Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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"Comment je Crois" éditions du Seuil


Teilhard de Chardin présente d'abord le problème du péché originel dans deux notes écrites entre 1920 et 1922 rapportées dans le livre intitulé "Comment je crois"(1) : "La notion traditionnelle du péché originel est le principal obstacle rencontré par les chercheurs orthodoxes, quand ils s'efforcent de faire cadrer avec les données scientifiques actuelles la représentation historique
révélée des Origines Humaines".
Il revient sur ce problème en 1947 dans une nouvelle note proposée à la critique des théologiens. Ses conceptions et ses doutes sur la signification du péché originel nous paraissent toujours actuels.

Le péché originel n'a pas pu être transmis à tout l'univers par un seul homme. En fait, le terme de péché originel n'est jamais utilisé dans la Genèse. On y parle du péché
d'Adam. En hébreu, Adam peut désigner un homme mais aussi l'humanité. Selon Jean-Michel Maldamé (2), Adam doit être considéré non comme le patriarche de l'humanité mais plutôt comme une personnalité corporative représentant le groupe humain tout entier dans le monde. On comprend alors l'expression de Saint Jean dans son évangile où Jésus est désigné comme «l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde», expression très utilisée par les chrétiens. Cette notion de péché du monde veut dire que l'humanité entière est responsable du mal. Les hommes sont solidaires du mal.

Cette solidarité explique pourquoi l'homme est marqué par le péché qu'il n'a pas commis lui-même. Il en hérite de la génération précédente et la transmet à la génération future. Il en est une victime. Ceci est différent du péché originel dans lequel le nouveau-né est déjà coupable avant d'avoir vécu.

Teilhard dit que le péché originel signifierait que le mal a envahi le monde à la suite d'une faute commise par un humain. Mais le dogme fondamental c'est l'universalité de la corruption
déchaînée par la faute humaine initiale. Tout l'univers a été altéré par la désobéissance d'Adam.

Saint Paul dit dans son épitre aux Romains (3): "Par un seul homme, le péché est entré dans le monde et par le péché la mort et ainsi la mort s'est étendue sur tous les hommes parce que
tous les hommes ont péché".
Tant que l'on croyait que la terre était au centre de tout et que la création avait été réalisée en 7 jours, on pouvait admettre cette thèse. Mais de nos jours, la science a prouvé que le géocentrisme n'est pas possible puisque c'est la terre qui tourne autour du soleil. De même on sait que, depuis bien longtemps avant l'homme, la vie fourmillait sur terre avec ses douleurs et ses morts. La faute d'un seul Adam, supposé premier homme n'a pas brusquement fait apparaître la mort. Une représentation historique du péché d'Adam avec un avant idyllique et un après catastrophique n'est pas possible. "La chute proprement humaine... était infuse bien avant nous dans tout l'univers" (1). Le péché d'Adam assimilé au péché originel symbolise l'existence du Mal attachée à tout être humain. Le Mal est inhérent au Monde.

Si nous ne pouvons pas faire dériver tout le mal d'un seul Adam, la rédemption est venue par le 2° Adam que représente le Christ. Dans son épitre aux corinthiens, Paul dit : "Comme tous
meurent en Adam, tous seront vivifiés dans le Christ"
(4), ou bien : "Semé dans la corruption, le corps ressuscite incorruptible" (5). Si le péché d'Adam a voué toute l'humanité à une chute, la venue du Christ rédempteur a sauvé l'humanité de cette chute qui était apparemment irrémédiable.



1 Teilhard de Chardin P, dans « Comment je crois », edition du Seuil (1969), collection sagesses, pp.49-70.
2 Maldamé JM, dans « Péché originel, péché d'Adam, péché du monde »
3 Paul, dans « Epitre aux Romains, 5:12-21 »
4 Paul dans « Epitre aux corinthiens 1:12-22 »
5 id, 1:2-42

Dans la perspective scientifique de l'évolution, ceci ne pourrait-il pas se comprendre comme une sélection. En effet, qui dit évolution présume une sélection qui permet d'éliminer l'espèce qui ne
s'adapte pas aux nouvelles conditions du monde mais au contraire améliore, rend plus heureux celui
qui parvient à s'adapter à un monde différent et peut ainsi progresser. Cette évolution de l'espèce peut être physique et se perpétuer dans l'espèce si elle passe par des mutations génétiques ou par une éducation transmise de génération en génération. Elle peut aussi être morale dans la mesure où elle tend vers un plus plus grand amour et un plus grand respect entre les hommes. Regardons ce qui s'est passé lors de la tuerie sauvage de Toulouse. L'horreur de ce drame qui a touché des musulmans, des juifs, des militaires, des enfants, un enseignant et qui s'est achevée par la mort d'un jeune terroriste, a provoqué un rapprochement d'une multitude de voisins anonymes mais encore plus significativement une réflexion commune des autorités religieuses juive, musulmane et chrétienne de France. Tous sont d'accord sur le fait que, quelle que soit notre philosophie, l'amour entre les hommes doit prévaloir. Bien que ce rapprochement des idées ne règle pas, loin s'en faut, les guerres que se livrent les peuples, cela donne un espoir à l'avènement d'une plus grande humanité entre eux.
Incompatibilité entre connaissance scientifique des origines de l'homme et textes bibliques. Dans le chapitre suivant Teilhard de Chardin précise les difficultés de la représentation
traditionnelle du péché originel. Il montre que d'un point de vue scientifique, il n'est pas possible que l'espèce humaine dérive d'un seul individu. De plus il y a encore moins de place pour un paradis terrestre compris comme une sorte de réserve privilégiée. Il n'y en a aucune trace. Le Monde géologique et le Monde raconté par l'histoire sainte ne sont pas compatibles.

