teilhard de Chardin


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Rubrique littéraire

Lu dans le n° 10 de la revue MEDIUM,
Dirigée par Régis DEBRAY (www.médiologie.org)
Article de René NOUAILHAT « Quand le Christianisme a changé le monde »


Il m’a paru intéressant de contracter cet article d’une vingtaine de pages pour vous donner envie de le lire dans sa version originale, très documentée, qui pose deux questions principales en précisant d’entrée que LES christianismes des premiers siècles redeviennent d’actualité. Ces données historiques n’ont rien de blasphématoire.
1ère question :
Comment les Juifs d’un petit groupe hétérogène d’adeptes d’un personnage, Jésus, marginal, méprisé et gênant, a-t-il pu donner naissance à une religion nouvelle et toujours en vie 2000 ans après, et ce, malgré les mesures de répression très fortes prises contre elle et son Fondateur ?
Seconde question :
Comment une telle religion qui annonce l’apocalypse peut-elle devenir la religion d’un état impérial ?

Le travail de l’ historien, pour répondre à ces questions, travail nécessairement très technique, heurte les conceptions inscrites dans les traditions religieuses. A ce propos, Régis Debray fait remarquer « Ce qui rend possible le message des religions rend probable leurs perversions ».
J’explique ainsi la logique de cette remarque : un message simple lancé dans le grand public devient obligatoirement multiple dans sa réception, d’où l’ouverture possible sur des effets pervers.
René Nouailhat énonce plusieurs mises en garde et explications qui nous feront comprendre le long processus d’édification des religions.
A) Les origines du christianismes sont racontées dans toutes les églises : vitraux, sculptures, peintures etc … Pour autant, ces représentations des origines chrétiennes renseignent davantage sur l’époque où elles ont été faites que sur la genèse du christianisme car cathédrales et églises ont été construites à l’époque de la Chevalerie et c’est pour cette raison que la représentation de Saint Paul sur le chemin de Damas le montre tombant d’un cheval. Il n’en était pas ainsi avant le XIIe siècle. Remarque absurde de ma part : si les populations du XXIe siècle devaient être informées sur la conversion de St Paul, on le ferait probablement tomber d’une moto). Tout cela pour dire que les images ont tendance à modifier la réalité historique en présentant de fausses illustrations. Cela fait dire à René Nouailhat « Nous sommes acculturés par le Christianisme (…) nous prenons sa construction théologique pour une explication historique ».

Les prophètes fondateurs de toutes les religions ont prononcé des paroles d’une sagesse éternelle, mais leurs successeurs ont modifié leurs messages afin de créer des préceptes conçus pour soumettre les populations.
B) Il y a un problème posé par la langue d’origine des Saintes Ecritures, générant un présupposé contraire, partiellement, à la réalité ; il est dit que l’Araméen était la langue parlée par Jésus, et son message aurait été retransmis dans cette langue par écrit avant la traduction en grec. C’est faux. Tous les premiers documents chrétiens à notre connaissance sont écrits en Grec. Jésus, Fils d’une famille cultivée, parlait l’araméen, certes, mais le grec était la langue noble de l’époque et s’imposait comme telle. Jésus ne pouvait pas ne pas la maîtriser.

Je cite l’auteur : « Les mouvements chrétiens sont certes, au départ, des mouvements juifs, mais l’histoire des hébreux n’est pas leur seul héritage. »

C) Les points de départ des religions sont insaisissables dans les temps originels ; mais le CHOIX des commencements est révélateur de l’histoire et du SENS que l’on veut leur donner. Exemples :
-. le choix de l’iconographie qui illustre les documents prétendus historiques, ne sont ni du 1er ni du 2e siècles.
-Autre remarque confirmant l’interprétation que fixent les successeurs des Apôtres : dans les titres des manuels comme dans leurs développements traitant de l’histoire du christianisme, le nom de cette religion est toujours mis au singulier, alors que les historiens n’ont repéré que des mouvements pluriels et divergents.

D) Autre bévue (selon l’auteur) « Le christianisme primitif serait une philosophie issue des courants de sagesse du monde hellénistique » . Innombrables sont les études qui prétendent restituer le discours chrétien dans ce champ là afin d’en revaloriser l’humanisme, ou qui reviennent à un Jésus ou un Christ philosophe, comme pour sauver le prédicateur galiléen des exploitations théologicopolitiques ultérieures dont Il serait malheureusement devenu la caution. »
E) Autre confusion : le mot « Messie »signifie à l’origine « Celui qui a reçu le secret par l’onction royale ». Or, le sens de ce mot a été changé en lui attribuant le sens de « Rédempteur ». Les mots Jésus et Christ signifient à peu près la même chose : « Celui qui sauve ». Je cite l’auteur : « Cette appellation christo-théologique a structuré tout le discours chrétien et fonctionne comme facteur de reconnaissance et d’appartenance de façon extraordinairement efficace. »
« Il y avait dans les premiers textes chrétiens d’autres façons et d’autres noms que celui de « Christ » pour qualifier l’homme Jésus, par exemple : le Juste, le Fils de l’Homme, le Serviteur de Dieu, le Prince de Vie, ou le Juge des Vivants. »

F) Autre méthode de modification de l’histoire. Elle consiste à inverser la linéarité chronologique descendante (de l’amont vers l’aval) en faisant couler les évènements de l’aval vers l’amont, pour servir une démarche heuristique. Cet démarche a un effet consensuel sur les diverses prises de positions. Elle met de l’harmonie dans la polyphonie discordante des premiers siècles durant lesquels s’affrontaient les Eglises chrétiennes primitives.

G) Au Ve siècle se constitue un système chrétien qui peut être nommé enfin « Christianisme », avec cette terminaison en « isme » qui le désigne comme une organisation de pouvoir de vie et de pensée.

Avec l’édit de Thessalonique en 380 qui déclare « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise par l’Apôtre Pierre(…) » et personnellement je pense que ce fut en opposition à l’Apôtre Jean qui, sur le plan évangélique a davantage fait que son confrère Pierre. D’autre part, Saint Paul a probablement fait davantage que tous les autres Apôtres).
Toujours est-il, avec cet édit assorti de d’autres lois de Théodose, le christianisme devient officiellement « Religion d’Empire ». Je cite l’auteur : « Le christianisme s’est impérialisé en même temps que l’empire se christianisait ; mais ce qui a perdu ce dernier a fait triompher le premier…Le paradoxe de la religion chrétienne est qu’en déplaçant le politique sur le théologique, elle se marque à elle-même sa propre identité… ». Ce fonctionnement est commun à toutes les religions. Ce fonctionnement Christocentrique ira jusqu’à disqualifier les civilisations et les cultures non chrétiennes, traitées avec condescendance dans les doctrines de « préparation évangélique » par la conversion (obligatoire).

Avec les moines de Lérins, île Saint Honnorat, au début du Ve siècle, se met en place une école monastique d’un nouveau genre pour former les cadres religieux (l’E.N.A. …)et préparer la prise de pouvoir épiscopale. La religion chrétienne devient un appareil et les évêques sont maintenant des hommes d’appareil. Nous entrons dans l’ère de la pensée unique.( Dans de telles conditions, il n’est plus question de laisser prospérer les idées d’un Galilée, d’un Giordano Bruno, d’un Spinoza ou autre Teilhard de Chardin. La période des moines de Lérins marque le début de l’ère des théologiens actuels (remarque J.P.F.)

H) Le Concile de Nicée en 325, organisé par Constantin, avait déjà préparé le terrain pour imposer la synthèse des diverses christologies, du Christ Vrai Dieu et Vrai Homme, en unifiant les deux personnes, Jésus le Christ et Dieu le Père dans la même substance : la consubstantialité, concept premier du dogme chrétien. L’objectif de l’empereur était de consolider l’unité de l’empire à l’aide de la religion.
Voilà c e qui a changé le monde : avec cette pensée centripète, la logique épistémologique de l’unique révélation et la logique institutionnelle de la succession, nous sommes à l’aboutissement de la refondation de l’Occident.

(Remarque J.P.F. : dans tout cet article il n’a été question que d’origines judéo chrétiennes de l’Occident, et pourtant, à l’époque de la conquête de la Gaulle à partir du 1er siècle et ceux qui suivirent, on ne peut occulter l’influence Celte… On pourrait qualifier les influences européennes de celto-barbaro-chrétiennes, en complément de l’influence gréco-judaïque. Le malheur pour les Celtes est qu’il n’ont pas laissé d’écritures).

Cette christianisation de la romanité s’est faite, au départ, plutôt contre les chrétiens, même si le cadre impérial leur offrait un espace de déploiement favorable. Ce déploiement entre le IIe et le IIIe siècle fut si important, même, que certains empereurs tels Dioclétien, réprimèrent durement les chrétiens au nom de l’unité de l’empire. Les premiers visés étaient les évêques dont le pouvoir était considérable. Il y avait incompatibilité entre rites chrétiens et rites impériaux. Plus tard, ces martyres enrichiront leurs successeurs chrétiens avec l’utilisation des reliques pour motiver les pèlerinages.

I) UTILISATIONS ANNEXES . Je cite l’auteur : « Pour Tertulien, la religion c’est du juridique, du moral et de l’institué, autant de dimensions initialement non chrétiennes. Mais Tertulien fait du christianisme la VERA RELIGIO VERI DEI. » Ce coup de force est un aboutissement… « Auparavant, Justin et son apologétique utilise la pensée grecque pour « inventer » le Nouveau Testament à la fin du IIe siècle et rejette les écritures juives. Telles sont les étapes de la christianogénèse, faite de genèses plurielles, démarches de déconstruction des forces et des logiques mises en cohérence au Ier siècle de notre ère. »

« A cette démonstration par les textes, et aux séquences d’Apocalypse qui proviennent des mêmes sources, on pourrait ajouter toute une histoire des images, celles-ci ayant contribué largement à cette relecture du passé. »

« L’objectif de cette histoire non religieuse n’est pas de juger et encore moins de disqualifier. Peu importe la véracité au sens philosophique du terme des éléments qui construisent le discours chrétien.Même une idée fausse est un fait vrai.La construction théologique de l’Histoire agit elle aussi sur l’Histoire. »

En visionnant les séquences décrites ci-dessus, on comprend comment la formidable construction « politico symbolique » de la Chrétienté romaine s’est imposée comme l’archétype historique de la civilisation occidentale.

Cette contraction de texte vous donnera peut-être envie de lire l’œuvre intégrale de René Nouailhat qui est importante. Voici les noms des principaux auteurs auxquels il s’est référé et qui eux-mêmes ont écrit de nombreux livres :
-G. Mordillat et J. Prieur,
-Maurice Sachot,
-F. Vougat,
-J.P Osier,
-Alexandre Faivre,
-Régis Debray (directeur de la Revue Medium)

René Nouailhat a fondé l’Institut de Formation à l’Etude des Religions au Centre universitaire de Bourgogne à Dijon.

La lecture de ce dossier permettra peut-être d’élever notre point de vue, si besoin était, dans la perspective d’une critique positive du fait religieux.
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Mardi 21 Juillet 2009 à 15:16 | Commentaires (0)
Monsieur Pierre BODENEZ nous a transmis ce texte. J'ai pensé qu'il intéresserait nos lecteurs car il implique Teilhard de Chardin dans les questions actuelles et futures que peut se poser notre société.
Le président, Jean-Pierre Frésafond



Philippe Navarro, Maître en relations internationales et auteur de science-fiction, l'auteur a publié le roman d'anticipation Delphes en 2005. Il est aussi le leader du groupe Water On Mars, en nomination à l'ADISQ pour le meilleur album de musique électronique.

L'UNIVERS INFORMATIQUE SE NOURRIT-IL DE L'HOMME AU POINT DE LUI RAVIR SA PLACE ,?


La philosophie nous permet de mieux comprendre le monde actuel: tel est un des arguments les plus souvent invoqués par les professeurs de philosophie pour justifier l'enseignement de leur matière au collégial. Il y a près de deux ans maintenant, Le Devoir leur a lancé le défi, non seulement à eux, professeurs, mais aussi à d'autres auteurs, de décrypter une question d'actualité à partir des thèses d'un grand philosophe.En 2006, le magazine Time décernait le titre de personnalité de l'année à l'internaute du Web 2.0. Ce citoyen des «métropoles virtuelles» que sont les YouTube, les MySpace, les Wikipedia, serait le fer de lance d'une «révolution»: «Nous assistons à une explosion de la productivité et de l'innovation alors que des millions d'esprits qui autrement auraient été condamnés à l'obscurité sont partie prenante de l'économie intellectuelle globale.»

Plutôt que le portrait d'une quelconque célébrité, la page couverture de Time arborait une surface réfléchissante, encadrée par un moniteur informatique. Le lecteur, magazine en main, y voyait son propre reflet.

Mais se sentait-il vraiment élu personnalité de l'année? Ou était-ce plutôt l'ordinateur? Car cette astucieuse page couverture en évoquait une autre: en 1982, Time avait déjà donné le titre de personne de l'année... à l'ordinateur! À la une, une silhouette figée fixait un moniteur informatique. Or c'est bien du même couple, dans la même pose, qu'il s'agit. Seulement, l'homme, en un quart de siècle, a été aspiré par l'écran.

L'univers informatique se nourrit-il de l'homme au point de lui ravir sa place? C'est bien ce que semble suggérer Time à travers cette succession d'images.

L'oeuvre du philosophe, théologien et paléontologue Pierre Teilhard de Chardin offre une réponse à cette question soulevée par le magazine Time. Elle n'est pas forcément réconfortante: «Nous n'exagérons pas l'importance de nos vies contemporaines en estimant que sur elles un virage profond du monde s'opère au point de les broyer.»

