Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

Recherche






Galerie

Ch. 11 : LA FOI DANS L'HOMME
Ch. 12 : QUELQUES REFLEXIONS SUR LES DROITS DE L'HOMME
Ch. 13 : REBONDISSEMENT HUMAIN DE L'EVOLUTION et ses CONSEQUENCES


-Teilhard et les Droits de l’Homme,
-Teilhard et l’insécabilité du temporel et du spirituel
-Teilhard, chaînon manquant entre Darwin et Lamarck
-Teilhard et la mystique (référence à une conférence de Gérard-Henry Baudry)



1) TEILHARD ET LES DROITS DE L’HOMME

D'après Teilhard (de la p. 217 à 219). notre société aurait évolué au-delà du stade des «DROITS DE L’HOMME » de 1789 à savoir : "Non seulement il est aujourd’hui nécessaire de continuer à défendre les droits fondamentaux individuels, mais ils doivent maintenant s’inscrire « non plus en faveur et à la mesure de l’individu isolé, (…) mais tout combiner pour l’achèvement (la « personnalisation ») de l’individu, par intégration bien conduite de celui-ci au groupe unifié en lequel doit un jour culminer organiquement et psychiquement l’humanité ».

Des droits, et des devoirs. C’est cela que précise la troisième déclaration des «Droits et des devoirs de l’homme et du citoyen » (voir abbé Grégoire bas de page -1-) le 22 août 1795; On lit :

Article 1er. La déclaration des droits contient les obligations des législateurs : le maintien de la société demande que ceux qui la composent connaissent et remplissent également leurs devoirs.

Article 2. Tous les devoirs de l’homme et du citoyen dérivent de ces deux principes, gravés par la nature dans tous les cœurs : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’il vous fît. Faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir.

Principes gravés par NATURE dans tous les cœurs . On pense au principe d’émergence de Teilhard, sorte de programmation d'une information initiale. On pense aussi à une inexorable loi boomerang (article 2 ci-dessus) : même si les faits que nous avons un jour « lancés » sont enfouis dans notre mémoire et que nous ne sommes plus en capacité d’identifier ni de quand ni d’où ils proviennent, ces faits tôt ou tard reviendront sur le lanceur. Telle est la complexe loi d’interactivité… « Ce que tu fais te fait » ; pas toujours facile à assumer.

Teilhard attribue au sens moral et spirituel une dimension à implications tangibles, biologiques, sociales, évolutives,finales et universelles. …D’ailleurs, le préambule des « Droits de l’Homme » de 1789 tout comme celui de 1795 placent cette déclaration « Sous les auspice et en présence de l’Etre Suprême » . Teilhard ne le précise pas, mais il le savait certainement. On peut donc considérer que cette référence spirituelle soit en filigrane quand Teilhard aborde le sujet, ce qui appuie davantage encore ses prises de position. Il est évident que sous ce « Haut Patronage » la devise républicaine Liberté-Egalité-Fraternité prend tout son sens, justifiant, tout en les incluant, les interprétations situées à des degrés moins sublimes. Nous connaissons certains « dinosaures laïcards » (à ne pas confondre avec « laïcs") qui souhaiteraient effacer cette divine référence du préambule des Droits de l’Homme, lesquels sont traditionnellement présentés sous la forme des « Tables de la Loi » ou « Décalogue". N’en soyons pas étonnés, étant donné la similitude de fond qui unit ces deux textes, à quelques millénaires de distance, quant aux règles de morale révélées à retombées sociales positives.

2) TEILHARD et L’INSECABILITE du TEMPOREL et du SPIRITUEL

Teilhard, mais on le conjecture depuis longtemps, parle d’abord à mots couverts, puis très clairement , de l’importance de la spiritualité, jusqu’à l’instant où il finit par déclarer « voilà où je voulais en venir ».Tout au long de ces 3 chapitres il évoque la finalité de la terre et des hommes en ces termes (p. 207 et 208):
-super vie, plus être,
-quelque chose qui nous dépasse,
-se surpasser, se frayer un chemin jusqu’aux cieux,
-évolution psychique, morale,
-perception de dimension et de valeurs nouvelles
-Force ascensionnelle vers l’esprit

-Page 209 il écrit : « La foi en l’homme n’exclut pas -elle inclut au contraire- l’adoration d’un « AUTRE » au dessus de l’Homme » et plus loin : « la foi en l’Homme pourrait bien, elle devrait-même nous jeter aux pieds, dans les bras d’un plus grand que nous »

-P. 212 nous lisons : « (…) Nous sommes convaincus que, graduellement, en pensée religieuse comme en science, un certain noyau de vérité universelle se forme et grossit lentement, le même pour tous. Sans cela y aurait-il une véritable évolution spirituelle »

-Pour, in fine réunir tous les êtres de bonne volonté en disant i[« L’esprit n’a qu’un seul sommet. Mais, en revanche, il n’a aussi qu’une seule base et que notre foi en Dieu, si détachée soit-elle, sublime en nous un flot montant d’aspirations humaines. »
Pour un teilhardien, on ne peut pas parler de manière plus précise d’Alpha-Omega et conférer une place essentielle sur terre et dans l’univers au Christ ; l’univers, manteau de chair du Christ, répète souvent Teilhard d’une manière ou d’une autre


« Mystique » ! le mot est lâché, du moins dans cette partie du livre car, par ailleurs, Teilhard l’utilise souvent, voire en d’autres termes.

