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Henri GUYOT / PROBLEMES RELIGIEUX : ASPECTS POSSIBLES D’UNE MODERNITE
Mardi 26 Octobre 2010
J'avais écrit il y a déjà quelque temps un texte qui après tout peut bien s'inscrire dans une réflexion concernant l'avenir de l'homme. Peut-être suis-je un peu présomptueux ? Mon impression est simplement d'espérer qu'il peut servir à quelque chose. Jugez le simplement au titre de son éventuelle utilité. Sert-il à quelque chose ou ne sert-il à rien, c'est le seul critère.
Le monde musulman pose sans cesse et depuis longtemps au monde occidental d’éternelles questions concernant la foi et la croyance en Dieu, au risque d’être assourdissant. Ces questions, sans être spécialement destinées aux occidentaux, étaient déjà présentes au début, au VIIème siècle, à l’époque de Mahomet (il fallait être fidèle au véritable enseignement d’Abraham). Elles se sont posées tout au long des conquêtes militaires musulmanes. Elles ont fini par rencontrer l’Europe. Ibn Seoud, au début du XXe siècle, s’en faisait encore l’écho. Aujourd’hui l’intégrisme musulman en retentit encore. On dirait même que cette religion, pourtant en grande partie dictée, résonne d’autant plus fort qu’elle rencontre un certain vide de la pratique religieuse (ou une pratique religieuse dévoyée comme au VIIe siècle par des comportements mercantiles). Dans ce vide, les réponses énoncées par le monde occidental le sont toujours en termes de laïcité, progrès moral (le mot moral est un terme général flou, souvent sans référence à Dieu), d’intérêt public, de macroéconomie… Bref, réponses toujours à côté de la question au risque de paraître prononcées par des incroyants.
Pire encore, les diplomates et hommes politiques démocrates et républicains occidentaux proclament volontiers qu’ils sont athées, comme si cette déclaration leur procurait un label d’équité, de justice, et le droit d’être des arbitres éventuellement musclés. Et c’est le résultat inverse qui se produit : ce label athée paraît tout de suite équivoque puis enfin devient un langage coupable d’infidèle.
Ce sont alors dialogues de sourds, arrogances, invectives réciproques et enfermement de plus en plus large de chacune des deux populations dans des intégrismes de plus en plus rigides. Comme on vient de le dire plus haut et comme l’a si bien démontré Bernard Lewis, spécialiste du Moyen-Orient, ce n’est pourtant pas d’aujourd’hui que les musulmans posent des questions. Disons, pour faire court, depuis au moins la conquête d’Egypte par Bonaparte. Ils ont beaucoup cherché à comprendre pourquoi ils avaient accumulé des retards. Ils ont essayé de copier les structures, les armées, acheté des usines clé en main, embauché des ingénieurs occidentaux et… paradoxe, créé trop souvent des états totalitaires ou fanatiques sans toujours assurer un progrès social. Cruel paradoxe en effet pour ces hommes d’Orient qui ont aidés au Moyen-âge l’Europe à préserver les sciences grecques en la conduisant finalement à la Renaissance.
Ensuite pour les musulmans, ça n’a pas marché et maintenant, ils pensent que seul leur Dieu est le vrai Dieu et que cette inadaptation à la modernité est à reprocher, non pas à certains d’entre eux, mais à de soi-disant incroyants imaginés tout exprès. Il faut dire que la violence née de la colonisation et de la décolonisation est restée un fait de société qui ne facilite pas l’émergence libre et démocratique de l’innovation sociale et politique.
Peut-on répondre autrement à cette fameuse question ? Oui et non.
-Oui car la réponse se trouve dans les textes et savoir-faire de nombreux savants et chercheurs occidentaux. Elle se trouve même maintenant dans quelques pays de l’Extrême Orient (Asie du sud-est, Inde, Japon).
-Non car la réponse n’est pas toujours claire, pour chacune des deux parties. L’une ne sait pas la donner, l’autre ne sait pas la recevoir.
Je m’explique :
1° Oui, cette réponse se trouve dans les prémices d’une spiritualité moderne. Elle est abondante et sous-jacente dans les textes et réflexions du monde intellectuel et scientifique. Il faudrait citer en vrac Descartes, Pascal, Newton, Aldous Huxley, Einstein, Konrad Lorentz, Alexis Carrel, Rémi Chauvin, Murray Gell-Man (prix Nobel, inventeur du quark), Antoine de Saint-Exupéry, Venkata Raman un Hindou, autre prix Nobel, un bon nombre d’astrophysiciens et chercheurs en physique théorique et… Teilhard de Chardin… La liste est très incomplète d’autant qu’il faudrait citer quelques auteurs de l’antiquité, de la Renaissance et du siècle des lumières. On pourrait même citer un musulman, Avéroès.
2° Non, car la réponse n’est pas vraiment exprimée dans tous ces textes. Ces chercheurs ou penseurs n’ont pas écrit spécifiquement pour éclaircir la pensée musulmane, leur objectif est plus vaste ou ailleurs. Par exemple si les idées de Teilhard de Chardin ont des vertus conciliatoires entre les deux courants spirituels évoqués, tant mieux, mais elles n’ont pas été directement exprimées pour servir une thérapie de redressement des comportements contournés de la pensée musulmane. Ses idées sont plus universelles. Elles ont aussi des vertus conciliatoires pour les oppositions entre individus, générations, courants de pensées et même pour les contradictions internes de chacun de nous.
Et puis, la réponse n’est pas toujours très lisible, même pour les occidentaux. La raison en est que ceux-ci sont souvent prisonniers d’une vision saint-sulpicienne de leur religion (on est volontiers athée par rapport à cette vision). Ils n’arrivent plus à représenter correctement ce que pourrait être une spiritualité moderne ancrée dans le grand courant des sciences avancées et non pas rejetée par lui.
Le chemin est donc encore long et plein d’aléas. Mais comment penser, cependant, que les jeunes gens d’aujourd’hui, à qui on enseigne sur toute la surface du globe la physique théorique et tant d’autres sciences modernes, ne finiront pas par briser leurs archaïsmes. Il est bien possible que ce soit cette prise de conscience, largement entamée dans le monde musulman, qui provoque les soubresauts intégristes. N’y avait-il pas d’autre solution que de taper sur la fourmilière ? Personne de l’orient à l’occident ne pourra faire l’économie d’une réforme de sa religion au profit d’une spiritualité moderne et résolument nouvelle inscrite comme les autres sciences dans les courants de recherche. Elle est une trame pour tout le savoir humain.
Il va falloir briser l’enfermement des consciences. Et aborder la spiritualité comme un objet d’étude, quitte à rechercher pour celle-ci une méthode spécifique comme Descartes et Claude Bernard l’on fait en leur temps pour l’exploration scientifique.
Le problème est que cette attitude pourrait en même temps briser ainsi le cadre religieux et moral traditionnel des peuples. Ceux-ci sont conditionnés par des réflexes renvoyant depuis des siècles une image quelque peu empreinte de superstition qui fait confondre foi religieuse et religiosité. Autre difficulté : il n’est pas donné à tout le monde – et en particulier à l’ensemble d’une société – de vivre constamment la révolution permanente de son comportement vis-à-vis de sa foi et de ses multiples facettes. Nous progressons tous vers une nouvelle conscience, mais elle est encore pour chacun de nous infra-humaine.
Il faudrait inventer et proposer un cadre et des structures évolutives bonnes pour tous ici et maintenant.
Certes le monde chrétien pourra plus facilement accepter les réformes dans la mesure où le Christ doit sans cesse être considéré comme un homme ultra moderne, représentant une aide permanente pour faire un pas de plus sur le chemin de la foi. A l’inverse, il serait plus difficile de le faire pour la religion musulmane car, comme on l’a déjà dit, elle reste pour beaucoup une religion dictée.
Cependant il devient de plus en plus clair que Jésus Christ, Mahomet ou Bouddha sont des phénomènes généraux cosmiques, s’établissant à un moment donné de l’élévation de la vie et de la conscience, aussi bien sur terre qu’en chaque point de l’univers, sous d’autres noms et sourdant en représentations transitoires et évoluantes.
Tout espoir n’est pas perdu. Il n’est pas perdu à condition que chacun s’efforce de voir et savoir en sachant briser l’enfermement de ses croyances. Le risque sera toujours de rendre ce processus aléatoire par des erreurs personnelles ou collectives.
.
*Lectures :
Bernard Lewis : Que s’est-il passé ? L’islam, l’occident et la modernité – Gallimard
Raymond Ruyer : La gnose de Princeton – Fayard
Murray Gell-Man : Le quark et le jaguar - Albin Michel
Rémi Chauvin : La biologie de l’esprit – Edition du Rocher
Jean Heidmann, Alfred Vidal-Madjor, Nicolas Prantzos, Hubert Reeves – Sommes nous seuls dans l’univers ? Fayard
Aldous Huxley : Jouvence
Antoine de Saint Exupéry : Terre des hommes – Citadelle
Jean-Paul II : Entrez dans l’espérance – Plon, Mame
Pierre Teilhard de Chardin – Seuil
Alexis Carrel : Corps et âmes – Pourquoi j’ai écrit « Corps et âmes »
Ahmed Youssef : L’orient de Jacques Chirac – Edition du Rocher
Benoist Méchin : Ibn Séoud - le loup et le léopard – Albin Michel
Pierre Rabischong : Le programme homme – PUF
René Girard : La violence et le sacré – Grasset. (Voir ses écrits au sujet du mimétisme et du concept du bouc émissaire).
Le monde musulman pose sans cesse et depuis longtemps au monde occidental d’éternelles questions concernant la foi et la croyance en Dieu, au risque d’être assourdissant. Ces questions, sans être spécialement destinées aux occidentaux, étaient déjà présentes au début, au VIIème siècle, à l’époque de Mahomet (il fallait être fidèle au véritable enseignement d’Abraham). Elles se sont posées tout au long des conquêtes militaires musulmanes. Elles ont fini par rencontrer l’Europe. Ibn Seoud, au début du XXe siècle, s’en faisait encore l’écho. Aujourd’hui l’intégrisme musulman en retentit encore. On dirait même que cette religion, pourtant en grande partie dictée, résonne d’autant plus fort qu’elle rencontre un certain vide de la pratique religieuse (ou une pratique religieuse dévoyée comme au VIIe siècle par des comportements mercantiles). Dans ce vide, les réponses énoncées par le monde occidental le sont toujours en termes de laïcité, progrès moral (le mot moral est un terme général flou, souvent sans référence à Dieu), d’intérêt public, de macroéconomie… Bref, réponses toujours à côté de la question au risque de paraître prononcées par des incroyants.
Pire encore, les diplomates et hommes politiques démocrates et républicains occidentaux proclament volontiers qu’ils sont athées, comme si cette déclaration leur procurait un label d’équité, de justice, et le droit d’être des arbitres éventuellement musclés. Et c’est le résultat inverse qui se produit : ce label athée paraît tout de suite équivoque puis enfin devient un langage coupable d’infidèle.
Ce sont alors dialogues de sourds, arrogances, invectives réciproques et enfermement de plus en plus large de chacune des deux populations dans des intégrismes de plus en plus rigides. Comme on vient de le dire plus haut et comme l’a si bien démontré Bernard Lewis, spécialiste du Moyen-Orient, ce n’est pourtant pas d’aujourd’hui que les musulmans posent des questions. Disons, pour faire court, depuis au moins la conquête d’Egypte par Bonaparte. Ils ont beaucoup cherché à comprendre pourquoi ils avaient accumulé des retards. Ils ont essayé de copier les structures, les armées, acheté des usines clé en main, embauché des ingénieurs occidentaux et… paradoxe, créé trop souvent des états totalitaires ou fanatiques sans toujours assurer un progrès social. Cruel paradoxe en effet pour ces hommes d’Orient qui ont aidés au Moyen-âge l’Europe à préserver les sciences grecques en la conduisant finalement à la Renaissance.
Ensuite pour les musulmans, ça n’a pas marché et maintenant, ils pensent que seul leur Dieu est le vrai Dieu et que cette inadaptation à la modernité est à reprocher, non pas à certains d’entre eux, mais à de soi-disant incroyants imaginés tout exprès. Il faut dire que la violence née de la colonisation et de la décolonisation est restée un fait de société qui ne facilite pas l’émergence libre et démocratique de l’innovation sociale et politique.
Peut-on répondre autrement à cette fameuse question ? Oui et non.
-Oui car la réponse se trouve dans les textes et savoir-faire de nombreux savants et chercheurs occidentaux. Elle se trouve même maintenant dans quelques pays de l’Extrême Orient (Asie du sud-est, Inde, Japon).
-Non car la réponse n’est pas toujours claire, pour chacune des deux parties. L’une ne sait pas la donner, l’autre ne sait pas la recevoir.
Je m’explique :
1° Oui, cette réponse se trouve dans les prémices d’une spiritualité moderne. Elle est abondante et sous-jacente dans les textes et réflexions du monde intellectuel et scientifique. Il faudrait citer en vrac Descartes, Pascal, Newton, Aldous Huxley, Einstein, Konrad Lorentz, Alexis Carrel, Rémi Chauvin, Murray Gell-Man (prix Nobel, inventeur du quark), Antoine de Saint-Exupéry, Venkata Raman un Hindou, autre prix Nobel, un bon nombre d’astrophysiciens et chercheurs en physique théorique et… Teilhard de Chardin… La liste est très incomplète d’autant qu’il faudrait citer quelques auteurs de l’antiquité, de la Renaissance et du siècle des lumières. On pourrait même citer un musulman, Avéroès.
2° Non, car la réponse n’est pas vraiment exprimée dans tous ces textes. Ces chercheurs ou penseurs n’ont pas écrit spécifiquement pour éclaircir la pensée musulmane, leur objectif est plus vaste ou ailleurs. Par exemple si les idées de Teilhard de Chardin ont des vertus conciliatoires entre les deux courants spirituels évoqués, tant mieux, mais elles n’ont pas été directement exprimées pour servir une thérapie de redressement des comportements contournés de la pensée musulmane. Ses idées sont plus universelles. Elles ont aussi des vertus conciliatoires pour les oppositions entre individus, générations, courants de pensées et même pour les contradictions internes de chacun de nous.
Et puis, la réponse n’est pas toujours très lisible, même pour les occidentaux. La raison en est que ceux-ci sont souvent prisonniers d’une vision saint-sulpicienne de leur religion (on est volontiers athée par rapport à cette vision). Ils n’arrivent plus à représenter correctement ce que pourrait être une spiritualité moderne ancrée dans le grand courant des sciences avancées et non pas rejetée par lui.
Le chemin est donc encore long et plein d’aléas. Mais comment penser, cependant, que les jeunes gens d’aujourd’hui, à qui on enseigne sur toute la surface du globe la physique théorique et tant d’autres sciences modernes, ne finiront pas par briser leurs archaïsmes. Il est bien possible que ce soit cette prise de conscience, largement entamée dans le monde musulman, qui provoque les soubresauts intégristes. N’y avait-il pas d’autre solution que de taper sur la fourmilière ? Personne de l’orient à l’occident ne pourra faire l’économie d’une réforme de sa religion au profit d’une spiritualité moderne et résolument nouvelle inscrite comme les autres sciences dans les courants de recherche. Elle est une trame pour tout le savoir humain.
Il va falloir briser l’enfermement des consciences. Et aborder la spiritualité comme un objet d’étude, quitte à rechercher pour celle-ci une méthode spécifique comme Descartes et Claude Bernard l’on fait en leur temps pour l’exploration scientifique.
Le problème est que cette attitude pourrait en même temps briser ainsi le cadre religieux et moral traditionnel des peuples. Ceux-ci sont conditionnés par des réflexes renvoyant depuis des siècles une image quelque peu empreinte de superstition qui fait confondre foi religieuse et religiosité. Autre difficulté : il n’est pas donné à tout le monde – et en particulier à l’ensemble d’une société – de vivre constamment la révolution permanente de son comportement vis-à-vis de sa foi et de ses multiples facettes. Nous progressons tous vers une nouvelle conscience, mais elle est encore pour chacun de nous infra-humaine.
Il faudrait inventer et proposer un cadre et des structures évolutives bonnes pour tous ici et maintenant.
Certes le monde chrétien pourra plus facilement accepter les réformes dans la mesure où le Christ doit sans cesse être considéré comme un homme ultra moderne, représentant une aide permanente pour faire un pas de plus sur le chemin de la foi. A l’inverse, il serait plus difficile de le faire pour la religion musulmane car, comme on l’a déjà dit, elle reste pour beaucoup une religion dictée.
Cependant il devient de plus en plus clair que Jésus Christ, Mahomet ou Bouddha sont des phénomènes généraux cosmiques, s’établissant à un moment donné de l’élévation de la vie et de la conscience, aussi bien sur terre qu’en chaque point de l’univers, sous d’autres noms et sourdant en représentations transitoires et évoluantes.
Tout espoir n’est pas perdu. Il n’est pas perdu à condition que chacun s’efforce de voir et savoir en sachant briser l’enfermement de ses croyances. Le risque sera toujours de rendre ce processus aléatoire par des erreurs personnelles ou collectives.
.
*Lectures :
Bernard Lewis : Que s’est-il passé ? L’islam, l’occident et la modernité – Gallimard
Raymond Ruyer : La gnose de Princeton – Fayard
Murray Gell-Man : Le quark et le jaguar - Albin Michel
Rémi Chauvin : La biologie de l’esprit – Edition du Rocher
Jean Heidmann, Alfred Vidal-Madjor, Nicolas Prantzos, Hubert Reeves – Sommes nous seuls dans l’univers ? Fayard
Aldous Huxley : Jouvence
Antoine de Saint Exupéry : Terre des hommes – Citadelle
Jean-Paul II : Entrez dans l’espérance – Plon, Mame
Pierre Teilhard de Chardin – Seuil
Alexis Carrel : Corps et âmes – Pourquoi j’ai écrit « Corps et âmes »
Ahmed Youssef : L’orient de Jacques Chirac – Edition du Rocher
Benoist Méchin : Ibn Séoud - le loup et le léopard – Albin Michel
Pierre Rabischong : Le programme homme – PUF
René Girard : La violence et le sacré – Grasset. (Voir ses écrits au sujet du mimétisme et du concept du bouc émissaire).
Jean-Pierre Fressafond
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YVES GOURBEAULT : note sur le progrès/CHAPITRE 1ER DE L'AVENIR DE L'HOMME
Lundi 25 Octobre 2010
Cet article est une longue dissertation sur l' EVOLUTION.
Je vais essayer d'analyser et, éventuellement, d'interpréter la pensée de Teilhard.
T. commence par faire 2 constatations, suivies de 2 hypothèses.
1ère constatation : l' Evolution, à l'échelle cosmique est indéniable. Partant des éléments primitifs du Big Bang on en arrive à l'Homme, à travers toute une série de transformations successives.
Je cite :
« le monde, dans son état actuel, est le résultat d'un mouvement »
OK
« l'âme humaine occupe une place parfaitement définie dans l'ascension graduelle des vivants vers la conscience »
Encore OK
2ème constatation , moins évidente que la première;
apparemment, je cite :
« la nature actuelle semble s'être brusquement figée »
C'est moi qui parle : Tous les exemples que cite T. pour confirmer cet immobilisme se situent à l'échelle de la Terre.
Je cite :
« rien ne semble avoir bougé depuis que l'Homme se transmet la mémoire du passé : ni les ondulations du sol, ni les formes de la vie ni le génie de l'Homme, ni même sa bonté » !!!
C'est moi qui parle à nouveau : ces 2 constations qui semblent contradictoires l'amènent à poser la question : je cite :
« le cosmos s'est mué autrefois, mais bouge-t-il encore ? Question vivante et brutale de l'Evolution ».
x x
J'ouvre une parenthèse : arrivé à ce stade de son raisonnement, je ne peux m'empêcher de consater une fois de plus la facilité déconcertante avec laquelle T. passe de la dimension terrestre à la dimension Cosmique, et vice et versa.
Constatant une apparence d'arrêt de l'évolution sur Terre, et notamment chez l'Homme (dans sa vie et dans sa conscience), il n'éprouve aucune gêne à extrapoler ce phénomène au cosmos tout entier...
Ce qui ne manque pas d'audace!! Autant on peut connaître (et encore très imparfaitement) ce qui se passe sur terre, autant il est plus que téméraire de croire pouvoir tout connaître ce qui se passe dans l'Univers, en matière d'évolution. Tout au plus nous limitons nous à supposer que cet univers est en expansion, mais cela reste pour l'instant au niveau de la spéculation.
Je ferme la parenthèse et je reviens à « la question vivante et brulante de l'Evolution » en la limitant à la dimension terrestre.
C'est là que T. présente ses 2 hypothèses (il en annonce 3, mais je n'en est repéré que 2)
1ère hypothèse - je cite :
« ce que nous appelons fixité des organismes actuels n'est peut-être bien qu'un mouvement très lent, ou une phase de repos entre deux mouvements » et il enchaine : « pourquoi la vie ne serait-elle pas, elle aussi, mobile par grandes masses ou par action séculaire ou par courtes périodes ? »
Pourquoi pas en effet, je dis OK.
2ème hypothèse- je cite : « que tout ait été autrefois mobile et que tout soit aujourd'hui irrémédiablement fixé ? »
T. n'y crois pas, en effet, Moi non plus!
Dans l'esprit de T., si l'évolution il y a, si lente ou intermittente soit elle, cette évolution s'exerce dans un sens positif, dans un sens de progrès, vers une amélioration en vue d'une élévation du niveau de conscience générale (naturellement chez l'Homme).
Pourquoi pas ?
Mais permettez-moi de faire du mauvais esprit.
J'entrevois personnellement une 3ème hypothèse possible, à savoir que l'évolution- sur Terre- commence à être récessive; la Terre est à la moitié de sa vie, puisque, liée au soleil dont la mort est prévue dans 4,5 milliards d'années. Le système solaire a déjà dépassé l'âge mur et chacun sait que lorsque l'on commence à se rapprocher de la vieillesse... et de la mort, l'organisme ne peut que se dégrader- et ce sont souvent les organes les plus performants qui se dégradent les premiers.
De là à imaginer que l'Humanité sera la première atteinte, donc exposée à disparaître en priorité....il n'y aurait qu'un pas, il y a déjà des signes avant coureur. Je vous laisse le soin d'ne faire l'inventaire.
Je pense que si T. a fait l'impasse sur cette 3ème hypothèse, il ne l'a peut-être pas complètement ignorée. J'en veux pour preuves tous les développements qui remplissent les pages 27 à 34 et qui constituent, sans la nommer une 4ème hypothèse.
Je vais essayer de résumer à l'aide de citations prélevées dans le texte.
« il est bien remarquable que la transformation morphologique des êtres semble s'être ralentie au moment précis ou sur Terre (c'est moi qui souligne) apparaissent la pensée.
Pourquoi pas !
« les phyla à psychisme supérieur ont drainé toutes les puissances disponibles de la vie »
Ca reste discutable
« toutes les capacités évolutives seraient concentrées et limités dans l'âme humaine. Se demander si l'Univers (retour au Cosmos!) se développe encore revient alors à décider si oui ou non, l'esprit humain (retour à la Terre!) est encore en voie d'évolution »
T. répond OUI Je répondrais par un ?
Je reprends les citations :
« nous allons voir qu'un mouvement évolutif prodigieux se poursuit sans trêve autour de nous, seulement il est localisé dans le domaine de la conscience (qui plus est) de la conscience collective »
« mieux nous connaître, mieux nous situer dans l'espace et la durée, au point de devenir conscients de notre liaison et de notre responsabilité universelle »...nous avons ainsi découvert qu'il y avait un TOUT et nous en sommes les éléments »
Très bien! Je le pense aussi, et cette fois je ne rejette pas cet amalgame entre la vision terrestre et la vision cosmique.
Autre citation, qui va dans le même sens : « l'Homme d'aujourd'hui sent en lui les responsabilités et la force d'un Univers tout entier »
dernière citation, et ce sera la conclusion de cette pseudo 4ème hypothèse : « des philosophes admettant cette animation progressive du réel par l'idée, de la Matière par l'Esprit, cherchent à y rattacher l'espoir d'une libération terrestre » (retour sur Terre!)
Je conclurai moi-même à cette assimilation de la partie au TOUT, c'est grand, c'est beau et c'est peut-être Vrai. En tout cas, c'est une proposition que je peux admettre, que je peux faire mienne !!
Mais, je me pose quand même des questions concernant cette « libération terrestre » que T. envisage. S'agit-il d'une évasion terrestre de l'Homme dans le Cosmos ? Et sous quelle forme ?