Teilhard de Chardin dit : "Plus nous ressuscitons scientifiquement le passé, moins nous trouvons de place, ni pour Adam, ni pour le paradis terrestre. Un seul homme, puis un homme et
une femme, à l'origine de l'humanité, et un seul lieu, cela ne coïncide pas avec la découverte simultanée en plusieurs endroits du monde du phylum humain. Ce que l'on appelle le
"monogénisme" ne tient pas face aux découvertes de la scienceb[." Contrairement à la croyance traditionnelle de l'église, Teilhard a eu le mérite de réfuter l'existence d'Adam et Eve en affirmant :
"La question d'un couple originel unique ne relève pas de la science".


A l'instar de Bergson (Evolution créatrice), Teilhard défendait l'idée que la création se poursuit dans la durée en montant vers l'esprit. Cette pensée sur l'évolution était en désaccord avec
celle de l'Eglise qui prônait la thèse du créationisme en prenant au pied de la lettre l'histoire de la genèse racontée dans la Bible. L'Eglise se sentant menacée sur le front de la science avec la critique historique appliquée aux textes bibliques et avec le concept d'évolution qui pénétrait peu à peu tou le champ des sciences naturelles, adoptait une attitude défensive rigoureuse. Elle interdit à Teilhard de diffuser ses idées.
Sur ce point, la position de l'église a-t-elle définitivement évolué ? Le créationisme semble avoir encore de nombreuses adeptes aux USA par exemple, à tel point que son enseignement est
obligatoire dans certaines écoles.
Plus près de nous, lors d'une conférence donnée lors d'un colloque du CESHE, des 18 et 19 septembre 1999 à Montmartre, le Père André Boulet, sm, rappelle que, "dans leur quasi totalité les
théologiens actuels (de pays francophones) ne croient pas à la réalité historique du péché des origines. Ils ne croient pas qu’Adam et Eve, à un moment précis du temps, ont succombé à la
tentation de Satan et ont commis une faute grave de désobéissance par orgueil. Ils ne croient pas non plus que, depuis cette faute et en conséquence de celle-ci, tous les hommes naissent avec une nature blessée, et sont enclins au mal. Ils ne croient pas davantage que la mort est une conséquence de cette faute des origines, de même que tous les maux dont l’homme souffre depuis des millénaires".
Mais il conclue sa conférence en disant : "vous ne pouvez pas rester sans protester quand vous lisez ou entendez dire que l’Église reconnaît maintenant qu’il n’y a pas eu de péché des origines et que la doctrine du péché originel est périmée. Une telle affirmation est tout à fait fausse et lourde de conséquences. Un chrétien ne doit pas avoir honte de la doctrine traditionnelle du péché originel, révélée par Dieu Lui-même. Au contraire, il doit en accueillir avec joie la lumière pour sa vie et la rayonner autour de lui".Le péché originel, réalité trans-historique Selon Teilhard, la conception du péché originel ne peut pas correspondre à la faute d'un premier homme hypothétique. Cette conception est liée à la perspective évolutionniste : "Le péché originel, pris dans sa généralité, n'est pas une maladie spécifiquement terrestre, ni liée à la génération humaine. Il symbolise simplement l'inévitable chance du mal".

Un point important discuté par Teihard1 est celui relatif au fait que le péché originel ne peut être considéré comme un phénomène historique situé dans l'espace et dans le temps : "les 2 phases
de la chute et du relèvement ne sont pas deux époques distinctes mais deux composantes unies dans chaque homme et dans l'humanité". Ce point est encore plus clair plus loin12 où le péché originel est présenté comme une "réalité trans-historique" qu'on ne peut pas localiser en un lieu ou à une époque particulière. Il ne peut être dans le Monde que partout et depuis toujours. Ce n'est pas un acte isolé. Il est associé à la mort. En effet, Teilhard nous dit3 : Le péché originelb [ "cesse d'être un acte isolé mais un état affectant la masse humaine dans son ensemble par suite d’une poussière de fautes disséminées au cours du temps dans l’humanité". ]b Mais ceci même contribue à intensifier (loin d’atténuer) les caractéristiques dogmatiques de la chute. En effet, "la Rédemption est bien universelle, puisqu’elle vient remédier à un état de choses lié à la structure la plus profonde de l’univers en voie de création".


En conclusion, nous retiendrons que le paradis terrestre n'est qu'une promesse, un idéal. Lepéché originel ou plutôt le péché du monde n'est pas ici ou là. Il est partout et traduit la chute ou la
faute qui est en l’humanité en vertu de sa situation d'être en devenir1. La création continue avec l'évolution dans le monde entier. De même, la rédemption se doit d'être universelle sinon le Christ ne serait pas venu pour tous.
Le moyen par lequel nous avons abouti à un être humain doué d'un sens moral et d'une conscience reste cependant encore non résolu.


1 Teilhard de Chardin P, dans « Comment je crois », edition du Seuil (1969), collection sagesses, p.68-69.
2 Id p.220-222.
3 Id p. 228

Lundi 11 Juin 2012 13:39