-Enfin, p. 231, lors d’une phase de développement de sa démonstration, Teilhard parle sans équivoque de l’alimentation spirituelle de l’effort humain puis de réalités d’ordre métaphysique qui équivaudrait -si on le suit bien- à un coefficient d’activance capable d’entretenir et de stimuler le goût de vivre.

3) TEILHARD, CHAINON MANQUANT entre Darwin et Lamarck (voir article de JP Frésafond du 18/6/11 sur ce chapitre : différences et points communs entre Lamarck, Darwin et Teilhard)
Teilhard devient ainsi une sorte de missionnaire au pays de la pensée contemporaine.

Dès les premières origines, au XIXe siècle de l’évolutionnisme biologique, deux courants de pensée se sont dessinés, qui continuent à se propager côte à côte, sans se mélanger appréciablement , parmi les hommes de science (…) depuis les temps de Lamarck et de Darwin (…) c’est à ce conflit, me parait-il, que la perspective, scientifiquement admise, d’un rebondissement humain de l’évolution apporte une solution, et s’ouvre une issue satisfaisante. (p. 226,227 et 228)

- (p. 223) Nous sommes actuellement dans une phase nouvelle.

-(p. 229) Certaines énergies et certains rayonnements, de nature morale et mystique, font inévitablement leur apparition au cœur même du flux biologique de l’évolution.

-p. 235 La complexification de la matière, considérée au point où elle se trouve actuellement parvenue dans l’organisme humain social, est physiquement capable de se poursuivre plus loin à moins que l’Esprit n’intervienne » (…) non seulement par son pouvoir de combinaisons techniques, mais ses puissances volontaires et affectives d’arrangement et de tension interne.
Encore une référence parmi beaucoup d’autres au dehors et au-dedans des choses .

-Il semblerait que, pour Teilhard, les termes : conscience, psychisme, morale , spirituel, foi, esprit convergent vers un seul concept : une métaphysique transphénoménale désormais repérée ou encore d’autre dimension pour conclure (p. 239) que, pour que le monde s’en sorte, il faudra combiner une articulation fonctionnelle précise entre énergie physique et énergie spirituelle.

Les domaines Physiques et spirituels n'allant pas l'un sans l'autre, d'après Teilhard, dans le grand tout qu’est la Vie et l’évolution; mais qu’est-ce au juste pour Teilhard que la mystique?

4) TEILHARD et la MYSTIQUE

L’Abbé Gérard-Henry Baudry ( voir bas de page 2) donne la réponse sur ce que Teilhard entend par « Mystique » . voir l’intégralité de son texte dans la rubrique littéraire du site de l’association lyonnaise Teilhard de Chardin du 1/2/2010. En voici seulement quelques extraits, mais il serait regrettable de ne pas savourer le cheminement global de la pensée de l’auteur en ne consultant pas son texte original :