Peut-on croire qu'un jour l'Esprit puisse être complètement et définitivement détaché de la Matière, ou bien peut-on penser que si peu que ce soit de la Matière serait indispensable pour servir de support à l'esprit ? Doit-on envisager que l'Avenir, c'est finalement la Mort comme le suggère lui-même T. : « la mort de l'individu ? La mort de la race ? La mort du Cosmos ? »
Je résume par un immense ?
x x
x
Suit un intermède sur le PROGRES qui pourrait faire l'objet, d'une autre étude, mais se serait trop long. Une autre fois peut-être !!
C'est à la page 34 que T. dérape complètement.
Pris par le démon de la foi (j'aime bien cette expression qui m'est venu spontanément) après avoir
évoqué majestueusement la GRANDEUR et l' UNIVERSALITE de cette puissance, initiale qui nous entraine et que j'accepte, par commodité d'appeler « DIEU », à la fois Big Bang, Matière, Vie, Esprit, en fait toute l'Evolution (pour moi Dieu est tout cela) T. rapetisse Dieu en l'identifiant au Christ qui n'est qu'un Homme parmi les Hommes.
Je cite :
« sans le travail continuel de chaque cellule humaine pour rejoindre toutes les autres, la Parousie serait-elle physiquement possible ? »
J'ai vérifié sur le Larousse la définition du mot Parousie : retour glorieux du Christ à la fin des temps en vue de l'accomplissement du jugement final.
la fin des temps = qui peut la connaître ? D'ailleurs les temps ont-ils une fin ?
Le jugement final : quel jugement ? Qui juge ? Qui juge-t-on ? Pourquoi juger ? Est-ce Dieu
qui juge son oeuvre ? Ou l'Homme supposé l'aboutissement du Monde qui juge Dieu pour son oeuvre ?
Cette soi-disant Parousie est insensée!!
Je me demande toujours où T. situe son fameux point « Omega » : à la mort de l'homme ou à la mort du Cosmos ?
Je termine sur ce dernier ?
Je vais essayer d'analyser et, éventuellement, d'interpréter la pensée de Teilhard.
T. commence par faire 2 constatations, suivies de 2 hypothèses.
1ère constatation : l' Evolution, à l'échelle cosmique est indéniable. Partant des éléments primitifs du Big Bang on en arrive à l'Homme, à travers toute une série de transformations successives.
Je cite :
« le monde, dans son état actuel, est le résultat d'un mouvement »
OK
« l'âme humaine occupe une place parfaitement définie dans l'ascension graduelle des vivants vers la conscience »
Encore OK
2ème constatation , moins évidente que la première;
apparemment, je cite :
« la nature actuelle semble s'être brusquement figée »
C'est moi qui parle : Tous les exemples que cite T. pour confirmer cet immobilisme se situent à l'échelle de la Terre.
Je cite :
« rien ne semble avoir bougé depuis que l'Homme se transmet la mémoire du passé : ni les ondulations du sol, ni les formes de la vie ni le génie de l'Homme, ni même sa bonté » !!!
C'est moi qui parle à nouveau : ces 2 constations qui semblent contradictoires l'amènent à poser la question : je cite :
« le cosmos s'est mué autrefois, mais bouge-t-il encore ? Question vivante et brutale de l'Evolution ».
x x
J'ouvre une parenthèse : arrivé à ce stade de son raisonnement, je ne peux m'empêcher de consater une fois de plus la facilité déconcertante avec laquelle T. passe de la dimension terrestre à la dimension Cosmique, et vice et versa.
Constatant une apparence d'arrêt de l'évolution sur Terre, et notamment chez l'Homme (dans sa vie et dans sa conscience), il n'éprouve aucune gêne à extrapoler ce phénomène au cosmos tout entier...
Ce qui ne manque pas d'audace!! Autant on peut connaître (et encore très imparfaitement) ce qui se passe sur terre, autant il est plus que téméraire de croire pouvoir tout connaître ce qui se passe dans l'Univers, en matière d'évolution. Tout au plus nous limitons nous à supposer que cet univers est en expansion, mais cela reste pour l'instant au niveau de la spéculation.
Je ferme la parenthèse et je reviens à « la question vivante et brulante de l'Evolution » en la limitant à la dimension terrestre.
C'est là que T. présente ses 2 hypothèses (il en annonce 3, mais je n'en est repéré que 2)
1ère hypothèse - je cite :
« ce que nous appelons fixité des organismes actuels n'est peut-être bien qu'un mouvement très lent, ou une phase de repos entre deux mouvements » et il enchaine : « pourquoi la vie ne serait-elle pas, elle aussi, mobile par grandes masses ou par action séculaire ou par courtes périodes ? »
Pourquoi pas en effet, je dis OK.
2ème hypothèse- je cite : « que tout ait été autrefois mobile et que tout soit aujourd'hui irrémédiablement fixé ? »
T. n'y crois pas, en effet, Moi non plus!
Dans l'esprit de T., si l'évolution il y a, si lente ou intermittente soit elle, cette évolution s'exerce dans un sens positif, dans un sens de progrès, vers une amélioration en vue d'une élévation du niveau de conscience générale (naturellement chez l'Homme).
Pourquoi pas ?
Mais permettez-moi de faire du mauvais esprit.
J'entrevois personnellement une 3ème hypothèse possible, à savoir que l'évolution- sur Terre- commence à être récessive; la Terre est à la moitié de sa vie, puisque, liée au soleil dont la mort est prévue dans 4,5 milliards d'années. Le système solaire a déjà dépassé l'âge mur et chacun sait que lorsque l'on commence à se rapprocher de la vieillesse... et de la mort, l'organisme ne peut que se dégrader- et ce sont souvent les organes les plus performants qui se dégradent les premiers.
De là à imaginer que l'Humanité sera la première atteinte, donc exposée à disparaître en priorité....il n'y aurait qu'un pas, il y a déjà des signes avant coureur. Je vous laisse le soin d'ne faire l'inventaire.
Je pense que si T. a fait l'impasse sur cette 3ème hypothèse, il ne l'a peut-être pas complètement ignorée. J'en veux pour preuves tous les développements qui remplissent les pages 27 à 34 et qui constituent, sans la nommer une 4ème hypothèse.
Je vais essayer de résumer à l'aide de citations prélevées dans le texte.
« il est bien remarquable que la transformation morphologique des êtres semble s'être ralentie au moment précis ou sur Terre (c'est moi qui souligne) apparaissent la pensée.
Pourquoi pas !
« les phyla à psychisme supérieur ont drainé toutes les puissances disponibles de la vie »
Ca reste discutable
« toutes les capacités évolutives seraient concentrées et limités dans l'âme humaine. Se demander si l'Univers (retour au Cosmos!) se développe encore revient alors à décider si oui ou non, l'esprit humain (retour à la Terre!) est encore en voie d'évolution »
T. répond OUI Je répondrais par un ?
Je reprends les citations :
« nous allons voir qu'un mouvement évolutif prodigieux se poursuit sans trêve autour de nous, seulement il est localisé dans le domaine de la conscience (qui plus est) de la conscience collective »
« mieux nous connaître, mieux nous situer dans l'espace et la durée, au point de devenir conscients de notre liaison et de notre responsabilité universelle »...nous avons ainsi découvert qu'il y avait un TOUT et nous en sommes les éléments »
Très bien! Je le pense aussi, et cette fois je ne rejette pas cet amalgame entre la vision terrestre et la vision cosmique.
Autre citation, qui va dans le même sens : « l'Homme d'aujourd'hui sent en lui les responsabilités et la force d'un Univers tout entier »
dernière citation, et ce sera la conclusion de cette pseudo 4ème hypothèse : « des philosophes admettant cette animation progressive du réel par l'idée, de la Matière par l'Esprit, cherchent à y rattacher l'espoir d'une libération terrestre » (retour sur Terre!)
Je conclurai moi-même à cette assimilation de la partie au TOUT, c'est grand, c'est beau et c'est peut-être Vrai. En tout cas, c'est une proposition que je peux admettre, que je peux faire mienne !!
Mais, je me pose quand même des questions concernant cette « libération terrestre » que T. envisage. S'agit-il d'une évasion terrestre de l'Homme dans le Cosmos ? Et sous quelle forme ?
Peut-on croire qu'un jour l'Esprit puisse être complètement et définitivement détaché de la Matière, ou bien peut-on penser que si peu que ce soit de la Matière serait indispensable pour servir de support à l'esprit ? Doit-on envisager que l'Avenir, c'est finalement la Mort comme le suggère lui-même T. : « la mort de l'individu ? La mort de la race ? La mort du Cosmos ? »
Je résume par un immense ?
x x
x
Suit un intermède sur le PROGRES qui pourrait faire l'objet, d'une autre étude, mais se serait trop long. Une autre fois peut-être !!
C'est à la page 34 que T. dérape complètement.
Pris par le démon de la foi (j'aime bien cette expression qui m'est venu spontanément) après avoir
évoqué majestueusement la GRANDEUR et l' UNIVERSALITE de cette puissance, initiale qui nous entraine et que j'accepte, par commodité d'appeler « DIEU », à la fois Big Bang, Matière, Vie, Esprit, en fait toute l'Evolution (pour moi Dieu est tout cela) T. rapetisse Dieu en l'identifiant au Christ qui n'est qu'un Homme parmi les Hommes.
Je cite :
« sans le travail continuel de chaque cellule humaine pour rejoindre toutes les autres, la Parousie serait-elle physiquement possible ? »
J'ai vérifié sur le Larousse la définition du mot Parousie : retour glorieux du Christ à la fin des temps en vue de l'accomplissement du jugement final.
la fin des temps = qui peut la connaître ? D'ailleurs les temps ont-ils une fin ?
Le jugement final : quel jugement ? Qui juge ? Qui juge-t-on ? Pourquoi juger ? Est-ce Dieu
qui juge son oeuvre ? Ou l'Homme supposé l'aboutissement du Monde qui juge Dieu pour son oeuvre ?
Cette soi-disant Parousie est insensée!!
Je me demande toujours où T. situe son fameux point « Omega » : à la mort de l'homme ou à la mort du Cosmos ?
Je termine sur ce dernier ?
Jean-Pierre Fressafond
Travaux des membres
Henri GUYOT / L’Avenir de l’Homme/ (Tome V éditions du Seuil)
Dimanche 24 Octobre 2010
Les 37 premières pages de ce tome sont une remarquable invite à la lecture de cet ouvrage. La question qui y est posée est de savoir si on peut découvrir comment se réalise ou se réalisera l’unanimisation humaine.
Va-t-on à travers la lecture découvrir des indications pour l’action ?
L’homme devant l’imagination de l’avenir a deux attitudes, selon Teilhard :
- Etre immobile, c'est-à-dire partisan du sens commun, de la routine, du moindre effort, du pessimisme et aussi jusqu’à un certain point, de la morale et de la religion.
- Etre une vigie, c’est à dire comprendre que l’Univers apparemment incohérent et figé revêt la figure d’un mouvement.
Il convient tout d’abord de dire que ces deux attitudes sont marquées par les difficultés que nous avons pour observer et apprécier les grands mouvements de la vie sur terre – la vie individuelle de chacun de nous est trop courte pour bien voir dans toute leur ampleur les grands mouvements de l’évolution.
Mais pour Teilhard, anthropologue et paléontologue, la réponse à la question : "l’Univers se développe-t-il encore ?", la réponse est sans hésitation : oui, et ce mouvement évolutif est localisé dans le domaine de la conscience.
Donc il faut être une bonne vigie, car nous avons appris à mieux nous connaître et à nous situer dans l’espace et dans la durée au point de devenir conscients de notre liaison et de notre responsabilité universelle.
Mais la vigie ne doit elle pas aussi entreprendre quelque chose ? C’est bien d’être éveillé et conscient, mais maintenant
- que convient il de faire pour la construction de la cité à venir ? Faut il se contenter d’espérer qu’émergeront toutes seules de l’évolution en marche les nouvelles fleurs de la pensée et de la science ? Y aura-t-il quelqu’un ou quelque groupe d’hommes qui inventera "hic et nunc" la cité nouvelle ?
-Les vigies doivent elles se contenter d’observer ? D’observer et imaginer un poème lyrique comparable à celui de Saint Exupéry dans Citadelle ? Doivent-elles se contenter d’espérer en une vision plus précise du Christ Cosmique imaginé par Teilhard ? Doivent elles espérer que de la précision croissante de cette vision naîtra quasi miraculeusement un plérome divin ?
Il est cependant certain que même si nous nous approchons chaque jour un petit peu plus du point oméga, nous sommes encore tellement imparfaits et ignorants. Au point que nous avons besoin de symboles pour, à la manière de nos ancêtres fétichistes et superstitieux, tenter d’avoir une vision "immédiate" et quasi surnaturelle de l’avenir. Il nous faudrait encore des symboles évolutifs sur lesquels chacun s’accorderait.
Mais la notion de Christ cosmique peut elle remplir ce rôle ? Certes le Christ appelé Christ sur notre terre, et peut-être autrement ailleurs dans l’univers, permet par son aspect éminemment humain de franchir l’espace qui nous sépare du Divin. Il est plus qu’une batterie de symboles évolutifs car ces symboles ne sont jamais qu’une batterie d’ustensiles.
Un Christ cosmique a donc une dimension supplémentaire. C’est bien pour cette dimension supplémentaire que nous devons être en recherche. Tant que les récits des Evangiles permettaient au Christ historique à lui seul de remplir le rôle d’un Christ cosmique les réponses paraissaient claires. Le Christ historique est devenu pour beaucoup d’entre nous de plus en plus un objet d’étude si bien que ses liens avec le Christ cosmique deviennent incertains. D’autant que dans le même temps notre soif de symboles à "l’ancienne" est peut-être en train de se mettre un peu en sourdine parce que finalement un symbole n’est jamais qu’un simple réflexe atavique venu du fond des âges avec le fétichisme et la superstition.
Encore une fois il semble bien que pour entamer une recherche plus fructueuse et ouvrir une porte sur l’ avenir il faille avoir recours à Teilhard.
Alors je vous engage sur ce point à lire ce que Teilhard dit dans quelques extraits collationnés par le père Noir s. j. sous le titre "Les perspectives politiques de Teilhard".
En voici quelques passages :
Page 6 : Voilà pourquoi, si un Front Humain commençait à se former, il y faudrait à coté des ingénieurs occupés à organiser les ressources et les liaisons de la terre, d’autres "techniciens" uniquement chargés de définir et de propager les buts concrets, de plus en plus élevés, sur lesquels doit se concentrer l’effort des activités humaines. Nous nous sommes passionnés avec raison, jusqu’ici, pour la révélation des mystères dissimulés dans l’infiniment grand et l’infiniment petit de la matière. Mais une investigation bien plus importante pour l’avenir serait l’étude des courants et des attractions de nature psychique : une Energétique de l’Esprit. Peut-être, poussés par la nécessité de construire l’unité du monde, finirons nous par nous apercevoir que le grand œuvre obscurément pressenti et poursuivi par la science n’est rien d’autre que la découverte de Dieu.
Page 7 : « Aimez vous les uns les autres ». Ce précepte de douceur, humblement jeté il y a deux mille ans comme une huile lénifiante sur la souffrance humaine, se révèle à notre esprit moderne comme le plus puissant, et en fait comme le seul principe imaginable d’un équilibre futur de la terre. Nous déciderons nous enfin à admettre qu’il n’est ni faiblesse, ni douce manie, mais qu’il intime une condition formelle des progrès les plus organiques et les plus techniques de la Vie ?
Page 10 : Forcés toujours plus étroitement l’un sur l’autre par les progrès de l’Hominisation, et plus encore attirés l’un vers l’autre par une identité de fond, les deux Omégas, je répète (celui de l’expérience et celui de la foi), s’apprêtent certainement à réagir l’un sur l’autre dans la conscience humaine et finalement à se synthétiser : le Cosmique étant sur le point d’agrandir fantastiquement le Christique ; et le Christique sur le point (chose invraisemblable !) d’amoriser (c’est à dire d’énergifier au maximum) le Cosmique tout entier.
Va-t-on à travers la lecture découvrir des indications pour l’action ?
L’homme devant l’imagination de l’avenir a deux attitudes, selon Teilhard :
- Etre immobile, c'est-à-dire partisan du sens commun, de la routine, du moindre effort, du pessimisme et aussi jusqu’à un certain point, de la morale et de la religion.
- Etre une vigie, c’est à dire comprendre que l’Univers apparemment incohérent et figé revêt la figure d’un mouvement.
Il convient tout d’abord de dire que ces deux attitudes sont marquées par les difficultés que nous avons pour observer et apprécier les grands mouvements de la vie sur terre – la vie individuelle de chacun de nous est trop courte pour bien voir dans toute leur ampleur les grands mouvements de l’évolution.
Mais pour Teilhard, anthropologue et paléontologue, la réponse à la question : "l’Univers se développe-t-il encore ?", la réponse est sans hésitation : oui, et ce mouvement évolutif est localisé dans le domaine de la conscience.
Donc il faut être une bonne vigie, car nous avons appris à mieux nous connaître et à nous situer dans l’espace et dans la durée au point de devenir conscients de notre liaison et de notre responsabilité universelle.
Mais la vigie ne doit elle pas aussi entreprendre quelque chose ? C’est bien d’être éveillé et conscient, mais maintenant
- que convient il de faire pour la construction de la cité à venir ? Faut il se contenter d’espérer qu’émergeront toutes seules de l’évolution en marche les nouvelles fleurs de la pensée et de la science ? Y aura-t-il quelqu’un ou quelque groupe d’hommes qui inventera "hic et nunc" la cité nouvelle ?
-Les vigies doivent elles se contenter d’observer ? D’observer et imaginer un poème lyrique comparable à celui de Saint Exupéry dans Citadelle ? Doivent-elles se contenter d’espérer en une vision plus précise du Christ Cosmique imaginé par Teilhard ? Doivent elles espérer que de la précision croissante de cette vision naîtra quasi miraculeusement un plérome divin ?
Il est cependant certain que même si nous nous approchons chaque jour un petit peu plus du point oméga, nous sommes encore tellement imparfaits et ignorants. Au point que nous avons besoin de symboles pour, à la manière de nos ancêtres fétichistes et superstitieux, tenter d’avoir une vision "immédiate" et quasi surnaturelle de l’avenir. Il nous faudrait encore des symboles évolutifs sur lesquels chacun s’accorderait.
Mais la notion de Christ cosmique peut elle remplir ce rôle ? Certes le Christ appelé Christ sur notre terre, et peut-être autrement ailleurs dans l’univers, permet par son aspect éminemment humain de franchir l’espace qui nous sépare du Divin. Il est plus qu’une batterie de symboles évolutifs car ces symboles ne sont jamais qu’une batterie d’ustensiles.
Un Christ cosmique a donc une dimension supplémentaire. C’est bien pour cette dimension supplémentaire que nous devons être en recherche. Tant que les récits des Evangiles permettaient au Christ historique à lui seul de remplir le rôle d’un Christ cosmique les réponses paraissaient claires. Le Christ historique est devenu pour beaucoup d’entre nous de plus en plus un objet d’étude si bien que ses liens avec le Christ cosmique deviennent incertains. D’autant que dans le même temps notre soif de symboles à "l’ancienne" est peut-être en train de se mettre un peu en sourdine parce que finalement un symbole n’est jamais qu’un simple réflexe atavique venu du fond des âges avec le fétichisme et la superstition.
Encore une fois il semble bien que pour entamer une recherche plus fructueuse et ouvrir une porte sur l’ avenir il faille avoir recours à Teilhard.
Alors je vous engage sur ce point à lire ce que Teilhard dit dans quelques extraits collationnés par le père Noir s. j. sous le titre "Les perspectives politiques de Teilhard".
En voici quelques passages :
Page 6 : Voilà pourquoi, si un Front Humain commençait à se former, il y faudrait à coté des ingénieurs occupés à organiser les ressources et les liaisons de la terre, d’autres "techniciens" uniquement chargés de définir et de propager les buts concrets, de plus en plus élevés, sur lesquels doit se concentrer l’effort des activités humaines. Nous nous sommes passionnés avec raison, jusqu’ici, pour la révélation des mystères dissimulés dans l’infiniment grand et l’infiniment petit de la matière. Mais une investigation bien plus importante pour l’avenir serait l’étude des courants et des attractions de nature psychique : une Energétique de l’Esprit. Peut-être, poussés par la nécessité de construire l’unité du monde, finirons nous par nous apercevoir que le grand œuvre obscurément pressenti et poursuivi par la science n’est rien d’autre que la découverte de Dieu.
Page 7 : « Aimez vous les uns les autres ». Ce précepte de douceur, humblement jeté il y a deux mille ans comme une huile lénifiante sur la souffrance humaine, se révèle à notre esprit moderne comme le plus puissant, et en fait comme le seul principe imaginable d’un équilibre futur de la terre. Nous déciderons nous enfin à admettre qu’il n’est ni faiblesse, ni douce manie, mais qu’il intime une condition formelle des progrès les plus organiques et les plus techniques de la Vie ?
Page 10 : Forcés toujours plus étroitement l’un sur l’autre par les progrès de l’Hominisation, et plus encore attirés l’un vers l’autre par une identité de fond, les deux Omégas, je répète (celui de l’expérience et celui de la foi), s’apprêtent certainement à réagir l’un sur l’autre dans la conscience humaine et finalement à se synthétiser : le Cosmique étant sur le point d’agrandir fantastiquement le Christique ; et le Christique sur le point (chose invraisemblable !) d’amoriser (c’est à dire d’énergifier au maximum) le Cosmique tout entier.
Jean-Pierre Fressafond
Travaux des membres
Jean-Pierre GIROUD / NOTE SUR LE PROGRES
Dimanche 24 Octobre 2010b[ « Tournant les yeux au-dessus de lui, vers les espaces préparés aux créations nouvelles…il se vouera corps et âme, avec une foi raffermie à un progrès… » ]bdit Teilhard en parlant de l’homme.
Ces phrases terminent le 1er chapitre du livre L’Avenir de l’Homme et nous allons voir que la multitude humaine plutôt que considérée comme figée et immuable, jour après jour se construit, se bonifie, parfois se ternit (mais là aussi la relativité existe) et mon jugement n‘est que le reflet de ma nature ;
A chaque instant, je dois en être conscient, le changement est présent dans la grande aventure de l’humanité.
Le Progrès, synonyme d’évolution, c’est toute la chance pleine d’espoir que nous aide à découvrir Teilhard par le cheminement des premières pages du livre. Le paléontologue m’oblige à être conscient une nouvelle fois avec lui de sa vision qu’il y a Vie Evolutive; l’homme dans sa nature dit-il est encore en plein changement antitatif c’est-à-dire état en constante évolution et cela:
1) dans la valeur biologique de l’action morale
2) dans l’évidence de la nature organique des liaisons inter-individuelles
Explication:
Deux faits se sont présentés à moi, qui illustrent je crois les deux états présentés ci-dessus; les voici:
Hiver 1954; janvier et février en France durant plusieurs longues semaines la température reste en dessous de moins 15°.Alors, le 1er février 1954 sur les antennes de Radio-Luxembourg, RTL d’ aujourd’hui, un prêtre, l’ abbé Pierre lance ce message, saisi dans sa chaire par ce qu’il a vu:
« Mes amis, au secours…une femme vient de mourir gelée…etc. » Et ce sera le début d’une chaîne de solidarité sans précédent dans l’histoire de la France moderne.
Le cri de détresse de l’abbé sera la prise de conscience pour de très nombreuses personnes qui, à sa suite, bénévolement iront au secours de leurs semblables, Emmaüs vient de naître;
L’action morale d’une personne, puis de milliers d’hommes et de femmes, va changer le regard de la société; un de ces changements qui grandissent ceux qui veulent en être acteurs et qui fait que de toute façon la société n’est plus comme avant; L’homme instigateur du mouvement va continuer à guerroyer, avec d’autres bien sûr, pour donner aux plus démunis, et trouver des logements aux défavorisés. En 1989, un film illustrant les événements sera projeté; son titre: Hiver 54, l’abbé Pierre, avec pour acteurs principaux Claudia Cardinal et Lambert Wilson et aura un certain succès.
