Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Teilhard, le 20 novembre 1946 :

« Pour rendre cohérent l’univers, la pensée humaine n’opère pas seulement par tâtonnements, elle procède aussi par va et vient successifs entre le plus connu et le moins connu. Chaque progrès réalisé vers le haut, dans la pénétration du moins connu, lui permet de mieux percevoir (par redescente)le plus connu, et ainsi de suite.

C’est pour n’avoir pas remarqué cette loi d’alternance que certains lecteurs ont cru sentir du panthéisme ou du naturalisme dans mes écrits, notamment mon livre « Comment je crois » et c’est pour corriger cette dérive que je vais présenter ici ma dialectique en plusieurs temps :


Premier temps – Le Phénomène Humain et l’existence d’un Dieu transcendant (un principe).

Au sein de l’univers, cette immensité inter-dépendante se dessine, nous l’avons vu précédemment, à l’inverse d’une tendance à la désintégration, un courant montant de conscience. Suivons jusqu’au bout cette loi de récurrence, elle est susceptible de devenir l’axe d’une Espérance.

Nous avons vu que c’est dans l’organisme individuel humain que culmine en ce moment la Loi de complexité et de conscience ; or, si elle culmine momentanément, tout porte à croire qu’elle ne s’y termine pas : au-delà de la conscience isolée, n’y a-t-il pas un COMPLEXE plus élevé encore, comme nous l’avons déjà postulé ? »




Le texte proposé aujourd’hui m’aura décidemment donné du fil à retordre.

Ecoutant d’abord Jean-pierre qui avait eu la gentillesse de dire du bien d’un texte que je vous avais proposé il y a un an sur les symboles évolutifs, en me disant qu’il était dans le sujet d’aujourd’hui, j’ai cru qu’il me suffisait d’insérer celui-ci à la suite de commentaires sur le préambule de Teilhard ci-dessus. Dans ce préambule Teilhard parle de va et vient de courant… Et j’avais d’abord écrit ce qui suit :


Va et vient - mouvement de désintégration – courant montant de conscience – inverse. Tous ces termes évoquent un mouvement pendulaire de la pensée humaine dans les progrès de sa connaissance spirituelle.

Il faut dire, au préalable, que cet appétit de connaissance varie en fonction de l’angoisse existentielle d’une société. Cette réaction est du domaine de l’instinct presque essentiellement. Plus les conditions de vie manquent d’espérance, plus les hommes recherchent des palliatifs ésotériques. Le besoin de cadres religieux peut être ainsi plus ou moins grand.

En dehors de ces mouvements qui varient en quelque sorte avec les fluctuations historiques il faut bien voir aussi que nous vivons dans le flux d’un progrès, parfois en dents de scie (progrès scientifique, social, moral…). Dans ce flux les croyances ont un constant besoin de s’adapter. Elles voyagent dans ce fleuve un peu comme dans une barque. Ce sont des habitudes, des règles, des rites, des symboles, des dogmes qui sont la barque qui nous protège et nous disent comment naviguer dans ce courant et conduire notre vie. Nous en avons tous impérieusement besoin et nul n’est assez sûr de lui-même et de ses croyances pour savoir se priver de règles et de rambardes.

Il est donc clair que par rapport à ces repères on a parfois l’impression de vivre soit des va et vient, soit des reculs, soit des avancées, en une espèce de loi supposée d’alternance ; surtout si ces repères sont restés archaïques trop longtemps.

Donc à chaque époque sa batterie de symboles acceptée par le plus grand nombre.

En même temps il serait bon que ces symboles soient toujours évolutifs. On imagine mal une barque pilotée avec un gouvernail bloqué.

Jusqu’à maintenant, les "grands prêtres", les "initiateurs", les "philosophes inspirés" ont toujours parus donner un enseignement définitif, absolu et non discutable, élaboré en discipline obligatoire pour tous. Aujourd’hui avec la mondialisation des connaissances ce n’est plus possible. Ce n’est pas non plus très teilhardien et ne "colle" pas avec la conception de la montée évolutive de la conscience exposée par Teilhard.

Je joignais ensuite à ces mots mon texte sur les symboles évolutifs.