« Le lecteur de Teilhard est frappé par la fréquence du mot mystique.
- Le sens premier, le plus profond, – le plus fréquent, semble-t-il, – est celui-ci : la mystique, c’est la passion de l’Unité et de la Totalité. (…) le mystique est l’homme qui a été saisi par la fascination du Tout, et qui a soif de trouver l’Un dans le Multiple, de communier à l’Un à travers le Multiple. Quand Teilhard aborde le thème mystique, ces mots reviennent souvent : Tout, Totalité, Un, Unité, Union. On pourra retenir la définition qu’il donne en 1951 : « Essentiellement, le Sentiment mystique est un sens et pressentiment de l’Unité totale et finale du Monde par-delà sa multiplicité présente et sentie : sens “cosmique” de l’Oneness [Unité]. Ceci vaut pour l’Hindou et le Sufi aussi bien que pour le Chrétien. Ceci permet de mesurer la “teneur” mystique d’un texte et d’une vie. »
(…) Déjà les Écrits du Temps de la guerre étaient animés de cette perspective. On relira avec intérêt, par exemple le Milieu mystique de 1917 . Teilhard y évoque la « deuxième phase de nos perceptions », celle qui brise « la surface du mystère de la connaissance » pour nous faire déceler « en tout contact, le seul Essentiel de l’Univers ». Et d’affirmer : « Le mystique est celui qui est né pour donner à cette auréole la première place dans son expérience ». Puis il conclut : « L’intuition mystique fondamentale vient d’aboutir à la découverte d’une unité supra-réelle, diffuse dans l’immensité du Monde …. »
-Sous le temporel et le plural, le mystique ne regarde plus que la Réalité , unique support commun des substances, qui se pare et se colore des teintes innombrables de l’Univers sans partager leur fragilité. Le mystique, selon Teilhard, c’est l’homme du Réel. Ce Réel, il ne se contente pas de le contempler passivement, il le transforme ou plus exactement il le conquiert par l’action. Le mystique, c’est l’homme de la « transformation créatrice » de la réalité, (…)Le mystique, c’est le conquérant, l’aventurier de l’Absolu. (Voir le symbole du combat de Jacob, souvent évoqué par Teilhard). Laissons-lui à nouveau la parole : « Je dois chercher, et je dois trouver », écrit-il toujours dans le Milieu Mystique. Et il ajoute quelques lignes plus loin : « C’est au mystique (…) qu’est réservé de s’emparer du Monde là où il échappe aux autres et de réaliser la synthèse où échouent et se brisent l’expérience et la philosophie commune ». « Du milieu de son rêve, le mystique est un grand Réaliste » . Au cours de ces citations on aura noté l’apparition d’autres précisions sur ce qu’est le sentiment mystique dans sa généralité. Avec les notions de Tout et d’Unité, voici celles du Réel, d’Action, de Synthèse. La mystique n’est pas ce que l’on croit souvent : une évasion hors du monde, ou une contemplation panthéiste du cosmos, c’est la passion d’achever le Monde, de faire pression sur tout le Réel, pour qu’il se découvre, pour qu’il révèle l’Absolu, l’Un à travers et au-delà du Multiple, ce Quelque chose qui est à l’origine, au fond et surtout au terme du devenir, ce quelqu’ Un dira bientôt Teilhard quand il aura intégré le Personnel dans sa vision de l’Universel.
Voici un texte de « Comment je crois » (1948) qui résume bien cette notion de base : « Par “mystique”, j’entends ici le besoin, la science et l’art d’atteindre, en même temps et l’un par l’autre, l’Universel et le Spirituel. Devenir simultanément, et du même geste, un avec Tout, par libération de toute multiplicité ou pesanteur matérielle : voilà, plus profond que toute ambition de plaisir, de richesses et de pouvoir, le rêve essentiel de l’âme humaine » .
-(…) si le mystique est un réaliste, il n’est pas en dehors du Réel comme le serait un extra-terrestre observant notre planète. Il est un élément de ce Réel, et le plus significatif. Or le Réel est évolutif. Qui plus est, l’Évolution d’après Teilhard, se fait selon un processus d’union. « Être, c’est unir ou être uni ». Il faudrait exposer ici la philosophie de l’union qui donne la clé de toute la pensée teilhardienne. C’est elle qui lui permet de placer l’homme à la flèche de l’Évolution, et de découvrir Dieu comme l’Être supra-personnel, Pôle de la personnalisation universelle. Dans cette philosophie fondamentalement personnaliste, le mystique, c’est l’homme de l’union, de l’union à Dieu bien sûr. Et là, Teilhard donne au mot mystique sa dimension religieuse de communion au mystère, au mystère des mystères, le Tout Autre.
-Il ne s’agit pas cependant d’une fusion dans un grand Tout impersonnel. Non. L’union « différencie », « personnalise », ne cesse de répéter Teilhard . Dans l’union à la Personne divine, le mystique se sur-personnalise. Il faut aussi s’empresser d’ajouter que le mystique est en même temps et nécessairement (car le Divin ne s’atteint qu’à travers le sacrement du Monde et le sacrement de l’humanité) l’homme de l’union avec les autres hommes. Le mystique, c’est l’homme des relations interpersonnelles, l’être social par excellence qui, de tout son être et de tout son agir, poursuit l’achèvement de l’humanité. C’est lui qui permet au phénomène inéluctable de la socialisation humaine de ne pas avorter dans une sorte de termitière dépersonnalisée, mais dans une communauté fraternelle. En bref c’est l’homme de l’Amour-Charité. À ce stade, bien entendu, il s’agit non seulement d’une mystique religieuse, mais d’une mystique chrétienne, puisque Teilhard identifie Dieu-Oméga avec le Christ universel.
Le dernier chapitre de Christianisme et Évolution (1945) est intitulé : « Une nouvelle orientation mystique : l’amour de l’Évolution ». Cet amour est possible, parce que Quelqu’Un est en gestation dans l’Univers, et non seulement Quelque Chose. Dans cette grandiose vision d’une Évolution convergente, on voit comment le mystique comprend le double commandement de l’Évangile :
« Tu aimeras Dieu dans et à travers la genèse de l’Univers et de l’humanité » . Car le mystique selon Teilhard n’est pas seulement un « voyant », un contemplatif, c’est un homme d’action et de l’action la plus haute qu’est l’Amour. Il aspire à s’unir au Divin de tout son esprit, de tout son cœur et de tout son corps
Dans La Mystique de la Science (1939), Teilhard écrit : « Nulle mystique ne peut vivre sans amour. La religion de la Science [il entend par là la conception du scientisme positiviste] avait cru trouver une foi, une espérance. Elle est morte pour s’être fermée à la charité » . Il faudrait relire et méditer ici le magnifique paragraphe intitulé « mystique » qu’on trouve dans L’Atomisme de l’Esprit (1941). L’auteur y souligne le rôle incomparable de la
« charité dynamisée ». Il y décrit les trois composantes du sens mystique :
- Sens humain ;
- puis sens de la Terre ;
- et enfin sens d’un Oméga ;
trois étapes progressives d’une même illumination . Ceci l’amène à caractériser l’action du mystique comme l’acte synthétique par excellence, c’est-à-dire l’acte le plus humain qui soit (…) D’une part, en vertu de la liaison dynamique de toutes choses en la Noogénèse, la moindre action, si humble et monotone soit-elle, se découvre comme un moyen de coopérer au Grand Œuvre universel. D’autre part, en vertu de la nature particulière, synthétique de l’Opération en cours, coopérer signifie s’incorporer dans une réalité vivante. Agir, sous toutes ses formes (pourvu que celles-ci soient positives, c’est-à-dire unificatrices) équivaut à communier » (Fin de citation de G.H. BAUDRY).