L'homme sera-t-il «broyé» par un «virage» techno-industriel dont la pointe pourrait bien s'avérer être l'ordinateur, sa propre création? Des légions d'auteurs de science-fiction, dont certains se réclament directement de la philosophie de Teilhard, ont fait leurs choux gras de cette sinistre perspective. À tort ou à raison?

La noosphère et la cybersphère

Définissons deux concepts: la noosphère et la cybersphère. La noosphère est la nappe de pensée réfléchie enveloppant la Terre. C'est la somme de la matière grise humaine. Par analogie, c'est la biosphère de l'esprit. Une erreur commune -- que se garde bien de commettre Time -- est de voir dans le phénomène Internet une prétendue «venue de la noosphère». Il n'en est rien. Teilhard, qui fut un des premiers à évoquer la noosphère dans les années 1920, fixe son apparition au tournant du néolithique, soit 10 000 ans avant notre ère.

La cybersphère, quant à elle, est la somme des contenus numérisés et mis en réseau. Internet pour une large part, bien sûr, mais pas seulement cela. Par opposition, c'est la biosphère des «machines». La cybersphère est un nourrisson à l'échelle de l'évolution, tout juste né dans les années 1960.

Malgré l'existence de milliards de pages Web, la cybersphère ne représente qu'une infime portion de la noosphère, cet insondable océan de la pensée humaine. L'essentiel de l'oeuvre humaine n'est pas numérisé. De pleins tiroirs de journaux intimes ne le seront sans doute jamais. La prétendue omniscience informatique est largement surfaite. On en voudra pour preuve le 11-Septembre, qui aurait pu être évité si les agences de renseignement ne s'étaient pas autant basées sur l'écoute électronique. On a tenu pour acquis que la cybersphère recoupait suffisamment la noosphère pour s'y fier. C'était une approche dans le meilleur des cas prématurée.

La cybersphère ne recoupe pas encore la noosphère, mais c'est bien la tendance observée. L'univers des «machines» gruge, lentement mais sûrement, l'univers des hommes. «L'ordinateur changera-t-il la nature même de la pensée humaine?», se demandait Time en 1982, avant de répondre par l'affirmative en 2006. Qu'il suffise de prendre l'exemple de la musique. Produite sur des Mac, téléchargée sur le Web, on l'écoute sur des iPod.

L'ordinateur, après la chambre du XVIIe siècle, après la salle de concert du XIXe, après le stade de la fin du XXe, est devenu le lieu d'une des formes d'expression artistique les plus nobles de l'humanité. La machine en a durablement modifié l'instrumentation, l'approche compositionnelle et l'écoute. Mais nous n'avons sans doute rien vu encore.

Aussi, la une de Time -- cette mise en scène du lecteur capturé par un écran -- n'est encore... qu'un avertissement.

Une croissance exponentielle

Qu'est-ce qui nous pousse à croire que ce phénomène, cette croissance de la cybersphère, plutôt que toute autre chose, constituerait de fait le coeur de ce «virage» annoncé par Teilhard?

La cosmogenèse (le big-bang), la biogenèse (l'éclosion de la vie), la noogenèse (la dissémination de la pensée) sont autant, chez Teilhard, d'étapes de «l'évolution vers l'esprit». Ces étapes, de plus en plus circonscrites, forment un cône s'orientant vers un foyer théorique, le point Oméga, «émergeant sur la totalité organisée des humains plutôt que de la confluence de leurs ego».

Or, chez Teilhard, la noogenèse n'est pas la dernière étape de l'évolution avant cette finalité théorique puisqu'il entrevoit clairement l'apparition, entre-temps, de nouvelles formes de vie: «La matière paraît morte. Mais en réalité, la pulsation prochaine ne se préparerait-elle pas lentement, partout autour de nous?»

Il avance même que l'homme puisse être l'agent de ce bond évolutif: «N'allons-nous pas être capables, un jour, de provoquer ce que la Terre, laissée à elle-même, ne semble plus pouvoir opérer: une nouvelle vague d'organismes, une Néo-Vie, artificiellement suscitée?» Mieux encore: Teilhard y voit pour ainsi dire le fatum, le destin de l'humanité: «La tâche mise entre nos mains [est] de pousser plus loin la noogenèse.»

Il n'est pas anodin pour notre propos que l'informatique fasse précisément partie, dès 1953, des prévisions de Teilhard en ce qui a trait à ce rebondissement attendu de l'évolution.

Il verra dans ces «extraordinaires machines électroniques» des multiplicatrices de pouvoir mental, «qui seraient à la vision ce que les instruments optiques sont à l'oeil». Pourtant, rappelons qu'à cette époque, il fallait 150 kW (l'équivalent d'une rame de métro) au premier ordinateur, ENIAC, pour stocker deux kilobits! Il aurait fallu des milliers de ces monstres de 30 tonnes pour mémoriser un seul fichier MP3. Visionnaire, Teilhard l'était à plus d'un titre.

Quel potentiel -- ou quels périls -- verrait-il alors au formidable réseau informatique contemporain? Aujourd'hui, cette «prise en masse de l'humanité dans une seule unité noosphérique», pour reprendre ses termes, est bel et bien ce que décrit Time avec le Web 2.0: «Il s'agit de création de communautés et de collaboration à une échelle inédite.» Mais surtout, le phénomène type qu'est YouTube, par exemple, est bien une «totalité organisée» plutôt qu'une «confluence des ego».

Ces clips, ces innombrables tranches de vie numérisées, ces fragments de noosphère, forment à première vue un effarant salmigondis. Néanmoins, ils sont bel et bien classés au même endroit, sous le même format, et sont téléchargeables à n'importe quel point de la planète.

Non seulement l'inflation de la cybersphère mais aussi sa troublante capacité à mettre de l'ordre dans notre propre chaos sont palpables. La tangibilité de l'«unité noosphérique» annoncée par Teilhard -- et constatée par Time -- l'est d'autant.

Poussons plus loin la réflexion et osons une hypothèse hardie. La cybersphère, en franchissant le seuil dit de «complexité-conscience», serait en soi la prochaine étape évolutive annoncée par Teilhard.

La loi de complexité-conscience de Teilhard stipule que la montée de conscience est fonction de la quantité de matière nerveuse et de la richesse des connexions: «Laissée assez longtemps à elle-même, sous le jeu prolongé et universel des chances, la Matière manifeste la propriété de s'arranger en groupements de plus en plus complexes et en même temps de plus en plus sous-tendus de conscience.»

Une synapse n'a pas de conscience: il s'en trouve du reste des milliards dans le premier reptile venu. Si le cerveau humain transcende effectivement ses terminaisons, le Web 2.0 pourrait, à terme, transcender ses billions de terminaux de conscience individuelle (autant d'hommes devant leurs machines) et, partant, franchir le seuil de complexité-conscience.

Cette hypothétique «machine» virtuelle à la conscience réfléchie serait un «cerveau» planétaire, muet et évanescent. Les hommes en seraient en quelque sorte les synapses. Ils conserveraient leur pleine indépendance, mais «autre chose», désormais, évoluerait au-dessus d'eux. Cette entité chercherait-t-elle à «broyer» l'humanité? Sans doute pas davantage que l'homme cherche lui-même à détruire la biosphère dont il est issu, bien qu'il ne puisse faire autrement dans les faits.

Éventualité audacieuse, certes. Or il se pourrait bien que des biomolécules soient, dans un avenir rapproché, intégrées aux ordinateurs. Les perspectives qu'ouvrirait ce fabuleux croisement entre cybernétique et génie génétique seraient proprement inconcevables -- pour ne pas dire dantesques.

En termes teilhardiens, nous assisterions alors aux balbutiements d'une phylogenèse cybernétique, c'est-à-dire à l'émergence d'une vie biomécanique. C'est ce que Time observe avec le Web 2.0. Il constitue déjà un jaillissement imprévisible, voire un authentique élan vital. Le réseau Internet recrée virtuellement l'équivalent, à grande échelle, des premières étapes du processus ayant mené, dans l'océan primordial, à l'émergence même de la vie. De la matière inerte s'organisant, se cristallisant, jusqu'à ne plus l'être. Il ne manque que l'étincelle.

La prévie a déjà mené à la vie, qui a mené à la pensée; c'est, du reste, la courbe même du «phénomène humain» décrit par Teilhard. La matière n'est pas «morte» puisque, ayant déjà abrité la puissance germinale, elle demeure, en quelque sorte, «prévivante».

L'atome, la cellule et la conscience individuelle sont les éléments imbriqués de ce meccano évolutif. Aussi, la conscience individuelle elle-même, pétrie par le Web 2.0, boostée par les ordinateurs organiques de demain, formerait «un nouveau type de matière, pour un nouvel étage de l'Univers». En somme, une nouvelle étape de l'évolution.

Depuis les origines, l'Arbre de Vie se ramifie. La branche toute récente de la vie consciente ne peut faire autrement que se ramifier elle aussi. Un rameau de conscience biomécanique bourgeonne sur la branche humaine. L'homme perd le monopole de l'esprit. Le coup de semonce a tonné en 1997, quand Deep Blue a battu Garry Kasparov. Les échecs, soudain, étaient ravalés du rang d'art à celui de bête science.

Il était impensable d'admettre qu'une machine soit, au fond, elle aussi, une artiste. Mais nous verrons naître des Deep Blue de l'architecture, du droit, de la médecine, de la littérature, de la musique, de la philosophie... Rejetons de ce cerveau planétaire, ils «habiteront» le Réseau. Ces nouvelles formes de vie, ces «néoplasmes» virtuels seront complices. Mais aussi rivaux. Inévitablement.

Perspective vertigineuse s'il en est! Or, avec le recul, nous constaterons que c'est bel et bien ce qu'annonçait Time au tournant du XXIe siècle, et deux fois plutôt qu'une. Et que, pour entrevoir le monde de demain, lire Asimov, c'est bien, mais lire Teilhard, c'est mieux.

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Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Mardi 21 Juillet 2009 à 15:04 | Commentaires (0)
Nous avons vu dans nos études antérieures sur « la fonction vie » qu’elle était un mouvement d’enroulement sur elle-même vers des états de plus en plus compliqués.
Ce mouvement de recherche de centréité qui se dégage tant à l’échelle macro cosmique qu’à l’échelle du microcosme entraîne la matière dans une complexité de plus en plus élaborée dégageant la pré -vie, la vie, la conscience et ceci à l’échelle individuelle de chaque corps constitué.
Mais si la matière vit à l’échelle des particules, des atomes, recherche l’union, tirée, poussée, attractée par la force de gravité, n’en est-il pas de même dans le phénomène humain ?
Car une particule seule n’est rien, deux particules ensemble sont davantage que deux. De même pour l’atome, la cellule, un humain … Cette force de gravité qui construit la loi de la matière vie qui est essentiellement union dans le sens de la transcendance agit sur le tout. Si l’on voit que l’Homme en tant qu’individu cherche à s’en échapper, il témoigne et indique qu’il n’a pas atteint la pleine possession de son psychisme, de sa conscience universelle.

Expansion de l’univers / gravitation, loi de la matière vie
Compression biologique de la matière physicochimique >Centration >Organisation
>Complexification >Conscience >Spiritualité >Socialisation >Amour > Omega
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Dimanche 12 Juillet 2009 à 16:37 | Commentaires (0)

Travaux des membres

Michel AUBIN

Mardi 7 Juillet 2009

DIEU FAIT LE MONDE SE FAIRE


Voici quelques extraits des Ecrits de Teilhard de Chardin concernant : « Le dedans et le dehors des choses ». Puissent-ils servir lors de nos réflexions.
Ces propos représentent une tentative rationnelle pour décrire notre humanité . Les scientifiques rejetteront ces propos comme irrationnels et les « Spiritualistes » rejetteront ces mêmes propos comme panthéistes.
Mais avec la théorie de l’incomplétude, certains scientifiques reconnaissent leur difficulté pour une connaissance totale du Réel. La Sagesse moderne en quête d’éthique cherchera le Bien par une Loi incertaine et évolutive. « On ne sait pas ce qui est Bien, on sait ce qui est mal » K. Popper. La Loi est promulguée pour corriger les erreurs de la Société. Ainsi donc, entre la recherche de validation de la loi scientifique et la validation de la loi pour reconnaître le bien, les propos de Teilhard prennent tout leur sens.
« Nous le savons en effet, toute la création jusqu’à ce jour gémit en travail d’enfantement. » St Paul , Epitres.


Maintenant, je vais vous livrer quelques citations de Teilhard de Chardin :
Le dedans et dehors des choses
I, 30. Le moment est venu de se rendre compte qu’une interprétation, même positiviste, de l’Univers doit, pour être sstisfaisante, couvrir le dedans, aussi bien que le dehors des choses, - l’Esprit autant que la Matière. La vraie Physique est celle qui parviendra, quelque jour, à intégrer l’Homme total dans une représentation cohérente du monde.

I, 50. Nous venons de décrire, dans ses liaisons et ses dimensions mesurables, le Dehors de la Matière. Il nous faut, pour avancer plus loin dans la direction de l’homme, étendre la base de nos constructions futures au-dedans de cette même Matière.

I,51. Dans tous ces cas, et dans d’autres semblables, aucune apparition absolue de grandeur nouvelle. Toute masse est modifiée par sa vitesse, Tout corps radie, Tout mouvement, suffisamment ralenti, se voile d’immobilité… Ainsi en va-t-il pour le « dedans » des choses… Aux yeux du Physicien, il n’y a légétimement rien (au moins jusqu’ici) qu’un dehors des choses… Et finalement elle échoue complètement avec l’Homme, chez qui l’existence d’un « intérieur » ne peut plus être esquivée, puisque celui-ci devient l’objet d’une intuition directe et l’étoffe de toute connaissance.