Un second événement quant à lui m’a semblé illustrer la vivacité des liaisons inter-individuelles et en cela change certainement l’antité humaine même si c’est plus tard je crois qu’on s’en rendra compte:
b[i[Des hommes et des dieux]]bi, film sorti ces dernières semaines avec pour acteurs principaux, parmi d’ autres, Michael Lonsdal exemple d’intériorité, Lambert Wilson, encore lui et agréable surprise, qui crève l’écran de sincérité; Les moines de Tibéhirine nous donnent le témoignage d’un vécu simple, d’un engagement naturel, d’un renoncement ordinaire et quotidien dans ce coin de l’Atlas; pas de parti-pris politique ou confessionnel, mais simplement le témoignage de la vie, sa simplicité et sa totalité. Les un million et demi de spectateurs qui sont allés le voir n’en sortent pas déçus, loin de là!
Le vingt et unième siècle qui termine sa première décennie n’a certainement pas fini de nous étonner.
De Teilhardb[: « Grâce aux progrès de la science et de la pensée, notre action moderne part, pour le bien comme pour le mal, d’une base absolue incomparablement plus élevée que celle des humains qui nous ont frayé la voie vers la lumière »]b. Est-ce à dire que nous sommes mieux lotis ou pourvus que ceux qui étaient avant nous, que je suis mieux armé que mes pères contre l’adversité ?
Je pense, et chacun l’a compris, que la réponse se situe sur un autre plan;
Pour l’humanité d’il y a bien longtemps, comparée à celle de maintenant, la complétude est la même, seule change la forme du tout ou dit d’une autre façon: pour deux contenants, par exemple un verre et une bouteille pleins, la totalité comble chacun des deux récipients (qui pourtant sont bien différents par nature) et, ramené aux humains, Teilhard enfonce le clou si on peut dire;
b[ « je considère comme une preuve de cette vérité le fait que, parmi les élus qu’il rassemble, on compte en grand nombre, les pécheurs, les boiteux, les aveugles, les paralytiques… »]b
Et, continuons l’idée de progrès; Aujourd’hui et jour après jour un attrait nouveau anime le genre humain, avec les progrès constants de la science; ce sont de nouveaux gènes découverts, des maladies combattues efficacement, des êtres revitalisés, etc. L’ homme vit plus pleinement, avec plus de densité, chacune de ses entités, physiques, psychiques, morales; la pensée s’enrichit de la compréhension de schèmes qui avant parce que non résolus, étaient crainte, obscurité, tabou;
Du plus profond de l’âme la clarté dans la vérité va voir le jour et y arrive pas à pas un peu plus à la lumière de notre intelligence, comme jadis quand de l’arbre de la vie se fit le pas de la réflexion;
Vraiment comme il le ditb[:i[ « la multitude des actes individuels murit une action humaine…la réalisation d’une pensée consommée »]]bi(page: 30)
i[ « Deo ignoto » ]idit-il pour finir, dieu inconnu ; Il ose dire, comme avant lui Maître Eckart, comme celui que l’on sait au début de notre ère: « …venez et voyez »(Jn I,39). Pas n’est besoin de vouloir absolument croire, mais il faut simplement regarder vouloir intensément regarder ce qu’il résume en ces quelques mots: « …hommage suprême de foi et d’ adoration. »(page:37).
Jean-Pierre Fressafond
Travaux des membres
Catherine Godinot / NOTES SUR LE PROGRES dans l'AVENIR de L'HOMME de TEILHARD de CHARDIN
Samedi 23 Octobre 2010
Quel est l'avenir de l'homme(1)
Cette question a hanté Teilhard de Chardin pendant de nombreuses années car, sans avoir les dons de Madame Soleil, cette question est éminemment difficile à résoudre. En effet, notre époque est caractérisée par le rationnel et la connaissance scientifique qui tire des observations concrètes des lois permettant de prédire l'évolution du monde à venir. Par exemple, le scientifique peut définir la position exacte des planètes d'après les connaissances de l'astrophysique A partir des lois établies, l'homme peut aussi élaborer des hypothèses qui seront vérifiées ou quelques fois infirmées dans l'avenir, avenir qui peut être proche ou extrêmement lointain. Teilhard de Chardin nous dit "être plus, c'est d'abord savoir plus"(2). Cependant, il reconnaît qu'on ne peut pas scientifiquement prédire ce que deviendra l'homme à partir des données biologiques de l'évolution.
En effet, la vie est apparue sur terre il y a quelques milliards d'années en partant de quelques atomes qui se sont assemblés en molécules puis les molécules en êtres unicellulaires. A leur tour, des organismes pluricellulaires de plus en plus complexes ont évolué jusqu'à l'apparition de l'homme doué d'intelligence et de conscience. L'évolution biologique a peu à peu construit le cerveau humain dont la taille a progressivement augmenté. Teilhard de Chardin suggère que cette évolution se soit faite par paliers successifs.
Les lois de la génétique et de la reproduction sexuée permettent de décrire la diversité biologique et expliquent la complexification progressive des êtres vivants. Les espèces se transforment, ce qui crée constamment des variétés nouvelles. Mais, l'apparition de la conscience est beaucoup plus difficile à comprendre. C'est sur ce point que Teilhard de Chardin va développer la notion de progrès qu'il attend de l'homme ou plutôt des sociétés humaines en devenir. Il ne fait pas de doute pour lui que l'évolution de l'humanité ne peut que continuer à progresser. Il nous dit "Le monde, dans son état actuel, est le résultat d'un mouvement"(3). Tout progrès nécessite un changement qui s'établit dans la durée. Pour se former, le monde a bougé aussi bien d'un point de vue géologique que biologique ou social comme l'atteste la variété des civilisations qui s'en partagent le domaine.
Pour le scientifique, le mouvement se définit comme le déplacement d'un corps par rapport à un point fixe de l'espace à un moment déterminé. Par exemple, dans le paradoxe de la flèche de Zénon d'Elée, nous imaginons une flèche en vol. A chaque instant, la flèche se trouve à une position précise. Si l'instant est trop court, alors la flèche n'a pas le temps de se déplacer et reste au repos. Au cours des instants suivants, elle paraîtra immobile pour la même raison. Si le temps est une succession d'instants, la flèche est toujours immobile à chaque instant. Elle ne peut se déplacer et le mouvement est impossible. Pour Bergson, tout mouvement qui correspond au passage d'un repos à un autre est indivisible. La mobilité est alors l'essence du progrès moral. "Ce que nous vivons est perpétuellement mobile et ne se laisse jamais fixer en un état ou en plusieurs états"(4). Bergson (5) établit un parallèle entre la trajectoire de la flèche de Zénon d'Elée et celle du progrès moral. Toutes deux tentent d'atteindre un but. Pour Zénon d'Elée, le mouvement est une transition spatiale continuelle entre deux points séparés par d'infinies positions intermédiaires. "Il n'y a pas de choses faites mais des choses qui se font, pas d'états qui se maintiennent mais seulement des états qui changent" (6). Selon Bergson, l'évolution morale est mobile. Nous sommes dans un mouvement incessant que Bergson appelle durée. La durée est pour lui une unité de mouvement évolutive, une multiplicité d'états qui constituent la vie intérieure. Pour Teilhard de Chardin, "Nature équivaut à devenir, se faire"3. "L'Univers a bougé mais, bouge-t-il encore?" "Le paradoxe fondamental de la Nature actuelle est que son universelle plasticité semble s'être brusquement figée" (7). Mais, ce paradoxe n'est-il pas similaire à celui de la flèche de Zénon d'Elée? Ce que nous considérons comme figé n'est peut-être bien qu'"un mouvement lent ou une phase de repos entre deux mouvements". Un mouvement évolutif prodigieux se poursuit sans trêve autour de nous. Seulement, il est localisé dans le domaine de la conscience et de la conscience collective" (8).
L'avenir de l'homme passe par une convergence vers un amour commun suscité par un attrait commun vers un même quelqu'un. Avec un optimisme incroyable, vu l'époque à laquelle il vivait, Teilhard de Chardin pense qu'une telle communion des hommes va se réaliser parce qu'elle est la seule voie d'avenir pour l'homme: "l'humanité va vers son unité" (9). Cela ne veut pas dire que "tout le monde soit bon et que tout le monde soit gentil" et que nous allons tous devenir semblables, mais que, le progrès viendra d'une évolution convergente et conjointe de chaque homme, évolution qui tendra à rapprocher les sociétés. Comme le disait le poëte Francis Ponge (10) "L'homme est à venir" ou "l'homme est l'avenir de l'homme", expression déformée par Brassens lorsqu'il déclare avec Aragon "la femme est l'avenir de l'homme".
1P. Teilhard de Chardin dans L'avenir de l'homme, ed Sagesses.
2id, 30.
3 id, 24.
4H. Bergson dans:La pensée et le mouvant (1938), ed Puf 2009.
5id dans "les deux sources de la morale et de la religion", (1932).
6H. Bergson :La pensée et le mouvant 1938, ed Puf 2009, 211.
7P. Teilhard de Chardin dans L'avenir de l'homme, ed Sagesses, 25.
8id, 27-28.
9id,.
10 F. Ponge Notes premières de l'homme (1943-44)
Cette question a hanté Teilhard de Chardin pendant de nombreuses années car, sans avoir les dons de Madame Soleil, cette question est éminemment difficile à résoudre. En effet, notre époque est caractérisée par le rationnel et la connaissance scientifique qui tire des observations concrètes des lois permettant de prédire l'évolution du monde à venir. Par exemple, le scientifique peut définir la position exacte des planètes d'après les connaissances de l'astrophysique A partir des lois établies, l'homme peut aussi élaborer des hypothèses qui seront vérifiées ou quelques fois infirmées dans l'avenir, avenir qui peut être proche ou extrêmement lointain. Teilhard de Chardin nous dit "être plus, c'est d'abord savoir plus"(2). Cependant, il reconnaît qu'on ne peut pas scientifiquement prédire ce que deviendra l'homme à partir des données biologiques de l'évolution.
En effet, la vie est apparue sur terre il y a quelques milliards d'années en partant de quelques atomes qui se sont assemblés en molécules puis les molécules en êtres unicellulaires. A leur tour, des organismes pluricellulaires de plus en plus complexes ont évolué jusqu'à l'apparition de l'homme doué d'intelligence et de conscience. L'évolution biologique a peu à peu construit le cerveau humain dont la taille a progressivement augmenté. Teilhard de Chardin suggère que cette évolution se soit faite par paliers successifs.
Les lois de la génétique et de la reproduction sexuée permettent de décrire la diversité biologique et expliquent la complexification progressive des êtres vivants. Les espèces se transforment, ce qui crée constamment des variétés nouvelles. Mais, l'apparition de la conscience est beaucoup plus difficile à comprendre. C'est sur ce point que Teilhard de Chardin va développer la notion de progrès qu'il attend de l'homme ou plutôt des sociétés humaines en devenir. Il ne fait pas de doute pour lui que l'évolution de l'humanité ne peut que continuer à progresser. Il nous dit "Le monde, dans son état actuel, est le résultat d'un mouvement"(3). Tout progrès nécessite un changement qui s'établit dans la durée. Pour se former, le monde a bougé aussi bien d'un point de vue géologique que biologique ou social comme l'atteste la variété des civilisations qui s'en partagent le domaine.
Pour le scientifique, le mouvement se définit comme le déplacement d'un corps par rapport à un point fixe de l'espace à un moment déterminé. Par exemple, dans le paradoxe de la flèche de Zénon d'Elée, nous imaginons une flèche en vol. A chaque instant, la flèche se trouve à une position précise. Si l'instant est trop court, alors la flèche n'a pas le temps de se déplacer et reste au repos. Au cours des instants suivants, elle paraîtra immobile pour la même raison. Si le temps est une succession d'instants, la flèche est toujours immobile à chaque instant. Elle ne peut se déplacer et le mouvement est impossible. Pour Bergson, tout mouvement qui correspond au passage d'un repos à un autre est indivisible. La mobilité est alors l'essence du progrès moral. "Ce que nous vivons est perpétuellement mobile et ne se laisse jamais fixer en un état ou en plusieurs états"(4). Bergson (5) établit un parallèle entre la trajectoire de la flèche de Zénon d'Elée et celle du progrès moral. Toutes deux tentent d'atteindre un but. Pour Zénon d'Elée, le mouvement est une transition spatiale continuelle entre deux points séparés par d'infinies positions intermédiaires. "Il n'y a pas de choses faites mais des choses qui se font, pas d'états qui se maintiennent mais seulement des états qui changent" (6). Selon Bergson, l'évolution morale est mobile. Nous sommes dans un mouvement incessant que Bergson appelle durée. La durée est pour lui une unité de mouvement évolutive, une multiplicité d'états qui constituent la vie intérieure. Pour Teilhard de Chardin, "Nature équivaut à devenir, se faire"3. "L'Univers a bougé mais, bouge-t-il encore?" "Le paradoxe fondamental de la Nature actuelle est que son universelle plasticité semble s'être brusquement figée" (7). Mais, ce paradoxe n'est-il pas similaire à celui de la flèche de Zénon d'Elée? Ce que nous considérons comme figé n'est peut-être bien qu'"un mouvement lent ou une phase de repos entre deux mouvements". Un mouvement évolutif prodigieux se poursuit sans trêve autour de nous. Seulement, il est localisé dans le domaine de la conscience et de la conscience collective" (8).
L'avenir de l'homme passe par une convergence vers un amour commun suscité par un attrait commun vers un même quelqu'un. Avec un optimisme incroyable, vu l'époque à laquelle il vivait, Teilhard de Chardin pense qu'une telle communion des hommes va se réaliser parce qu'elle est la seule voie d'avenir pour l'homme: "l'humanité va vers son unité" (9). Cela ne veut pas dire que "tout le monde soit bon et que tout le monde soit gentil" et que nous allons tous devenir semblables, mais que, le progrès viendra d'une évolution convergente et conjointe de chaque homme, évolution qui tendra à rapprocher les sociétés. Comme le disait le poëte Francis Ponge (10) "L'homme est à venir" ou "l'homme est l'avenir de l'homme", expression déformée par Brassens lorsqu'il déclare avec Aragon "la femme est l'avenir de l'homme".
1P. Teilhard de Chardin dans L'avenir de l'homme, ed Sagesses.
2id, 30.
3 id, 24.
4H. Bergson dans:La pensée et le mouvant (1938), ed Puf 2009.
5id dans "les deux sources de la morale et de la religion", (1932).
6H. Bergson :La pensée et le mouvant 1938, ed Puf 2009, 211.
7P. Teilhard de Chardin dans L'avenir de l'homme, ed Sagesses, 25.
8id, 27-28.
9id,.
10 F. Ponge Notes premières de l'homme (1943-44)
Jean-Pierre Fressafond
Travaux des membres
J.P. Frésafond 1er chapitre « Note sur le progrès » / l’AVENIR DE L’HOMME »
Vendredi 22 Octobre 2010réflexion à l'étude commune pour notre réunion Association Lyonnaise Teilhard de Chardin à Brignais le 22/10/2010
Voici quelques idées fortes, originales et non décalées de ce texte, accompagné de quelques commentaires :
b[« Nulle chose n’est compréhensible que par son histoire »]b
On pourrait associer cette formule à la théorie des liaisons de causes à effets ; elle suggère aussi que tout évolue, depuis la particule élémentaire jusqu’à l’homme, et les société humaines. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette constatation n’est pas admise par tous. J’éprouve des difficultés à ma mettre à la place de ces personnes dont il faut tenir compte au nom de la liberté de pensée, car dans ce paradoxe il y a un germe de vérité placé au-dessus.
b[ Il est remarquable que la transformation morphologique des êtres a semblé se ralentir au moment précis où sur la terre apparaissait la pensée … Cela n’insinue-t-il pas que les phyla à psychisme supérieur ont drainé toute la puissance disponible pour assurer l’expansion de la vie. »
Cette effet constaté par Teilhard prouve que le quantum total d’énergie de notre planète est limité et que tout progrès se paye au détriment d’autres choses.]b
Cette réflexion de Teilhard, extrêmement audacieuse, est le résultat de l’observation des couches géologiques s’étalant sur plusieurs millions d’années, dans lesquelles sont contenues les traces de l’apparition de la vie et de son développement ; sur un globe la pulsion de vie irrépressible aboutit à ce genre d’effet de compression. Cet effet discriminatoire est conforme à la loi de conservation de l’énergie dont il semblerait qu’elle concerne aussi les énergies subtiles de l’esprit.
b[« Il ne faut pas oublier la valeur biologique de l’action morale et admettre la nature organique des liaisons individuelles. »]b
Teilhard fait ici allusion à la notion de synergie extrêmement mystérieuses des énergies psychiques qui transgressent, quand elles le désirent, les lois de la physique et qui font dire à Teilhard « Il y a plus d’énergie dans un ensemble complexe que dans la somme de ses éléments ».
Teilhard connaissait les lois de la physique et il savait bien que son postulat concernant l’énergie spirituelle transgressait ces lois. Il a dû affronter les scientifiques qui n’avaient aucune notion de l’énergie de l’esprit ; pire, ils niaient son existence. Pour eux, une énergie subtile qui contiendrait l’information où serait inscrite l’évolution de la matière est classée dans le domaine poétique et cela les amuse beaucoup. Pour eux, esprit et matière sont deux choses séparées.
b[ « A la fois humiliés et grandis par nos découvertes, nous nous apercevons que notre royauté consiste à servir, comme des atomes intelligents, l’œuvre engagée dans l’univers ».]b
Cette idée révolutionnaire et plus que de la théologie et de la métaphysique, c’est une prophétie selon laquelle l’homme est l’élément unique et irremplaçable pour que l’évolution de l’univers se dirige vers son accomplissement. Cela sous-entend que l’expérience divine que nous observons sur notre planète se produit dans tout l’espace/temps de l’univers. Le Créateur a besoin du Phénomène Humain pour que réussisse son entreprise audacieuse.
Considérant tout ce qui est dit ci-dessus, Teilhard incite à la prudence à l’égard de certains philosophes et scientifiques qui croient voir dans le progrèsb[ « L’espoir d’une libération terrestre capable de dominer et vaincre les souffrances et le mal. »]b
Ce n’est pas de la fiction, il est déjà sorti de l’humanité de semblables folies ; raison pour laquelle les sages de l’humanité ont créé une nouvelle branche de recherche scientifique et philosophique, l’éthique à laquelle Teilhard fait allusion en ces termes b[: « Le progrès est une force… être fort c’est savoir plus. »]b
A la fin de ce chapitre, Teilhard annonce la convergence spirituelle de l’humanité, la pierre philosophale couronnant la démarche mystique : « Le Christ Universel s’achève par la somme de nos efforts individuels. »
Consomatum est !
b[« Nulle chose n’est compréhensible que par son histoire »]b
On pourrait associer cette formule à la théorie des liaisons de causes à effets ; elle suggère aussi que tout évolue, depuis la particule élémentaire jusqu’à l’homme, et les société humaines. Aussi étrange que cela puisse paraître, cette constatation n’est pas admise par tous. J’éprouve des difficultés à ma mettre à la place de ces personnes dont il faut tenir compte au nom de la liberté de pensée, car dans ce paradoxe il y a un germe de vérité placé au-dessus.
b[ Il est remarquable que la transformation morphologique des êtres a semblé se ralentir au moment précis où sur la terre apparaissait la pensée … Cela n’insinue-t-il pas que les phyla à psychisme supérieur ont drainé toute la puissance disponible pour assurer l’expansion de la vie. »
Cette effet constaté par Teilhard prouve que le quantum total d’énergie de notre planète est limité et que tout progrès se paye au détriment d’autres choses.]b
Cette réflexion de Teilhard, extrêmement audacieuse, est le résultat de l’observation des couches géologiques s’étalant sur plusieurs millions d’années, dans lesquelles sont contenues les traces de l’apparition de la vie et de son développement ; sur un globe la pulsion de vie irrépressible aboutit à ce genre d’effet de compression. Cet effet discriminatoire est conforme à la loi de conservation de l’énergie dont il semblerait qu’elle concerne aussi les énergies subtiles de l’esprit.
b[« Il ne faut pas oublier la valeur biologique de l’action morale et admettre la nature organique des liaisons individuelles. »]b
Teilhard fait ici allusion à la notion de synergie extrêmement mystérieuses des énergies psychiques qui transgressent, quand elles le désirent, les lois de la physique et qui font dire à Teilhard « Il y a plus d’énergie dans un ensemble complexe que dans la somme de ses éléments ».
Teilhard connaissait les lois de la physique et il savait bien que son postulat concernant l’énergie spirituelle transgressait ces lois. Il a dû affronter les scientifiques qui n’avaient aucune notion de l’énergie de l’esprit ; pire, ils niaient son existence. Pour eux, une énergie subtile qui contiendrait l’information où serait inscrite l’évolution de la matière est classée dans le domaine poétique et cela les amuse beaucoup. Pour eux, esprit et matière sont deux choses séparées.
b[ « A la fois humiliés et grandis par nos découvertes, nous nous apercevons que notre royauté consiste à servir, comme des atomes intelligents, l’œuvre engagée dans l’univers ».]b
Cette idée révolutionnaire et plus que de la théologie et de la métaphysique, c’est une prophétie selon laquelle l’homme est l’élément unique et irremplaçable pour que l’évolution de l’univers se dirige vers son accomplissement. Cela sous-entend que l’expérience divine que nous observons sur notre planète se produit dans tout l’espace/temps de l’univers. Le Créateur a besoin du Phénomène Humain pour que réussisse son entreprise audacieuse.
Considérant tout ce qui est dit ci-dessus, Teilhard incite à la prudence à l’égard de certains philosophes et scientifiques qui croient voir dans le progrèsb[ « L’espoir d’une libération terrestre capable de dominer et vaincre les souffrances et le mal. »]b
Ce n’est pas de la fiction, il est déjà sorti de l’humanité de semblables folies ; raison pour laquelle les sages de l’humanité ont créé une nouvelle branche de recherche scientifique et philosophique, l’éthique à laquelle Teilhard fait allusion en ces termes b[: « Le progrès est une force… être fort c’est savoir plus. »]b
A la fin de ce chapitre, Teilhard annonce la convergence spirituelle de l’humanité, la pierre philosophale couronnant la démarche mystique : « Le Christ Universel s’achève par la somme de nos efforts individuels. »
Consomatum est !
Jean-Pierre Fressafond
Travaux des membres
JP Frésafond/ Contraction de texte "NOTE SUR LE PROGRES"
Mercredi 13 Octobre 2010
1er chapitre de "L'AVENIR DE L'HOMME" en vue de la réunion de travail de l'association Lyonnaise P. Teilhard de Chardin le 22/10/2010
Ce chapitre qui s’étend sur quatorze pages est difficile à analyser, il est dense et porte la barre très haut. Pour dégager ses lignes de force j’ai eu recours une fois de plus à la technique de la contraction de texte le plus fidèlement possible, mais dépendante de ma propre compréhension de la pensée de Teilhard. Puisse ce travail aider les lecteurs du texte original.Je n’ai complété ce travail d’aucun commentaire personnel.
Depuis qu’un premier homme découvrit que dans le ciel et sur la terre rien n’est définitivement fixe, depuis qu’une première voix a retenti sur le radeau terre » et cria à tous ceux qui sommeillaient : « mais nous bougeons, nous avançons », c’est un spectacle dramatique de voir maintenant l’humanité divisée en deux camps irrémédiablement ennemis, les uns disant « nous avançons » et les autres répétant « mais non nous ne bougeons pas ». Malheureusement ces derniers ont pour eux le sens commun, la routine, la paresse, le pessimisme et aussi, jusqu’à un certain point, la morale et les religions ; la recherche même du progrès exaspère, vouloir changer c’est tendre à ruiner l’ordre traditionnel péniblement établi… Cependant, émus par le cri de la vigie du radeau, les curieux interrogent les clapotis des vagues et le sillage, ainsi que le ciel et les étoiles ; toutes ces observations se relient et prennent un sens, l’univers apparemment incohérent et figé, revêt les signes d’un mouvement. Il devient alors évident que le monde, dans son état actuel, est le résultat d’un mouvement. Que l’on observe la position des couches rocheuses, le groupement des formes vivantes, ou la structure des langues parlées, une conclusion s’impose : nulle chose n’est compréhensible que par son histoire ; qu’est-ce à dire sinon que l’univers, lui aussi, a évolué. Même le psychisme de l’âme humaine entre dans la loi commune puisqu’il occupe une place parfaitement définie dans l’ascension des vivants vers la conscience. Quoi qu’en disent les fixistes qui se débattent encore dans un monde imaginaire, autrefois le cosmos s’est mu tout entier, c’est indubitable ; mais bouge-t-il encore ? Nous abordons ici la vraie question.