CONCLUSION

Alpha/Omega, le début et la fin, la base et le sommet : dans le fond, Christ a toujours donné son Corps, et cette "incorporation" s'élucide progressivement, en fonction des différentes phases possibles de l'évolution de la conscience humaine à travers les âges; Tel est le pari de la thèse de Teilhard, Jésuite, paléontologiste et scientifique : la noogénèse passe par l'Incarnation. Avant "IL" était en gestation dans la matière depuis la nuit des temps, et après "IL" est né.

Quelles que soient nos valeurs, nous sommes tous cocréateurs, responsables du devenir de l'humanité, de la création. Une telle perspective n'aboutira pas
-Sans construire unanimement, non pas de force extérieurement, mais à partir d'une disposition intérieure , une cohérence entre respect des individualités et socialisation de l'humanité (Droits et devoirs de l'homme et du citoyen);
-Sans l'effort intellectuel du plus grand nombre, nécessaire pour atteindre la suprématie du goût de vivre en envisageant les horizons teilhardiens et Chrétiens, ou ceux de tout "citoyen" de bonne volonté (insécabilité de la matière et des forces mentales et/ou spirituelles).

TOUS LES CHARISMES SONT REQUIS !



(1) Abbé Grégoire : Élu député à la Constituante du Premier Ordre (le Clergé qui avait 291 élus) en 1789 par le clergé du bailliage de Nancy aux États généraux, Henri Grégoire se fit rapidement connaître en s'efforçant, dès les premières sessions de l’Assemblée, d’entraîner dans le camp des réformistes ses collègues ecclésiastiques et de les amener à s'unir avec le Tiers état.
À l'Assemblée constituante, l'abbé Grégoire réclama l'abolition totale des privilèges, proposa le premier la motion formelle d'abolir le droit d’aînesse, et combattit le cens du marc d'argent, exigeant l'instauration du suffrage universel.
Nommé l’un des secrétaires de l'Assemblée, il fut l'un des premiers membres du clergé à rejoindre le Tiers état, et se joignit constamment à la partie la plus démocratique de ce corps. Il présida la session qui dura 62 heures pendant que le peuple prenait la Bastille en 1789, et tint à cette occasion un discours véhément contre les ennemis de la Nation. Il proposa que la Déclaration des droits de l'homme soit accompagnée de celle des Devoirs.


(2)Gérard-Henry Baudry, prêtre, docteur en philosophie et en théologie, est connu pour ses écrits sur Teilhard de Chardin et son intérêt pour la formation de la culture chrétienne. Auteur de nombreux ouvrages, il a été directeur de la collection « L'horizon du croyant » (Desclée/Novalis) et de la revue de l'université catholique de Lille, « Mélanges de science religieuse », ainsi que codirecteur de l'encyclopédie « Catholicisme, hier, aujourd'hui, demain » (Letouzey & Ané).

Vendredi 20 Mai 2011 10:50