I.52, Puisque, en un point d’elle-même, l’Etoffe de l’Univers a une face interne, c’est forcément qu’elle est biface par structure, c’est-à-dire en toute région de l’espace et du temps, aussi bien par exemple que granulaire : Coextensif à leur Dehors, il y a un Dedans des Choses…
Dans une perspective cohérente du Monde, la Vie suppose inévitablement, et à perte de vue avant elle, de la Prévie.

I.54,55, Nous venons de reconnaître dans celle-ci l’existence d’une face interne consciente qui double nécessairement, partout, la face externe, « matérielle », seule considérée habituellement par la Science…
Première remarque… Regardée du dedans, aussi bien qu’observée du dehors, l’Etoffe de l’Univers tend donc à se résoudre également vers l’arrière en une poussière de particules : 1) parfaitement semblables entre elles (au moins si on observe à grande distance) ; 2) coextensives chacune à la totalité du domaine cosmique ; 3) mystérieusement reliées entre elles, enfin, par une énergie d’ensemble… L’atomisme est une propriété commune au-dedans et au Dehors des Choses.
Deuxième remarque : Réfractée en arrière dans l’Evolution, la conscience s’étale qualitativement en un spectre de nuances variables dont les termes inférieures se perdent dans la nuit.
Troisième remarques : perfection spirituelle (ou «centréité » conscience) et synthèse matérielle (ou complexité) ne sont que deux faces ou parties liées d’un même phénomène.

I,70 : Par « Dedans de la Terre » je ne veux pas dire ici, on m’entend bien, les profondeurs matérielles où, à quelques kilomètres sous nos pieds, se dérobe un des plus irritants mystères de la science : la nature chimique et les conditions physiques exactes des régions internes du Globe. Par cette expression je désigne, comme au chapitre précédent, la face « psychique » de la portion d’Etoffe cosmique encerclée, au début des temps, par le rayon étroit de la Terre juvénile.

I.162 : Et que seraient du reste, nous l’avons dit, les énergies mécaniques elles-mêmes sans quelque dedans pour les alimenter ?.. Sous le « tangentiel », le « radial ». L’ « impetus » du Monde, trahi par la grande poussée de conscience, ne peut avoir sa source dernière, il ne trouve d’explication à sa marche irréversiblement tendue vers de plus hauts psychismes, que dans l’existence de quelque principe intérieur au mouvement.
Comment avec du Dehors, entièrement respecté dans ses déterminismes, la Vie peut-elle bien opérer librement du Dedans ? Cela nous le comprendrons peut-être mieux un jour.

II,358 : … La grande peur suscitée par un danger planétaire imminent serait suffisante à coup sûr pour galvaniser et souder momentanément entre eux tous les égïsmes et les nationalismes de la terre. Mais cette unification provisoire des intérêts par le dehors manquerait certainement de la solidité et de la chaleur requises pour que se produise un véritable et fécond rapprochement des volontés et des cœurs. Plus on approfondit cette question, si fondamentale et si urgente, du développement d’une cohésion spirituelle à l’intérieur de l’Espèce humaine, plus on se convainc que la solution finale du problème est à chercher non dans quelque élévation générale du niveau de vie (comme on paraît le croire à la Société des Nations), mais du côté de l’action fusionnante exercée du dedans, sur la multitude des êtres pensants, par le foyer ultime de leur co-réflexion.

III,283 Chaque ramification vivante, donc, prise dans son intégrité, se compose de caractères à la fois anatomiques et psychiques étroitement associés. Elle a, en quelque façon, un dehors et un dedans, un corps et une âme. Mais tant s’en faut que cette dualité se trouve partout également accusée. Dans les formes dites inférieures, où le système nerveux cental est encore faiblement développé, le psychique est, au moins relativement à nos yeux, immergé et comme noyé dans les déterminimes matériels : l’espèce, la race, sont surtout anatomique…. L’âme tend à dominer sur le corps de l’espèce et de la race. Et finalement le phénomène prend une ampleur tangible dans le cas du groupe le plus « cérébralisé» qui existe sur terre, l’humanité.

VI,41 : … Mais regardons très froidement, en biologistes ou en ingénieurs, l’atmosphère rougeoyante de nos grandes villes, le soir. Là, - et partout, du reste, - la Terre dissipe continuellement, en pure perte, sa plus merveilleuse puissance. La terre brûle « à l’air libre ». Combien d’énergie, pensez-vous se perd-il, en une nuit, pour l’Esprit de la Terre ?... L’Amour est une réserve sacrée d’énergie, - et comme le sang même de l’Evolution spirituelle : voilà ce que nous découvre, en premier lieu, le Sens de la Terre.

VII 114, Observée du dehors, la division cellulaire, opération fondamentale de la reproduction, paraît simple : la Matière n’est-elle pas essentiellement morcelable ? – Mais comment, du point de vue intérieur ou centrologique, expliquer le dédoublement « psychique » qu’elle entraîne ? Un centre de conscience n’est-il pas essentiellement tourné vers lui-même et fermé sur soi ? Comment, dès lors, concevoir, de la cellule-mère à la cellule-fille, le passage et la communication d’un « dedans » ?

VII, 140 Jusqu’ici ce grain élémentaire a toujours été regardé comme privé à la fois de tout vestige de conscience et de toute trace de liberté. Définissons-le au contraire, comme possédant les trois propriétés suivantes : I. Un dedans (ou immanence) rudimentaire. 2 . Un rayon et un angle (aussi limités qu’on voudra) de self-détermination. 3. Une polarisation psychique, l’inclinant fondamentalement à s’associer avec d’autres corpuscules de manière à former, avec ceux-ci, des unités de plus en plus complexes, cette complexité ayant pour effet (en vertu d’une propriété primitive et essentielle de l’être cosmique) d’accroître tout à la fois, dans le corpuscule qui l’acquiert, le degré d’immanence et les possibilités de choix.

IX. 126 Spéculativement, nous nous trouverions en possession d’une clef qui (en tenant compte des analogies voulues) nous permettrait d’explorer par le dedans l’Univers que la Physique a essayé, jusqu’ici, de saisir par le dehors. Si vraiment, ainsi que nous l’avons noté, les lois de la Matière brute et les démarches externes de la Matière vivante peuvent se suivre en remontant jusqu’à nous, et se retrouver en nous-mêmes, « hominisées », c’est que nous pouvons, inversement, chercher à les comprendre, les unes et les autres, en redescendant vers elles par le dedans pour nous y reconnaître, matérialisés. Dans le domaine de la Vie ? par exemple, M. Le Roy a montré dernièrement quel parti on pouvait tirer de la notion d’invention pour porter quelque lumière dans le mécanisme de l’évolution organique.


Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Mardi 7 Juillet 2009 à 10:05 | Commentaires (0)

Rubrique littéraire

i[Nous vous proposons aujourd’hui le texte de Marcel COMBY, ancien professeur agrégé de mathématiques et de physique. Ce document concerne le livre qu’il vient de publier « LE « MONDE TEL QUE JE LE COMPRENDS ».

En toute logique, la conclusion de l’auteur sur la dualité propose que celle-ci est une apparence et je suppose qu’il en est arrivé là sans l’aide des mathématiques. J’adhère à cette pensée puisque moi-même je suis convaincu qu’à partir d’ un niveau supérieur de conscience toutes les oppositions se résolvent dans l’unité.

Analogie avec la quadrature du cercle que les mathématiques ne peuvent pas résoudre, mais qui peut être solutionnée par les voies spirituelles et symboliques. Je m’explique :
Le cercle représente l’esprit et le carré la matière. L’initié accompli peut, en principe, intégrer l’esprit dans la matière. Ces deux figures géométriques deviennent symboliquement consubstantielles.

Apparemment l’auteur n’a pu sortir de la dualité en ce qui concerne le bien et le mal. Pourtant, on peut résoudre cette opposition dans l’Unité, si l’on considère que le mal est l’absence de bien. Le Créateur lutterait non pas contre un dieu du mal mais contre une force d’inertie. Je propose la définition suivante : Les forces du bien seraient un courant récemment apparu, orienté dans la direction d’un « certain objectif » qui perturbe le courant de l’élan vital de la matière dont l’objectif est d’occuper le maximum de place, sans faire de sentiment.

J’ai l’impression que Marcel Comby est pessimiste quant à la réussite de « la grande manip divine ». Et pourtant il faut peu de choses pour être optimiste : le moral de gagnant de l’humanité est ce « peu de chose ».

L’auteur fait référence à Hermann Hesse qui, effectivement, a écrit de fort belles pages sur la spiritualité, sauf qu’il a dévoilé un certain racisme qui me le fait détester. Je pardonne mais n’oublie pas.

Je retiendrai la belle formule proposée par Marcel Comby. Il définit les mathématiques et donc tout le cheminement intellectuel ainsi : « Les mathématiques ne constituent pas la connaissance, mais un savoir capable de rendre les choses intelligibles. »

Marcel Comby serait-il un adepte du doute qui, avec l’espérance, est le moteur de la pensée ?

Ecoutons le.


LA DUALITE : DYNAMIQUE DE LA VIE
Par Marcel COMBY


Origine et description d’un concept

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre »
Au commencement, en hébreu : Berechit
Ce mot commence par la lettre beth, qui admet pour valeur numérique : Deux.
Avant beth, il y a aleph, première lettre de l’alphabet dont la valeur est Un.Dieu extrait l’univers de lui-même et s’en sépare. Shamaïm, le ciel, désigne la totalité de ce qui est extérieur aux réalités terrestres.

Reprenons le récit de la Genèse :
Dieu dit : « Qu’il y ait une étendu (un firmament) entre les eaux. Qu’elle sépare les eaux d’avec les eaux, les eaux qui sont en dessous de l’étendue des eaux qui sont en dessus de l’étendue. Et Dieu nomma l’étendue cieux.
Il y eut un soir et il y eut un matin »

Le terme de firmament ou d’étendue rejoint, dans le sens le plus profond, le mot espace, qui est le lieu de toutes les possibilités. Mais il s’agit là de séparer une réalité d’une autre : séparation avec exclusion. Nous mettons là en évidence un archétype fondamental : celui de la dualité.

Il était une fois des chercheurs en biologie animale qui voulaient analyser le comportement de deux petits singes macaques placés dans certaines conditions de vie contraignantes. Ils confectionnèrent deux mères artificielles :
l’une d’elles comportait une poitrine en carcasse d’acier et un dispositif d’alimentation en lait maternel, l’autre était munie d’une toison très douillette qui imitait le corps d’une vraie mère, mais ne possédait aucun dispositif d’alimentation. Le temps passa !
Le résultat de cette expérience montra que le premier bébé singe se laissait mourir de faim tandis que le second progressait assez normalement, du moins dans les premiers jours. Dans le premier cas, on offrait l’inconfort et la froideur du métal accompagné de ce qui est nécessaire pour survivre. Dans le second cas, on offrait la chaleur et la tendresse de manière artificielle. Ces hommes de science ont ainsi mis en évidence ce que nous appellerons une dualité artificielle.
Cette notion représente la coexistence de deux réalités symétriques, opposées dans leur nature, contradictoires, voire conflictuelles.
Naturellement, dans le cadre assez simple de l’événement cité précédemment, la survie des deux petits singes sera réalisée si l’on réunit toutes les conditions favorisant leur bien-être.
On dit alors ,dans ce cas de figure, qu’on effectue : « une résolution de la dualité »

Cette expérience effectuée sur des singes peut évoquer des souvenirs personnels où tout n’est pas donné par les circonstances.

J’ai passé la plus grande partie de mon adolescence au sein d’un milieu généreux sur le plan de la formation intellectuelle et de l’apprentissage de la vie en société, mais absolument pauvre en tendresse et en capacité d’ouvrir la personne sur ses possibilités d’épanouissement.
Pour ma mère dont je ne conteste pas la sincérité, les études comptaient avant toute autre perspective me concernant. Ce choix fut-il le bon ? D’autres solutions auraient pu être trouvées, mais en définitive, un autre choix eut pu déboucher sur d’autres circonstances non nécessairement plus riches en matière de vie personnelle. Pour moi, aujourd’hui, il s’agit d’une certitude !

Transférons le modèle dual qui concernait ces deux pauvres petits singes à un échelon plus élevé et plaçons-nous dans un cadre politico-économique. Les débats qui accompagnent certains grands projets se heurtent souvent à des conceptions antagonistes qui mettent en évidence une dualité véritable.
-Peut-on promouvoir la justice sociale sans restrictions des libertés ?
-Peut-on rêver aux principes de liberté sans craindre le développement des injustices les plus insupportables ?

Certains grands partis ont opté pour une Europe libérale, celle qui va, selon eux, promouvoir le développement du marché en dehors de toute contingence humaniste. D’autres grands partis, au contraire, parlent d’une Europe sociale, sans référence aux fondements capitalistes de la société occidentale.

La « résolution de la dualité » est, dans ce cas, bien moins évidente que dans la situation duale concernant le sort de nos petits singes. Les problèmes débouchent alors sur des situations de compromis en raison de l’incompatibilité naturelle des exigences sociales avec les règles de la libre concurrence.
Réunir, à la fois, les impératifs de justice et de liberté relèvent, purement et simplement, de la « quadrature du cercle ! ». Tout homme politique peut être absolument écartelé entre deux pôles qui se font face.