Tel est le paradoxe fondamental de la nature qui semble s’être brusquement figée ; mais cette fixité n’enlève rien à la certitude de sa mobilité passée, car cette apparence n’est peut-être qu’un mouvement très lent, ou une phase de repos entre deux mouvements . Si nous ne voyons pas à l’œil nu se soulever des montagnes c’est parce que cela se fait avec un rythme lent et saccadé. Alors, pourquoi la vie ne serait-elle pas soumise, elle aussi, à un rythme semblable ?
Il est remarquable que la transformation morphologique des êtres semble s’être ralentie au moment précis où sur terre apparaissait la pensée. Si l’on rapproche cette coïncidence au fait que la seule direction constante suivie par l’évolution biologique a été l’apparition d’un cerveau plus grand et plus complexe, ce qui généra une conscience plus grande, on en vient à se demander si le véritable moteur profond de tout le soulèvement des forces animales, n’a pas été le besoin de connaître, de penser, et si ce besoin ayant enfin trouvé son issue dans l’être humain, toute la pression vitale ne serait pas tombée dans les couches du VIVANT ; aussi s’expliquerait la concentration de la vie évolutive depuis la fin du tertiaire, sur notre petit groupe de primates supérieurs. Depuis l’oligène, beaucoup de formes vivantes ont disparu, et en dehors des anthropoïdes, aucune espèce véritablement nouvelle n’est apparue ; cela n’insinue-t-il pas que les phyla à psychisme supérieur ont drainé toute la puissance disponible pour assurer l’expansion de la vie ?
Se demander si l’univers évolue encore revient à décider si oui ou non l’espèce humaine est encore en évolution. A cette question la réponse est oui, l’homme dans sa nature propre est encore en plein changement entitatif (évolution qualitative) ; mais pour s’en apercevoir il faut ne faut pas oublier la valeur biologique de l’action morale et admettre la nature organique des liaisons inter-individuelles.
Quelle différence y-a-t-il entre les humains actuels et ceux qui nous ont précédés il y a quelques dizaines de milliers d’années, dont l’âme ne nous est pas complètement fermée (grâce aux artéfacts et signes rituels) ? En quoi pouvons-nous estimer être supérieurs à eux ?
Organiquement, les facultés de nos ancêtres valaient probablement les nôtres car leur intelligence esthétique était développée à un point que nous n’avons pas dépassé ; depuis des milliers d’années une perfection maxima de l’élément humain a été atteinte, de sorte que notre individuel instrument de pensée doit être considéré comme définitivement fixé. En revanche, la grande supériorité que nous avons acquise sur l’homme primitif et que nos descendants accentueront dans des proportions inouïes , c’est de nous mieux connaître et de pouvoir nous situer dans l’espace/temps, au point de devenir conscients de notre liaison et de notre responsabilité universelle.
A la fois humiliés et grandis par nos découvertes, nous nous apercevons que notre royauté consiste à servir, comme des atomes intelligents, l’œuvre engagée dans l’univers. Nous avons découvert qu’il y avait un TOUT et nous en sommes les éléments. Nous avons réalisé le monde dans notre esprit, notre corps véritable et total continue à se former. Ceci n’est pas une affirmation sentimentale, mais représente un progrès organique, suite logique du mouvement qui a fait germer la vie et se dilater le cerveau, traduisant ainsi une transformation spécifique de la valeur morale de nos actes.
Entre l’action de nos ancêtres du premier siècle et notre action actuelle, il y a la même différence qu’entre celle d’un enfant de 10 ans et celle d’un adulte de 40 ans et cela parce que grâce aux progrès de la science et de la pensée, notre œuvre moderne , par le bien comme par le mal, est partie d’une base incomparablement plus élevée que celle de nos ancêtres. Nous n’avons pas le droit d’opposer notre action à celle d’un Platon ou d’un Augustin, l’homme en chaque individu n’a pas changé, mais l’acte de la nature humaine moderne a pris une plénitude nouvelle grâce à la réalisation d’une pensée humaine consommée. Mais prudence, des philosophes admettant cette animation progressive de la matière par l’esprit peuvent y voir l’espoir d’une libération terrestre, comme si l’âme devenue maîtresse des déterminismes et des inerties peut devenir capable de dominer et vaincre les souffrances et le mal. Cette espérance est invraisemblable . Le progrès n’est pas ce que le vulgaire pense, le progrès est une FORCE, et la plus dangereuse des forces, il est la conscience de tout ce qui est et de tout ce qui se peut. Dût-on exciter toutes les indignations et heurter tous les préjugés, il faut le dire parce que c’est une vérité : être plus fort c’est d’abord savoir plus. Ainsi s’explique la mystérieuse attirance qui, en dépit des déceptions et des condamnations a priori, ramène invinciblement les hommes à la science, comme à la source de vie. Ainsi il est possible de trouver dans cette voie une confirmation sérieuse de notre foi dans le progrès.
Fait extraordinaire, cette idée unitive germe dans un courant qui porte des hommes de sensibilités opposées à se rapprocher dans ce concept émergeant selon lequel il existerait une unité physique planétaire des êtres et qu’ils en sont les vivantes et actives parcelles ; ce concept traverserait les anciens clans : intellectuels contre autodidactes, fixistes contre progressistes, foi contre science etc …. Cette force transgressive je le rappelle a ses racines dans cette intuition qu’il y a un TOUT et que nous en sommes les particules élémentaires ; cette idée géniale donne un sens à l’univers (et à notre vie en conséquence) et son succès est dû au fait qu’elle correspond à nos aspirations les plus profondes. Mais si aboutissement glorieux il y a , cela se fera sous certaines conditions sine qua non.
Cette vision utopique ne supprimera pas ipso facto la survivance des clans opposés. D’un côté il y a toujours les partisans de la vision rigoriste et stérile d’un univers formé de pièces invariables et juxtaposées, opposés au courant ayant foi en une vérité vivante qui se construit à partir de la volonté et de l’action. On a l’impression que toute la puissance mystique naturelle qui est dans l’homme se développe et se concentre spontanément. Ce n’est pas une mode, il faut y voir une résonnance très profonde.
Ce nouveau mouvement est une force qui anime tous les esprits encore mobiles ouverts à une philosophie dont le propre est d’être une règle théorique d’attitude et d’action morale, et la convergence de tous les humains vers un nouveau sens de l’espèce dont l’information est cachée en nous et qui induira notre unité collective.
L’opus humanum qui laborieusement, par la science à travers l’inertie du mal se réalise, est autre chose qu’un acte de moralité supérieur, c’est un nouvel organisme vivant. Cette espérance ne parait pas être dans la perspective chrétienne et, de ce fait, ceux qui décrivent cette espérance y saluent, au moins implicitement, l’apparition d’une religion destinée à supplanter tous les cultes passés. Mais d’où viennent donc ces provocations, si non de ce que ni les progressistes, ni les conservateurs n’ont suffisamment mesuré les développements de la Christogenèse ? Le Christ Universel, nous le découvrons maintenant, s’achève peu à peu par la somme de nos efforts individuels. De quel droit donnerions-nous toujours à cette consommation une signification métaphysique, et la limiterions-nous exclusivement au domaine abstrait de l’action purement surnaturelle ?
Sans l’évolution biologique qui a construit notre cerveau il n’y aurait pas d’âme sanctifiée. Sans l’évolution de la pensée, pourrait-il y avoir un Christ Universel ? Sans le travail continuel de chaque âme humaine pour rejoindre les autres, la Parousie, et la convergence de toutes les noosphères auraient-elles une quelconque probabilité ?
Jamais cette convergence ne se réalisera si les doctrines des anciennes des religions ne se transportent pas sur de nouveaux fondements .
Le moment approche, on peut l’espérer, où un nombre croissant d’adeptes auracompris que, du fond de la matière au sommet de l’esprit, il n’y a qu’une seule évolution possible et que cela passera par un effort sur tous les moyens d’expression de l’humanité, qu’il s’agisse des secteurs industriels, esthétiques, scientifiques, politiques, commerciaux, intellectuels, universitaires, etc. Celui qui tiendra de telles paroles devant l’aréopage public sera jugé comme un rêveur et on le condamnera :
« Le sens commun voit et la science le vérifie, rien ne bouge dira un premier sage. »
« La philosophie le décide, rien ne peut bouger dira un deuxième sage. »
« La religion le défend, rien ne bouge, dira un troisième sage. »
Négligeant ce triple verdict, celui qui a vu quittera la place publique et il rentrera au sein de la nature. Tournant alors les yeux vers les espaces préparés pour les créations nouvelles, il se vouera corps et âme avec une foi raffermie à un progrès qui entraîne ou balaie ceux la même qui ne voulaient pas de lui.
Teilhard a écrit « Note sur le progrès » en 1920, il avait alors 39 ans, se doutait-il que trois ans plus tard l’Eglise Catholique lui interdirait d’enseigner et d’écrire ? Quoi qu’il en soit sa pensée était révolutionnaire, prophétique, unique. Elle est toujours d’actualité.
Depuis qu’un premier homme découvrit que dans le ciel et sur la terre rien n’est définitivement fixe, depuis qu’une première voix a retenti sur le radeau terre » et cria à tous ceux qui sommeillaient : « mais nous bougeons, nous avançons », c’est un spectacle dramatique de voir maintenant l’humanité divisée en deux camps irrémédiablement ennemis, les uns disant « nous avançons » et les autres répétant « mais non nous ne bougeons pas ». Malheureusement ces derniers ont pour eux le sens commun, la routine, la paresse, le pessimisme et aussi, jusqu’à un certain point, la morale et les religions ; la recherche même du progrès exaspère, vouloir changer c’est tendre à ruiner l’ordre traditionnel péniblement établi… Cependant, émus par le cri de la vigie du radeau, les curieux interrogent les clapotis des vagues et le sillage, ainsi que le ciel et les étoiles ; toutes ces observations se relient et prennent un sens, l’univers apparemment incohérent et figé, revêt les signes d’un mouvement. Il devient alors évident que le monde, dans son état actuel, est le résultat d’un mouvement. Que l’on observe la position des couches rocheuses, le groupement des formes vivantes, ou la structure des langues parlées, une conclusion s’impose : nulle chose n’est compréhensible que par son histoire ; qu’est-ce à dire sinon que l’univers, lui aussi, a évolué. Même le psychisme de l’âme humaine entre dans la loi commune puisqu’il occupe une place parfaitement définie dans l’ascension des vivants vers la conscience. Quoi qu’en disent les fixistes qui se débattent encore dans un monde imaginaire, autrefois le cosmos s’est mu tout entier, c’est indubitable ; mais bouge-t-il encore ? Nous abordons ici la vraie question.
Tel est le paradoxe fondamental de la nature qui semble s’être brusquement figée ; mais cette fixité n’enlève rien à la certitude de sa mobilité passée, car cette apparence n’est peut-être qu’un mouvement très lent, ou une phase de repos entre deux mouvements . Si nous ne voyons pas à l’œil nu se soulever des montagnes c’est parce que cela se fait avec un rythme lent et saccadé. Alors, pourquoi la vie ne serait-elle pas soumise, elle aussi, à un rythme semblable ?
Il est remarquable que la transformation morphologique des êtres semble s’être ralentie au moment précis où sur terre apparaissait la pensée. Si l’on rapproche cette coïncidence au fait que la seule direction constante suivie par l’évolution biologique a été l’apparition d’un cerveau plus grand et plus complexe, ce qui généra une conscience plus grande, on en vient à se demander si le véritable moteur profond de tout le soulèvement des forces animales, n’a pas été le besoin de connaître, de penser, et si ce besoin ayant enfin trouvé son issue dans l’être humain, toute la pression vitale ne serait pas tombée dans les couches du VIVANT ; aussi s’expliquerait la concentration de la vie évolutive depuis la fin du tertiaire, sur notre petit groupe de primates supérieurs. Depuis l’oligène, beaucoup de formes vivantes ont disparu, et en dehors des anthropoïdes, aucune espèce véritablement nouvelle n’est apparue ; cela n’insinue-t-il pas que les phyla à psychisme supérieur ont drainé toute la puissance disponible pour assurer l’expansion de la vie ?
Se demander si l’univers évolue encore revient à décider si oui ou non l’espèce humaine est encore en évolution. A cette question la réponse est oui, l’homme dans sa nature propre est encore en plein changement entitatif (évolution qualitative) ; mais pour s’en apercevoir il faut ne faut pas oublier la valeur biologique de l’action morale et admettre la nature organique des liaisons inter-individuelles.
Quelle différence y-a-t-il entre les humains actuels et ceux qui nous ont précédés il y a quelques dizaines de milliers d’années, dont l’âme ne nous est pas complètement fermée (grâce aux artéfacts et signes rituels) ? En quoi pouvons-nous estimer être supérieurs à eux ?
Organiquement, les facultés de nos ancêtres valaient probablement les nôtres car leur intelligence esthétique était développée à un point que nous n’avons pas dépassé ; depuis des milliers d’années une perfection maxima de l’élément humain a été atteinte, de sorte que notre individuel instrument de pensée doit être considéré comme définitivement fixé. En revanche, la grande supériorité que nous avons acquise sur l’homme primitif et que nos descendants accentueront dans des proportions inouïes , c’est de nous mieux connaître et de pouvoir nous situer dans l’espace/temps, au point de devenir conscients de notre liaison et de notre responsabilité universelle.
A la fois humiliés et grandis par nos découvertes, nous nous apercevons que notre royauté consiste à servir, comme des atomes intelligents, l’œuvre engagée dans l’univers. Nous avons découvert qu’il y avait un TOUT et nous en sommes les éléments. Nous avons réalisé le monde dans notre esprit, notre corps véritable et total continue à se former. Ceci n’est pas une affirmation sentimentale, mais représente un progrès organique, suite logique du mouvement qui a fait germer la vie et se dilater le cerveau, traduisant ainsi une transformation spécifique de la valeur morale de nos actes.
Entre l’action de nos ancêtres du premier siècle et notre action actuelle, il y a la même différence qu’entre celle d’un enfant de 10 ans et celle d’un adulte de 40 ans et cela parce que grâce aux progrès de la science et de la pensée, notre œuvre moderne , par le bien comme par le mal, est partie d’une base incomparablement plus élevée que celle de nos ancêtres. Nous n’avons pas le droit d’opposer notre action à celle d’un Platon ou d’un Augustin, l’homme en chaque individu n’a pas changé, mais l’acte de la nature humaine moderne a pris une plénitude nouvelle grâce à la réalisation d’une pensée humaine consommée. Mais prudence, des philosophes admettant cette animation progressive de la matière par l’esprit peuvent y voir l’espoir d’une libération terrestre, comme si l’âme devenue maîtresse des déterminismes et des inerties peut devenir capable de dominer et vaincre les souffrances et le mal. Cette espérance est invraisemblable . Le progrès n’est pas ce que le vulgaire pense, le progrès est une FORCE, et la plus dangereuse des forces, il est la conscience de tout ce qui est et de tout ce qui se peut. Dût-on exciter toutes les indignations et heurter tous les préjugés, il faut le dire parce que c’est une vérité : être plus fort c’est d’abord savoir plus. Ainsi s’explique la mystérieuse attirance qui, en dépit des déceptions et des condamnations a priori, ramène invinciblement les hommes à la science, comme à la source de vie. Ainsi il est possible de trouver dans cette voie une confirmation sérieuse de notre foi dans le progrès.
Fait extraordinaire, cette idée unitive germe dans un courant qui porte des hommes de sensibilités opposées à se rapprocher dans ce concept émergeant selon lequel il existerait une unité physique planétaire des êtres et qu’ils en sont les vivantes et actives parcelles ; ce concept traverserait les anciens clans : intellectuels contre autodidactes, fixistes contre progressistes, foi contre science etc …. Cette force transgressive je le rappelle a ses racines dans cette intuition qu’il y a un TOUT et que nous en sommes les particules élémentaires ; cette idée géniale donne un sens à l’univers (et à notre vie en conséquence) et son succès est dû au fait qu’elle correspond à nos aspirations les plus profondes. Mais si aboutissement glorieux il y a , cela se fera sous certaines conditions sine qua non.
Cette vision utopique ne supprimera pas ipso facto la survivance des clans opposés. D’un côté il y a toujours les partisans de la vision rigoriste et stérile d’un univers formé de pièces invariables et juxtaposées, opposés au courant ayant foi en une vérité vivante qui se construit à partir de la volonté et de l’action. On a l’impression que toute la puissance mystique naturelle qui est dans l’homme se développe et se concentre spontanément. Ce n’est pas une mode, il faut y voir une résonnance très profonde.
Ce nouveau mouvement est une force qui anime tous les esprits encore mobiles ouverts à une philosophie dont le propre est d’être une règle théorique d’attitude et d’action morale, et la convergence de tous les humains vers un nouveau sens de l’espèce dont l’information est cachée en nous et qui induira notre unité collective.
L’opus humanum qui laborieusement, par la science à travers l’inertie du mal se réalise, est autre chose qu’un acte de moralité supérieur, c’est un nouvel organisme vivant. Cette espérance ne parait pas être dans la perspective chrétienne et, de ce fait, ceux qui décrivent cette espérance y saluent, au moins implicitement, l’apparition d’une religion destinée à supplanter tous les cultes passés. Mais d’où viennent donc ces provocations, si non de ce que ni les progressistes, ni les conservateurs n’ont suffisamment mesuré les développements de la Christogenèse ? Le Christ Universel, nous le découvrons maintenant, s’achève peu à peu par la somme de nos efforts individuels. De quel droit donnerions-nous toujours à cette consommation une signification métaphysique, et la limiterions-nous exclusivement au domaine abstrait de l’action purement surnaturelle ?
Sans l’évolution biologique qui a construit notre cerveau il n’y aurait pas d’âme sanctifiée. Sans l’évolution de la pensée, pourrait-il y avoir un Christ Universel ? Sans le travail continuel de chaque âme humaine pour rejoindre les autres, la Parousie, et la convergence de toutes les noosphères auraient-elles une quelconque probabilité ?
Jamais cette convergence ne se réalisera si les doctrines des anciennes des religions ne se transportent pas sur de nouveaux fondements .
Le moment approche, on peut l’espérer, où un nombre croissant d’adeptes auracompris que, du fond de la matière au sommet de l’esprit, il n’y a qu’une seule évolution possible et que cela passera par un effort sur tous les moyens d’expression de l’humanité, qu’il s’agisse des secteurs industriels, esthétiques, scientifiques, politiques, commerciaux, intellectuels, universitaires, etc. Celui qui tiendra de telles paroles devant l’aréopage public sera jugé comme un rêveur et on le condamnera :
« Le sens commun voit et la science le vérifie, rien ne bouge dira un premier sage. »
« La philosophie le décide, rien ne peut bouger dira un deuxième sage. »
« La religion le défend, rien ne bouge, dira un troisième sage. »
Négligeant ce triple verdict, celui qui a vu quittera la place publique et il rentrera au sein de la nature. Tournant alors les yeux vers les espaces préparés pour les créations nouvelles, il se vouera corps et âme avec une foi raffermie à un progrès qui entraîne ou balaie ceux la même qui ne voulaient pas de lui.
Teilhard a écrit « Note sur le progrès » en 1920, il avait alors 39 ans, se doutait-il que trois ans plus tard l’Eglise Catholique lui interdirait d’enseigner et d’écrire ? Quoi qu’il en soit sa pensée était révolutionnaire, prophétique, unique. Elle est toujours d’actualité.
Jean-Pierre Fressafond
Travaux des membres
AM Tisserand / Notes sur le progrès/ "L'AVENIR DE L'HOMME"
Mardi 12 Octobre 2010
[Il est remarquable que la transformation morphologique des êtres semble s’être ralentie au moment précis où sur terre apparaissait la pensée. Si l’on rapproche cette coïncidence au fait que la seule direction constante suivie par l’évolution biologique a été l’apparition d’un cerveau plus grand et plus complexe, ce qui généra une conscience plus grande, on en vient à se demander si le véritable moteur profond de tout le soulèvement des forces animales, n’a pas été le besoin de connaître, de penser, et si ce besoin ayant enfin trouvé son issue dans l’être humain, toute la pression vitale ne serait pas tombée dans les couches du VIVANT.Depuis l’oligène, beaucoup de formes vivantes ont disparu, et en dehors des anthropoïdes, aucune espèce véritablement nouvelle n’est apparue]
écrit le paléontologue Teilhard de Chardin dans ce premier chapitre ....
…et si nous faisions partie de l’enveloppante noosphère dès notre vivant ? La noosphère, concept teilhardien, ce filet, cette sauvegarde de toute la pensée humaine depuis les origines.Serait-ce cela, la communion des saints proclamée par le Credo , élaboré au cours du Ier concile de Nicée en 325 ? Il est vrai qu'au IVe siècle le concept scientifique de noosphère était encore inaccessible au vulgum pecus, et j'utilise cette expression latine avec une immense affection pour nos aïeux car .je ne suis qu'un maillon de la chaîne dans le temps qui s'est écoulé., sans aucun mérite de ma part. Mais l'idée centrale était déjà là, tremplin des progrès enregistrés aujourd'hui.
Tous les systèmes exponentiels de communication actuels démontrent bien à quel point un réseau de plus en plus serré est en train de se mailler sur notre planète. L'intérieur est révélé par l'extérieur.
. Vous reconnaîtrez l'arbre à ses fruits (Matthieu VII/16).
- Filet INTERNE par généalogie génétique et culturelle même avec nos plus lointains ancêtres ?
- Filet EXTERNE qui nous inspirerait plus ou moins à notre insu ?
- Les deux à la fois ?
-Autre ?
Avez-vous déjà fait cette expérience : comme un cadeau en échange d’un premier effort de maturation, (dans le genre aide toi le ciel t’aidera) quand on est passionné par un sujet de recherche, il y a toujours un moment où se produit LA rencontre utile, comme si une sorte de "champ" s'était constitué autour de soi; à moins d’avoir été inattentif ou d’avoir négligé la piste. Ce coup de pouce peut être un livre, une quelconque rencontre avec une personne, une information … . De plus, il semblerait que la même idée neuve fleurisse simultanément en des lieux différents de la planète. Cette création peut être de prime abord jugée marginale, dérangeante, politiquement incorrecte, maladroite, mais petit à petit son influence va gagner du terrain tout en se modelant selon un schéma plus académique ou mieux peaufiné C’est le tissage de la planétisation, théorie explorée par Teilhard, qui se manifeste sous formes diverses très nombreuses, pouvant se transposer sur les différents terrains nécessaires à la vie et à l’évolution de l’humanité : social, scientifique, technologique, économique, philosophique, spirituel, artistique …
Le tissage de la planétisation, la prise de conscience de cette unité, sont des facteurs essentiels de progrès ; moteur de la force d'universalisation.D'une manière ou d'une autre cette prise de conscience nous incombe individuellement et collectivement. C'est ce qui m'est apparu dans ce chapitre.
Un tel bain de noosphère, pourrait-il être l’élément vital où s' actualise « l’Avenir de l’Homme » ? L’Homme serait alors un bien curieux poisson capable de nager à la fois dans les « Eaux d’en haut » et dans les « Eaux d’en bas » ? (1) et (2)
(1) Genèse 1:6-7 Dieu dit : « Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux ! »Dieu fit le firmament et il sépara les eaux inférieures au firmament d’avec les eaux supérieures. Il en fut ainsi. Dieu appela le firmament « ciel ». Il y eut un soir, il y eut un matin )
(2) Le poisson, qu'il soit monstrueux ( cas Jonas, ou du "leviatan"/ Job-41 par exemples, ) ou qu'il rappelle l'importance des besoins vitaux élémentaires, ou encore l'évolution spirituelle de Pierre, consacré pour être transformé en "pêcheur d'hommes" ... de multiples références au poisson ainsi qu'à son élément, l'eau, sont dans les deux Testaments.Or, le symbole est un signe qui dit davantage qu'il ne montre et, en tant que tel, le poisson était la signature des premiers disciples de Jésus.
écrit le paléontologue Teilhard de Chardin dans ce premier chapitre ....
…et si nous faisions partie de l’enveloppante noosphère dès notre vivant ? La noosphère, concept teilhardien, ce filet, cette sauvegarde de toute la pensée humaine depuis les origines.Serait-ce cela, la communion des saints proclamée par le Credo , élaboré au cours du Ier concile de Nicée en 325 ? Il est vrai qu'au IVe siècle le concept scientifique de noosphère était encore inaccessible au vulgum pecus, et j'utilise cette expression latine avec une immense affection pour nos aïeux car .je ne suis qu'un maillon de la chaîne dans le temps qui s'est écoulé., sans aucun mérite de ma part. Mais l'idée centrale était déjà là, tremplin des progrès enregistrés aujourd'hui.