“Nouvelles batterie de symboles évolutifs”



On sait très bien que les nouvelles générations se désintéressent volontiers des cadres dans lesquels ont vécu leurs pères.

On sait très bien que le développement de l’information : Internet, média, télé et certaines formes d’enseignements, proposent des vues hors cadre, souvent très au-delà de ce que l’on peut imaginer.

On sait aussi qu’un certain nombre d’auteurs ou de philosophes, souhaitant bien montrer qu’ils sont purs et libres de toute chapelle adoptent une expression soigneusement laïque. De ce fait leurs idées paraissent décharnées. Au mieux ils se disent Humanistes avec un grand H comme seul dieu (voir Michel Onfray – Manuel d’athéologie).

On sait enfin que Teilhard de Chardin, dans un effort de scientifique, montre comment l’évolution monte vers un point oméga. Il dit que cette montée permet d’envisager un Christ cosmique. En le montrant, Teilhard peut être, lui aussi, destructeur à sa façon et sans vraiment le dire, de quelques archaïsmes Saint sulpiciens. Il n’est d’ailleurs pas le seul à briser ainsi quelques cadres. Il y en a bien d’autres, et ce n’est pas le lieu ici de tous les citer ; je pense par exemple à Aldous Huxley (Jouvence), à Conrad Lorenz, à Rémy Chauvin, à René Girard (La violence et le sacré).

Mais, et c’est là le point central de mon sujet, l’homme en recherche sur des questions existentielles (d’où venons nous ? qui sommes nous ? où allons nous ?), sait que sur chemin les réponses ne sont pas faciles. Le but poursuivi n’est normalement pas très clair et s’enfuit toujours un peu au-delà des connaissances. Une religion dictée est plus facile, sécurisante et sert de garde-fou. L’avenir est ainsi clair et au nom d’un montage évidemment divin on règle sa vie et la vie des autres au besoin par la violence.

C’est là que Teilhard devient très intéressant, parce qu’il propose un modèle humain représenté par un Christ cosmique toujours plus ultra moderne et permettant de faire chaque jour un pas de plus vers la foi. Cela n’implique pas d’ailleurs qu’il rejette la réalité historique du Christ. Mais cela implique que les garde-fous ne soient pas aussi nettement dessinés que dans ce que la ou les religions nous dictent. Or personne n’est, sur le chemin, assez fort pour se passer de garde-fous. Il faut donc en proposer pour notre époque. Mais proposer d’autres modèles c’est dangereux, peut-être destructeur. Teilhard dit à ce sujet : il dépasse les forces individuelles de forcer artificiellement la naissance d’une religion1. Il faut donc obligatoirement que les nouveaux symboles soient révisables évolutifs et acceptés.

C’est un travail énorme, de longue haleine qui doit appartenir à un groupe d’hommes avisés. Il faut faire au préalable un travail d’inventaire détaillé des rites, des dogmes, des habitudes. Ensuite il faut laisser de côté ceux de ces éléments qui ne sont pas dans le courant du progrès scientifique et de l’évolution ou seraient entachés de fétichisme et de superstition. Enfin on peut tenter de faire des propositions.

Une suggestion : ne pourrait-on pas essayer de les deviner en explorant l’œuvre de Teilhard, par exemple la messe sur le monde ? Et puis, il n’y a pas que Teilhard, il y a les nombreux anciens : St François d’Assise, St augustin, St thomas,… Il y a aussi de nombreux modernes et tous les philosophes et penseurs de la catéchèse.

Il faut aussi puiser dans tout ce qui appartient à l’esthétique et dans les rapports de l’esthétique et de la mystique. Par exemple, j’aime bien l’architecture : l’architecte avec ses bâtiments construit pour l’art sacré, et ne dicte aucune religion ; il fait dans le béton et la pierre comme une proposition que chacun peut lire avec ses propres mots (Le Corbusier).

