Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitres 14, 15 et 16 "L'AVENIR DE L'HOMME" aux Editions du Seuil
Réflexion proposée pour septembre 2011


D’après Teilhard l’aboutissement de la démocratie serait davantage, dans l’état actuel des choses, un potentiel en cours d’actualisation; vaste chantier.
« DEMOCRATIE » deux termes grecs : démos : "peuple" et kratos : " pouvoir" soit : pouvoir du peuple.
peuple : ensemble des humains dans la pensée de Teilhard (et non pas seulement certaines classes sociales)
-pouvoir : la capacité de ... , le potentiel pour …. L'accomplissement n'est donc pas gagné d'avance.

Nous verrons différentes manifestations de ce mouvement d’unification à la fois abyssal et sidéral selon Teilhard. A titre d’exemple, l'utilisation d'internet sera évoquée.

Nous verrons aussi que l’univers a un axe principal d’évolution sur lequel la socialisation est la charnière centrale et non un épiphénomène. Toutefois, il s’avère que le système démocratique -et par là même l’histoire de l’humanité- ne sont pas affranchis de risques considérables pouvant tout faire échouer…Pour Teilhard, la capacité de pouvoir est en devenir par l’évolution à moins que les peurs, le manque de réflexion, les erreurs, entravent le chemin.

L’enchaînement des chapitres 14, 15 et 16 conduit à penser que la présence de la démocratie dans certains groupes humains serait reliée à des conditions préalables analysées successivement par Teilhard. Le concept de démocratie serait plus vaste qu’une vision politique, biologique, juridique, sociale… tout en les intégrant nécessairement. Une direction morale et spirituelle sera dégagée de l’écriture-même de Teilhard : sa fine précision terminologique a permis de mieux le suivre dans cette voie et d’en escompter l'heureuse issue.

-Enfin, marchant dans les empreintes de pas de Teilhard, nous aborderons la traçabilité des origines de la démocratie à travers la biologie.

(1) Démocratie et «noosphère informatique » / pouvoir d’un peuple anonyme et cosmopolite

Teilhard voit le jour en 1881, soit 47 ans après la naissance de l’informatique ; gageriez-vous qu’il fut au courant ?



-Origines (références Wikipédia)
« Charles Babbage, mathématicien britannique du XIXe siècle . En 1834 il fut le premier à énoncer le principe d'un ordinateur, pendant le développement d'une machine destinée au calcul et à l'impression de tables mathématiques il eut l'idée d'y incorporer des cartes du métier JACQUARD (1752-1834, célèbre lyonnais) dont la lecture séquentielle donnerait des instructions et des données à sa machine. Babbage imagina l’ancêtre mécanique des ordinateurs d'aujourd'hui. Il ne finira jamais sa machine analytique, mais il passera le reste de sa vie à la concevoir dans les moindres détails et à en construire un prototype. Un de ses fils en construira l'unité centrale (le moulin) et l'imprimante en 1888 et fit une démonstration réussie de calcul de table à l’académie royale d'astronomie en 1908 ».

-Evolutions possibles de l’utilisation de l’informatique : démocratie / démoncratie
Hormis les avancées technologiques précieuses qu’elle permet en libérant des énergies créatrices chez l’homme (parmi beaucoup d’autres techniques), l’informatique est devenue l’insidieux pouvoir d’un peuple, pour le meilleur OU pour le pire, peu contrôlable et cosmopolite.
Il s’agit d’un véritable tissage de « filet » de type technico- noosphérique et je vais souligner le fait, conséquent, qu’une démocratie moderne peut aussi disparaître si elle bascule en «démoncratie» suivant l’esprit majoritaire avec lequel cette arme à double tranchant est utilisée.

-Les médias relatent depuis plusieurs années différents méfaits à échelle planétaire aux retombées anti démocratiques et égoïstes. Ces fléaux agissent sur le plan humain par des biais économiques, financiers, politiques, écologiques, idéologiques….