Tous les systèmes exponentiels de communication actuels démontrent bien à quel point un réseau de plus en plus serré est en train de se mailler sur notre planète. L'intérieur est révélé par l'extérieur.
. Vous reconnaîtrez l'arbre à ses fruits (Matthieu VII/16).
- Filet INTERNE par généalogie génétique et culturelle même avec nos plus lointains ancêtres ?
- Filet EXTERNE qui nous inspirerait plus ou moins à notre insu ?
- Les deux à la fois ?
-Autre ?
Avez-vous déjà fait cette expérience : comme un cadeau en échange d’un premier effort de maturation, (dans le genre aide toi le ciel t’aidera) quand on est passionné par un sujet de recherche, il y a toujours un moment où se produit LA rencontre utile, comme si une sorte de "champ" s'était constitué autour de soi; à moins d’avoir été inattentif ou d’avoir négligé la piste. Ce coup de pouce peut être un livre, une quelconque rencontre avec une personne, une information … . De plus, il semblerait que la même idée neuve fleurisse simultanément en des lieux différents de la planète. Cette création peut être de prime abord jugée marginale, dérangeante, politiquement incorrecte, maladroite, mais petit à petit son influence va gagner du terrain tout en se modelant selon un schéma plus académique ou mieux peaufiné C’est le tissage de la planétisation, théorie explorée par Teilhard, qui se manifeste sous formes diverses très nombreuses, pouvant se transposer sur les différents terrains nécessaires à la vie et à l’évolution de l’humanité : social, scientifique, technologique, économique, philosophique, spirituel, artistique …
Le tissage de la planétisation, la prise de conscience de cette unité, sont des facteurs essentiels de progrès ; moteur de la force d'universalisation.D'une manière ou d'une autre cette prise de conscience nous incombe individuellement et collectivement. C'est ce qui m'est apparu dans ce chapitre.
Un tel bain de noosphère, pourrait-il être l’élément vital où s' actualise « l’Avenir de l’Homme » ? L’Homme serait alors un bien curieux poisson capable de nager à la fois dans les « Eaux d’en haut » et dans les « Eaux d’en bas » ? (1) et (2)
(1) Genèse 1:6-7 Dieu dit : « Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux ! »Dieu fit le firmament et il sépara les eaux inférieures au firmament d’avec les eaux supérieures. Il en fut ainsi. Dieu appela le firmament « ciel ». Il y eut un soir, il y eut un matin )
(2) Le poisson, qu'il soit monstrueux ( cas Jonas, ou du "leviatan"/ Job-41 par exemples, ) ou qu'il rappelle l'importance des besoins vitaux élémentaires, ou encore l'évolution spirituelle de Pierre, consacré pour être transformé en "pêcheur d'hommes" ... de multiples références au poisson ainsi qu'à son élément, l'eau, sont dans les deux Testaments.Or, le symbole est un signe qui dit davantage qu'il ne montre et, en tant que tel, le poisson était la signature des premiers disciples de Jésus.
Jean-Pierre Fressafond
courriers des lecteurs
Association des Amis de P. Teilhard de Chardin, Le Caire, 25-31 octobre 2002
Colloque Paris – Le Caire
Disponible au grand public via google
En mai 2010 le grand jésuite et teilhardien Henri Boulad disparaissait après une longue carrière d’enseignant au Collège de la Sainte Famille au Caire.
Henri Boulad a mené aussi une carrière internationale de conférencier.
En 2002 il participa au colloque organisé au Caire par l’Association des amis de Pierre Teilhard de Chardin. Voici un reportage présenté par Remio Vescia auprès d’Henri Boulad à propos de Teilhard dont il appréciait, à juste titre, l'actualité de la pensée scientifique et philosophique, intensifiée par une perspectivet prophétique. Cet enregistrement vocal, sur le vif, a été directement traduit en texte écrit.
J.P. Frésafond, Président
Présentation par M. Remo Vescia
Le Père Boulad, d’abord, est un Egyptien et il n’est pas inutile que vous connaissiez un autre
Egyptien, qui comme le Père Nabil Gabriel aime Teilhard, qui vient souvent en France, qui fait des
conférences, qui écrit des livres, en français et en arabe – en voici un, écrit en arabe, le Père vous dira
mieux que moi comment il se prononce (le Père le dit en arabe et le traduit : L’homme, l’univers et
l’évolution entre science et foi). Vous voyez que ce sont des sujets éminemment teilhardiens. Sans
plus attendre, nous allons écouter le Père Boulad nous dire la pertinence de Teilhard aujourd’hui.
Père Henri Boulad
Merci, Monsieur Vescia.
Le livre que je viens de citer est la condensation d’une vingtaine d’années de conférences sur
Teilhard adressées à la jeunesse à travers toute l’Egypte et ces conférences ont été rassemblées par un ami à moi qui en a fait un livre.
Teilhard, je l’ai découvert en 1956, dès la parution du Phénomène Humain, et ce fut pour moi un
éblouissement. Je trouvais dans Teilhard ce que je cherchais depuis longtemps, ce que je n’avais
jamais pu exprimer et ce qui m’a été donné comme une réponse à des questions. Au point que sa
pensée ne fait plus qu’un avec la mienne, au point que mes confrères, avec une pointe de malice,
m’appellent ‘Boulad de Chardin’… Vous me pardonnerez donc si ma pensée se mêle à celle de
Teilhard, car elles ne font plus qu’un.
Je voudrais tout de suite aborder ce thème qui m’a été demandé : Pertinence de Teilhard
aujourd’hui.
Il est de bon ton de dire que Teilhard est dépassé – que de gens ‘intelligents’ me disent : tu crois
encore à Teilhard, mais c’est dépassé !
- Bien sûr, Platon aussi est dépassé, 2500 ans, figurez-vous !
-L’Evangile est dépassé, 2000 ans, etc.
Nous cédons à une mode qui consiste à s’accrocher au dernier penseur, au dernier livre paru et à la philosophie à la dernière mode, notamment à celle qu’on appelle la ‘post modernité’ qui a déclaré la mort des grands systèmes, des idéologies, des méta-récits –Heidegger et avec lui Wittgenstein, ont dit que la métaphysique était morte avec le dernier des philosophes qui serait Hegel qui a osé un système. On dit maintenant que toute personne qui s’accroche à un système est un peu arriérée. Et nous sommes tombés dans la déconstruction – Gilles Deleuze, Jacques Derrida, le surréalisme… tout ceci exprime et engendre en même temps un monde cassé, un monde éclaté, brisé, morcelé, éparpillé, atomisé, la mort du sens. Pour moi, la grande maladie d’aujourd’hui n’est pas la mort des espèces animales ou végétales, mais la mort du sens, ce qui est beaucoup plus grave, au nom d’un positivisme étroit, étriqué, au nom de certains systèmes comme ceux dont je parlais tout à l’heure, comme celui de Lévi-Strauss avec le structuralisme – on évacue le sujet, il ne reste que la structure : ce n’est pas moi qui pense, ce n’est pas moi qui parle, ‘ça’ pense, ‘ça’ parle par moi – ça ! C’est une véritable culture de la mort de la pensée, et nous sommes dans une période de scepticisme désabusé, d’agnosticisme blasé, de morosité. Complaisance dans l’irrationnel, goût de l’incohérence, romantisme de l’absurde, pessimisme généralisé.
Aujourd’hui il est incongru et indécent de croire à quelque chose. C’est sur cette fresque qui me paraît exprimer assez bien le courant actuel que se détache un besoin fou – besoin d’unité, de clarté, de cohérence, de sens. Il y a la modernité qui a cru à tout cela, il y a la post-modernité qui l’a détruit, et maintenant nous sommes, à mon avis, dans une post-post-modernité, car la jeunesse actuelle ne se satisfait plus de ce déconstructivisme généralisé et il y a actuellement un besoin, une recherche de sens. L’homme a plus que jamais besoin aujourd’hui de voir clair, besoin d’une vision globale, d’une Weltanschauungcomme on dit en allemand.
Teilhard donc se présente à nous comme un prophète de l’unité. Une unité qui va avec une grande simplicité – certains disent : c’est trop beau pour être vrai ou c’est trop simple pour être vrai ! Mais si la simplicité était le signe de la vérité, précisément ? Car le fond du fond du réel est simple, car Dieu est l’Etre infiniment simple, et la vérité, si elle n’est pas simple, n’est plus la vérité.
Nous avons un culte de la complexité qui fait que pour paraître intelligent il faut être compliqué. L’univers est un, cela paraît être un pléonasme, et c’en est un car uni-versum signifie que l’univers est un. Le mérite de la science contemporaine est d’avoir découvert cette unité du cosmos, et Teilhard l’a exprimé dans des termes à mon avis inégalés.
Un des problèmes de l’université d’aujourd’hui c’est qu’elle a été infidèle à sa vocation – un,
univers, université, vous voyez bien le rapport. L’université, au lieu d’être la science de l’un, la
synthèse du tout, la cohérence du réel, l’intégration des savoirs, est tombée dans cette atomisation dont je parlais tout à l’heure, et finalement un universitaire sort avec son diplôme sous le bras et sa
spécialité dans la tête, mais il a raté l’essentiel de l’université qui est une vision du tout. Tant qu’on ne saisit pas l’univers dans sa totalité, on ne peut pas comprendre sa propre spécialité. Je pense que Teilhard, en intégrant l’ensemble des connaissances dans un tout unifié et harmonieux, nous aide à
penser. Penser, c’est saisir le monde dans son unité. Il n’y a de pensée que de l’un, dès qu’on est dans le multiple, on ne peut plus penser. Penser, c’est saisir la cohérence du tout. Je pense que la pertinence de Teilhard aujourd’hui tient précisément à cet éclatement des savoirs et à cette hyperspécialisation que je dénonçais tout à l’heure.
Nous sommes dans un monde de croissance exponentielle des connaissances, c’est effarant, un monde de plus en plus complexe et compliqué, un raz-de-marée informatique qui nous submerge, qui nous agresse – voyez le nombre de revues, de magazines, de programmes de radio et de télévision, sans parler d’Internet. Certains me disent : presse sur tel bouton, et tu auras 264 pages sur tel mot, c’est passionnant ! Je dis merci, et je prends mes distances, car finalement nous sommes submergés par le quantitatif, la quantité des informations et leur complexité font que nous n’arrivons plus à saisir ce monde dans sa totalité et sa simplicité, ce qui s’appelle penser.
Trop de tout, aujourd’hui !… au point que nous en arrivons à perdre notre âme. Nous mourons
d’indigestion, à partir d’un matériel disparate, hétéroclite, que nous n’arrivons plus à intégrer : les
arbres cachent la forêt. D’où un besoin de recul pour gérer cette complexité. Gérer la complexité, je
pense que c’est là le grand défi d’aujourd’hui, et c’est là que Teilhard peut nous aider. Il nous aide parce que, à mon avis, et j’exagère peut-être, mais je ne pense pas, c’est le seul homme à avoir intégré dans un tout cohérent des disciplines aussi disparates que la physique, la chimie, la biologie, la préhistoire, la paléontologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la sociologie, la philosophie, la théologie, la mystique, la politique, l’économie et j’en passe… A mon avis, la vérité d’un système tient à sa capacité d’intégrer le tout – je dis bien le tout. Un système qui n’intégrerait pas le tout du savoir pèche, à mon avis, par quelque chose d’essentiel. Toute philosophie se veut une science du tout. Je pense que des hommes comme Thomas d’Aquin ont essayé de penser ce tout, mais dans une certaine perspective. Un homme comme Hegel a essayé de penser ce tout, mais en se limitant à l’histoire humaine, il n’a pas englobé l’histoire de l’univers. L’analyse de Hegel se limite à une tranche d’histoire assez limitée. Toynbee aussi a essayé de créer son système, mais il a pris les civilisations telles que nous les connaissons, l’avant et l’après lui ont échappé.
Teilhard s’est situé dans la totalité du phénomène : le phénomène, rien que le phénomène, mais tout
le phénomène – c’est l’une des ses phrases. C’est-à-dire en remontant jusque ce que les savants
appellent aujourd’hui le Big Bang et en refluant vers un avenir qu’il postule au terme de l’évolution.
Et à partir de là, il a découvert une loi que vous connaissez tous, la loi de complexité/conscience. Je
voudrais résumer ce qui est derrière cette loi. L’univers part de ce qu’on appelle un atome primitif où
la matière totale de l’univers était rassemblée dans la pointe d’une épingle, avec le poids qu’il a
actuellement. Puis ce fut la grande dispersion. Et au coeur de cette dispersion, il y a un phénomène
contraire de rassemblement, d’unification que Teilhard a décelé, par une succession de constructions
de plus en plus élaborées, de plus en plus complexes, qui permettent l’émergence d’une réalité qui se
trouvait déjà à l’origine à l’état latent, mais qui finit par apparaître, dans la mesure où cette matière
primitive se rassemble, se complexifie et s’unifie. On s’est toujours demandé d’où venait la vie sur
Terre, et des savants très sérieux ont dit qu’elle venait d’une autre planète. Mais pourquoi d’une autre
planète ? Teilhard nous dit : la vie est déjà une propriété de la matière, elle est déjà contenue dans la matière, à l’état infinitésimal. Et qu’est-ce qui lui permet d’apparaître ? C’est justement ce
rassemblement. A partir du moment où la matière a pu se rassembler sur elle-même, se synthétiser
avec elle-même, se complexifier suffisamment, à partir des atomes, puis des molécules, puis des
méga-molécules puis des acides aminés, et cette espèce de chaîne interminable où la matière rassemble ses éléments et se complexifie. Chaque grain de vie contenu dans chaque atome se rassemble comme dans un entonnoir et nous avons ce qu’on appelle l’apparition de la vie, il y a environ trois milliards huit cents millions d’années. L’apparition de la vie n’est pas un phénomène venu d’ailleurs, il est ce qu’on appelle une émergence : la vie était là, elle est apparue. Vous direz : et Dieu dans tout ça ?
Continuons notre voyage à travers l’évolution, et nous verrons cette vie commencer avec des
organismes unicellulaires, puis se complexifier à son tour en organismes pluricellulaires, puis nous
arrivons aux vertébrés qui sont une unification de cet organisme à travers un axe central, finalement
cet axe prend une direction qui est celle du cerveau, lequel se complexifie au point de permettre, là
encore, une deuxième émergence qui est celle de la conscience ou de la pensée. D’où vient la
conscience ? D’où vient la pensée ? D’ailleurs ? de Dieu ? Non. De même que chaque grain de matière était porteur en lui d’un quantum de vie, ainsi chaque grain de vie est porteur en lui d’un quantum de conscience…
C’est ainsi que tout à coup a jailli la pensée il y a environ trois millions d’années, phénomène
encore tout récent. Nous voyons là qu’il y a une espèce de déploiement d’une réalité originellement
présente, qui ne fait qu’apparaître à travers des seuils successifs. Je parle de seuils, c’est un mot
important dans la pensée de Teilhard, car le seuil est un basculement, un changement d’ordre
qualitatif, une réalité neuve apparaît – seuil de la vie, seuil de la conscience. Nous avons toujours
pensé que nous étions au bout du chemin, au bout du voyage et que nous plafonnions. Mais Teilhard a
senti que les mêmes phénomènes de complexification et d’unification, qui se sont produits au niveau
de la vie et de la conscience, étaient en train de se produire au niveau de la société : ce qu’il a appelé la socialisation.
Le phénomène de la socialisation est un phénomène essentiel à constater, à suivre et à
poursuivre et où mène-t-il ? Cela a commencé il y a environ douze mille ans, dans ce qu’on appelle la
révolution néolithique, quelque part en Irak, quelque part en Turquie : premiers villages, première
organisation des hommes, et avec cela non seulement le village, mais le bourg, mais la ville, mais la
capitale, mais le pays. Et puisque nous sommes en Egypte, voyez un peu le Nil, les deux branches puis la grande queue vers le sud, mais il y a ce qu’on appelle des ganglions le long de cette ‘colonne
vertébrale’ – avec un gros ganglion cérébral qui est Le Caire, où nous sommes – la capitale jouant le
rôle précisément d’intégration de cet ensemble géographique et sociologique qu’on appelle un pays.
Avec l’exemple du Nil et de l’Egypte nous avons l’image assez frappante de ce que peut être une
société en voie de socialisation. Mais au-delà de cette socialisation au niveau local ou national,
Teilhard a discerné, très vite, ce qu’il appelle la planétisation, c’est-à-dire non seulement des nations qui s’unissent à l’intérieur d’elles-mêmes, mais des nations qui entrent dans un réseau au plan
mondial. Avant même que cela se passe, trente ou quarante ans avant Marshall Mac Luhan qui a parlé
du ‘village global’, Teilhard l’a tout de suite vu, il en a parlé de façon beaucoup plus cohérente. Un
village global, oui, comme dit Teilhard quelque part : l’âge des nations est passé, il s’agit maintenant, si nous voulons survivre, de construire la Terre. Ce thème de la mondialisation sera traité par l’un des conférenciers, je n’y entrerai pas, mais je veux simplement dire que quelque chose se passe, et quoi ?
C’est une communication des hommes les uns avec les autres, dont l’Internet et le portable, et les
radios et tous les moyens de communication constituent une espèce de filet, de réseau qui enserre la
Terre. Imaginez Air France, TWA, Egypt Air, Swissair, les trains, les communications, les routes, les
autobus, tous les Internet, tous les portables etc. et vous aurez une petite idée du réseau dans lequel la Terre est enserrée, enfermée. Teilhard, avant même que tout cela existe, l’a senti, l’a pressenti. La
Terre est prise dans un réseau étroit de communications, qui fait que nous allons vers un monde un,
vers une pensée une. Il semble que la Terre, en ce moment, est en train de devenir une espèce de
super-cerveau. Ce qui se passe dans ma petite tête avec ses cent milliards de cellules, est en train de se passer sur la Terre avec ses six milliards d’hommes et tous ceux qui sont à venir. Une pensée
une : autrefois, une pensée, pour se communiquer d’un savant à l’autre, mettait des mois, puis des semaines, puis des jours ; maintenant c’est en temps réel que les pensées se communiquent, que les idées se complètent et de ce va-et-vient émerge une pensée de type global, et nous ne sommes qu’au commencement de la révolution informatique et de la communication.
Mais Teilhard a tout de suite compris que ce corps qui se construit sur la Terre a besoin d’une âme.
Et c’est le problème de l’âme de la Terre, de L’esprit de la Terre, pour reprendre un de ses titres, qui
se pose aujourd’hui. La science, la technique, la technologie, sont en train de construire un corps, mais
la communication est-elle au niveau des appareils ? Suis-je plus proche de vous parce que vous êtes à
deux mètres de moi ? Et ceux qui sont à six ou sept mètres sont-ils plus loin de moi ? Qu’est-ce
qu’être proche ou être loin ? qu’est-ce que communiquer ? Communiquer n’est pas une question de distance, ni d’appareil, ni d’instrument. C’est une question d’âme. Et finalement, Teilhard
que la grande force latente, dans ce monde, c’est l’amour. L’amour, comme il dit quelquefois, c’est l’affinité de l’être pour l’être. Cet amour que l’on trouve au niveau du couple, de la famille, de
l’amitié, au niveau de la société, c’est le secret de demain. C’est par l’amour que le monde s’unifiera
ou il ne s’unifiera pas. La technique n’est que l’instrument, n’est qu’un moyen, mais si l’âme manque,
ce monde n’aboutira pas.
Teilhard a une réponse aussi au problème de la démographie. Un certain nombre de penseurs bien
intentionnés crient à la catastrophe - nous atteindrions la cote d’alarme, attention, six milliards, nous
sommes au plafond, la Terre ne pourra pas nourrir… ! En 1994, j’ai fait une intervention à la
Conférence de l’ONU sur le Développement qui s’est tenue ici au Caire, une intervention sur le mythe
de la surpopulation. Quel mythe ! Les grandes sociétés pharmaceutiques sont derrière cela, pour
vendre tous leurs produits. et un certain nombre d’hommes politiques veulent précisément nous
affoler. Et Teilhard répond : la vie ne se multiplie pas pour se multiplier, mais pour rassembler les
éléments nécessaires à sa personnalisation. Cette vie n’est pas anarchique, la croissance
démographique n’est pas anarchique, elle tend vers quelque chose. Il s’agit de rassembler tous les
éléments nécessaires à la personnalisation de l’humanité, de l’univers.
Et c’est cette personnalisation qui va être le dernier point de mon intervention. Là encore, Teilhard a discerné, quelque part en avant de nous, quelque part en avant de l’homme, de l’humanité, une surhumanité. Non pas un surhomme, dit-il, mais une surhumanité. Car avec les films américains qui nous arrivent – les E.T. avec une tête grosse comme ça – on croit que nous allons vers des êtres
hypercérébralisés, horribles à voir, comme quoi l’homme, qui n’est pas au bout de son développement, aurait un cerveau de plus en plus gros. Bien sûr le cerveau humain est passé de 500 centimètres cubes à 1.500 aujourd’hui.
Mais ce n’est pas dans ce sens que va l’évolution, Teilhard l’a tout de suite vu. Il ne s’agit pas
d’une hypertrophie de l’individu, il s’agit d’une communion de l’espèce. Ce n’est pas dans le sens
d’une individualisation de plus en plus poussée que va l’évolution, car cette direction a toujours
montré qu’elle était une impasse, la preuve : l’atome à partir du seuil de 82, rejette son surplus de
particules qu’il n’arrive plus à intégrer, il y a un seuil de saturation de l’atome qu’on appelle la
radioactivité. La cellule, qui a cherché elle aussi à se construire en individualité close avec des êtres
unicellulaires comme la paramécie, a échoué et a tout de suite compris que le sens de l’évolution allait vers une socialisation d’éléments légers. Teilhard a aussi compris que c’est finalement dans ce sens que l’évolution humaine avançait, c’est-à-dire l’humanité ne va pas vers le surhomme mais vers une surhumanité. C’est dans le sens d’une collectivité organisée et organique, d’une collectivité unie en communion profonde que va se dégager l’élément dernier à venir, le seuil dernier à franchir.
Ce seuil, Teilhard l’a appelé Oméga à partir de l’Apocalypse de Saint Jean - Je suis l’Alpha et l’Oméga, à partir de l’alphabet grec : alpha et oméga – et il a compris que quelque chose nous attend au terme, que quelque chose nous aspire vers ce terme, car, dit-il, l’évolution n’est pas née par derrière, mais par devant, elle nous aspire en avant.
Ce pôle ultime de convergence universelle où toute la réalité de l’univers est appelée à cohérer, est
devant nous, mais pas seulement devant nous, il est en nous, en travail. Et là encore, pour revenir à ce que je disais tout à l’heure, de même que la vie existait à l’état infinitésimal dans chaque grain de
matière, de même que la conscience existait à l’état infinitésimal dans chaque grain de vie, ainsi
Oméga existe à l’état infinitésimal dans chaque grain de conscience, Oméga est déjà là – « Le
Royaume de Dieu est au milieu de vous, le Royaume de Dieu est en vous ». Ce Royaume de Dieu
proclamé par Jésus, c’est, traduit en termes teilhardiens, Oméga, le point de convergence universel.
Comment, et quand apparaîtra Oméga ? Eh bien ! lorsque l’unification de l’humanité sera assez forte,
assez réelle pour que ces grains d’Oméga diffus en chacun de nous puissent converger – encore une
fois l’image de l’entonnoir… Lorsque l’humanité aura atteint vraiment son unité, à ce moment-là
Oméga apparaîtra. Il ne viendra pas d’ailleurs ; l’Evangile dit ‘Le Fils de l’Homme viendra sur les
nuées du Ciel’… non, il ne viendra pas sur les nuées du ciel, il émergera de la Terre, de l’humanité,
c’est de dedans que naîtra le point final, qu’il se prépare.
Et ce n’est pas un hasard si l’Evangile a mis comme loi unique, comme commandement unique,
l’amour : la seule loi de l’évolution, et la seule loi du Cosmos, c’est l’amour, et c’est par lui que
viendra le terme. J’ai fait une conférence, il y a un certain nombre d’années : La fin du monde,
cataclysme ou apothéose ? Dès qu’on parle de fin du monde, tout le monde pense aux étoiles qui vont
nous tomber sur la tête, aux tremblements de terre, aux volcans qui vont exploser, à toutes les
catastrophes qui vont fondre sur nous, en se référant à ce qu’en dit Jésus dans l’Evangile ou à ce qu’en dit Saint Jean dans son Apocalypse, au point que le mot Apocalypse a fini par signifier ‘catastrophe’.
