Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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L’ESPRIT NOUVEAU / L'AVENIR DE L'HOMME, Editions du Seuil/ Pages 107 à 126 tome 5


Dans ce chapitre Teilhard fait d’abord un constat sur lequel nous pouvons tous être d’accord. Il dit : « Aujourd’hui nous sentons tous que quelque chose de grand se passe dans le monde (fermentation politique et sociale, inquiétude morale et religieuse) »
Bien que ces propos paraissent avoir été écrits en 1942 et 1946, il aurait pu les écrire aujourd’hui sous la pression de l’actualité.
Plus loin, il émaille d’ailleurs son texte de réflexions et d’indices très actuels. En suivant sa pensée, on ne peut manquer ainsi d’être « accroché » par quelques thèmes d’aujourd’hui.
Par exemple :
- notre perception nouvelle du Temps et de l’Espace Temps,
- le problème de trouver un sens à l’évolution,
- la primauté de la place de l’homme dans l’évolution,
- la structure du temps : « Pourquoi ne pas définir le Temps lui-même par la montée justement de l’univers vers les hautes altitudes »,
- l’Espace Temps de nature convergente n’aurait pas encore atteint le terme de son évolution,
- l’évolution conduite par le mouvement de l’Espace Temps entraîne la naissance d’une pensée convergente qui pourrait être représentée en forme de cône.

Visitant ces thèmes, Teilhard en déduit qu’apparaît ainsi la relation entre esprit et matière. Selon lui, le résultat en est pour la foi et la mystique chrétienne de témoigner :
• du primat physique du Christ,
• du primat moral de la charité.
Les enchaînements un peu abrupts de cette pensée ne sont pas pour moi d’une logique très claire. En effet :
- D’abord l’image du cône pour décrire l’évolution et l’espace temps me paraît peu appropriée. J’ai une vision mathématique et géométrique du cône qui me semble nettement trop « fermée » ce qui ne m’empêche pas de « voir » un Christ très sophistiqué et plus ou moins historique, à un sommet convergent ; un Christ restant à décrire et à imaginer.
- Ensuite Teilhard affirme donc le primat physique du Christ. « Le Christ au sommet du cône s’inscrit et rayonne dans la totalité des siècles et des êtres. »
Voilà donc le Christ servi comme une clé de l’univers sur un plat d’argent. Je ne vois pas très bien quelle voie opérative il va choisir ainsi au sommet du cône.
J’ai donc cherché pour moi une humble interprétation que je vous propose, mais que je n’ai pas trouvée dans les lignes de Teilhard. Voici :

Depuis des siècles et des millénaires, nous, pauvres hommes, avons cherché à comprendre pourquoi la vie nous infligeait si souvent catastrophes, douleurs et désespoir, si bien qu’à travers ces millénaires nous avons acquis le réflexe atavique d’imaginer dieux, déesses, dragons et génies maléfiques ou bénéfiques pour nous aider à vivre et à mourir. Nous avons ataviquement besoin d’une représentation humaine ou quasi humaine pour essayer de comprendre et trouver Dieu et ses mystères. Le Christ serait devenu ainsi l’oint de Dieu et a servi de charpente à la constitution de la chrétienté. Ceci pour toutes les époques, pour toutes les sociétés, voire même tout le cosmos. On peut d’ailleurs penser que, sous d’autres noms, il existe d’une façon quasi universelle sur toutes les planètes du cosmos.
Quant à l’autre notion, le primat de la charité, déduite également de la marche de l’évolution, comme le dit Teilhard, le contour déductif ne me parait pas très clair. On a l’impression que, c’est parce que sa foi principalement lui en donne l’envie, ceci sans que le schéma logique apparaisse très clairement. C’est le seul moyen, selon lui, de nous resserrer les uns les autres et d’approcher ensemble le sommet du cône ou, si l’on préfère une autre figure mathématique, de tangenter ensemble une asymptote de l’évolution. Par contre, je trouve intéressant que Teilhard dise en fin de chapitre que « en ce moment, de partout, sans distinction de pays, de classe, de profession et de confession, des hommes surgissent qui commencent à raisonner, à agir et à prier dans les dimensions indéfinies et organiques de l’Espace Temps. Ces hommes peuvent encore passer, vu du dehors, pour des isolés, mais entre eux ils se sentent, ils se reconnaissent instantanément. »
C’est en effet je crois une chance que nous avons tous éprouvée en fréquentant parfois des amis occasionnels et de passage. Il me semble que cette émotion de la rencontre est à la source même du sentiment de fraternité, de solidarité et parfois de charité (fraternité des hommes de bonne volonté).

Pour en revenir au « Christ cosmique », je crois qu’il faut manipuler ce concept avec beaucoup de précautions car il peut en effet être à l’origine d’une destruction de la structure d’anciens dogmes et rites acceptés par des adeptes de telle ou telle confession. Ce concept est en effet unitaire et universel il conduit à faire fondre ensemble les croyances. Il n’est donc pas sans danger : il faut garder à l’esprit en permanence que, en tant qu’humble chercheur de Dieu et quel que soit notre niveau, nous conservons le réflexe atavique de vouloir donner une figure humaine à un pilote emblématique chargé de nous éclairer la voie dans notre recherche. C’est la figure de proue éclairante de chacune de nos religions. Nous sommes souvent acharnés, passionnés, voire violents à la défendre. Sans elle il ne reste plus que la guerre sainte.
Cela implique une vision claire du Christ historique, mais surtout cela implique la variabilité et le progrès de cette vision. On sait bien que les premiers siècles de la chrétienté ont vu des controverses et des débats à perte de vue sur la nature du Christ. Est-il Dieu, est-il homme, est-il Homme-Dieu, est-il trinitaire ? Arianiste, nestorien, nicéen, musulman, inspirateur des réformés de toutes natures ? Nous n’avons encore aujourd’hui pas fini d’en débattre.
On sait bien que Constantin a imposé une vision nicéenne de la question surtout pour les raisons politiques. En lisant l’histoire de la montée des structures chrétiennes, dont Constantin a été un des initiateurs principaux, on se rend compte en suivant Teilhard que celui-ci, sans bien entendu jamais l’avouer, est allé à l’envers du courant constitutif de la chrétienté.
A l’envers, pas sûr. Peut-être est-il allé en avant. Il est dommage que la mort l’ait empêché d’être en fin de compte l’architecte d’un nouveau christianisme moderne et évolutif débarrassé de ses archaïsmes.





Dimanche 6 Mars 2011 18:07