-Les terroristes internationaux, auraient contaminé ce système de communication planétaire depuis belle lurette, à seule fin de faire tomber leurs antagonistes, s’ils n’avaient pas risqué d’en être eux-mêmes neutralisés : on ne scie pas la branche sur laquelle on est assis.

-Une démocratie est affermie par des moyens politiques, juridiques technologiques et éducatifs. Or le sort d’une démocratie dépend de qui détient le pouvoir, de la façon dont il a été obtenu et dont il peut toujours être perdu.
Pour être stable et prospère, la démocratie doit être unanimement approuvée sur des principes éthiques communs.

(2) Chapitre 14 : Y a-t-il dans l’univers un axe principal d’évolution ? (pages 243 à 255)

La réponse est OUI car Teilhard démontre que le cosmos, la matière, la vie, la réflexion humaine d’où découle la socialisation ne sont pas des épiphénomènes mais, ensemble, constituent le phénomène central de l’évolution et de l’hominisation.

Le phénomène biologique qu’est la vie est la perle rare fabriquée par l’organisme -mesuré (aux confins hors de mesures) qu’est l’univers dont la terre et ses habitants font partie intégrante.

Après avoir mis au jour les fondements cosmologiques, matériels, biologiques, sociaux et noosphériques d’une future démocratie Teilhard en fait déjà apparaître le fondement moral :

p. 254-255 : Accepte-t-on l’idée, fortement supportée par les faits, que l’homme individuel n’arrive au bout de lui-même que solidairement avec tous les autres hommes présents, passés et à venir ? Dans ce cas, la conscience, ainsi éveillée en chacun, d’être élément responsable d’une évolution en cours de rebondissement fait immédiatement apparaître en même temps que le goût et la raison d’agir, un principe fondamental et un système précis d’axes de moralité.

Mais son diaporama ne s’arrête pas à la morale nécessaire pour un vaille que vaille vivre ensemble, et c’est ce qui fait l’originalité de ses propositions: Sur l’axe de l’évolution vers la démocratie, Teilhard se risque à imaginer un point ultime de convergence de deux super entités, celle des forces naturelles et celle des forces surnaturelles et il écrit (p. 252 ) quitte à faire apparaître cette proposition étonnante, ou même suspecte d’illuminisme (...) l’individu humain ne s’achève et n’existe pleinement que dans une unification organique de tous les hommes en Dieu » et c’est sur ce point précis, d’après Teilhard, que devrait aboutir en termes de capacité ou potentiel le véritable pouvoir du peuple qu’est l’humanité.

Teilhard voit dans la pensée chrétienne le fleuron de l’axe spirituel. On peut éventuellement être d’accord avec lui mais, pour avoir une vision holistique du groupe humain, il aurait fallu prendre en considération les points de concordance avec d’autres systèmes culturels et cultuels. Un tronc commun de compréhension mutuelle existe certainement puisque nous partageons tous les mêmes caractères fondamentaux d’un phylum unique en son genre; il en va d'un terrain d'entente sur une démocratie stable et prospère comme écrit plus haut.

(3) Chapitre 15 : Les directions et les conditions de l’avenir (pages 273 à 278)

Unification, technisation et rationalisation croissantes.
-Montée continue de l’unification sociale : Toujours plus d’inter liaisons et de cohésion sont le pendant de toujours plus de compression sur terre de la masse humaine, en contrepartie à Toujours davantage de technique et de machinisme généralisés le phénomène industriel facilite et multiplie indéfiniment nos actions.
-D’où une montée de la vision car main mise technique générale sur les ressorts physiques du monde, entraînant une libération d’une puissance disponible qui se transformerait en efforts de recherche et de création.