La notion de dualité remonte à l’aube des temps. Elle relève de la symbolique du chiffre 2. Il suffit d’ouvrir de nouveau le livre de la Genèse où nous pouvons découvrir un texte évocateur :

« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre.
Or la terre était informe et vide.
Les ténèbres étaient à la surface de l’abîme
Et l’esprit de Dieu se mouvait sur les eaux.
Et Dieu dit : que la lumière soit et la lumière fut
Dieu vit que la lumière était bonne
Et Dieu sépara la lumière d’avec les ténèbres.
Et Dieu nomma la lumière jour et les ténèbres nuit
Et il y eut un soir et il y eut un matin ;
Ce fut le premier jour.

« Puis Dieu dit : qu’il y ait une étendue entre les eaux.
Qu’elle sépare les eaux d’avec les eaux.
Et Dieu fit l’étendue
Et Dieu nomma l’étendue cieux.
Il y eut un soir et il y eut un matin. »






La dernière proposition évoque la naissance du temps
Rappelons que le premier mot de la Genèse débute par Beth , lettre de l’alphabet hébraïque qui suit le Aleph dont la valeur numérique est 1
Beth symbolise donc la séparation, le dualisme du Créateur et de sa Création.En fait la dualité deviendra le symbole de l’Univers créé.

La notion de dualité admet évidemment son contraire : la non dualité dont on connaît l’importance dans les philosophies orientales anciennes. On découvre alors une nouvelle dualité qui se superpose à l’ancienne ! La logique humaine procède souvent par superpositions. Cette superposition se retrouve, par exemple, lorsqu’on parle de l’ensemble de tous les ensembles ! Logiquement, la partie ne peut être identifiée au tout !

La dualité constitue une constante universelle. Elle apparaît dans toutes sortes de domaines : mathématiques, physique, poésie, psychologie, sciences humaines, art et… métaphysique !

Cela peut paraître surprenant, mais si l’on recherche l’origine de cette loi
générale de la vie, microscopique, macroscopique et cosmique, on s’aperçoit
qu’elle s’inscrit dans un projet divin développé dans les textes sacrés se
rapportant au Christianisme.
Les textes sacrés ont de tous temps inspiré les artistes, c’est la raison pour
laquelle je ferais référence au Portail Royal de la cathédrale de Chartres qui
fournit quelques clés dans la compréhension du Mystère lié à notre existence.

Le cerveau est entièrement construit sur le principe de l’opposition qui peut être illustré par l’histoire suivante :
Une personne monte pour la première fois en skis, à 2500 mètres,
afin de tenter d’effectuer un impressionnant schuss. Elle est morte de peur ! Mais, peu à peu, se met en place des mécanismes antagonistes qui seuls subsisteront et donneront l’euphorie de recommencer et justifieront le passage par la souffrance. Le plaisir appelle la douleur.
Ainsi le couple plaisir - douleur est inséparable.

Il existe aussi le plaisir de la douleur qui est une perversion qu’on appellera le sadomasochisme.En fait, ce qu’il faut comprendre comme normalité, c’est que l’effort doit précéder le plaisir, ce qui représente une composante fondamentale de la vie.

Cette sorte d’alternance entre deux pôles engendre le mouvement incessant de nos idées les plus diverses. La psyché habite notre être comme le violoniste agite l’archet sur l’instrument qu’il anime. Tantôt en mode majeur pour imposer une force et une énergie,tantôt en mode mineur pour exprimer davantage un sentiment de mélancolie. L’alternance des émotions est le reflet
d’un mécanisme vital qui ne se nourrit pas seulement de stimuli fondés sur l’observance rigoureuse de préceptes moraux ou la satisfaction de désirs immédiats.

Au niveau plus élevé de l’ontologie, l’Etre - Un se polarise suivant deux principes complémentaires, ce que nous montrent les diverses représentations de l’Art religieux du Moyen Age. L’un est dit principe actif, tandis que l’autre est dit principe passif, un peu comme nous pensons en termes de masculin et de féminin.
C’est entre ces deux pôles que s’organise toute la manifestation, toute la Création. L’existence de ces deux pôles rend cette manifestation possible et permet de justifier, d’une certaine manière, que Dieu a créé l’homme à son image. Les deux pôles fondamentaux sont désignés par deux mots : Essence et Substance

L’Essence est la raison d’être d’une chose ainsi que sa manière d’être. Il s’agit d’un principe qui, par hypothèse ontologique, admet la capacité le fonder l’être et l’existence de toute chose en corrélation avec la substance. Elle est par elle-même.
La substance constitue ce qui est apte à exister en soi et non dans une autre réalité. Considérée en soi, elle n’a aucune réalité ni intelligibilité mais existe en corrélation avec l’Essence pour engendrer tous les êtres et toutes les choses.
On aura beau , par la science, repousser les limites de la connaissance des réalités, l’homme n’accèdera jamais à la compréhension de celles-ci mais seulement aux rapports des choses entre elles. La multiplicité n’émerge de l’Unité qu’en apparence, au niveau où nos yeux et nos instruments nous rendent capables de saisir ce qui nous est manifesté.
Il existe à la fois une « multiplication permanente de l’Etre - Un inépuisable » et une « unification incessante de l’ensemble infini des multiplicités ».

Cette bipolarité constitue une dualité fondamentale à partir de laquelle se déploient toutes les dualités possibles.

Aux hypothèses ontologiques se greffent les vérités dogmatiques enseignées dans les grandes religions monothéistes. Ainsi, pour ne citer provisoirement qu’un événement majeur de la spiritualité chrétienne : l’Ascension du Christ, on remarquera que le sens profond du mystère est contenu dans la dualité : Présence - Absence.

Ce terme de « dualité » qui, au cours de ma vie professionnelle, a fait partie intégrante de mon enseignement des mathématiques d’un certain niveau, fait aussi partie d’une approche passionnante et enrichissante de l’organisation du monde et de ce que les croyants appellent : la spiritualité. Car toute forme de spiritualité exige non seulement une connaissance, un engagement, mais aussi des décisions conduisant parfois à des prises de risques. La parole est d’argent et le silence est d’or, selon l’adage…mais n’existent-ils pas des circonstances où c’est l’inverse qui prévaut ? La « plasticité » de notre psyché nous amène à considérer les événements avec soit les yeux de la douceur et de la tolérance, soit avec les yeux de la fermeté des convictions et de la réprobation. On constate cette « élasticité » intelligente de celles des mères qui savent canaliser la violence de leur enfant. Tout être humain est soumis à des choix fondés sur l’appréciation intelligente des situations qui s’offrent à sa sagacité.
Il existe, semble-t-il, non pas une dualité à la base de toute organisation vitale, mais une superposition de dualités qui apporte un sens et une explication à notre vie terrestre. De l’enseignement du TAO à celui de la physique quantique, on découvre que le principe de dualité, de bipolarité, représente un constituant fondamental de la matière et de l’esprit. On peut distinguer trois étapes dans l’étude très complexe de la dualité :

La dualité formelle qui concerne la nature même des choses indépendamment de l’action humaine. Yin et Yang par exemple dans la philosophie chinoise.

La dualité fonctionnelle qui se retrouve à travers tous les actes accomplis par l’homme au cours de son existence.

La dualité ontologique qui fournit un sens à des réalités d’ordre métaphysique concernant les rapports de l’homme à son Créateur.

La dualité formelle
Au sein d’un voyage à travers les méandres du fleuve des connaissances scientifiques et philosophiques, on rencontre en permanence la notion de dualité. Cette réalité si importante pour l’explication du Monde, constitue, dans un processus d’alternance et d’opposition, ce qu’on peut appeler : le poumon de la vie, l’agent du souffle vital.

On désignera par « Dualité formelle », tout couple de réalités interdépendantes qui possède une existence actuelle, effective et indépendante de l’action humaine. La philosophie du TAO nous met en présence de la très célèbre alternance cosmique : Yin – Yang qui représente bien une bipolarité mais sa configuration entre dans le cadre d’une logique particulière propre à la culture orientale. En fait, il existe, dans la nature, une multitude de dualités avec leurs aspects bien différenciés. Cependant il est possible de faire apparaître cette Unité du Monde en montrant qu’il existe un archétype universel obtenu en faisant appel aux
On rencontre très souvent des formes qu’on appelle « duales ».
Ainsi, avec le symbole mathématique : « < » et deux nombres réels a et b , on peut écrire une inégalité de deux façons différentes : a < b et b < a
On dit alors que ces deux formes sont duales ce qui signifie qu’elles comportent une analogie sans être équivalentes.

Il existe en mathématiques de nombreux exemples qui présentent une réalité double de par le jeu des opérations logiques. Nous allons nous attacher à l’un de ces exemples qui est particulièrement intéressant pour ses prolongements à l’épistémologie. Au préalable, il convient de s’attarder sur le concept d’ Espace qui particularise la réalité beaucoup plus générale que l’on désigne sous le terme d’ensemble. On donne le nom d’espace à tout ensemble organisé dont les éléments ont une connotation sensible particulière. De nos jours, on parle beaucoup d’espace « X » pour désigner une exposition d’objets fabriqués par l’entreprise de monsieur X, chaque objet ayant un certain coût et les objets sont disposés suivant une configuration capable de flatter les goûts du client !

Citons aussi l’espace intersidéral, l’espace sociopolitique, l’espace intérieur de la psyché, l’espace des émotions,etc…Les mathématiques, qui constituent un puissant réservoir de modèles abstraits et structurés logiquement, comportent plusieurs catégories d’espaces. Citons les plus courants :

-Les espaces vectoriels, organisés autour de deux opérations internes simples : l’addition de deux éléments et la multiplication des éléments par un scalaire ( autrement dit un effet : zoom, agrandissement ou réduction d’un élément ). Les éléments sont appelés vecteurs et les scalaires sont des nombres réels ou complexes. Tout espace vectoriel admet une structure abstraite dont les origines remontent, loin dans le passé, dans la géométrie de Thalès, celle qui est fondée sur la notion très générale de rapport, celle qui traite du parallélisme des lignes droites et des triangles semblables.

-Les espaces euclidiens, dérivés de la classique géométrie d’Euclide et du fameux théorème de Pythagore. Ce type d’espace traite des notions de mesure et d’orthogonalité. On y étudie la mesure des segments, celle des lignes, des surfaces et des volumes,celle des angles et, en particulier, on y voit apparaître l’angle droit qui sert à définir les droites perpendiculaires ( ou orthogonales ). Un espace vectoriel est dit « euclidien » si on sait définir, au sein de cet espace, les conditions portant sur l’orthogonalité de deux éléments.
-Les espaces dits « topologiques » qui constituent une sorte de géométrie de position des éléments les uns par rapport aux autres .

On y rencontre les notions de point intérieur à un ensemble, de parties ouvertes ou fermées , de point adhérent, de frontière, de limites, de continuité et de discontinuité,etc…

-Les espaces hilbertiens qui sont une généralisation des espaces vectoriels euclidiens lorsqu’on y introduit les nombres complexes.

La notion générale d’espace , exprime un lieu de réalisation des possibles et de manifestation de toutes les expressions de l’énergie. Il s’agit d’une étendue incommensurable qui contient, à la fois, le Fini et l’Infini. L’espace intérieur est une métaphore qui suggère l’idée de potentialités humaines en permanente recherche d’actualisations. Il comprend, à la fois, la conscience et l’inconscient dont les racines plongent dans un inconnu qui s’étend bien au-delà de l’invention freudienne : c’est le domaine de l’âme. Il faut bien comprendre ce qui se passe à l’intérieur d’un espace vectoriel et en saisir le sens avant de s’engager dans toute explication sur la dualité. Nous partirons d’un schéma relativement simple.

Désignons par E un espace vectoriel de dimension 3, par exemple, et supposons que ce soit un lieu où l’on vend des fleurs de 3 sortes.

Une rose sera notée : A , une tulipe : B , une marguerite : C

Toute composition d’un bouquet noté V est la réunion de x roses, de y tulipes, de z marguerites. Nous écrivons symboliquement : V = x A + y B + z C

La dualité, envisagée sous son aspect mathématique, est une notion qui met en évidence la coexistence de deux espaces vectoriels liés, de façon permanente, par un appariement particulier entre les éléments de l’un et les éléments de l’autre. L’un de ces deux espaces est de nature plutôt physique tandis que l’autre est de nature numérique : c’est en général R ( ensemble de tous les nombres réels ) qui est lui-même un espace vectoriel particulier. Quant à l’appariement, on doit choisir ce qu’on appelle : une forme linéaire.

Considérons le cas particulier où E représente l’espace « floral » envisagé plus haut. Naturellement les fleurs ont un coût ! On appelle f cet appariement qui, pour faire simple, représentera chaque fleur et son prix. Ainsi on peut écrire la relation immédiate :
f (x A + y B + z C ) = x f( A )+ y f( B )+ z f (C)

Désignons par : a, b, c, les prix unitaires respectifs des fleurs en vente. Alors on écrira
f ( V ) = a x + b y + c z (1)
qui est le prix d’un bouquet particulier.

Le second membre de cette égalité est une expression algébrique du premier degré par rapport aux variables : x, y, z, et ainsi : f est une forme linéaire qui est un cas particulier des applications linéaires. Il y aura autant d’expressions du type (1) que de bouquets. L’ensemble de ces expressions est lui-même un espace vectoriel noté : E *
Dans la réalité, E , E* et f sont des réalités mathématiques bien plus abstraites, mais, ce qui compte est de comprendre le sens de cette configuration.
- Dans l’espace : E on effectue des constructions, des compositions, à partir de ce qu’on appelle une base, constituée de n éléments ( les 3 éléments : A, B, C dans l’exemple précédent et les variables sont : x,y,z )
On choisit des bouquets en fonction de ses goûts sans s’inquiéter, à priori, du coût des fleurs qui interviennent !