Le langage à utiliser ne peut être le même pour chaque catégorie de public. En particulier pour la jeunesse dont la cellule n’est plus la même qu’il y a 50 ans. L’univers de la jeunesse est plus virtuel et visuel, moins pyramidal (le père, la mère, la famille, le groupe, la nation). Elle rejette les archaïsmes et cherche avec soif d’autres ailleurs : le sport, le jeu, la drogue, une inspiration nouvelle, des ésotérismes fantastiques (jeux de rôle, mondes galactiques extra terrestres, pouvoirs surnaturels : Speeder man, Stars War, Harry Potter, éventuellement d’autres religions : attrait du bouddhisme, communauté de Thésée…). Mais vite, elle est prompte à la désespérance c'est-à-dire à la violence et à la stratégie de mort.

Comme le mouvement de notre époque est formidablement accéléré nous sommes déjà dans l’urgence et rappelons nous ces mots de Teilhard : la Vie réfléchie ne peut continuer à fonctionner et à progresser à moins que ne brille au dessus d’elle un pôle suprême d’attrait et de consistance.2


HG – 06 – 06 - 08



Reprenons maintenant les commentaires la où je les ai laissés :

Par rapport à l’ensemble de ce qu’a écrit Teilhard de la page 149 à 158 de "l’Activation de l’énergie", je me suis rendu compte que ce travail, en quelque sorte préliminaire, était piteusement paresseux.

Passée cette autocritique, il m’a semblé que cet extrait de Teilhard valait la peine d’être commenté bien au-delà du premier temps proposé dans l’extrait qui finalement compte quatre temps. Je ne pense pas qu’une seule séance de travail suffirait d’ailleurs à épuiser le sujet tant ce que dit ici Teilhard me parait au centre de sa réflexion.

Je vais donc essayer d’exposer ci-après les principales interrogations que contient pour moi ce texte, remarquable et important, autour des quelques petits extraits que je rappellerai :

- page 151 :" l’humanité réfléchie collectivement" – Peut-être l’humanité, bien sûr, mais pas seulement. Il faudrait dire, l’humanité ou tout autre principe issu de l’évolution. Le règne de celle-ci peut être aléatoire, ce qui ne veut pas dire que l’hypothèse de la montée du courant de conscience n’a pas une présence constante ici ou ailleurs, même en cas de catastrophe terrestre.

- page 151 plus bas : Teilhard semble raisonner comme si l’humanité n’avait pas la possibilité d’une évolution physiologique de ses capacités encore inconnue aujourd’hui. Ceci est, venant de lui, surprenant.

- page 152 : "Omega… pour tenir suppose derrière lui, plus profond que lui, un noyau transcendant divin". Il me semble qu’Omega est cohérent avec divin et tient tout seul. C’est notre imagination qui ne tient pas.

- page 153 : Attirance de Dieu …"paroles cachées" – L’énergie vitale, en ses grains, est contenue dans l’ensemble de la création. Il n’est pas nécessaire de faire appel à une autre force extérieure.

- page 154 : "Troisième temps – Prolongement ultra humain de l’évolution" – Pourquoi Teilhard ne parle-t-il pas ici de la nature même du Christ cosmique, personnage toujours humain, ultra humain et ultra moderne nous permettant de faire chaque jour un pas de plus vers la Foi. Le Christ cosmique, ce seul point mériterait une étude collective importante pour en définir les contours. Cela devrait aboutir à une construction réformatrice à moteur évolutif.

- pages 156 et suivantes – Je n’aime décidemment pas beaucoup les petits dessins de Teilhard. Le texte pose des problèmes de définitions : "Incarnation" – "Dieu Omega" ou "Christ Omega". Je suis surpris que Teilhard ne dise jamais que le nom de Dieu est imprononçable et qu’ainsi nous avons besoin du Christ pour approcher de Dieu.

Voila un tour rapide des questions que je me suis posées. Vous vous en êtes certainement posées d’autres. J’ajouterai seulement que le mot dialectique suppose langage et échanges. Il me semble que dans une étude de ce texte de Teilhard, qui me parait en effet central, il faudrait en parallèle conduire une réflexion sur les termes utilisés et faire une analyse sémantique du matériel proposé par lui. Il semble d’ailleurs buter sur ce genre de problème car il dit quelque part dans le texte "Dieu" ou le "principe".





Mardi 21 Avril 2009 17:16