Pour Teilhard, Oméga, évidemment, ne paraîtra pas sans une crise, mais une crise de croissance, une crise de naissance. Et cette crise, il est difficile de l’imaginer, mais ce sera un retournement où le
dedans deviendra un dehors – Apo/calypse : apo = ab, calypso = révéler, Apocalypse et révélation ont finalement la même étymologie. C’est ce ‘dedans’ qui est en travail depuis quinze milliards d’années , plus les quelques milliards à venir – Dieu seul sait quand cela se passera… - qui tout à coup va apparaître, et la réalité émergera dans toute sa splendeur, un enfantement qui aurait duré quelques
dizaines de milliards d’années…. Vous me direz : à quel mois sommes-nous, septième, huitième ?
Cela, bien malin qui le dira. Nul ne connaît le moment, pas même le Fils, seul le Père, nous a dit Jésus dans l’Evangile. Autrement dit, ce terme à venir ne tient qu’à nous finalement, et c’est là ce qui montre le sérieux de notre Histoire : l’Histoire, c’est nous qui la faisons, elle ne s’écrit pas sans nous ; l’avenir, c’est nous qui l’inventons ; Oméga c’est nous qui l’engendrons, qui l’enfantons, qui le préparons. Et c’est ce qui montre finalement le sérieux de notre Histoire – c’est sérieux, l’Histoire – car nous sommes porteurs de toute l’évolution. Teilhard l’avait bien vu : la clé de l’évolution, c’est l’Homme, et ce n’est pas pour rien qu’il a appelé son livre central Le Phénomène Humain : l’homme, flèche montante de l’évolution, oui, c’est lui la clé. Et par pure… coïncidence ? – parlons de coïncidence si vous voulez – les savants d’aujourd’hui viennent de découvrir ce qu’on appelle ‘le principe anthropique’. J’ai ici un article paru dans Etudes il y a quelques années, qui parle justement du principe anthropique : la découverte que le monde d’aujourd’hui, tel qu’il existe, est un monde planifié pour l’homme. Je vous cite un homme qui n’est pas suspect de religiosité, Hawking, ce
handicapé, sur sa chaise roulante, qui pense les univers dans un cerveau hyperlucide, mais dans un
corps complètement détruit. Voici l’une de ses pensées : pourquoi l’univers est-il tel que nous le
voyons ? La réponse est simple : s’il avait été différent, nous ne serions pas là. En d’autres termes,
l’évolution, à chaque bifurcation, s’est trouvée devant un choix : je vais à gauche ou je vais à droite ?
Elle a choisi tantôt à droite, tantôt à gauche… à partir de quoi ? du hasard ? Les savants d’aujourd’hui
ont calculé que l’univers, laissé aux lois du hasard et du calcul des probabilités, aurait mis non pas 15
milliards d’années à faire l’homme, mais 250 milliards d’années à faire une cellule, une seule cellule !
ne parlons pas de vous et de moi. Finalement, parler de hasard dans cette évolution, c’est refuser une
approche scientifique du réel. Il y a donc un projet au coeur de l’évolution, un projet qui, lentement,
achemine cette évolution vers quelque chose, et ce principe anthropique exprime en termes
scientifiques aujourd’hui ce que Teilhard avait vu, que l’homme est la clé de l’évolution.
Dernier point : allons-nous vers un univers anonyme, impersonnel, une collectivité de type
totalitaire ou allons-nous vers un univers personnel ? – Esquisse d’un univers personnel, c’est l’un
des écrits de Teilhard. C’est là justement le génie de Teilhard, c’est d’avoir compris que ce pôle
intégrateur au terme du processus ne sera pas du type fusionnel, mais unitif. La différence entre la fusion et l’union est de taille, car il s’agit de deux visions contraires et opposées. Ce pôle poussera chaque individu au maximum de lui-même dans le sens de sa propre ligne et de sa singularité, vers uneémergence de ce qui le fait le plus lui-même, et ce qu’il appelle une sur-personnalisation – nous seronssur-personnalisés, je serai moi-même Henri Boulad à la puissance epsilon, car je refuse d’être autre chose, je refuse d’être noyé dans une grande soupe qu’on appellera humanité, collectivité – cela suffit, les camps de concentration et les systèmes soviétiques, je veux être moi-même ! C’est cette maximisation de chaque être humain par effet de convergence universelle et de communion qui permettra l’émergence d’Oméga. Donc, d’Alpha où nous avons un tout indifférencié, vers ce déploiement qui est l’univers que nous connaissons, l’individualisation est une étape indispensable dans laquelle vit l’Europe aujourd’hui – qu’est-ce que la Révolution française, qu’est-ce que les siècles des Lumières, sinon justement la découverte de l’individu : moi, mes droits… Et nous croyons que nous sommes arrivés au seuil, au sommet, pas du tout, nous sommes appelés à un dépassement de l’individu vers ce qu’on appelle la personne. C’est ce qui nous attend, demain. Merci.
R. Vescia – Merci, mon père. Je n’ai jamais entendu une synthèse de la pensée de Teilhard aussi
brillante en aussi peu de temps. Et quand je dis brillante, excusez la pauvreté de mon vocabulaire, car
elle est tout sauf brillante : elle est profonde, elle est intime, elle est vraie, et je vous invite à vous
appuyer sur cette magnifique synthèse que vient de nous faire le Père Boulad, pour non seulement lui
poser des questions, mais pour planter notre tente au milieu de ce désert d’Egypte où nous sommes,
afin que nous campions pendant cette semaine, ensemble, sur des sommets élevés.
Avez-vous des questions à poser ?
M. Sélim Sednaoui – Je vais choisir deux questions parmi les mille et une que j’aurais envie de
poser…
- Je ne vois pas du tout comment la conscience peut émerger de la complexité, parce que si je
fais un ordinateur, si je le complexifie au maximum, jamais cet ordinateur ne deviendra conscient, je
pense. C’est ma première question.
Autre question : vous parlez de la fin et d’Oméga, et que vous-même y serez, mais où serons-nous dans des millions d’années ? à moins que l’on croie à la survie de l’âme, évidemment… Et je ne vois pas comment nous, tout ce public qui est là, va profiter de toute cette émergence, de la surpersonnalisation, etc. ?
H. Boulad :
- Par rapport à l’émergence de la vie et de la conscience, il y a deux théories et Teilhard
ne tranche pas.
-La première théorie dit : si vous prenez de la matière dans un laboratoire, et que vous
la complexifiiez suffisamment, vous arriveriez à en extraire ‘son jus’ si je puis dire, c’est-à-dire la vie.
Théoriquement, il n’est pas exclu que des savants prennent de la matière et en quelques années fassent
tous les mouvements que l’évolution a faits pendant trois milliards huit cents millions d’années, pour
arriver un jour à nous dire : tiens ! une cellule, dans mon éprouvette. On peut dire que, théoriquement,
c’est possible, puisque cette loi devrait être reproductible.
-L’autre théorie, vers laquelle je penche davantage – et je pense que Teilhard va plutôt aussi dans cette ligne - c’est celle-ci : la Terre – je parle de la Terre, je ne parle pas encore de l’univers – a lentement dégagé son quantum de vie qui, tout à coup, a percé l’écorce, dans un certain point du temps et de l’espace – on ne saura jamais où la vie est apparue – et à partir de là, a débordé, a envahi la Terre dans ce qu’on appelle la biosphère, et ce phénomène ne serait pas reproductible. En d’autres termes, la Terre, à un moment de son histoire, a livré son âme, et cette âme s’appelle la vie, et c’est fini, cela s’est fait une fois et ne se renouvellera plus. L’âme de la Terre c’est maintenant ce que nous appelons la vie sur Terre, la biosphère. Vous avez le choix entre les deux.
De même pour la conscience. On pourrait dire : des savants très intelligents, Bill Gates et
compagnie, pourraient faire des ordinateurs de plus en plus compliqués, etc. Vous savez
qu’actuellement, si l’on voulait faire un ordinateur capable de gérer ce qu’un cerveau humain est en
train de faire, il aurait à peu près la taille de la Terre… A supposer que l’on aille vers une
miniaturisation de plus en plus grande, peut-on imaginer qu’un jour des savants, en laboratoire, fassent
jaillir la conscience, un être humain, un être pensant ? Théoriquement, là encore, c’est possible. Mais
je pense que, là encore, la vie a livré son quantum de conscience une bonne fois, là où s’est faite
l’apparition de l’homme, pour reprendre un des titres de Teilhard. Et à partir de là, ce fut la noosphère
dont vous parlera le Père Madelin demain. Voilà une réponse rapide à votre première question.
Deuxième question : vous parlez d’un paradis futur dont nous serions exclus. Cela, c’est la vision
de Karl Marx. Le grand soir de Karl Marx, c’est un paradis futur dont nous serions exclus, que nous
allons peiner à fabriquer et à construire, mais dont nous ne sommes pas les partenaires. Or – j’ai tout
un livre là-dessus - mourir, qu’est-ce que c’est ? Mourir, c’est réintégrer le grand courant de vie dont je suis issu, et sous forme personnalisée. Là je rejoins la réincarnation, mais revue et corrigée par Henri Boulad. Il y a une intuition très profonde dans la réincarnation. Car mourir ce n’est pas aller
dans un univers extraterrestre, quelque part ailleurs, ni dans un enfer en dessous, ni dans un ciel audessus Mourir, c’est s’unir, mourir c’est poursuivre son itinéraire personnel à travers l’humanité présente. En fait, il n’y a qu’une seule humanité, une seule, c’est l’humanité qui existe aujourd’hui sur la Terre : ceux qui sont passés sont là, en moi, je porte en moi tous mes ancêtres et eux me portent en eux. Comme disait Pascal, l’humanité est comme un seul homme. On retrouve cette idée chez beaucoup de penseurs Soufis musulmans, on la retrouve chez Montaigne : chaque être humain porte en lui la forme totale de l’humaine condition. Et j’ai trouvé ceci avant-hier dans El-Hallaj, mystique musulman : qu’est-ce Adam, sinon toi-même ? Donc, les morts ne sont pas morts, ils vivent en nous, ils poursuivent en nous leur itinéraire et finalement, Oméga, c’est l’émergence de toute l’humanité passée, sous la forme de l’humanité qui existera à ce moment-là, pour la grande révélation qui sera celle de ce jour. Alors, la mort, je n’y crois pas. Et dans cette perspective, je dirai très brièvement, car j’ai beaucoup parlé et écrit là-dessus, que l’évolution est une clé d’interprétation de la mort qui est extraordinairement claire et simple, pour celui qui accepte d’entrer dans sa logique.
M. Ernst : Pour ceux qui ne me connaissent pas, je représente ici la Fondation Teilhard de Chardin.
A propos de cette plaque, je voudrais dire quelque chose au Père Gabriel. Il y a moins de 48 heures,
j’étais dans une petite ville toute proche de Paris, pour inaugurer un buste de Teilhard de Chardin dans un lycée qui a choisi le nom de ‘Lycée Teilhard de Chardin’. En vous voyant tout à l’heure inaugurer cette plaque, je me disais : il y a ce réseau qui se constitue, car les plaques restent, les gens qui passent devant les lisent. Dans ce lycée, le buste a été installé dans la rotonde par où passent tous les élèves et tous les professeurs, et tous les matins des centaines d’élèves et de professeurs verront un beau buste de Teilhard de Chardin – c’est la version Malvina Hoffmann. Et maintenant, quel autre projet de plaque ou de buste ? Il faudra faire appel à l’ami André Peltre qui va nous aider. Je rêve, quant à moi, de quelque chose, c’est non plus une plaque ou un buste, mais une stèle en pleine nature, sur une colline au sud de l’Aisne, à l’endroit où Teilhard, en 1917, en observant de loin la ligne de feu, a eu la grande intuition que l’humanité allait vers son unité. C’est extraordinaire : devant le spectacle de forces qui étaient en train de se déchirer, il a vu, au-delà de cela, qu’on allait vers l’unité.
J’espère qu’avec le concours de gens dynamiques, nous arriverons à réaliser cela, pour compléter le réseau. A ce lycée j’avais à présenter la pensée de Teilhard, on m’avait donné trente minutes… Je m’en suis tiré, mais pas avec la même profondeur que vous. Et j’ai beaucoup aimé votre réflexion sur la modernité. C’est un terme que je n’aime pas – quand je parle de Teilhard, je parle de son actualité, et pas de sa modernité. Parce que quand on parle de modernité, on sait qu’il y aura une post-modernité, puis une post-post-modernité… Tandis que l’actualité c’est toujours là, et je trouve qu’il vaut mieux parler de l’actualité. Car Teilhard est un prophète, fondamentalement, et la modernité est un costume beaucoup trop étroit pour un prophète !
Je voudrais ajouter une dernière chose, puisque vous êtes tous là. Le Père Boulad a très bien montré le désenchantement qui vient de toute la ruine des idéologies. Alors, n’employez jamais le mot ‘teilhardisme’ – c’est employé quelquefois : cela donne l’impression d’un système, d’une idéologie, alors que Teilhard, c’est une vision prophétique, dont nous pouvons, à chaque étape de nos vies, vérifier la pertinence. J’en profite donc pour exorciser le mot teilhardisme. Le Père Martelet qui n’est pas là, m’a souvent fait cette remarque : pitié, ne parlons pas de teilhardisme !
R. Vescia : Mon père, si vous permettez je voudrais répondre aux propos de M. Ernst, avant que
vous le fassiez vous-même – vous voudrez bien excuser cette interférence dans le débat…
Il n’est pas nécessaire de placer des bustes et des plaques seulement, pour poser des jalons : nous
allons en poser ensemble, au cours de ce Colloque, en faisant don des oeuvres complètes de Teilhard à
la Bibliothèque d’Alexandrie, et cela me paraît un jalon important dans ce même esprit. Et toujours
dans ce même esprit, je vous ai invités, à travers une lettre adressée à « Diane », à apporter un livre de
Teilhard que vous avez particulièrement aimé, pour l’offrir ici, en Egypte, à qui vous voulez, dans un
geste, justement, d’amour, de communication, de partage. C’est également une façon de poser des
stèles, je pense. A ce sujet, je voudrais vous dire que la liberté de votre geste reste totale, c’est un geste auquel je vous invite, mais que vous êtes libre de le faire ou pas, d’une part, et que d’autre part vous êtes tout à fait libre de le faire envers qui vous voulez. Vous pouvez, par exemple, décider de le donner à une bibliothèque, pour qu’il ait plus de chances d’être lu par plusieurs, et il y a deux bibliothèques dans ce Collège. Il y a aussi la Bibliothèque d’Alexandrie où nous irons mardi, et entre les deux il y a la Bibliothèque des Dominicains, qu’un certain nombre d’entre vous aura l’occasion de visiter lundi.
Mais il n’y a pas que des bibliothèques auxquelles on peut donner un livre, il y a tout simplement
l’ami de rencontre, que vous avez envie d’honorer avec votre don. C’est dans cet esprit que j’ai
obtenu, à l’avance, une autre forme d’expression analogue à celle que vous évoquez, Monsieur Ernst, à
travers ce magnifique dessin que l’on a joint à votre dossier. Nous avons parmi nous l’auteur de ce
dessin, une demoiselle à qui je demande de se lever, elle s’appelle Aïdi, elle a fait ce dessin pour vous, elle partage avec nous l’amour de Teilhard, elle est Egyptienne, elle vit à Alexandrie, nous
communiquons par Internet, et elle m’a envoyé ce magnifique dessin, dont j’ai vu tout de suite qu’il
fallait en faire l’affiche de notre Colloque. Et dans un geste généreux, tout à fait dans ce même esprit,
elle a décidé de vous l’offrir, pour être l’image que vous emporterez en souvenir de ce Colloque. Je
salue à travers elle sa Maman qui l’accompagne, avec qui je communique également, Madame Suzette …… qui, à Alexandrie, a décidé de faire connaître et briller l’esprit de Teilhard, et d’organiser une exposition Teilhard. Aussi, elle accueillera tout document qui pourra alimenter cette exposition, et je lui en ai apporté quelques-uns. Merci par avance, Madame, et merci à vous tous, car encore une fois ce sont des manifestations de ce genre qui nous permettent de poser de petits lumignons sur notre
chemin, de manière à éclairer un peu la route autour de nous.
Henri Boulad a mené aussi une carrière internationale de conférencier.
En 2002 il participa au colloque organisé au Caire par l’Association des amis de Pierre Teilhard de Chardin. Voici un reportage présenté par Remio Vescia auprès d’Henri Boulad à propos de Teilhard dont il appréciait, à juste titre, l'actualité de la pensée scientifique et philosophique, intensifiée par une perspectivet prophétique. Cet enregistrement vocal, sur le vif, a été directement traduit en texte écrit.
J.P. Frésafond, Président
Présentation par M. Remo Vescia
Le Père Boulad, d’abord, est un Egyptien et il n’est pas inutile que vous connaissiez un autre
Egyptien, qui comme le Père Nabil Gabriel aime Teilhard, qui vient souvent en France, qui fait des
conférences, qui écrit des livres, en français et en arabe – en voici un, écrit en arabe, le Père vous dira
mieux que moi comment il se prononce (le Père le dit en arabe et le traduit : L’homme, l’univers et
l’évolution entre science et foi). Vous voyez que ce sont des sujets éminemment teilhardiens. Sans
plus attendre, nous allons écouter le Père Boulad nous dire la pertinence de Teilhard aujourd’hui.
Père Henri Boulad
Merci, Monsieur Vescia.
Le livre que je viens de citer est la condensation d’une vingtaine d’années de conférences sur
Teilhard adressées à la jeunesse à travers toute l’Egypte et ces conférences ont été rassemblées par un ami à moi qui en a fait un livre.
Teilhard, je l’ai découvert en 1956, dès la parution du Phénomène Humain, et ce fut pour moi un
éblouissement. Je trouvais dans Teilhard ce que je cherchais depuis longtemps, ce que je n’avais
jamais pu exprimer et ce qui m’a été donné comme une réponse à des questions. Au point que sa
pensée ne fait plus qu’un avec la mienne, au point que mes confrères, avec une pointe de malice,
m’appellent ‘Boulad de Chardin’… Vous me pardonnerez donc si ma pensée se mêle à celle de
Teilhard, car elles ne font plus qu’un.
Je voudrais tout de suite aborder ce thème qui m’a été demandé : Pertinence de Teilhard
aujourd’hui.
Il est de bon ton de dire que Teilhard est dépassé – que de gens ‘intelligents’ me disent : tu crois
encore à Teilhard, mais c’est dépassé !
- Bien sûr, Platon aussi est dépassé, 2500 ans, figurez-vous !
-L’Evangile est dépassé, 2000 ans, etc.
Nous cédons à une mode qui consiste à s’accrocher au dernier penseur, au dernier livre paru et à la philosophie à la dernière mode, notamment à celle qu’on appelle la ‘post modernité’ qui a déclaré la mort des grands systèmes, des idéologies, des méta-récits –Heidegger et avec lui Wittgenstein, ont dit que la métaphysique était morte avec le dernier des philosophes qui serait Hegel qui a osé un système. On dit maintenant que toute personne qui s’accroche à un système est un peu arriérée. Et nous sommes tombés dans la déconstruction – Gilles Deleuze, Jacques Derrida, le surréalisme… tout ceci exprime et engendre en même temps un monde cassé, un monde éclaté, brisé, morcelé, éparpillé, atomisé, la mort du sens. Pour moi, la grande maladie d’aujourd’hui n’est pas la mort des espèces animales ou végétales, mais la mort du sens, ce qui est beaucoup plus grave, au nom d’un positivisme étroit, étriqué, au nom de certains systèmes comme ceux dont je parlais tout à l’heure, comme celui de Lévi-Strauss avec le structuralisme – on évacue le sujet, il ne reste que la structure : ce n’est pas moi qui pense, ce n’est pas moi qui parle, ‘ça’ pense, ‘ça’ parle par moi – ça ! C’est une véritable culture de la mort de la pensée, et nous sommes dans une période de scepticisme désabusé, d’agnosticisme blasé, de morosité. Complaisance dans l’irrationnel, goût de l’incohérence, romantisme de l’absurde, pessimisme généralisé.
Aujourd’hui il est incongru et indécent de croire à quelque chose. C’est sur cette fresque qui me paraît exprimer assez bien le courant actuel que se détache un besoin fou – besoin d’unité, de clarté, de cohérence, de sens. Il y a la modernité qui a cru à tout cela, il y a la post-modernité qui l’a détruit, et maintenant nous sommes, à mon avis, dans une post-post-modernité, car la jeunesse actuelle ne se satisfait plus de ce déconstructivisme généralisé et il y a actuellement un besoin, une recherche de sens. L’homme a plus que jamais besoin aujourd’hui de voir clair, besoin d’une vision globale, d’une Weltanschauungcomme on dit en allemand.
Teilhard donc se présente à nous comme un prophète de l’unité. Une unité qui va avec une grande simplicité – certains disent : c’est trop beau pour être vrai ou c’est trop simple pour être vrai ! Mais si la simplicité était le signe de la vérité, précisément ? Car le fond du fond du réel est simple, car Dieu est l’Etre infiniment simple, et la vérité, si elle n’est pas simple, n’est plus la vérité.
Nous avons un culte de la complexité qui fait que pour paraître intelligent il faut être compliqué. L’univers est un, cela paraît être un pléonasme, et c’en est un car uni-versum signifie que l’univers est un. Le mérite de la science contemporaine est d’avoir découvert cette unité du cosmos, et Teilhard l’a exprimé dans des termes à mon avis inégalés.
Un des problèmes de l’université d’aujourd’hui c’est qu’elle a été infidèle à sa vocation – un,
univers, université, vous voyez bien le rapport. L’université, au lieu d’être la science de l’un, la
synthèse du tout, la cohérence du réel, l’intégration des savoirs, est tombée dans cette atomisation dont je parlais tout à l’heure, et finalement un universitaire sort avec son diplôme sous le bras et sa
spécialité dans la tête, mais il a raté l’essentiel de l’université qui est une vision du tout. Tant qu’on ne saisit pas l’univers dans sa totalité, on ne peut pas comprendre sa propre spécialité. Je pense que Teilhard, en intégrant l’ensemble des connaissances dans un tout unifié et harmonieux, nous aide à
penser. Penser, c’est saisir le monde dans son unité. Il n’y a de pensée que de l’un, dès qu’on est dans le multiple, on ne peut plus penser. Penser, c’est saisir la cohérence du tout. Je pense que la pertinence de Teilhard aujourd’hui tient précisément à cet éclatement des savoirs et à cette hyperspécialisation que je dénonçais tout à l’heure.
Nous sommes dans un monde de croissance exponentielle des connaissances, c’est effarant, un monde de plus en plus complexe et compliqué, un raz-de-marée informatique qui nous submerge, qui nous agresse – voyez le nombre de revues, de magazines, de programmes de radio et de télévision, sans parler d’Internet. Certains me disent : presse sur tel bouton, et tu auras 264 pages sur tel mot, c’est passionnant ! Je dis merci, et je prends mes distances, car finalement nous sommes submergés par le quantitatif, la quantité des informations et leur complexité font que nous n’arrivons plus à saisir ce monde dans sa totalité et sa simplicité, ce qui s’appelle penser.
Trop de tout, aujourd’hui !… au point que nous en arrivons à perdre notre âme. Nous mourons
d’indigestion, à partir d’un matériel disparate, hétéroclite, que nous n’arrivons plus à intégrer : les
arbres cachent la forêt. D’où un besoin de recul pour gérer cette complexité. Gérer la complexité, je
pense que c’est là le grand défi d’aujourd’hui, et c’est là que Teilhard peut nous aider. Il nous aide parce que, à mon avis, et j’exagère peut-être, mais je ne pense pas, c’est le seul homme à avoir intégré dans un tout cohérent des disciplines aussi disparates que la physique, la chimie, la biologie, la préhistoire, la paléontologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la sociologie, la philosophie, la théologie, la mystique, la politique, l’économie et j’en passe… A mon avis, la vérité d’un système tient à sa capacité d’intégrer le tout – je dis bien le tout. Un système qui n’intégrerait pas le tout du savoir pèche, à mon avis, par quelque chose d’essentiel. Toute philosophie se veut une science du tout. Je pense que des hommes comme Thomas d’Aquin ont essayé de penser ce tout, mais dans une certaine perspective. Un homme comme Hegel a essayé de penser ce tout, mais en se limitant à l’histoire humaine, il n’a pas englobé l’histoire de l’univers. L’analyse de Hegel se limite à une tranche d’histoire assez limitée. Toynbee aussi a essayé de créer son système, mais il a pris les civilisations telles que nous les connaissons, l’avant et l’après lui ont échappé.