- Dans l’espace dual : E* on assemble des colonnes de chiffres en prenant comme base n coordonnées ( ce sera : x, y, z, dans l’exemple précédent et les variables sont : a,b,c )
Dans ce cas, on choisit des bouquets en fonction des prix sans s’inquiéter du nombre de fleurs entrant dans la composition de ceux-ci
On met ici en évidence toute une symbolique et, par le fait même,
deux types de comportement.

Je viens de construire ici un Archétype qui décrit la coexistence de ces deux espaces qui porte le nom de dualité. Il peut être interprété comme un schéma d’organisation du monde et, en particulier celui de la psyché.
Remarquons en effet que, dans E , on compose ! ce qui signifie qu’on réalise des assemblages de caractère plutôt physique et un travail de création, avec idée de finalité organisatrice.
E est donc l’archétype de la synthèse.

Remarquons d’autre part que, dans E* , on décompose ! ce qui signifie que la réalité est envisagée sous forme de nombres, de codes, d’expressions portant sur des coordonnées : x,y,z,…etc.
E* sera donc l’archétype de l’analyse.

L’épistémologie peut donc se servir de cette construction mathématique universelle pour expliquer le mécanisme de la dualité qui semble apparaître comme un constituant fondamental de l’ensemble des interactions dans le monde physique et celui de la pensée. On peut découvrir, en effet dans la nature, un nombre impressionnant de principes antagonistes, en opposition permanente et conflictuelle.

Rappelons d’abord le célèbre principe yin yang de la philosophie du TAO , en insistant sur son mécanisme d’essence orientale : l’une des deux réalités n’a de raison d’être que par l’existence de l’autre, et réciproquement.
Les Chinois ont découvert, depuis très longtemps, que la Vie était réglée par le rythme et l’alternance des polarités : le positif et le négatif, le futur et le passé, la vie et la mort, le bien et le mal, etc…
Ce qui est intéressant de découvrir, au sujet de la dualité, c’est son aspect à la fois différencié ( vision cartésienne des choses ) et unifié ( vision orientale de
la réalité ).

Cet aspect « paradoxal » est à la base du grand principe de relativité, d’incertitude et d’harmonie qui gère tous les mécanismes les plus subtils et les plus complexes. Toutefois, la dualité n’est pas interprétée et ressentie de la même manière suivant les époques et les civilisations. Ainsi la pensée orientale ancienne prétend obtenir, dés ici-bas et par la méditation, un état de non dualité : le Nirvana. La démarche opposée est celle de la pensée occidentale qui possède une propension à utiliser la dualité pour diviser la réalité en catégories bien différenciées : le bien et le mal, l’enfant et l’adulte, l’homme et la femme, le corps et l’esprit, la science et la poésie, la vertu et le péché, la pensée globale et la pensée analytique, le matérialisme et la gnose, etc…Une autre démarche encore, fut celle des Cathares qui détournèrent le sens des choses jusqu’à un degré d’absolu : le bien étant tout ce qui n’est pas de nature terrestre et le mal étant une des caractéristiques fondamentales du monde créé.

Cette vision spirituelle constitue une « hérésie », non seulement sur le plan religieux mais sur le plan de l’anthropologie. La psyché ne peut se concevoir comme un organe soumis aux contraintes d’un dogme qui lui impose une voie artificielle de perfection.

Le principe de dualité, qui s’appuie sur l’alternance et la double conception du monde intérieur, « traverse » la psyché de tout homme et lui confère la vie comme la diastole et la systole qui assurent le fonctionnement régulier du muscle cardiaque. Au lieu d’opposer par exemple corps et esprit, on peut parler d’une dualité : soma - esprit en citant cet événement simple du petit bébé qui tète pour la première fois. Il ressent un certain plaisir qui se fixe dans sa mémoire. Ainsi s’établit dans sa psyché une dualité dynamique nécessaire à sa survie : désir- souvenir.

La physique des particules montre que les électrons et les photons, par exemple, possèdent une nature double : corpusculaire et ondulatoire
Cette propriétés insolite et inconcevable pour l’imagination, est compatible avec la symbolique de la Terre et de l’Eau. Ces deux états d’énergie constituent, en effet, tous deux des supports nourriciers : l’un, solide et immobile, contient les racines de toute chose et fixe le rapport au temps ; l’autre, liquide et mobile, contribue à maintenir en permanence un équilibre entre les diverses composantes énergétiques.
La vie des particules est donc assurée par une réalité double, mais nous nous sommes placés ici dans l’infiniment petit. Les lois qui régissent le microcosme ne sont pas de même nature que celles qui s’appliquent au macrocosme et bien sûr aux réalités métaphysiques. Dans ces conditions, il faut tenir compte, dans nos jugements, du niveau de connaissance que l’on désire aborder.

La philosophie du TAO évoque la coexistence des deux principes : masculin – féminin qui sont sensés décrire deux caractères fondamentaux et antagonistes au sein de la réalité humaine. Il est admis que tout homme possède une part d’anima et une part d’animus dans sa personnalité propre. Nous raisonnons ici dans le cadre de la mystérieuse psychologie des profondeurs ! Transposé dans l’univers des réalités visibles ( le macrocosme) le principe masculin- féminin s’incarne dans des personnes physiques en leur conférant des aspects particuliers accessibles aux sens et à l’esprit. Remarquons cependant que les caractéristiques physiques et psychologiques des individus admettent un certain degré de relativité. Il n’en demeure pas moins que la société doit considérer que la double réalité : homme et femme existe afin de remplir une mission qui est propre à chacun des sexes. Nul n’est en droit de trahir le sens particulier de chaque chose, élément indispensable et particulier de la Création. La même dualité, s’exprimant sous la forme passif – actif, réapparaît au niveau ontologique, ce qui confère à la Réalité Universelle une importante règle de cohérence et un sens général qui confirme ce grand préliminaire de la Genèse : « Dieu créa l’homme à son image »

La dualité se retrouve encore dans certains aspects de la psychologie humaine qui témoignent de la double facette qui décrit une même chose. Considérons, par exemple, les traits bien connus de l’orgueil ou de l’amour propre. L’expression de cette tendance, qui n’est pas nécessairement un défaut !, peut apparaître sous deux manières différentes : un aspect positif qui se caractérise par l’ambition, la prétention, l’arrogance et la tyrannie et un aspect négatif qui décrit les personnes timides, sensibles à la critique, refermées sur un certain désamour de soi. On retrouve cette réalité humaine dans les positions dites non OK décrites en analyse transactionnelle.
Citons encore quelques dualités formelles :
Blanc/noir, haut/bas, dessus/dessous, externe/interne, fond/forme, esprit/lettre, formel/informel, mode majeur/mode mineur, éros/agapé, yin/yang,
géométrie pure/géométrie analytique, entropie/néguentropie, etc…

La dualité fonctionnelle
Qui ne connaît, dans les grands événements de la vie, le tragique de la séparation, du désir de s’accomplir, du remord toujours plus ou moins présent d’abandonner les siens et de la paix retrouvée. Là, réside la condition humaine qui place toujours les hommes devant des décisions qui font appel au risque, à la déception, à la souffrance, au-delà de toutes références morales ou religieuses. Le temps joue son rôle d’érosion des sentiments amers et de chemin vers la réconciliation avec soi-même. C’est dans ces moments de renaissance intime qu’émerge une certaine conscience de l’âme. C’est dans la voie apophatique que jaillit une vérité surnaturelle qui vous rend à la fois tout petit et grand. Mais, à dire vrai, l’âme transcende la conscience, la réalité qui s’y rapporte est d’ordre métaphysique. Ne lit-on pas dans les événements bibliques tantôt un Dieu puissant et vengeur, tantôt un Dieu miséricordieux et amoureux de sa création.

A propos de l’Alliance, de la Promesse donnée en premier lieu à Abraham, il importe d’insister un peu sur cette idée de « renouvellement ».L’histoire d’Israël apparaît en effet comme une suite d’infidélités et de transgressions obligeant le Créateur à « rénover » continuellement l’Alliance. En d’autres termes, il y a une sorte d’opposition irréductible entre « Israël selon la chair » et « Israël selon l’esprit » ; combat perpétuel entre Dieu et Satan.
Si le Christ a remporté une victoire contre Satan, la lutte n’en continue pas moins entre le nouvel Israël : l’Eglise, et les forces du Mal. La victoire définitive ne sera acquise qu’à « la fin des temps ». La réalisation définitive de l’Alliance, selon l’Apocalypse, ne peut avoir lieu qu’au niveau de la Jérusalem Céleste « lorsque tout sera consommé ! »

Par analogie, l’histoire du peuple d’Israël, c’est aussi la nôtre.
Durant l’histoire de l’humanité, aucune société n’a réussi à imposer au monde un modèle idéal ; il n’existe pas non plus de démocratie idéale ni de comportement individuel absolument dépourvu d’imperfection. Le Bien et le Mal s’interpénètrent intimement pour constituer une réalité universelle qui s’organise autour de la liberté humaine et à laquelle aucun n’échappe. On peut cependant établir quelques points de repères sans tomber dans des travers manichéens.
Le Bien : rassemble, unit, apaise, crée, libère, épanouit,…
Le Mal : divise, sépare, agite, détruit, enferme, désespère,…

L’homme se trouve concerné, dans sa conscience, par cette dualité qui met en jeu son libre choix des décisions de chaque instant. Par opposition à toute les dualités qui entrent dans l’organisation des processus de fonctionnement autonome de l’univers, je qualifierai de dualité fonctionnelle, toutes les modalités dans lesquelles l’être humain exerce ses capacités de liberté.

Dés son plus jeune âge, l’enfant fait l’expérience du choix au moment où il commence à marcher. Il vit plus ou moins consciemment, de manière instinctive, le phénomène naturel qui s’inscrit dans la règle fondamentale de la vie : rythme et alternance. L’enfant est confronté à deux démarches antagonistes : d’une part il est guidé par son instinct de fragilité et se réfugie dans les bras de ses parents, d’autre part un autre instinct vital lui commande une prise de risque qui se traduit par un premier saut dans l’aventure et par des pleurs qui vont le ramener aussitôt dans son univers sécurisant. Plus tard il apprendra , au cours d’expériences plus ou moins douloureuses, toutes les règles qui s’imposent dans la construction de sa personnalité. Durant son adolescence, il s’opposera à ses parents afin de s’affirmer et d’accomplir une nouvelle naissance qui le conduira vers l’âge adulte. C’est là qu’on peut poser le problème de la violence. Dire, en effet, que le mal est dans la violence, c’est oublier que le monde est complexe : peut-on prétendre sans choquer, qu’il y a des violences nécessaires ? Personne n’obtiendra rien sans effort et sans acceptation de l’incertitude. L’ avenir reste conditionné par de nombreuses circonstances initiales : le destin sur lequel on ne revient pas.

Mais, il ne faut pas l’oublier, à tout moment et en tout lieu, la personne possède un certain pouvoir de liberté relative qui modifie quelque peu sa trajectoire.
Le réalisateur cinéaste Alain Resnais avait créé, il y a quelques années, un film dont le titre « smoking no smoking » rappelait cette règle selon laquelle le déroulement de l’histoire d’un homme ou d’une femme est conditionné par un fait initial. En 1944 , mes parents décidèrent de m’inscrire dans un internat afin de me faire poursuivre des études secondaires. L’éloignement de tout centre urbain obligeait souvent les habitants des campagnes à quitter leur pays natal pour assurer leur avenir, mais à cette époque, l’individu n’était pas encore adapté aux grandes migrations comme de nos jours. Les conséquences sur le psychisme s’avéraient plus douloureuses et pouvaient entraîner une régression.
Face à une situation assez catastrophique, ma mère fut sans doute tiraillée entre le désir d’assurer mon bien-être moral et matériel et celui de me faire acquérir une solide instruction. Si une autre solution avait été adoptée, il est probable que le cours des choses se serait déroulé d’une manière tout autre.
L’entêtement de ma mère fut-il une erreur de sa part ? La réponse est oui et non.

Passionné de technique ferroviaire, je peut contempler en esprit ces deux rails métalliques qui ne se rencontrent qu’à l’infini. Alors il me vient une métaphore de ce qui s’exerce pleinement dans toutes les circonstances de la vie : la contrainte de l’environnement.
L’individu qui vit seul, librement, sans conjoint, sans famille, sans chef, sans obligations de travail, est-il heureux ? On pourrait croire que la liberté d’aller et venir à sa guise place la personne dans un bain de jouvence ! L’expérience prouve qu’il n’en est rien et certaines personnes haïssent leur solitude. En vérité la liberté ne s’apprécie que si l’on en est privée. Or la vie en couple, en famille, en société, impose une multitudes de contraintes qui nous permettent de trouver notre place dans le monde. Il peut y avoir des excès naturellement : à la liberté sans mesure et sans frontière, s’oppose l’oppression la plus brutale. La marche du train s’effectuera dans de bonnes conditions que s’il existe une parfaite coordination entre les actions et les réactions de nature mécanique. L’être humain est soumis lui aussi à des antagonismes qui lui assurent sa survie.