Pour autant, ces perspectives sont soumises à conditions ; Teilhard passe en revue les dangers qui pourraient les compromettre. Par rapport à son époque, ces dangers n’ont pas cessé de s’amplifier :

-soit par cataclysmes naturels, ce qui n’est pas nouveau, (sur terre, ou depuis le firmament),

-soit du fait de l’homme : pollution de l’eau, perte des terres cultivables, déforestations massives, exterminations d’une partie de la faune (au risque de rompre l’écosystème), épuisement des gisements d’énergie, menace nucléaire et chimique, terrorisme bactériologique potentiel, famines (qui ne s’expliquent pas que par l’explosion démographique), fractures sociales et économiques (récession), individualisme forcené dans les sociétés occidentales.
Cependant, l’importance de ces risques a déclenché une réaction d’éveil des consciences : des groupes d’humains se constituent de plus en plus, se resserrent et s’unissent dans tous les domaines imaginables. Leur force de cohésion n’est-elle pas déjà l’amorce d’une formidable démocratie pour sauvegarder les directions et les conditions de l’avenir ?
" S’unir ou périr" et on ne peut pas dire qu’en parlant ainsi Teilhard soit atteint d’un optimisme angélique et naïf qui lui est parfois attribué. Il est simplement lucide ; ce qui n’exclut pas l’espérance.

Alors, comment ? " En sortant par le haut" dit-il par un acte de foi surnaturel en Omega, principe de vie qui porte le monde … On comprend pourquoi cette vision serait difficile à intégrer dans des programmes scolaires d’éducation civique. Cependant, la « sortie par le haut » ne bannit pas mais au contraire intègre l’organisation » par le bas »: C’est ce que nous allons tenter d’examiner en abordant l’Essence secrète de l’idée de démocratie selon Teilhard.

(4) Chapitre 16 : L’Essence Secrète de l’Idée de démocratie (p. 272 à 278)

L’idée de démocratie n’est pas un de ces concepts abstraits que nous puissions espérer préciser (…) Elle n’est pour une large part que l’expression approchée d’une aspiration profonde, mais confuse, qui cherche à venir au jour et à se formuler. De ce chef, le problème de son élucidation relève autant (si non plus) de la psychologie plutôt que de la logique. (p. 273)

Teilhard choisit savamment ses mots, d’où certaines difficultés aujourd’hui pour le comprendre car le langage a souvent perdu de son acuité (syndrome de la tour de Babel). Aussi analysons le choix de deux d’entre eux : essence et secret :

- Le mot essence est à prendre dans deux acceptions :

-D’abord dans le sens prosaïque de carburant en tant qu’énergie nécessaire pour propulser un mouvement ; le carburant qui fait démarrer le moteur des intentions, des actes terre à terre que Teilhard prend d’ailleurs totalement en considération.

-Ensuite, le mot essence, loin d’être compréhensible immédiatement, est chargé de valeurs d’ordre philosophique et métaphysique. C’est aussi par cette voie que Teilhard amène le lecteur à comprendre de quelle nature est la démocratie, son origine en tant que réalité émanant d’un autre ordre.

Teilhard aurait tout bonnement pu se contenter d’un titre comme "L’idée de démocratie" mais il ne l'a pas fait et avec la double signification du mot « essence » il parvient à amalgamer organisation par « le bas » et organisation « par le haut » deux aspects pour lui inséparables et présentés déjà au chapitre 15 .

-Le mot secret : est issu du latin secerno : séparer, mettre à part.
L'idée de séparation est aussi ancrée dans le mot sacré, en latin sacer : inviolable, interdit, coupé. Le « sacré » est un concept spirituel universel car il déborde toute confession.

En fait, le « secret » dont parle Teilhard n’est ni inviolable ni interdit, il est juste très difficile d’accès et il faut, au contraire, oser l’aborder afin de mieux en comprendre les mécanismes, les effets et l’évolution au cours de l’Histoire humaine. Je ne pense pas trahir sa pensée en raccordant les deux mots « secret » et « sacré » :
- En raison de la double compréhension du mot « essence ».;
- En raison du chapitre 15 où nous avons vu en quels termes l’auteur propose une sortie par le haut. Un alpiniste qui s’est trouvé engagé dans une voie irréversible comprendra très bien ce que cela veut dire. A quoi serviraient pensées et élucubrations si elles ne se traduisaient pas en actes ? A rien. Aussi, Teilhard propose d’aborder la question par une voie quand même moins éthérée : la biologie

-Démocratie et biologie
L’essence secrète de l’idée de démocratie deviendrait plus compréhensible si, laissant provisoirement de côté les faces politiques et juridiques du problème, nous essayerons d’aborder le sujet en passant par la biologie.

-(p. 274) Parmi les diverses propriétés structurelles inhérentes à l’étoffe humaine, la plus fondamentale (…) est certainement pour l’humanité de se trouver par double effet de compression planétaire et compénétration psychique en cours d’irrésistible unification et organisation sur elle-même.

L’unification par l’essence secrète de la démocratie « aux contours si flous » passe par un double mouvement:

-Pour être viable et stable, l’unification obtenue doit avoir pour résultat non d’étouffer, mais d’exalter l’originalité incommunicable de chaque élément du système
-Tout en assurant et en favorisant l’établissement des courants de convergence (organisation collective)


-La socialisation de compression, dans la mesure où elle commence à pénétrer notre conscience, remue au fond de nos âmes le monde trouble des aspirations dites démocratiques.

En touchant son âme, partie subtile de son être, on peut supposer que l’Homme élèvera assez son niveau de conscience pour percevoir que le développement de l’espèce dont il dépend appartient à un monde liminaire entre matière et esprit.


Conclusion

Tous ces différents aspects ont fait transparaître la mystérieuse armature de la démocratie qui, telle un arbre retourné, plongerait ses racines dans le ciel et dont les branches déposeraient leurs fruits sur terre : "Liberté, Egalité, Fraternité" ; à nous de vouloir les cueillir. Pour les utiliser. La démocratie, en fin de compte, se révèlerait à travers ses effets lesquels, de transposition en transposition, pourraient se résumer me semble-t-il par cinq termes : rapport, harmonie, analogie, unanimité et communion ;

-Rapport entre la société humaine et le cosmos sur un axe principal d’évolution,

-Harmonie par identification au sens de l’espèce,

- Analogie entre l’homme et ses technologies. Elles sont devenues ses « prothèses biologiques » qui prolongent son pouvoir d’action à l’échelle planétaire. (cf le chapitre "Place de la technique dans une biologie générale de l'humanité" du livre "L'ACTIVATION DE L'ENERGIE")

-Unanimité sur des principes éthiques communs entre les différentes cultures afin de stabiliser la démocratie, (voir bas de page (1)/ extrait de "Croire quand même" de Joseph Moingt s.j.)

-Communion par spiritualisation ( pour ceux qui sont sensibilisés). Elle conduit à une affinité de cœurs à cœurs, de centres à Centre (Point Omega), par amorisation et non plus par contrainte.



(1) (...) "que s'établisse un dialogue entre les religions, non pour se renforcer par un appui mutuel, mais pour puiser dans leurs croyances respectives, sans chercher à les mélanger, de quoi défendre une haute idée de l'homme et guider et soutenir les débats et les combats des peuples pour un avenir meilleur de l'humanité"/Joseph Moingt s.j. "CROIRE QUAND MEME Libres entretiens sur le présent et le futur du catholicisme" / Editions TempsPrésent 2010, page 76.
Entretiens menés par Karim Mahmoud-Vintam et Lucienne Gouguenheim.
Joseph Moingt est né en 1915. Ancien professeur de théologie à Paris (Centre Sèvres et Institut Catholique), ce jésuite a dirigé pendant plus de trente ans la revue "Recherches de Sciences Religieuses". Il est considéré comme l'un des plus grands théologiens vivants.

Lundi 8 Août 2011 09:51