Teilhard s’est situé dans la totalité du phénomène : le phénomène, rien que le phénomène, mais tout
le phénomène – c’est l’une des ses phrases. C’est-à-dire en remontant jusque ce que les savants
appellent aujourd’hui le Big Bang et en refluant vers un avenir qu’il postule au terme de l’évolution.
Et à partir de là, il a découvert une loi que vous connaissez tous, la loi de complexité/conscience. Je
voudrais résumer ce qui est derrière cette loi. L’univers part de ce qu’on appelle un atome primitif où
la matière totale de l’univers était rassemblée dans la pointe d’une épingle, avec le poids qu’il a
actuellement. Puis ce fut la grande dispersion. Et au coeur de cette dispersion, il y a un phénomène
contraire de rassemblement, d’unification que Teilhard a décelé, par une succession de constructions
de plus en plus élaborées, de plus en plus complexes, qui permettent l’émergence d’une réalité qui se
trouvait déjà à l’origine à l’état latent, mais qui finit par apparaître, dans la mesure où cette matière
primitive se rassemble, se complexifie et s’unifie. On s’est toujours demandé d’où venait la vie sur
Terre, et des savants très sérieux ont dit qu’elle venait d’une autre planète. Mais pourquoi d’une autre
planète ? Teilhard nous dit : la vie est déjà une propriété de la matière, elle est déjà contenue dans la matière, à l’état infinitésimal. Et qu’est-ce qui lui permet d’apparaître ? C’est justement ce
rassemblement. A partir du moment où la matière a pu se rassembler sur elle-même, se synthétiser
avec elle-même, se complexifier suffisamment, à partir des atomes, puis des molécules, puis des
méga-molécules puis des acides aminés, et cette espèce de chaîne interminable où la matière rassemble ses éléments et se complexifie. Chaque grain de vie contenu dans chaque atome se rassemble comme dans un entonnoir et nous avons ce qu’on appelle l’apparition de la vie, il y a environ trois milliards huit cents millions d’années. L’apparition de la vie n’est pas un phénomène venu d’ailleurs, il est ce qu’on appelle une émergence : la vie était là, elle est apparue. Vous direz : et Dieu dans tout ça ?
Continuons notre voyage à travers l’évolution, et nous verrons cette vie commencer avec des
organismes unicellulaires, puis se complexifier à son tour en organismes pluricellulaires, puis nous
arrivons aux vertébrés qui sont une unification de cet organisme à travers un axe central, finalement
cet axe prend une direction qui est celle du cerveau, lequel se complexifie au point de permettre, là
encore, une deuxième émergence qui est celle de la conscience ou de la pensée. D’où vient la
conscience ? D’où vient la pensée ? D’ailleurs ? de Dieu ? Non. De même que chaque grain de matière était porteur en lui d’un quantum de vie, ainsi chaque grain de vie est porteur en lui d’un quantum de conscience…
C’est ainsi que tout à coup a jailli la pensée il y a environ trois millions d’années, phénomène
encore tout récent. Nous voyons là qu’il y a une espèce de déploiement d’une réalité originellement
présente, qui ne fait qu’apparaître à travers des seuils successifs. Je parle de seuils, c’est un mot
important dans la pensée de Teilhard, car le seuil est un basculement, un changement d’ordre
qualitatif, une réalité neuve apparaît – seuil de la vie, seuil de la conscience. Nous avons toujours
pensé que nous étions au bout du chemin, au bout du voyage et que nous plafonnions. Mais Teilhard a
senti que les mêmes phénomènes de complexification et d’unification, qui se sont produits au niveau
de la vie et de la conscience, étaient en train de se produire au niveau de la société : ce qu’il a appelé la socialisation.
Le phénomène de la socialisation est un phénomène essentiel à constater, à suivre et à
poursuivre et où mène-t-il ? Cela a commencé il y a environ douze mille ans, dans ce qu’on appelle la
révolution néolithique, quelque part en Irak, quelque part en Turquie : premiers villages, première
organisation des hommes, et avec cela non seulement le village, mais le bourg, mais la ville, mais la
capitale, mais le pays. Et puisque nous sommes en Egypte, voyez un peu le Nil, les deux branches puis la grande queue vers le sud, mais il y a ce qu’on appelle des ganglions le long de cette ‘colonne
vertébrale’ – avec un gros ganglion cérébral qui est Le Caire, où nous sommes – la capitale jouant le
rôle précisément d’intégration de cet ensemble géographique et sociologique qu’on appelle un pays.
Avec l’exemple du Nil et de l’Egypte nous avons l’image assez frappante de ce que peut être une
société en voie de socialisation. Mais au-delà de cette socialisation au niveau local ou national,
Teilhard a discerné, très vite, ce qu’il appelle la planétisation, c’est-à-dire non seulement des nations qui s’unissent à l’intérieur d’elles-mêmes, mais des nations qui entrent dans un réseau au plan
mondial. Avant même que cela se passe, trente ou quarante ans avant Marshall Mac Luhan qui a parlé
du ‘village global’, Teilhard l’a tout de suite vu, il en a parlé de façon beaucoup plus cohérente. Un
village global, oui, comme dit Teilhard quelque part : l’âge des nations est passé, il s’agit maintenant, si nous voulons survivre, de construire la Terre. Ce thème de la mondialisation sera traité par l’un des conférenciers, je n’y entrerai pas, mais je veux simplement dire que quelque chose se passe, et quoi ?
C’est une communication des hommes les uns avec les autres, dont l’Internet et le portable, et les
radios et tous les moyens de communication constituent une espèce de filet, de réseau qui enserre la
Terre. Imaginez Air France, TWA, Egypt Air, Swissair, les trains, les communications, les routes, les
autobus, tous les Internet, tous les portables etc. et vous aurez une petite idée du réseau dans lequel la Terre est enserrée, enfermée. Teilhard, avant même que tout cela existe, l’a senti, l’a pressenti. La
Terre est prise dans un réseau étroit de communications, qui fait que nous allons vers un monde un,
vers une pensée une. Il semble que la Terre, en ce moment, est en train de devenir une espèce de
super-cerveau. Ce qui se passe dans ma petite tête avec ses cent milliards de cellules, est en train de se passer sur la Terre avec ses six milliards d’hommes et tous ceux qui sont à venir. Une pensée
une : autrefois, une pensée, pour se communiquer d’un savant à l’autre, mettait des mois, puis des semaines, puis des jours ; maintenant c’est en temps réel que les pensées se communiquent, que les idées se complètent et de ce va-et-vient émerge une pensée de type global, et nous ne sommes qu’au commencement de la révolution informatique et de la communication.
Mais Teilhard a tout de suite compris que ce corps qui se construit sur la Terre a besoin d’une âme.
Et c’est le problème de l’âme de la Terre, de L’esprit de la Terre, pour reprendre un de ses titres, qui
se pose aujourd’hui. La science, la technique, la technologie, sont en train de construire un corps, mais
la communication est-elle au niveau des appareils ? Suis-je plus proche de vous parce que vous êtes à
deux mètres de moi ? Et ceux qui sont à six ou sept mètres sont-ils plus loin de moi ? Qu’est-ce
qu’être proche ou être loin ? qu’est-ce que communiquer ? Communiquer n’est pas une question de distance, ni d’appareil, ni d’instrument. C’est une question d’âme. Et finalement, Teilhard
que la grande force latente, dans ce monde, c’est l’amour. L’amour, comme il dit quelquefois, c’est l’affinité de l’être pour l’être. Cet amour que l’on trouve au niveau du couple, de la famille, de
l’amitié, au niveau de la société, c’est le secret de demain. C’est par l’amour que le monde s’unifiera
ou il ne s’unifiera pas. La technique n’est que l’instrument, n’est qu’un moyen, mais si l’âme manque,
ce monde n’aboutira pas.
Teilhard a une réponse aussi au problème de la démographie. Un certain nombre de penseurs bien
intentionnés crient à la catastrophe - nous atteindrions la cote d’alarme, attention, six milliards, nous
sommes au plafond, la Terre ne pourra pas nourrir… ! En 1994, j’ai fait une intervention à la
Conférence de l’ONU sur le Développement qui s’est tenue ici au Caire, une intervention sur le mythe
de la surpopulation. Quel mythe ! Les grandes sociétés pharmaceutiques sont derrière cela, pour
vendre tous leurs produits. et un certain nombre d’hommes politiques veulent précisément nous
affoler. Et Teilhard répond : la vie ne se multiplie pas pour se multiplier, mais pour rassembler les
éléments nécessaires à sa personnalisation. Cette vie n’est pas anarchique, la croissance
démographique n’est pas anarchique, elle tend vers quelque chose. Il s’agit de rassembler tous les
éléments nécessaires à la personnalisation de l’humanité, de l’univers.
Et c’est cette personnalisation qui va être le dernier point de mon intervention. Là encore, Teilhard a discerné, quelque part en avant de nous, quelque part en avant de l’homme, de l’humanité, une surhumanité. Non pas un surhomme, dit-il, mais une surhumanité. Car avec les films américains qui nous arrivent – les E.T. avec une tête grosse comme ça – on croit que nous allons vers des êtres
hypercérébralisés, horribles à voir, comme quoi l’homme, qui n’est pas au bout de son développement, aurait un cerveau de plus en plus gros. Bien sûr le cerveau humain est passé de 500 centimètres cubes à 1.500 aujourd’hui.
Mais ce n’est pas dans ce sens que va l’évolution, Teilhard l’a tout de suite vu. Il ne s’agit pas
d’une hypertrophie de l’individu, il s’agit d’une communion de l’espèce. Ce n’est pas dans le sens
d’une individualisation de plus en plus poussée que va l’évolution, car cette direction a toujours
montré qu’elle était une impasse, la preuve : l’atome à partir du seuil de 82, rejette son surplus de
particules qu’il n’arrive plus à intégrer, il y a un seuil de saturation de l’atome qu’on appelle la
radioactivité. La cellule, qui a cherché elle aussi à se construire en individualité close avec des êtres
unicellulaires comme la paramécie, a échoué et a tout de suite compris que le sens de l’évolution allait vers une socialisation d’éléments légers. Teilhard a aussi compris que c’est finalement dans ce sens que l’évolution humaine avançait, c’est-à-dire l’humanité ne va pas vers le surhomme mais vers une surhumanité. C’est dans le sens d’une collectivité organisée et organique, d’une collectivité unie en communion profonde que va se dégager l’élément dernier à venir, le seuil dernier à franchir.
Ce seuil, Teilhard l’a appelé Oméga à partir de l’Apocalypse de Saint Jean - Je suis l’Alpha et l’Oméga, à partir de l’alphabet grec : alpha et oméga – et il a compris que quelque chose nous attend au terme, que quelque chose nous aspire vers ce terme, car, dit-il, l’évolution n’est pas née par derrière, mais par devant, elle nous aspire en avant.
Ce pôle ultime de convergence universelle où toute la réalité de l’univers est appelée à cohérer, est
devant nous, mais pas seulement devant nous, il est en nous, en travail. Et là encore, pour revenir à ce que je disais tout à l’heure, de même que la vie existait à l’état infinitésimal dans chaque grain de
matière, de même que la conscience existait à l’état infinitésimal dans chaque grain de vie, ainsi
Oméga existe à l’état infinitésimal dans chaque grain de conscience, Oméga est déjà là – « Le
Royaume de Dieu est au milieu de vous, le Royaume de Dieu est en vous ». Ce Royaume de Dieu
proclamé par Jésus, c’est, traduit en termes teilhardiens, Oméga, le point de convergence universel.
Comment, et quand apparaîtra Oméga ? Eh bien ! lorsque l’unification de l’humanité sera assez forte,
assez réelle pour que ces grains d’Oméga diffus en chacun de nous puissent converger – encore une
fois l’image de l’entonnoir… Lorsque l’humanité aura atteint vraiment son unité, à ce moment-là
Oméga apparaîtra. Il ne viendra pas d’ailleurs ; l’Evangile dit ‘Le Fils de l’Homme viendra sur les
nuées du Ciel’… non, il ne viendra pas sur les nuées du ciel, il émergera de la Terre, de l’humanité,
c’est de dedans que naîtra le point final, qu’il se prépare.
Et ce n’est pas un hasard si l’Evangile a mis comme loi unique, comme commandement unique,
l’amour : la seule loi de l’évolution, et la seule loi du Cosmos, c’est l’amour, et c’est par lui que
viendra le terme. J’ai fait une conférence, il y a un certain nombre d’années : La fin du monde,
cataclysme ou apothéose ? Dès qu’on parle de fin du monde, tout le monde pense aux étoiles qui vont
nous tomber sur la tête, aux tremblements de terre, aux volcans qui vont exploser, à toutes les
catastrophes qui vont fondre sur nous, en se référant à ce qu’en dit Jésus dans l’Evangile ou à ce qu’en dit Saint Jean dans son Apocalypse, au point que le mot Apocalypse a fini par signifier ‘catastrophe’.
Pour Teilhard, Oméga, évidemment, ne paraîtra pas sans une crise, mais une crise de croissance, une crise de naissance. Et cette crise, il est difficile de l’imaginer, mais ce sera un retournement où le
dedans deviendra un dehors – Apo/calypse : apo = ab, calypso = révéler, Apocalypse et révélation ont finalement la même étymologie. C’est ce ‘dedans’ qui est en travail depuis quinze milliards d’années , plus les quelques milliards à venir – Dieu seul sait quand cela se passera… - qui tout à coup va apparaître, et la réalité émergera dans toute sa splendeur, un enfantement qui aurait duré quelques
dizaines de milliards d’années…. Vous me direz : à quel mois sommes-nous, septième, huitième ?
Cela, bien malin qui le dira. Nul ne connaît le moment, pas même le Fils, seul le Père, nous a dit Jésus dans l’Evangile. Autrement dit, ce terme à venir ne tient qu’à nous finalement, et c’est là ce qui montre le sérieux de notre Histoire : l’Histoire, c’est nous qui la faisons, elle ne s’écrit pas sans nous ; l’avenir, c’est nous qui l’inventons ; Oméga c’est nous qui l’engendrons, qui l’enfantons, qui le préparons. Et c’est ce qui montre finalement le sérieux de notre Histoire – c’est sérieux, l’Histoire – car nous sommes porteurs de toute l’évolution. Teilhard l’avait bien vu : la clé de l’évolution, c’est l’Homme, et ce n’est pas pour rien qu’il a appelé son livre central Le Phénomène Humain : l’homme, flèche montante de l’évolution, oui, c’est lui la clé. Et par pure… coïncidence ? – parlons de coïncidence si vous voulez – les savants d’aujourd’hui viennent de découvrir ce qu’on appelle ‘le principe anthropique’. J’ai ici un article paru dans Etudes il y a quelques années, qui parle justement du principe anthropique : la découverte que le monde d’aujourd’hui, tel qu’il existe, est un monde planifié pour l’homme. Je vous cite un homme qui n’est pas suspect de religiosité, Hawking, ce
handicapé, sur sa chaise roulante, qui pense les univers dans un cerveau hyperlucide, mais dans un
corps complètement détruit. Voici l’une de ses pensées : pourquoi l’univers est-il tel que nous le
voyons ? La réponse est simple : s’il avait été différent, nous ne serions pas là. En d’autres termes,
l’évolution, à chaque bifurcation, s’est trouvée devant un choix : je vais à gauche ou je vais à droite ?
Elle a choisi tantôt à droite, tantôt à gauche… à partir de quoi ? du hasard ? Les savants d’aujourd’hui
ont calculé que l’univers, laissé aux lois du hasard et du calcul des probabilités, aurait mis non pas 15
milliards d’années à faire l’homme, mais 250 milliards d’années à faire une cellule, une seule cellule !
ne parlons pas de vous et de moi. Finalement, parler de hasard dans cette évolution, c’est refuser une
approche scientifique du réel. Il y a donc un projet au coeur de l’évolution, un projet qui, lentement,
achemine cette évolution vers quelque chose, et ce principe anthropique exprime en termes
scientifiques aujourd’hui ce que Teilhard avait vu, que l’homme est la clé de l’évolution.
Dernier point : allons-nous vers un univers anonyme, impersonnel, une collectivité de type
totalitaire ou allons-nous vers un univers personnel ? – Esquisse d’un univers personnel, c’est l’un
des écrits de Teilhard. C’est là justement le génie de Teilhard, c’est d’avoir compris que ce pôle
intégrateur au terme du processus ne sera pas du type fusionnel, mais unitif. La différence entre la fusion et l’union est de taille, car il s’agit de deux visions contraires et opposées. Ce pôle poussera chaque individu au maximum de lui-même dans le sens de sa propre ligne et de sa singularité, vers uneémergence de ce qui le fait le plus lui-même, et ce qu’il appelle une sur-personnalisation – nous seronssur-personnalisés, je serai moi-même Henri Boulad à la puissance epsilon, car je refuse d’être autre chose, je refuse d’être noyé dans une grande soupe qu’on appellera humanité, collectivité – cela suffit, les camps de concentration et les systèmes soviétiques, je veux être moi-même ! C’est cette maximisation de chaque être humain par effet de convergence universelle et de communion qui permettra l’émergence d’Oméga. Donc, d’Alpha où nous avons un tout indifférencié, vers ce déploiement qui est l’univers que nous connaissons, l’individualisation est une étape indispensable dans laquelle vit l’Europe aujourd’hui – qu’est-ce que la Révolution française, qu’est-ce que les siècles des Lumières, sinon justement la découverte de l’individu : moi, mes droits… Et nous croyons que nous sommes arrivés au seuil, au sommet, pas du tout, nous sommes appelés à un dépassement de l’individu vers ce qu’on appelle la personne. C’est ce qui nous attend, demain. Merci.
R. Vescia – Merci, mon père. Je n’ai jamais entendu une synthèse de la pensée de Teilhard aussi
brillante en aussi peu de temps. Et quand je dis brillante, excusez la pauvreté de mon vocabulaire, car
elle est tout sauf brillante : elle est profonde, elle est intime, elle est vraie, et je vous invite à vous
appuyer sur cette magnifique synthèse que vient de nous faire le Père Boulad, pour non seulement lui
poser des questions, mais pour planter notre tente au milieu de ce désert d’Egypte où nous sommes,
afin que nous campions pendant cette semaine, ensemble, sur des sommets élevés.
Avez-vous des questions à poser ?
M. Sélim Sednaoui – Je vais choisir deux questions parmi les mille et une que j’aurais envie de
poser…
- Je ne vois pas du tout comment la conscience peut émerger de la complexité, parce que si je
fais un ordinateur, si je le complexifie au maximum, jamais cet ordinateur ne deviendra conscient, je
pense. C’est ma première question.
Autre question : vous parlez de la fin et d’Oméga, et que vous-même y serez, mais où serons-nous dans des millions d’années ? à moins que l’on croie à la survie de l’âme, évidemment… Et je ne vois pas comment nous, tout ce public qui est là, va profiter de toute cette émergence, de la surpersonnalisation, etc. ?
H. Boulad :
- Par rapport à l’émergence de la vie et de la conscience, il y a deux théories et Teilhard
ne tranche pas.
-La première théorie dit : si vous prenez de la matière dans un laboratoire, et que vous
la complexifiiez suffisamment, vous arriveriez à en extraire ‘son jus’ si je puis dire, c’est-à-dire la vie.
Théoriquement, il n’est pas exclu que des savants prennent de la matière et en quelques années fassent
tous les mouvements que l’évolution a faits pendant trois milliards huit cents millions d’années, pour
arriver un jour à nous dire : tiens ! une cellule, dans mon éprouvette. On peut dire que, théoriquement,
c’est possible, puisque cette loi devrait être reproductible.
-L’autre théorie, vers laquelle je penche davantage – et je pense que Teilhard va plutôt aussi dans cette ligne - c’est celle-ci : la Terre – je parle de la Terre, je ne parle pas encore de l’univers – a lentement dégagé son quantum de vie qui, tout à coup, a percé l’écorce, dans un certain point du temps et de l’espace – on ne saura jamais où la vie est apparue – et à partir de là, a débordé, a envahi la Terre dans ce qu’on appelle la biosphère, et ce phénomène ne serait pas reproductible. En d’autres termes, la Terre, à un moment de son histoire, a livré son âme, et cette âme s’appelle la vie, et c’est fini, cela s’est fait une fois et ne se renouvellera plus. L’âme de la Terre c’est maintenant ce que nous appelons la vie sur Terre, la biosphère. Vous avez le choix entre les deux.
De même pour la conscience. On pourrait dire : des savants très intelligents, Bill Gates et
compagnie, pourraient faire des ordinateurs de plus en plus compliqués, etc. Vous savez
qu’actuellement, si l’on voulait faire un ordinateur capable de gérer ce qu’un cerveau humain est en
train de faire, il aurait à peu près la taille de la Terre… A supposer que l’on aille vers une
miniaturisation de plus en plus grande, peut-on imaginer qu’un jour des savants, en laboratoire, fassent
jaillir la conscience, un être humain, un être pensant ? Théoriquement, là encore, c’est possible. Mais
je pense que, là encore, la vie a livré son quantum de conscience une bonne fois, là où s’est faite
l’apparition de l’homme, pour reprendre un des titres de Teilhard. Et à partir de là, ce fut la noosphère
dont vous parlera le Père Madelin demain. Voilà une réponse rapide à votre première question.
Deuxième question : vous parlez d’un paradis futur dont nous serions exclus. Cela, c’est la vision
de Karl Marx. Le grand soir de Karl Marx, c’est un paradis futur dont nous serions exclus, que nous
allons peiner à fabriquer et à construire, mais dont nous ne sommes pas les partenaires. Or – j’ai tout
un livre là-dessus - mourir, qu’est-ce que c’est ? Mourir, c’est réintégrer le grand courant de vie dont je suis issu, et sous forme personnalisée. Là je rejoins la réincarnation, mais revue et corrigée par Henri Boulad. Il y a une intuition très profonde dans la réincarnation. Car mourir ce n’est pas aller
dans un univers extraterrestre, quelque part ailleurs, ni dans un enfer en dessous, ni dans un ciel audessus Mourir, c’est s’unir, mourir c’est poursuivre son itinéraire personnel à travers l’humanité présente. En fait, il n’y a qu’une seule humanité, une seule, c’est l’humanité qui existe aujourd’hui sur la Terre : ceux qui sont passés sont là, en moi, je porte en moi tous mes ancêtres et eux me portent en eux. Comme disait Pascal, l’humanité est comme un seul homme. On retrouve cette idée chez beaucoup de penseurs Soufis musulmans, on la retrouve chez Montaigne : chaque être humain porte en lui la forme totale de l’humaine condition. Et j’ai trouvé ceci avant-hier dans El-Hallaj, mystique musulman : qu’est-ce Adam, sinon toi-même ? Donc, les morts ne sont pas morts, ils vivent en nous, ils poursuivent en nous leur itinéraire et finalement, Oméga, c’est l’émergence de toute l’humanité passée, sous la forme de l’humanité qui existera à ce moment-là, pour la grande révélation qui sera celle de ce jour. Alors, la mort, je n’y crois pas. Et dans cette perspective, je dirai très brièvement, car j’ai beaucoup parlé et écrit là-dessus, que l’évolution est une clé d’interprétation de la mort qui est extraordinairement claire et simple, pour celui qui accepte d’entrer dans sa logique.
M. Ernst : Pour ceux qui ne me connaissent pas, je représente ici la Fondation Teilhard de Chardin.
A propos de cette plaque, je voudrais dire quelque chose au Père Gabriel. Il y a moins de 48 heures,
j’étais dans une petite ville toute proche de Paris, pour inaugurer un buste de Teilhard de Chardin dans un lycée qui a choisi le nom de ‘Lycée Teilhard de Chardin’. En vous voyant tout à l’heure inaugurer cette plaque, je me disais : il y a ce réseau qui se constitue, car les plaques restent, les gens qui passent devant les lisent. Dans ce lycée, le buste a été installé dans la rotonde par où passent tous les élèves et tous les professeurs, et tous les matins des centaines d’élèves et de professeurs verront un beau buste de Teilhard de Chardin – c’est la version Malvina Hoffmann. Et maintenant, quel autre projet de plaque ou de buste ? Il faudra faire appel à l’ami André Peltre qui va nous aider. Je rêve, quant à moi, de quelque chose, c’est non plus une plaque ou un buste, mais une stèle en pleine nature, sur une colline au sud de l’Aisne, à l’endroit où Teilhard, en 1917, en observant de loin la ligne de feu, a eu la grande intuition que l’humanité allait vers son unité. C’est extraordinaire : devant le spectacle de forces qui étaient en train de se déchirer, il a vu, au-delà de cela, qu’on allait vers l’unité.
J’espère qu’avec le concours de gens dynamiques, nous arriverons à réaliser cela, pour compléter le réseau. A ce lycée j’avais à présenter la pensée de Teilhard, on m’avait donné trente minutes… Je m’en suis tiré, mais pas avec la même profondeur que vous. Et j’ai beaucoup aimé votre réflexion sur la modernité. C’est un terme que je n’aime pas – quand je parle de Teilhard, je parle de son actualité, et pas de sa modernité. Parce que quand on parle de modernité, on sait qu’il y aura une post-modernité, puis une post-post-modernité… Tandis que l’actualité c’est toujours là, et je trouve qu’il vaut mieux parler de l’actualité. Car Teilhard est un prophète, fondamentalement, et la modernité est un costume beaucoup trop étroit pour un prophète !
Je voudrais ajouter une dernière chose, puisque vous êtes tous là. Le Père Boulad a très bien montré le désenchantement qui vient de toute la ruine des idéologies. Alors, n’employez jamais le mot ‘teilhardisme’ – c’est employé quelquefois : cela donne l’impression d’un système, d’une idéologie, alors que Teilhard, c’est une vision prophétique, dont nous pouvons, à chaque étape de nos vies, vérifier la pertinence. J’en profite donc pour exorciser le mot teilhardisme. Le Père Martelet qui n’est pas là, m’a souvent fait cette remarque : pitié, ne parlons pas de teilhardisme !
R. Vescia : Mon père, si vous permettez je voudrais répondre aux propos de M. Ernst, avant que
vous le fassiez vous-même – vous voudrez bien excuser cette interférence dans le débat…
Il n’est pas nécessaire de placer des bustes et des plaques seulement, pour poser des jalons : nous
allons en poser ensemble, au cours de ce Colloque, en faisant don des oeuvres complètes de Teilhard à
la Bibliothèque d’Alexandrie, et cela me paraît un jalon important dans ce même esprit. Et toujours
dans ce même esprit, je vous ai invités, à travers une lettre adressée à « Diane », à apporter un livre de
Teilhard que vous avez particulièrement aimé, pour l’offrir ici, en Egypte, à qui vous voulez, dans un
geste, justement, d’amour, de communication, de partage. C’est également une façon de poser des
stèles, je pense. A ce sujet, je voudrais vous dire que la liberté de votre geste reste totale, c’est un geste auquel je vous invite, mais que vous êtes libre de le faire ou pas, d’une part, et que d’autre part vous êtes tout à fait libre de le faire envers qui vous voulez. Vous pouvez, par exemple, décider de le donner à une bibliothèque, pour qu’il ait plus de chances d’être lu par plusieurs, et il y a deux bibliothèques dans ce Collège. Il y a aussi la Bibliothèque d’Alexandrie où nous irons mardi, et entre les deux il y a la Bibliothèque des Dominicains, qu’un certain nombre d’entre vous aura l’occasion de visiter lundi.
Mais il n’y a pas que des bibliothèques auxquelles on peut donner un livre, il y a tout simplement
l’ami de rencontre, que vous avez envie d’honorer avec votre don. C’est dans cet esprit que j’ai
obtenu, à l’avance, une autre forme d’expression analogue à celle que vous évoquez, Monsieur Ernst, à
travers ce magnifique dessin que l’on a joint à votre dossier. Nous avons parmi nous l’auteur de ce
dessin, une demoiselle à qui je demande de se lever, elle s’appelle Aïdi, elle a fait ce dessin pour vous, elle partage avec nous l’amour de Teilhard, elle est Egyptienne, elle vit à Alexandrie, nous
communiquons par Internet, et elle m’a envoyé ce magnifique dessin, dont j’ai vu tout de suite qu’il
fallait en faire l’affiche de notre Colloque. Et dans un geste généreux, tout à fait dans ce même esprit,
elle a décidé de vous l’offrir, pour être l’image que vous emporterez en souvenir de ce Colloque. Je
salue à travers elle sa Maman qui l’accompagne, avec qui je communique également, Madame Suzette …… qui, à Alexandrie, a décidé de faire connaître et briller l’esprit de Teilhard, et d’organiser une exposition Teilhard. Aussi, elle accueillera tout document qui pourra alimenter cette exposition, et je lui en ai apporté quelques-uns. Merci par avance, Madame, et merci à vous tous, car encore une fois ce sont des manifestations de ce genre qui nous permettent de poser de petits lumignons sur notre
chemin, de manière à éclairer un peu la route autour de nous.
Jean-Pierre Fressafond
courriers des lecteurs
Marcel COMBY / A propos du Masculin et du Féminin
Vendredi 8 Octobre 2010Suite à l'édito. du 4/10/2010 de Jean-Pierre Frésafond
Si l’on s’en tient aux réalités de l’ordre du manifesté (notre monde terrestre) les notions de masculin et de féminin s’imbriquent dans un ensemble confus et incohérent. Il faut partir de l’hypothèse que l’Homme en général est SYMBOLE. Ce terme est pris dans le sens de ce qui est transparent, de ce qui nous renvoie à une réalité plus élevée.
Dieu est envisagé comme le Principe Suprême situé au-delà de toute forme, de toutes distinctions, de toutes différences, renfermant toute chose dans son Unité (dans sa non dualité). D’où il découle que toute manifestation du Principe, c'est-à-dire toute création, devra se distinguer de lui tout en demeurant en Lui. La création procède donc d’une différenciation, d’une dualité au sein de la Non dualité.
La « manifestation universelle », autrement dit la Création, comporte un double principe : l’un est actif ; l’autre est passif. Cette vision de l’Univers est partagée par différentes Traditions de l’humanité.
La Tradition Egyptienne parle de Osiris et Isis
La Tradition Chinoise parle du Yin et du Yang
La Tradition Hindoue parle de Purusha et de Prakriti
La Tradition chrétienne parle du Verbe créateur et de la Vierge
En d’autres termes il s’agit de la dualité : principe masculin et principe féminin.
On devine une certaine logique
l’acte de créer : principe masculin
l’état de créé : principe féminin
Telle semble être l’origine de cette grande notion de dualité à partir de laquelle s’organise le Monde, se construisent et s’énoncent les grands dogmes de la religion catholique.
Adam et Eve, cités dans la Genèse, constituent l’exemple primordial de cette bipolarité : masculin – féminin.
Les questions fondamentales que je me suis posées durant ma vie, se rapportent au cloisonnement existant entre les conceptions occidentales et les conceptions orientales de l’Etre. J’ai été, de façon permanente, attaché, non à un syncrétisme des religions, mais à une vision unifiée de l’esprit…d’autant plus que la science moderne fait découvrir de nouvelles réalités. En ce sens, le problème de la place de Marie, Mère de Dieu et celui de l’âme, dans la métaphysique chrétienne, m’ont inspiré de nombreuses réflexions. Venons-en à l’essentiel :
Selon la philosophie du Védantâ, Dieu doit être conçu comme une Réalité Infinie excluant toute limite et toute détermination. La conception universelle et totale de la Divinité supposerait l’existence d’une « Possibilité universelle » qui se reflète à tous les niveaux de l’Existence universelle qui en constitue « l’apparence extérieure ». Ainsi tout être manifesté tel l’être humain, n’est que l’apparence ou la manifestation extérieure de sa « possibilité principielle » qui représente alors son « Archétype éternel » en Dieu. (cf JUNG) L’ensemble de tous les Archétypes représente, au niveau de la Divinité une « conception » de la Divine Essence, conception purement principielle, non manifestée et indifférenciée. Dans ce cadre, se situe par exemple ce que l’Eglise catholique appelle : l’Immaculée Conception. Selon ce schéma de pensée, le Mal réside dans l’illusion séparative ou séparativité apparente. Cela entraîne cet état mental selon lequel l’entité manifestée « Homme » semble complètement autonome.. .
Le Mystère concernant la Vierge, exempte du péché originel, est donc lié au fait surnaturel selon lequel Marie s’identifie à la Possibilité Universelle, ce qui n’affecte pas sa liberté ni l’ensemble de ses caractéristiques humaines. La dogmatique mariale ne peut donc être discutée au seul niveau des neurones, des chromosomes et de la logique formelle ! Retrouver en soi son « Archétype éternel », c’est réaliser en soi le mystère de la Vierge, ce qui dépasse de loin les démarches purement affectives que nous inspire la féminité et le courage d’une femme que nous jugeons sublime. On se retrouve un peu au sein des doctrines orientales qui s’appuient sur le principe de l’identification et de la fusion…avec, il est vrai, une Réalité tout autre. : la Nature.
Au niveau du Cosmos et de la Genèse, il est écrit : « L’Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux… ». Le symbolisme associé à cette phrase fait apparaître le double Principe, sachant que les eaux représentent, par leur plasticité, la soumission au principe actif de l’Esprit.
Au niveau de la nature humaine, le couple Adam – Eve représente « l’Androgyne primordial » et au niveau le plus bas, se situent l’homme et la femme tels que nous les connaissons. Notre société actuelle se risque d’introduire un élément de chaos dans cette belle hiérarchie du manifesté, en ne reconnaissant plus les valeurs spécifiques des deux sexes dans leurs essences respectives.
Dans la démarche inverse qui va du manifesté au Non manifesté, le Mystère nous conduit vers l’existence du couple : Saint-esprit – Vierge Marie et celle du couple : Christ – Eglise. Ici le couple se comprend comme la Réalité présidant à une nouvelle naissance qui s’opère par une alchimie spirituelle débouchant sur un état de l’âme. Cet état ontologique n’est en rien une situation morale ou un ensemble d’actes vertueux, mais quelque chose d’indicible qui se traduit théoriquement par le fait qu’on est !, à l’exemple des eaux primordiales qui offrent toute leur plasticité à la volonté divine.
Trois conditions, sont requises pour atteindre effectivement cette plasticité de l’âme.
1 --- La transmission de l’influence spirituelle ou communication du Saint-esprit par les rites tels que les sacrements. C’est, d’une certaine manière : la Voie.
2 --- La connaissance de la doctrine donc de la Vérité.
3 --- La pratique de la méditation et de l’oraison qui conduit à la Vie,
au sens le plus large.
En récitant l’Ave Maria, l’âme s’applique à elle-même les paroles de l’Ange à Marie, et la répétition quasi indéfinie, le rythme du Rosaire, engendre cette vibration qui transforme l’âme en son prototype virginal. L’Ave Maria contient, comme deux joyaux incrustés, les noms de Jésus et Marie, et de ce fait, apparaît comme le moyen susceptible de créer dans l’âme une réceptivité à la Grâce qui est l’application à l’univers humain du Fiat Lux de le Genèse venant organiser le chaos, du mystère de l’Incarnation, du Verbe, Lumière du monde, descendant dans le sein virginal de Marie, pour y engendrer le Christ. L’âme humaine doit donc s’identifier au sein virginal de Marie pour devenir le « lieu » de la Génération du Verbe. La Volonté du Père est d’engendrer éternellement le Fils.
Cette « naissance éternelle » du Fils se produit en dehors du temps et de l’espace : l’âme devient alors, dans ces conditions, intemporelle et s’inscrit dans une perspective ontologique qu’on ne sait pas imaginer.
Notre raison, notre langage, notre cœur, ne peuvent saisir le sens primordial et toute la portée du Mystère selon lequel l’âme s’identifie à la Vierge . Cette affirmation rend compte d’une certaine continuité et d’une complémentarité des métaphysiques occidentales et orientales.
L’homme occidental se noie dans son activisme et son matérialisme. Il redoute tout ce qui lui paraît abstrait et intangible, alors il se réfugie parfois dans le faux « merveilleux », une solution qui l’arrange et qui lui procure des vérités illusoires. En fait, l’homme de notre temps régressera, dans tous les cas où il perdra progressivement…ce qu’on pourrait appeler la conscience de son âme !
Les deux mots : Masculin – Féminin ne s’appliquent pas seulement au domaine biologique incluant le sens de l’individu, mais à un domaine plus élevé et plus étendu.
Le mâle émet la puissance de vie ; ce principe est sujet à la mort.
La femelle est porteuse de vie et elle anime.
Eve issue d’Adam signifie que l’élément spirituel est au-delà de l’élément vital.
Adam précède Eve : le vital est antérieur au spirituel.
La distinction mâle et femelle est un signe de séparation (eaux supérieures et eaux inférieures ; ciel et terre dans la Genèse) Dans le premier récit de la Création, l’homme est androgyne : la séparation n’a pas encore eu lieu. Cette séparation est à la base de la dualité : animus – anima, à la base de toutes les dualités. Le don et la réceptivité. Par la suite dans le Christ il n’y a plus ni homme ni femme. Chaque être humain retrouve en lui son image. Le masculin et le féminin sont les deux dimensions de l’unique plérôme du Christ. En Dieu ces deux aspects complémentaires sont parfaitement unifiés.
Pour Nicolas Berdiaeff, la femme est plus liée à l’âme du monde et c’est à travers sa force que l’homme communie avec elle. Dans les évangiles les femmes sont porteuses d’aromates et par conséquent elles ont un grand rôle à jouer. On a dit un jour que la femme était l’avenir de l’homme et on parle de « L’Eternel féminin ». Teilhard de Chardin y voit là le reflet de l’Amour, une grande force cosmique. Marie est la plus parfaite incarnation de cet Eternel féminin rempli de fabuleuses richesses. Toute femme possède donc en soi tous les constituants transcendantaux de la Beauté divine. Serait-ce rendre gloire à Dieu que d’attribuer à la femme une mission pour laquelle elle n’est créée ?
Jésus était un transmetteur de la puissance de la Vie ! Pourquoi pas « l’Eternel
Masculin » ?
Marie serait alors la trace de l’axe de la Vie selon Teilhard.
L’intérêt des visions de Teilhard sur ce sujet réside dans le fait que la Mère de Dieu n’est pas qu’une créature que l’on vénère souvent d’une manière trop anthropomorphique, mais la partenaire « cosmique » du Verbe qui s’est incarnée en elle, une Energie lumineuse et chaste.. Teilhard, dans l’Eternel Féminin, montre tous les aspects de la Femme qui transcendent notre propre interprétation qui s’appuie le plus souvent sur le sexe. En ce sens Teilhard a sublimé ses perceptions de la féminité en les transposant dans une mystique mariale qui n’est pas sans cohérence avec le dogme catholique.
Teilhard est sensible à la beauté et il sait que cette réalité peut tout aussi bien conduire vers le vrai et le bien que vers l’abîme des passions incontrôlées. On retrouve d’ailleurs dans la Sagesse hindoue le principe de « fusion » avec la mère divine, symbole du principe féminin., force vitale universelle.
Dieu est envisagé comme le Principe Suprême situé au-delà de toute forme, de toutes distinctions, de toutes différences, renfermant toute chose dans son Unité (dans sa non dualité). D’où il découle que toute manifestation du Principe, c'est-à-dire toute création, devra se distinguer de lui tout en demeurant en Lui. La création procède donc d’une différenciation, d’une dualité au sein de la Non dualité.
La « manifestation universelle », autrement dit la Création, comporte un double principe : l’un est actif ; l’autre est passif. Cette vision de l’Univers est partagée par différentes Traditions de l’humanité.
La Tradition Egyptienne parle de Osiris et Isis
La Tradition Chinoise parle du Yin et du Yang
La Tradition Hindoue parle de Purusha et de Prakriti
La Tradition chrétienne parle du Verbe créateur et de la Vierge
En d’autres termes il s’agit de la dualité : principe masculin et principe féminin.
On devine une certaine logique
l’acte de créer : principe masculin
l’état de créé : principe féminin
Telle semble être l’origine de cette grande notion de dualité à partir de laquelle s’organise le Monde, se construisent et s’énoncent les grands dogmes de la religion catholique.
Adam et Eve, cités dans la Genèse, constituent l’exemple primordial de cette bipolarité : masculin – féminin.
Les questions fondamentales que je me suis posées durant ma vie, se rapportent au cloisonnement existant entre les conceptions occidentales et les conceptions orientales de l’Etre. J’ai été, de façon permanente, attaché, non à un syncrétisme des religions, mais à une vision unifiée de l’esprit…d’autant plus que la science moderne fait découvrir de nouvelles réalités. En ce sens, le problème de la place de Marie, Mère de Dieu et celui de l’âme, dans la métaphysique chrétienne, m’ont inspiré de nombreuses réflexions. Venons-en à l’essentiel :
Selon la philosophie du Védantâ, Dieu doit être conçu comme une Réalité Infinie excluant toute limite et toute détermination. La conception universelle et totale de la Divinité supposerait l’existence d’une « Possibilité universelle » qui se reflète à tous les niveaux de l’Existence universelle qui en constitue « l’apparence extérieure ». Ainsi tout être manifesté tel l’être humain, n’est que l’apparence ou la manifestation extérieure de sa « possibilité principielle » qui représente alors son « Archétype éternel » en Dieu. (cf JUNG) L’ensemble de tous les Archétypes représente, au niveau de la Divinité une « conception » de la Divine Essence, conception purement principielle, non manifestée et indifférenciée. Dans ce cadre, se situe par exemple ce que l’Eglise catholique appelle : l’Immaculée Conception. Selon ce schéma de pensée, le Mal réside dans l’illusion séparative ou séparativité apparente. Cela entraîne cet état mental selon lequel l’entité manifestée « Homme » semble complètement autonome.. .
Le Mystère concernant la Vierge, exempte du péché originel, est donc lié au fait surnaturel selon lequel Marie s’identifie à la Possibilité Universelle, ce qui n’affecte pas sa liberté ni l’ensemble de ses caractéristiques humaines. La dogmatique mariale ne peut donc être discutée au seul niveau des neurones, des chromosomes et de la logique formelle ! Retrouver en soi son « Archétype éternel », c’est réaliser en soi le mystère de la Vierge, ce qui dépasse de loin les démarches purement affectives que nous inspire la féminité et le courage d’une femme que nous jugeons sublime. On se retrouve un peu au sein des doctrines orientales qui s’appuient sur le principe de l’identification et de la fusion…avec, il est vrai, une Réalité tout autre. : la Nature.
Au niveau du Cosmos et de la Genèse, il est écrit : « L’Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux… ». Le symbolisme associé à cette phrase fait apparaître le double Principe, sachant que les eaux représentent, par leur plasticité, la soumission au principe actif de l’Esprit.
Au niveau de la nature humaine, le couple Adam – Eve représente « l’Androgyne primordial » et au niveau le plus bas, se situent l’homme et la femme tels que nous les connaissons. Notre société actuelle se risque d’introduire un élément de chaos dans cette belle hiérarchie du manifesté, en ne reconnaissant plus les valeurs spécifiques des deux sexes dans leurs essences respectives.
Dans la démarche inverse qui va du manifesté au Non manifesté, le Mystère nous conduit vers l’existence du couple : Saint-esprit – Vierge Marie et celle du couple : Christ – Eglise. Ici le couple se comprend comme la Réalité présidant à une nouvelle naissance qui s’opère par une alchimie spirituelle débouchant sur un état de l’âme. Cet état ontologique n’est en rien une situation morale ou un ensemble d’actes vertueux, mais quelque chose d’indicible qui se traduit théoriquement par le fait qu’on est !, à l’exemple des eaux primordiales qui offrent toute leur plasticité à la volonté divine.
Trois conditions, sont requises pour atteindre effectivement cette plasticité de l’âme.
1 --- La transmission de l’influence spirituelle ou communication du Saint-esprit par les rites tels que les sacrements. C’est, d’une certaine manière : la Voie.
2 --- La connaissance de la doctrine donc de la Vérité.
3 --- La pratique de la méditation et de l’oraison qui conduit à la Vie,
au sens le plus large.
En récitant l’Ave Maria, l’âme s’applique à elle-même les paroles de l’Ange à Marie, et la répétition quasi indéfinie, le rythme du Rosaire, engendre cette vibration qui transforme l’âme en son prototype virginal. L’Ave Maria contient, comme deux joyaux incrustés, les noms de Jésus et Marie, et de ce fait, apparaît comme le moyen susceptible de créer dans l’âme une réceptivité à la Grâce qui est l’application à l’univers humain du Fiat Lux de le Genèse venant organiser le chaos, du mystère de l’Incarnation, du Verbe, Lumière du monde, descendant dans le sein virginal de Marie, pour y engendrer le Christ. L’âme humaine doit donc s’identifier au sein virginal de Marie pour devenir le « lieu » de la Génération du Verbe. La Volonté du Père est d’engendrer éternellement le Fils.
Cette « naissance éternelle » du Fils se produit en dehors du temps et de l’espace : l’âme devient alors, dans ces conditions, intemporelle et s’inscrit dans une perspective ontologique qu’on ne sait pas imaginer.
Notre raison, notre langage, notre cœur, ne peuvent saisir le sens primordial et toute la portée du Mystère selon lequel l’âme s’identifie à la Vierge . Cette affirmation rend compte d’une certaine continuité et d’une complémentarité des métaphysiques occidentales et orientales.
L’homme occidental se noie dans son activisme et son matérialisme. Il redoute tout ce qui lui paraît abstrait et intangible, alors il se réfugie parfois dans le faux « merveilleux », une solution qui l’arrange et qui lui procure des vérités illusoires. En fait, l’homme de notre temps régressera, dans tous les cas où il perdra progressivement…ce qu’on pourrait appeler la conscience de son âme !
Les deux mots : Masculin – Féminin ne s’appliquent pas seulement au domaine biologique incluant le sens de l’individu, mais à un domaine plus élevé et plus étendu.
Le mâle émet la puissance de vie ; ce principe est sujet à la mort.
La femelle est porteuse de vie et elle anime.
Eve issue d’Adam signifie que l’élément spirituel est au-delà de l’élément vital.
Adam précède Eve : le vital est antérieur au spirituel.
La distinction mâle et femelle est un signe de séparation (eaux supérieures et eaux inférieures ; ciel et terre dans la Genèse) Dans le premier récit de la Création, l’homme est androgyne : la séparation n’a pas encore eu lieu. Cette séparation est à la base de la dualité : animus – anima, à la base de toutes les dualités. Le don et la réceptivité. Par la suite dans le Christ il n’y a plus ni homme ni femme. Chaque être humain retrouve en lui son image. Le masculin et le féminin sont les deux dimensions de l’unique plérôme du Christ. En Dieu ces deux aspects complémentaires sont parfaitement unifiés.
Pour Nicolas Berdiaeff, la femme est plus liée à l’âme du monde et c’est à travers sa force que l’homme communie avec elle. Dans les évangiles les femmes sont porteuses d’aromates et par conséquent elles ont un grand rôle à jouer. On a dit un jour que la femme était l’avenir de l’homme et on parle de « L’Eternel féminin ». Teilhard de Chardin y voit là le reflet de l’Amour, une grande force cosmique. Marie est la plus parfaite incarnation de cet Eternel féminin rempli de fabuleuses richesses. Toute femme possède donc en soi tous les constituants transcendantaux de la Beauté divine. Serait-ce rendre gloire à Dieu que d’attribuer à la femme une mission pour laquelle elle n’est créée ?
Jésus était un transmetteur de la puissance de la Vie ! Pourquoi pas « l’Eternel
Masculin » ?
Marie serait alors la trace de l’axe de la Vie selon Teilhard.
L’intérêt des visions de Teilhard sur ce sujet réside dans le fait que la Mère de Dieu n’est pas qu’une créature que l’on vénère souvent d’une manière trop anthropomorphique, mais la partenaire « cosmique » du Verbe qui s’est incarnée en elle, une Energie lumineuse et chaste.. Teilhard, dans l’Eternel Féminin, montre tous les aspects de la Femme qui transcendent notre propre interprétation qui s’appuie le plus souvent sur le sexe. En ce sens Teilhard a sublimé ses perceptions de la féminité en les transposant dans une mystique mariale qui n’est pas sans cohérence avec le dogme catholique.
Teilhard est sensible à la beauté et il sait que cette réalité peut tout aussi bien conduire vers le vrai et le bien que vers l’abîme des passions incontrôlées. On retrouve d’ailleurs dans la Sagesse hindoue le principe de « fusion » avec la mère divine, symbole du principe féminin., force vitale universelle.
Jean-Pierre Fressafond
Omaha-beach.fr