En fait tout est relatif et nos décisions sont bien rarement inspirées par la conviction d’une absolue certitude dans l’exercice du bien. La personne qui est croyante, est consciente de la complexité du monde et de celle, en particulier, de son monde intérieur, mais en plus elle accepte toute situation d’incertitude pour la regarder intérieurement à la lumière de la transcendance. Nous reviendront sur ce thème qui pose le problème du religieux au sein d’une société telle qu’elle fut décrite dans le chapitre précédent.
Reprenons ce qui est fondamental dans la théorie de la relativité d’Einstein : il existe au sein de tout système en mouvement, un invariant qui est la vitesse de la lumière. L’espace et le temps sont des données relatives. Ce que j’ai retenu de ma réflexion, met en évidence une sorte d’analogie entre cette propriété étrange de la lumière, qui transcende espace et temps, et la présence en l’homme d’une force spirituelle qui, à chaque instant, projette un éclat particulier sur l’évolution plus ou moins chaotique de sa vie.
Cette force n’est pas une capacité surhumaine qui transformerait la psyché en une parfaite mécanique, mais plutôt une intuition qui apaise et qui élève vers la plénitude du Mystère.

Si je reprends le film de ma vie passée, je découvre non seulement les meurtrissures consécutives à des circonstances fort désagréables, mais cette confrontation entre soi-même et la réalité que je nommerai : « la quadrature du cercle ». Il s’agit, dans ce contexte de la liberté, d’une incapacité de découvrir la solution à un problème lorsqu’on prend comme référence ce qui est bon ou ce qui est moins bon.

On appelle quadrature, le processus mathématique qui conduit à la recherche de la longueur d’une portion de courbe plane ou gauche. Le calcul est, en général, inaccessible à l’aide de fonctions simples élémentaires. L’informatique, par contre, fournira une réponse approchée au calcul de l’intégrale associée.

Effectuer la quadrature du cercle c’est donc en calculer la mesure du périmètre. Du point de vue théorique, la mesure de la longueur du cercle de rayon R est la limite commune des longueurs de deux lignes polygonales lorsque le nombre de leurs côtés tend vers l’infini.
L’une des lignes polygonales est dite inscrite dans le cercle si l’on joint, par des segments, n points situés sur le cercle. On supposera que les n points sont équidistants de sorte à obtenir un polygone régulier qui est intérieur au triangle.
La mesure de sa longueur s’écrit : s(n) = 2Rn sin π/n
La seconde ligne polygonale est extérieure au cercle et ses côtés sont tangents au cercle. Si l’on choisit un polygone régulier de n côtés, alors la mesure de sa longueur s’écrira : S(n) = 2Rn tan π/n--- S(n) = 2Rn tan π/n

Quand n tend vers l’infini, la limite commune de s(n) et S(n) est : L = 2 π . R
qui est la mesure de la longueur du cercle de rayon R.

L’extrême simplicité des calculs ici n’est qu’illusoire. En fait, les fonctions élémentaires : sinus et tangente n’ont été créées qu’à partir d’une définition issue de l’observation et non d’une notion mathématique rigoureuse. Ainsi la comparaison entre la mesure d’une corde d’un cercle et celle de l’arc de cercle sous-tendu par la corde n’est pas rigoureusement possible par le pur raisonnement mathématique. On touche là aux limites de la pensée logique. L’expression : quadrature du cercle exprime le fait que, dans la recherche d’un carré de côté a , entier ou rationnel, il n’en n’existe aucun dont le périmètre soit égal au périmètre du cercle, et cela en raison de la présence d’un nombre particulier : la constante pi.
Dans son sens symbolique, l’expression : quadrature du cercle désignera donc toute chose impossible à réaliser, une confrontation entre les termes d’une dualité fonctionnelle par exemple.

Citons cette confrontation entre le droit et le pardon, le dogme et la compassion, la loi et la mansuétude, la liberté et la justice, le yin et le yang, etc…Les religions et les idéologies ont développé, au cours de l’histoire, des pédagogies sensées entraîner l’adhésion du plus grand nombre. L’échec de la seule persuasion a dégénéré en pédagogie d’asservissement apportant la soumission et non la libération. Avoir la capacité de convaincre sans opprimer, relève bel et bien de la quadrature du cercle car la nature humaine est ainsi faite : toute idée est soumise à la critique et au jugement. Rien n’échappe donc à la dualité : positif et négatif, totalitarisme et anarchie, qui rend naturellement les rapports entre les hommes, livrés à la complexité. Cette quadrature du cercle, on la retrouve un peu partout, chaque fois que l’on recherche la vérité.
L’âme des peuples va ainsi se briser sur les dures réalités de la vie faute d’avoir réfléchi suffisamment sur les illusions humaines et sur les règles régissant l’harmonie du vivant. Les orgueilleuses « tours de Babel » échafaudées tout au long de l’Histoire, n’ont pas réussi à dompté l’humanité dans la perspective d’un monde plus équilibré. Elles se sont heurtées aux résistances de la vie, mais nous-mêmes pouvons aller nous briser contre l’un des deux piliers d’un pont qui enjambe le fleuve de notre existence.

Hermann Hesse, dans son roman : « Le jeu des perles de verre », nous conte l’histoire d’un personnage virtuel, à la tête d’une communauté dont la règle de vie se fonde essentiellement sur une pratique quotidienne de jeux de la pensée. Ce personnage, hors norme sur le plan intellectuel, est aussi le précepteur d’un jeune homme des montagnes qui, lui, est très proche de la nature. Chaque matin celui-ci célèbre avec ferveur l’apparition du jour tout en exécutant un admirable plongeon dans l’eau glacée d’un lac de montagne. A une certaine étape de sa vie, l’animateur du jeu des perles de verre ressentit une étrange impression de lassitude qui le poussa inexorablement vers la fuite. Il s’en alla rejoindre son élève, au cœur des montagnes, et tenter de partager sa vie. Mais il était trop tard. Une première baignade initiatique se termina par la mort du maître sous l’œil attendri de son jeune disciple.

Selon Hesse, la vie n’est pas qu’un jeu où l’on spécule sur les mots et les idées afin de construire des schémas d’organisation de la société ou de conquête de soi-même afin d’atteindre la perfection. Hesse, épris de philosophie orientale, stigmatise le culte des formes yang de la vie psychique et veut montrer que le cœur de l’homme doit vibrer au même rythme que celui de la nature, respectant ainsi l’alternance harmonieuse des principes yin et yang. Pour illustrer ce qui peut paraître théorique, je citerai cet épisode de ma vie qui constitua une sorte d’expérience sur ce que peut révéler la nature subtile de la psyché. J’ai gardé, en effet, un souvenir étonnant de la lecture d’un ouvrage de Graf Durkheim se rapportant à un certain type de culture de l’esprit découlant de la philosophie japonaise. Les mots et les expressions semblaient ruisseler dans mon être intérieur comme une eau fraîche apaisante. Les jeux de la pensée peuvent se muer en un véritable poison, un fleuve de feu, qui opère sur l’esprit toutes sortes de phénomènes douloureux, voire destructeurs. Combien de vies ont été meurtries au plus profond de soi, sous l’influence de morales et de règles imposées de manière rigide et aliénante sous prétexte d’apprentissage de la vertu. C’est alors que l’on découvre en soi de profondes tensions psychiques devant des décisions impossibles à prendre : la quadrature du cercle !

Ce que j’ai appelé : « la dualité fonctionnelle » se comporte comme une dynamique de choix engageant la volonté, la liberté et le discernement. C’est un état de la psyché qui place la personne devant un absolu qui se dérobe et qui exige une certaine capacité de modestie ou d’humilité. Le bien et le mal n’apparaissent que de manière confuse en masquant le vrai. L’homme peut se soustraire à la souffrance qui s’en dégage, en substituant aux deux pôles de la dualité, un choix qui prend pour lui le caractère d’une vérité absolue. C’est ainsi que face à des problèmes sans solution, la société actuelle opte pour des principes et des lois au nom d’une morale artificielle qui garantit le principe du moindre mal.

On assiste donc à une volonté collective d’ interpréter la vérité dans son sens le plus favorable aux aspirations du temps présent.

La légalisation de l’avortement dans de nombreux pays, constitue un exemple type d’une dualité soi-disant résolue ! Cette dualité a la configuration suivante : l’Eglise Catholique d’une part, représentée par la papauté, condamne l’avortement au nom du grand principe biblique : « Tu ne tueras point » ( Ex 20,13 ) ; les instances dirigeantes d’autre part, obéissent à des considérations de santé publique dictées par la vertu de compassion. Il existe donc une opposition radicale entre deux points de vue et on peut se demander s’il existe un langage ayant la propriété de satisfaire les deux camps. Chacune des deux parties n’envisage pas le problème du bien et du mal de la même manière, ce qui a pour résultat une confusion de repères. On constate la même ambiguïté lorsque se présentent d’autres cas douloureux tels que l’euthanasie. La vérité se situe bien au-delà de notre logique mais, cependant, n’existe-t-il pas une forme négative de la théologie qui exigerait de l’homme, non pas une crispation sur son désir de connaître ses devoirs véritables, mais une capacité d’abandon à l’Amour divin ?

La dualité fonctionnelle fait partie de notre vie, individuelle ou collective. Nous devons très souvent prendre des décisions qui exigent un choix entre
plusieurs démarches possibles, ce qui est le cas lors d’un vote, par exemple. Comme nous n’avons pas en esprit tous les paramètres qui justifient nos résolutions, alors il s’en suit que la vérité d’un résultat s’avère très approximatif. Plus graves sont les décisions prises pour soi-même et qui engagent toute une vie. Ce qui m’a frappé particulièrement dans les années 60 fut le pitoyable désengagement sacerdotal qui priva le clergé d’un nombre impressionnant d’hommes de valeur. Je pense que les personnes concernées ont du faire face à une forte crise d’ambivalence, une quadrature du cercle qui découle d’une grande complication de la nature humaine. On ne peut juger ni justifier un tel état de fait mais on peut l’expliquer. Le célibat consacré et l’épanouissement de soi constituent deux pôles parfaitement conflictuels : l’un concerne un acte de la volonté tandis que l’autre traduit des désirs inconscients et une aspiration non encore révélée de la personne qui est en nous. Est-il possible de réduire la dualité par un raisonnement moral convaincant ? Non ! Je m’explique :

-D’une part, la fonction sacerdotale constitue une relation unique de l’homme et du divin qui exclut, normalement, tout autre relation de nature intime. Elle ne saurait être compatible avec une vie de couple que moyennant des aménagements pouvant donner lieu à des conflits.
La perfection demandée par l’Eglise Catholique se justifie par des impératifs portant sur le caractère particulier de l’union au Christ dans une perspective d’abandon total. On se trouve là au niveau du Sacré.

-D’autre part, les recherches sur la nature humaine qui est faite d’un esprit et d’un corps, ont montré combien l’homme était à la fois fort et fragile, soumis parfois à des déchirements intérieurs qui limitent ses capacités de contrôle sur les événements se présentant à lui. Il doit, non pas rechercher la facilité, mais respecter ses propres aspirations intérieures qui vont dans le sens de l’épanouissement personnel. Une éducation contraignante suivie d’une grande exigence pour soi, peut aboutir à des pathologies compromettant l’avenir de la personne. D’autre part l’isolement confère une position sociale souvent très inconfortable et une réelle frustration affective…La catastrophe s’en suit, inexorablement !
On constate alors que les réponses précises à cette question du célibat des prêtres n’existent pas. A moins que…mystère ! On peut déplorer aussi notre incapacité à satisfaire le plus grand nombre dans une interprétation rigoureuses du rôle de la femme au sein de l’Eglise.
Le masculin et le féminin s’incarnent d’abord dans des personnes, capables d’assurer de manière identique, une mission de caractère intellectuel et spirituel. Mais les deux principes, masculin et féminin, entrent dans le cadre du symbolisme le plus riche et le plus profond.

Sur le plan de la religion encore, existe de nos jours, une opposition irréductible entre partisans d’une religion dite intégriste et partisans d’une religion qualifiée d’évoluée. On tombe là dans la dualité bien connue qui oppose l’esprit et la lettre :
Enlevez l’esprit et vous obtiendrez la soumission absurde à des règles abstraites et dépourvues d’humanité ainsi qu’une atteinte à la liberté, base de l’épanouissement.
Enlevez la lettre et vous obtiendrez une lamentable confusion dans les consciences individuelles et dans la cohérence sociale.

Les fondements d’une religion ne sont pas la résultante et la synthèse d’opinions particulières et ses missions ne sont pas du niveau de l’oppressif et du condamnable.
On ne peut concevoir alors une évolution sans idées directrices qui la sous-tendent et sans une acceptation du Mystère attaché à notre condition d’homme. On ne peut la concevoir non plus sans un minimum de références aux difficultés de la vie moderne. L’homme de notre temps a besoin d’une plus grande vérité sur sa condition et plus encore d’une infinie tendresse.
Dans le symbolisme religieux, le cercle représente le beau, l’unité, la perfection divine et d’autres choses encore.

Dans l’architecture des cathédrales, on le rencontre lorsque notre regard se porte sur les magnifiques rosaces surmontant le portail central. La rosace possède un centre qui peut être considéré, du point de vue symbolique, comme le point de convergence des différentes forces issues de la périphérie suivant douze rayons.

La symbolique du cercle se trouve d’abord dans l’existence du centre qui évoque la réunification de toute chose, et dans sa forme particulière qui s’oppose à la ligne droite.
Les grandes Traditions et bon nombre de civilisations ont utilisé cette forme géométrique pour exprimer une réalité indicible et inaccessible. De même le carré évoquera la stabilité, par l’extérieur le monde terrestre, la symbolique du chiffre 4 , etc…Imaginons alors des êtres vivants, intelligents,qui ne connaîtraient que la linéarité, autrement dit la ligne droite.
Ces êtres ne sauraient construire géométriquement que des segments de droite et les ajouter les uns aux autres de sorte à obtenir des lignes polygonales ouvertes ou fermées.
Il ne connaît pas le cercle mais il en a une vague idée lorsqu’il découvre la configuration réalisée en construisant un polygone régulier possédant un grand nombre de côtés. Il va même se rendre compte qu’il existe deux manières d’approche du problème relatif au cercle mystérieux : par l’intérieur et par l’extérieur. Il découvre le polygone inscrit et le polygone circonscrit , soit les deux pôles d’une dualité.
Dans le cas où ces êtres ne connaîtraient pas la notion de cercle, ils peuvent imaginer qu’il existe une ligne magnifique dans sa forme qui passe par tous les points d’un polygone régulier, et que cette même ligne est tangente à tous les côté d’un autre polygone régulier de grandeur plus grande !
Retour sur le symbolisme : notre vision de la réalité est semblable à celle de ces personnages qui ne conçoivent le cercle que sous la forme de deux configurations polygonales dont ils connaissent les propriétés et diverses manipulations. Le cercle ne constitue alors qu’une limite inaccessible représentant l’absolu. Cette méthode scientifique d’approche d’un objet limite à l’aide de deux suites de configurations beaucoup plus simples par l’intérieur et l’extérieur, le dessus et le dessous, constitue un procédé mathématique fondamental à la base du calcul intégral. D’ailleurs, dans le passé, une intégrale définie portait parfois le nom de quadrature.

La quadrature du cercle, dans son contenu mathématique, devient ainsi une métaphore de la dualité fonctionnelle. Le danger auquel s’expose toute société, est une dérive vers la prise en compte d’un seul et unique aspect de la vie lié à la pensée. Le remède à cela se situe dans une nouvelle théo - anthropologie obtenue par un dialogue fondé sur la franchise, la modestie, le respect de l’autre et l’interprétation des expériences du passé. Répétons-nous que l’homme doit apprendre comment il est imparfait plutôt que de cultiver soit la nostalgie du passé soit le sentiment permanent de sa culpabilité.
Dans le cadre de la psychologie des profondeurs, l’étude de la dualité fonctionnelle nous amène au thème général de l’amour et de ses ambiguïtés. Eros et Agapé
L’amour donne sa valeur et son sens ultime à tout processus d’ouverture qui guide l’expérience humaine. Tel est le sens de la vie, diront les philosophes !
Mais cela n’est pas sans poser quelques interrogations.
Qui ou quoi aime-t-on ? Comment et pourquoi aime-t-on ?

Pascal dans son œuvre « Les Pensées », s’est posé le problème de l’identité du « moi » :
« Celui qui aime quelqu’un à cause de sa beauté l’aime-t-il ? Non : car la petite vérole, qui tuera la beauté sans tuer la personne, fera qu’il ne l’aimera plus. Et si on m’aime pour mon jugement, pour ma mémoire, m’aime-t-on moi ?
Non : car je puis perdre ces qualités sans me perdre moi-même.
Où donc est ce moi s’il n’est ni dans le corps ni dans l’âme ?
Et comment aimer le corps ou l’âme sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu’elles sont périssables ?
Car aimerait-on la substance de l’âme d’une personne abstraitement, et quelques qualités qui y fussent ? Cela ne se peut, et serait injuste. On n’aime donc jamais personne, mais seulement des qualités… ».

D’après Pascal, nous tendons tous à nous attacher aux particularités, aux qualités extérieures des êtres que nous prétendons aimer : beauté, force, humour, intelligence, etc…une sorte d’amour mythique. Voilà ce qui d’abord nous séduit : c’est l’éros ! Mais comme tout cela est périssable ou susceptible de modifications, l’amour finit un jour par disparaître pour céder la place à la lassitude et à l’ennui, voire au rejet. Or ces qualités qui nous séduisent, ne sont pas l’apanage d’une personne unique, mais elles peuvent s’incarner dans la substance d’une autre personne. Pascal découvre donc une douloureuse dualité.
D’une part l’attrait provoqué par les particularité d’une personne bien définie.
D’autre part le risque de ne voir que l’universel : une pure abstraction !
Aimer l’autre, est-ce rechercher inlassablement tous les êtres qui répondent à nos critères de satisfaction ? Ce qui dépasse justement le particulier et l’universel est ce qu’on nomme : la singularité seul objet d’amour véritable.

Cette raison d’aimer n’est pas réductible à une qualité, si impressionnante soit-elle, mais à tout ce qui rend la personne unique. A celui ou celle qu’on aime, on peut dire , comme Montaigne, « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Cette singularité se fabrique de milles manières, inconsciemment, au fil de l’existence. Comment au sein d’un couple, la reconnaître au bout de 30 ou 50 ans de vie commune ? Il n’existe pas vraiment de mots pour la décrire car elle se loge dans l’intuition. On la découvre brutalement lors d’une séparation. On perçoit en pensée un lien indestructible, et ce malgré les tensions inévitables ou les divergences qui peuvent accabler l’un et l’autre. Dans cette situation aux limites de l’intelligence, le « je t’aime ! » peut très bien ne pas avoir la même résonance pour l’un et pour l’autre. La vie sera perpétuellement chargée de malentendus et notre nature imparfaite n’est toujours capable de marcher vers la perfection.
Et la religion dans tout cela ?

Dieu a créé l’homme à son image ; Il l’a créé libre et autonome, potentiellement capable de tendresse, de pardon, de sacrifice, de renoncement
et d’engagement. Cette autonomie et cette liberté font que l’amour en soi n’a rien à voir avec l’obéissance à une morale ou à un dogme religieux. Accomplir un acte d’amour parce qu’ on a reçu une éducation chrétienne, me semble complètement dépourvu de sens. Dieu est créateur mais non professeur de morale ! Il a créé des croyants, des moins croyants, et des non croyants. En ce sens, on peut dire qu’un chrétien fervent n’est pas meilleur qu’un athée, au sens anthropologique du terme. Dieu ne doit pas être un alibi pour penser et agir.

La religion se situe à un autre niveau de la Connaissance et elle s’adresse à la personne dans son intimité profonde et personnelle. Jésus est celui qui est à la fois présent et absent tout au long de la vie d’un homme ou d’une femme ou d’un enfant. Il ne dicte pas ce qu’il faut dire et faire. Il n’intervient pas dans ses multiples actes. Il souffre avec lui ou avec elle ; il se réjouit avec lui ou avec elle ; il aime avec lui ou avec elle. Il fait descendre la Grâce du Père. On est là très loin de la religion : « opium du peuple », conception des choses qui ôte tout véritable sens aux rapports entre l’être humain et son Créateur. La religion «refuge, consolation ou autres innombrables déterminismes » peut être bel et bien une perversion intellectuelle qui porte atteinte à la vérité et qui dénature le message du Christ. Il existe des choses qui sont de l’ordre de la raison et d’autres qui relèvent de la foi. Le principe de laïcité est sensé protéger les convictions de chacun d’entre nous.

La dualité ontologique
Le terme « résolution de la dualité » que je me suis permis d’utiliser, n’est pas de l’ordre du rationnel. Il s’agit d’une métaphore dont le sens est réunification des opposés, autrement dit une nouvelle Naissance ; événement spirituel qui plonge ses racines dans le Mystère Divin. La dualité concerne la Création ; elle est de l’ordre du manifesté. Une autre dualité concerne le domaine de la métaphysique et complète le bon agencement et l’harmonie parfaite de l’Univers. Examinons de plus près.
Avant d’aborder la question de la dualité suprême ou ontologique et d’analyser une des architectures les plus connues dans le symbolisme chrétien, je tiens à citer un récit biblique : Le songe de Jacob (Ge, 28 )
Jacob quitta Bersabée et partit pour Harân. Il arriva d’aventure en un certain lieu et il y passa la nuit, car le soleil s’était couché. Il prit une des pierres du lieu, la mit sous sa tête et dormit en ce lieu. Il eut un songe: voilà qu’une échelle était plantée en terre et que son sommet atteignait le ciel et des anges de Dieu y montaient et descendaient !
Voilà que Yahvé se tenait devant lui et dit: “Je suis Yahvé, le Dieu d’Abraham ton ancêtre et le Dieu d’Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je la donne à toi et à ta descendance. Ta descendance deviendra nombreuse comme la poussière du sol, tu déborderas à l’occident et à l’orient, au septentrion et au midi, et toutes les nations du monde se béniront par toi et par ta descendance. Je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras et te ramènerai en ce pays, car je ne t’abandonnerai pas que je n’aie accompli ce que je t’ai promis”. Jacob s’éveilla de
son sommeil et dit : “En vérité, Yahvé est en ce lieu et je ne le savais pas !”. Il eut peur et dit : “Que ce lieu est redoutable ! Ce n’est rien de moins qu’une maison de Dieu et la porte du ciel !” Levé de bon matin, il prit la pierre qui lui avait servit de chevet, il la dressa comme une stèle et répandit de l’huile sur son sommet. A ce lieu il donna le nom de Béthel, mais auparavant la ville s’appelait Luz.
Jacob fit ce voeux : “Si Dieu est avec moi et me garde en la route par où je vais, s’il me donne du pain à manger et des habits pour me vêtir, si je reviens sain et sauf chez mon père, alors Yahvé sera mon Dieu et cette pierre que j’ai dressée comme une stèle sera une maison de Dieu, et de tout ce que tu me donneras je te payerai fidèlement la dîme”.
Ce texte de la Genèse contient diverses symboliques intéressantes:
la pierre est présence divine; l’échelle est relation entre la terre et le ciel ainsi que des étapes de la vie de l’esprit; les anges sont messagers d’une nouvelle extraordinaire; les quatre points cardinaux sont à la base de toute organisation spatiale, intérieure ou temporelle; la maison est l’espace céleste où Dieu réside, la porte c’est Jésus ressuscité.
Mais ce qu’il faut retenir de primordial, à mon avis, se situe dans ce double mouvement, ascendant et descendant, effectué par les anges le long d’un chemin qui sera essentiellement de nature spirituelle. Le passage de la terre au ciel ou réciproquement, se réalise par une succession d’états spirituels dont les échelons figurent la hiérarchie.
Notre pensée rationnelle exploite la notion de verticalité pour en faire un symbole ascendant. Les diverses courbes qu’on utilise en mathématiques et dans d’autres sciences, sont tracées généralement dans des repères tels que la notion de croissance est représentée par un trait allant toujours de bas en haut. Le symbolisme de l’échelle de Jacob ne doit pas se
comprendre selon le même principe qui rappelle un peu celui que l’on découvre dans les imageries décrivant la Tour de Babel.
L’élévation spirituelle est de nature paradoxale tout comme on l’observe dans les phénomènes de la mécanique quantique. Elle est liée à la dualité: cataphase – apophase, autrement dit elle procède d’une démarche de la pensée qui s’oriente dans deux sens opposés. Bien sûr il existe des états hiérarchisés de l’âme, mais ils échappent à toute rationalisation. Le ciel et la terre, évoqués au début de la Genèse, n’ont pas un contenu et une valeur d’ordre moral, ils ne représentent pas non plus le bien et le mal ( conception cathariste ). Leur contenu est ontologique et d’égale importance: c’est d’une part la nature divine, le Créateur, et d’autre part les réalités se rapportant à tout l’univers de la Création. Le ciel et la terre sont séparés, certes, mais cette séparation n’exclut ni l’un ni l’autre: Dieu est infiniment proche de sa création sans toutefois s’identifier à elle. Dans ces conditions, l’échelle de Jacob représente une réalité mystique selon laquelle tout progrès dans la sainteté tient compte, avec une même considération, de l’amour qui doit s’adresser à Dieu en premier chef, et de l’autre amour qui met en évidence la condition humaine dans toute sa fragilité. Dieu lui-même participe à ce double mouvement de descente vers la créature pécheresse et ensuite de remontée vers les cieux, les deux phases de cette Théophanie sont justement représentée sur cette architecture bien connue des initiés:

L’archétype géométrique de la dualité revêt donc un certain caractère symbolique dans la mesure où il fait apparaître, dans la position des deux pôles, l’essence de deux réalités d’ordre supérieur : l’homme ne doit-il pas lui-même prendre en compte à la fois sa vie intérieure et sa présence au monde extérieur.

Le Portail Royal que je vais décrire ici, nous enseigne le grand mystère de la vie qui passe par la grande vertu du discernement selon lequel toute chose est assujettie au principe fondamental de l’alternance et de la bipolarité : Une Respiration Universelle à laquelle nous participons. Le Portail Royal de la cathédrale de Chartres ( 1140 )
Cette oeuvre d’art admet, dans cette étude, une importance particulière. L’Art sacré est une expression ou un mode de la Révélation. Il a pour mission de représenter et de garder présent les Réalités Célestes ou les Archétypes éternels de l’humanité. Il communique à l’âme en contemplation une sorte de transformation alchimique et une approche intuitive de la Lumière Incréée.
Une oeuvre d’art peut contenir des objets, des formes et des configurations mathématiques. Elle n’est pas là pour donner un sens platonicien au Monde mais pour briser les limites du mental et transcender le rationnel, l’affectif et le sensible. Ainsi le triangle équilatéral donne l’idée de perfection céleste et tout triangle se rattache à la symbolique du nombre 3 .

L’Art sacré est présent dans toute les Traditions, dans toutes les civilisations, pour servir de communication intuitive avec des réalités supranaturelles et inaccessibles à l’intelligence. L’unité fondamentale qui se trouve à la base de tout ce qui existe, engendre des formes, des images, des couleurs, qui s’adressent à notre conscience rationnelle. La figure géométrique que je garde en mémoire depuis fort longtemps, me procure une certaine satisfaction de montrer, et non de démontrer, des coïncidences troublantes. C’est ainsi qu’il m’est venu le désir de traiter, avec le maximum de détails, le problème de la dualité en tant que “respiration du Monde”.

La qualité d’une oeuvre d’art comme le Portail Royal de la cathédrale de Chartres, s’inspire de la connaissance cosmologique traditionnelle du Moyen Age et de la Théologie mystique fondée sur la connaissance de l’Ecriture Sainte.
Le langage de la Révélation est compris par l’intermédiaire du Cosmos et non par le raisonnement cartésien ou la logique formelle. La cathédrale de Chartres constitue un monument d’intelligence où toutes les connaissances traditionnelles se compénètrent et se complètent mutuellement.
Sans les formes multiples de l’Art, la Métaphysique demeurerait une pure abstraction. Sans la métaphysique, l’Art reste de nature horizontale, c’est-à-dire purement limité au monde terrestre.
La théologie qui se trouve ainsi transformée et conduite par la cosmologie, prend une ampleur et une vibration particulières.
Le Portail Royal comporte une baie centrale et deux baies latérales qui, dans leur ensemble cohérent, mettent en évidence l’unité de l’être et sabipolarité, dans le sens de l’ontologie. L’Etre – Un se polarise suivant deux principes complémentaires, l’un actif et l’autre passif. Entre ces deux pôles, se déploie toute la manifestation de la Création. Les doctrines traditionnelles accordent une place de choix aux mouvements temporels qui accompagnent la vie de l’homme. Ainsi il existe une voie ascendante de la nature lorsque celle-ci émerge de la saison hivernale pour découvrir la lumière et la chaleur et une voie descendante lorsque celle-ci retourne à l’obscurité et aux frimas. D’où l’importance du Zodiaque qui admet de multiples interprétations symboliques.
Dans les monuments religieux, on apercevait la présence du Christ au centre du Zodiaque. Cela évoque naturellement la transcendance et la résolutions des dualités, ici même, le principe suprême de la réunification des antithèses cycliques

Ainsi la baie centrale du Portail Royal résout la dualité des événements décrits sur les portes latérales. On peut vérifier que la porte de gauche , située du côté du solstice d’hiver, entame un mouvement ascendant et que la porte de droite, située du côté du solstice d’été, amorce un mouvement descendant.



Examinons maintenant les détails de l’oeuvre : le Zodiaque fait apparaître sur la baie de gauche, en son centre, le Christ ascendant au Ciel. Ce mouvement cosmologique vers le haut, au-delà des nuages figurant la vie terrestre, signifie que le Christ a dépassé les “antithèses cycliques” du Zodiaque. La baie de droite représente la Nativité du Christ. Ce mouvement cosmologique vers le bas évoque une descente qui s’oppose à l’ascension de la baie de gauche. Il s’agit naturellement de la descente du Verbe Divin dans le monde qui trouve son entière réalisation au moment du solstice d’hiver avec le mystère marial. On y voit d’ailleurs la Vierge et l’enfance du Christ.
La baie du milieu représente le Christ en majesté, avec ses apôtres, entouré des anges et des sages vieillards de l’Apocalypse.
La Vierge est également en majesté à la porte de droite et l’Enfance du Christ rappelle le rôle “historique” de l’Incarnation. Le Portail Royal est donc le symbole du Triomphe et de la Gloire divine. Dominant les douze apôtres du linteau, le Christ en majesté se trouve au centre d’un enseignement évangélique très complet qui figure, de manière artistique, sur les neuf portails de la cathédrale.

Selon l’ontologie et l’enseignement traditionnel, l’Etre - Un se polarise en deux principes complémentaires : l’un actif et l’autre passif, comme masculin et féminin, et c’est entre ces deux pôles que se déploie toute la manifestation, c’est-à-dire la Création. Ces deux pôles, sans lesquels il n’y aurait aucune manifestation possible, peuvent être désignés respectivement par les mots :« Essence » et « Substance » : cette dernière ne doit pas être conçue comme
une matière préexistante, mais comme un « principe ontologique » qui, en lui-même, n’admet aucune réalité intelligible ; la Substance n’existe qu’en corrélation avec l’Essence, ( principe actif ), qui, par son action sur la substance, produit tous les êtres et les amène à l’Existence. De même, l’Essence doit être conçue en corrélation avec la Substance, à partir de laquelle elle produit tous les êtres, et cela sans que la permanente actualité de l’Etre en soit affectée, et sans que la multiplicité innombrable des êtres ajoute quoi que ce soit à l’Unité du Principe ontologique : creatio ex nihilo.
Il en découle que la multiplicité ne « sort » de l’Unité qu’en apparence, c’est-à-dire au niveau de la manifestation ; elle ne cesse d’ailleurs d’être contenue éternellement dans l’Un. On peut dire qu’il y a : « multiplication incessante de l’Un inépuisable et unification incessante de l’indéfinie multiplicité ».
Si on en revient aux deux pôles, qui se situent au degré de l’Etre, on peut dire qu’ils constituent une première dualité à partir de laquelle se déploie la multiplicité ; mais, de même que celle-ci reste contenue principiellement dans l’Un, on peut en dire autant, à fortiori, de la dualité en question.
Or c’est de cette dualité première que procèdent, dans le monde manifesté, toutes les dualités possibles, tous les couples opposés ou complémentaires que l’on peut rencontrer dans la nature : homme - femme, gauche - droite, bien - mal,etc.
Mais de même que la multiplicité des êtres, éphémère et transitoire au niveau d’un monde ou d’un état d’existence, doit finalement être réintégrée dans l’Unité de L’ETRE, il en est aussi de toute dualité : « la résolution des oppositions et l’union des complémentaires » se réalise au niveau de l’Un.





La dualité qui apparaît dans la symbolique du Portail Royal, est celle de la montée et de la descente, qui se résout dans l’immutabilité du Christ en gloire de la baie centrale. Il est remarquable qu’un verset de St Jean (III , 13) traduise exactement la même idée :
« Et nul n’est monté au ciel, si ce n’est celui qui est descendu du ciel :
le Fils de l’Homme qui est dans le ciel’

Et ceci s’applique analogiquement à tous les êtres : nous descendons du ciel, et nous remonterons au ciel, mais notre archétype éternel n’a jamais cessé d’être dans le ciel.
Tel est l’Alpha et l’Oméga : dualité qui transcende la condition humaine.

Notons que toutes les doctrines traditionnelles enseignent la même chose, par exemple l’Islam : « En vérité, nous venons d’Allâh, et nous retournons à Allâh »




Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Lundi 6 Juillet 2009 à 17:07 | Commentaires (0)
A PROPOS DU COLLOQUE A L’UNIVERSITE LYON-3 LE 26/09/09


Teilhard appartient à tout le monde car il s’adressait à la multitude. Sa pensée appartient autant aux athées, aux hérétiques qu’aux chrétiens.

Aux chrétiens il n’apporte que la confirmation de leur foi, c’est très fort, mais ce n’est pas la mission la plus importante, qui est d’envoyer un signe aux âmes en perdition et en recherche, soit la moitié de la population.

Pour les athées, les matérialistes, les rationalistes, les nihilistes, la pensée de Teilhard est la seule ayant une chance d’être écoutée, si non entendue, ouvrant ainsi une vision sur le sens possible de l’évolution, et une logique d’achèvement, si non un but qui n’est pas le néant.

Point n’est besoin d’être docteur esthéologie, es philosophie, es psychologie, en physique et en biologie pour entrer dans la pensée de Teilhard, pour la comprendre il suffit d’avoir du bon sens, un désir de Dieu, une « libido cosmique » comme il l’a écrit lui-même.

Certains religieux, universitaires et autres intellectuels se sont approprié Teilhard, l’analysant, le disséquant, sans jamais faire de synthèse générale. Ils ronronnent et tournent en rond, parlant un langage obscure et sophistiqué qui n’a aucune chance d’être écouté et entendu par les cherchants. Ils n’ont pas compris, ou pas voulu convenir que les choses de l’esprit peuvent être dites clairement et simplement.

Certains adeptes inconditionnels de Teilhard ne lisent que ses textes poétiques dans lesquels sont cachés des messages subliminaux de sa vraie pensée philosophique, celle qui est interdite par l’Eglise. Car il s’agit bien de cela, les Ordres savants parlent de Teilhard en cercles restreints d’intellectuels, mais pas un Curé en chaire n’en parlera dans son église, ni un Evêque dans sa cathédrale : le monitum de 1962 du Saint-Office n’est pas désactivé.

Pourquoi les Facultés Catholiques et les Universités laïques se disputent-elles la pensée de Teilhard ? Aurait-il plusieurs facettes, ce Jésuite dérangeant ?
-Les Facultés Catholiques disent qu’il est monobloc et refusent de voir sa pensée panthéiste, que d’ailleurs, Teilhard reconnaît lui-même, notamment dans certaines de ses nombreuses lettres à son amie Lucile Swan, qu’il a beaucoup aimée. Il a déclaré dans plusieurs de ses livres que son panthéisme était de nature convergente, comparé à celui de Bergson qui était de nature diffuse.
-Les Universités laïques, elles, sont surtout intéressées par le Teilhard scientifique et philosophe qui ne pouvait se satisfaire du seul dogme chrétien. Il a notamment contesté le
dogme de la chute originelle, allant jusqu’à dire que c’était un repoussoir pour les cherchant. Ce fut le point de départ de sa mise à l’écart. Mais évolutionnisme oblige, il a intégré l’esprit à la matière, repoussant ainsi l’acte créateur à l’époque du big bang. Il a ainsi démoli la théorie des créationnistes qui situent la Genèse à quelques milliers d’années avant notre ère, alors qu’il faut compter en milliards d’années ; la différence n’est pas grande !

Cette théorie de l’évolutionnisme, entrevue par Buffon, développée par Darwin, et perfectionnée par Teilhard, ne déplait pas aux scientifiques modernes qui ne repoussent plus systématiquement l’idée d’une information qui serait cachée dans l’énergie initiale dans laquelle se résout la matière. Les scientifiques laïques ne vont pas jusqu’à dire que c’est Dieu qui se cache dans la matière, car le milieu scientifique ne le tolèrerait pas, cependant, ils admettent que du hasard seul il ne peut rien sortir de complexe si les dés n’étaient pas pipés. La matière est complexe, c’est la raison de son évolution et, s’il n’y avait pas de la conscience cachée et indétectable dans l’énergie initiale, non seulement il n’y aurait pas eu dévolution, mais il n’y aurait pas eu occurrence de cette conscience, telle qu’elle nous appartient, quand les humanoïdes primitifs franchirent « le pas de la réflexion ».
Teilhard a eu cette idée de génie d’établir une corrélation entre complexité/centréité/conscience.

Cette pudeur que montrent les universitaires laïques est en fait l’effet d’un pur conformisme, et j’en ai eu la preuve qui m’a été fournie par un universitaire. Lorsque j’ai proposé à Lyon-3 le thème du colloque du 26 septembre 2009 originellement rédigé ainsi : « La pensée de Teilhard peut-elle induire une spiritualité laïque ? » j’ai eu la surprise amusée que l’on me demande de changer deux mots à ce titre. Cela donna « La pensée de Teilhard peut-elle générer une conscience laïque ? »
On peut s’amuser de cette infime différence dans les mots, mais si l’on considère le chemin parcouru depuis un siècle par les Universités laïques, on se rend compte qu’en 1900 aucune université n’aurait accepté de débattre publiquement sur ce thème, quel que soit le vocable utilisé, et c’est, justement, l’infime différence entre ces mots qui donne une idée de l’évolution des esprits.

Je ne me fais pas beaucoup d’illusions sur l’envie du grand public à débattre sur ce thème à Lyon-3 en septembre prochain. Seule une certaine élite sera ouverte à la discussion. J’espère que les étudiants viendront car il ne s’agit pas d’un thème réservé aux anciens.

Depuis que je m’investis dans la diffusion de la pensée de Teilhard, j’observe que le grand public, j’observe que le grand public éprouve une certaine appréhension vis à vis de ce qui concerne "foi et raison" et je le partage en deux grandes catégories :
-Il y a ceux qui ont peur de parler de la métaphysique car elle concerne l’au-delà de la vie physique, et ils cachent leur légitime peur de la mort en affichant une indifférence feinte sur ces questions
-Et il y a ceux qui ont déjà fait leur propre démarche spirituelle et qui ne veulent pas la remettre en question ; juste pudeur qui leur interdit d’en parler.

Nous sommes donc face d’une alternative fermée, alors, que devons-nous faire, nous, la branche spinoziste des teilhardiens modernes ?

Un certain sens du devoir et de l’altérité me commande de continuer la communication car il en sortira forcément quelque chose, or, un résultat si mince soit-il est déjà un résultat important dans ce domaine. Donner un sens à la vie est le seul moyen de lutter contre l’angoisse existentielle.


Je rappelle que VOUS TROUVEREZ SUR NOTRE SITE TOUS LES RENSEIGNEMENTS PRATIQUES CONCERNANT CE COLLOQUE REUNISSANT CINQ INTERVENANTS DE HAUT NIVEAU, LE SAMEDI 26 SEPTEMBRE 2009 de 9 H à 17 H.
Jean-Pierre Fressafond
Rédigé par Jean-Pierre Fressafond le Vendredi 3 Juillet 2009 à 18:56 | Commentaires (0)