Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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« