j’appelais échec aura peut-être pour nom : tentative, épreuve ou apprentissage.

LES FRONTIERES NORMATIVES : ce qui est “intéressant”, ce qui ne l’est pas.
La frontière entre ce qui nous intéresse et ce qui ne nous intéresse pas est autobiographique, mais nous pouvons parfois être surpris par ce qui la détermine.
Revenons à l’Himalaya : pourquoi tant d’alpinistes ont-ils, pendant plusieurs décennies, participé de manière quelque peu obsessionnelle, à la “course aux 8000” ? Réponse : parce qu’ils comptaient en mètres. Il suffit de voir les formes d’alpinisme qu’ont développé les Britanniques dans la même période, la nature de leurs ambitions, pour comprendre la puissance de la frontière symbolique des “trois zéros”. Pourtant, quoi de plus arbitraire, a priori dénué de signification, que le système de mesure des longueurs ?

LES FRONTIERES NORMATIVES : sécurité, risque.
La question du risque traverse nos sociétés, qui aspirent à tracer une frontière claire entre ce qui serait “à risques” (des activités, des conduites, des sports) et ce qui serait “sans risque”. Les alpinistes viennent inquiéter ces normes, déplacer ces frontières, car nous sommes perçus comme des gens pratiquant une activité risquée, tout en étant préoccupés de sécurité, des gens réfléchis qui pratiquent une activité que toute personne réfléchie devrait s'abstenir de pratiquer ("sois prudent, encore que la prudence serait de ne pas y aller"). En bref, nous sommes perçus comme des gens soucieux d'évaluer correctement leurs limites tout en n'ayant de cesse de les transgresser.

LES FRONTIERES NORMATIVES : liberté, contrainte.
Ce qui est liberté, ce qui est contrainte, dessine pour chacun de nous des frontières essentielles. Les alpinistes font partie de ces groupes (avec les entrepreneurs ?) qui se réclament volontiers d’un “espace de liberté”. C’est une revendication qui peut porter le meilleur comme le pire. J'entends parfois, derrière l'espace de liberté, une dénomination qui flatte le désir de se sentir appartenir à une élite, à une aristocratie du risque, ou qui traduit l’envie de s'affranchir de la loi commune.
Je me demande aussi quelles valeurs on entend promouvoir à travers ce terme. J'y vois, en positif : l'initiative, la responsabilité, la solidarité, l'engagement, l'autonomie. En négatif : l'individualisme, la loi du plus fort, le mépris envers ceux qui "n'osent pas".
En réalité, et c’est sans doute ce qui fait le sel de l’alpinisme, il y a tension entre cet environnement qui impose de fortes contraintes, et la liberté que chacun de nous y exerce.

LES FRONTIERES NORMATIVES : acceptable, inacceptable.
Nos actes et notre discours sur nos actes dessinent des frontières symboliques dont il est essentiel de mesurer la portée. Ce constat m’a saisi lorsqu’un jour, assistant au cinéma à une projection du film “Shoah” de Claude Lanzmann, j’ai entendu le dialogue suivant :
« Et après la guerre, qu’avez-vous fait ?
J’étais dans une maison d’édition alpine
Ah oui ?
Oui, oui. J’ai écrit et publié des guides de montagne. J’ai édité une revue alpine.
C’est votre sport favori, la montagne ?
Oui, oui.
La montagne, l’air et…
Oui
… Le soleil, l’air pur…
Pas l’air du ghetto »
L’homme qui répond ainsi à Claude Lanzmann est le Dr Franz Gassler, qui fut adjoint du Dr Auerswald, Commissaire du “district juif” de Varsovie..
Ce jour-là, j’ai eu honte de constater que j’avais, que je le veuille ou non, quelque chose en commun avec ce monsieur, puisque lui aussi se réclamait d’une passion pour la montagne. Et j’ai
pris conscience de la raison pour laquelle tout un pan du discours sur la montagne me révulsait déjà : il n’était pas, et de loin, débarrassé de ce qui lui avait donné sa place dans la symbolique du nazisme. Depuis ses débuts la « barque symbolique » de l’alpinisme a été assez chargée : nationalisme, élitisme, récupération des valeurs liées au goût de l’effort et au dépassement de soi, exaltation de valeurs guerrières, une sorte de fascination pour le choc de la jeunesse contre la mort… En son temps le fascisme a été le référent favori des alpinistes qui prétendaient résoudre les « derniers grands problèmes des Alpes ». Le moment culminant de la récupération idéologique de la montagne a certainement été en 1938 la décoration par Hitler des quatre alpinistes qui avaient réussi la première ascension de la face nord de l’Eiger. Aujourd’hui personne dans le milieu de l’alpinisme ne se reconnaîtrait ouvertement dans la symbolique du nazisme, mais beaucoup laissent, en mots ou en actes, s’exprimer des affinités dont ils ne mesurent pas toujours la portée. Cela, ce ne sont plus vraiment des faits, des écueils désignés et par là même évitables, ce sont des courants difficiles à détecter, à nommer, à décrire. Ces affinités inavouées créent des frontières qui s’expriment en termes de valeurs. J’ai su ce jour-là que jamais plus je n’entendrais certains mots, certaines formes de discours sans être hanté par les idées auxquels ils renvoient.

La pureté des cimes. J’aime le paysage de la haute montagne, les lumières et les formes qui s’y déploient, la limpidité de l’air hivernal. Pourtant quelque chose m’interdit d’en parler en termes de pureté, bien que, comme nous tous, j’aime cet état. Je l’aime mais n’en fais pas pour autant une manière de distinguer, sans le dire, le pur de l’impur, de me distinguer, en tant qu’amateur des cimes si pures, d’une communauté humaine qui n’accède pas à ces lieux. Car toujours viennent se greffer sur l’idée de pureté de troublants usages de la logique : parce que la pureté est dans les lieux, elle serait dans le cœur de celui qui s’y rend. Cela suffirait à prouver que quelque chose en lui le place hors du commun. Là commence l’inacceptable.

Le goût de l’effort. Comme bien des alpinistes, j’apprécie souvent mieux la beauté d’un sommet au terme d’une marche ou d’une escalade qu’après y être monté avec des moyens mécaniques ; j’ai ce « goût de l’effort » associé, à juste titre, à la pratique de l’alpinisme. Mais je ne tolère pas que l’on assortisse cela d’un mépris plus ou moins affiché pour ceux qui, de passage, viennent voir ces paysages en touristes. Que savons-nous d’eux pour avoir la prétention d’affirmer que notre vie, parce que nous goûtons ces efforts, a plus de valeur que la leur ?

Le haut et le bas. Le haut est connoté positivement, le bas négativement; le bon est en haut, le mauvais en bas ; le beau est en haut, le laid en bas ; l’élite est en haut, la masse en bas . On parle de hautes pensées et de basses besognes, de haut du panier et de bas de gamme. La perception de la montagne est enlisée dans cette association d’idées, qui contamine l’opinion que les alpinistes se font d’eux-mêmes. Qu’ils y mettent ce qu’il faut de complaisance, et le haut devient le supérieur, le bas l’inférieur. La connivence sémantique avec la supériorité d’un groupe humain n’est pas loin.




ENFIN, RETOUR À UNE GÉOGRAPHIE IMAGINAIRE
Dans La Traversée des Frontières, Jean-Pierre VERNANT
écrit : “Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui. Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être. On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre. Entre les rives du même et de l’autre, l’homme est un pont”.
Cette image du pont nous invite à revenir à la géographie des montagnes pour nous en inspirer dans notre vision et notre “pratique” des frontières : une frontière est autant une ouverture qu’une limite ; elle peut être déplacée si nous même bougeons et cherchons nos “cols”, nos “sommets”, et les “fleuves” pour nous porter au-delà, vers ce qui est autre.
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Lundi 6 Avril 2009 à 15:10 | Commentaires (0)
L’association Teilhard de Chardin LYON a pour objectif d’ouvrir un dialogue avec les non croyants sur les bases de la pensée de Teilhard. Ce chapitre nous fait entrer dans le vif de notre orientation.

-Mais, premier point, pourra-t-il amorcer une remise en question des certitudes des non croyants, à moins qu’ils ne soient déjà à leur insu sur cette voie ? Le statut de la foi est d’être un sixième sens et ce n’est qu’une fois qu’il est atteint que l’on peut le rationaliser ; l’inverse s’avère hasardeux.
Un esprit exclusivement discursif risque de bloquer l’acuité intuitive qui, telle des palpeurs de l’inconnu, apporte à l’intelligence le flash d’inspiration nécessaire pour repousser les limites cartésiennes. Une fois l’image intuitive posée, c’est à ce moment là qu’il est intéressant d’ouvrir le commutateur du discernement. C’est ce que fait Teilhard dans ce chapitre. Pour autant, avons-nous quelque chance de rallier à notre réflexion, qui respecte la liberté de conscience absolue, le public visé ?

-Deuxième point, la démonstration de Teilhard pourrait-elle être attractive pour les personnes que nous souhaiterions rencontrer : les athées, les matérialistes, les indifférents, les surbookés de la vie active, ou les jeunes générations qui, sauf erreur de ma part et sans vouloir globaliser la situation, ne me semblent pas prêtes encore à prendre notre relais ? C’est justement ceux qui en ont le plus besoin qui ont le moins d’opportunité de découvrir ce chapitre !

C’est pourquoi la citation que je vais faire ci-après mérite d’être examinée, même par des personnes étrangères à l’origine culturelle de ce texte qui, au moins, permet d’ouvrir des pistes si l’on souhaite cogiter sur une « dialectique de l’esprit ».

-En troisième point j’aborde cette délicate question de la dialectique de l’esprit en n’apportant aucune réponse. Impossible de me faire l’avocat du diable car même les « démons » qui tourmentaient un pauvre erre à Capharnaüm , eux SAVAIENT qui était Jésus/Omega lorsqu’il les expulsa de leur victime (Mc 1, 21-28)° : « Que nous veux-tu Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais fort bien qui tu es ! » Ce à quoi Jésus répondit vivement « silence ! Sors de cet homme ». Belle leçon de rhétorique du silence.
Cette citation induit qu’il y aurait peut-être au moins deux formes de dialectique de l’esprit.
-l’une de ces formes, serait une vision pacifiante qui unifie l’être car elle rend cohérentes les perspectives d’une vie humaine (Teilhard)
-L’autre forme serait une vision à laisser sous le boisseau du silence car elle serait inspirée par des « démons » (Ce mot vient du latin « diabolus » et du grec « diabolos » , qui désunit, qui divise l’être humain,un peu comme dans le cas de certaines difficultés mentales).

Je voulais juste signaler cette piste intéressante, malgré les aléas et les dangers qu’elle comporte, histoire de situer l’espérance. Il m’a semblé que, pour l’auteur, l’espérance est le « nœud gordien" de ce chapitre; il relie donc la dialectique de l’esprit et l’espérance…
Comme le dit l’un des membres de notre groupe «pour qu’une équipe gagne, la victoire repose aussi sur le moral des troupes !».

Quatrième point : finalement, dans ce chapitre, Teilhard parle explicitement d’ESPERANCE.
Sartre affirme que « l’enfer c’est les autres » mais l’enfer n’est-ce pas plutôt la DESESPERANCE, comme l’indique la phrase mythique inscrite sur l’imposte de la porte de l’enfer dans la Divine Comédie de Dante ?

“Face me la divina potestat la somme sapiens et il primo amor. Dinanzi a me non fur cose create se non eterne, ed io eterna duro . Lasciate ogni speranza, voi ch'entrate. (Inferno, III, 1-9)

Traduction :
« J’ai été créé par la toute Puissance divine, par la Sagesse suprême et par l’essence même de l’Amour. Depuis le début, toute choses a été créée pour durer… et moi-même, j’ai été créé pour durer éternellement. Abandonnez toute espérance, vous qui entrez… »

Alors, QUELLES RAISONS D’ ESPERER TEILHARD AVANCE-T-IL ?

Ses arguments s’ancrent à la fois dans ses capacités d’analyse et de synthèse et dans ses aptitudes intuitives (principe de sa loi d’alternance qui consiste à aller et venir du plus connu au moins connu et inversement) .
Il aborde donc la dialectique de l’esprit avec toutes les facultés dont l’homme peut disposer.
L’auteur tend à rationaliser l’intuition; ce qui rend sa spéculation à la fois prospective, incisive et attractive.

L’espérance, pour Teilhard, s’étaye sur la démonstration que l’Homme est charpenté pour être propulsé vers le point sommital d’un cône (« point de singularité »). Selon toute probabilité, ce cône humano- cosmique converge en son acmé sur le point Omega ; lui-même concentrique, au zénith, avec une autre dimension, celle d’un centre divin.

Omega nous est présenté comme un Janus (deux visages pour une seule personne) collectant la création qu’il résume : une face tournée vers la matière et vers l’Homme, une autre face tournée vers une dimension abstraite et transcendante.

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Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Dimanche 5 Avril 2009 à 11:12 | Commentaires (0)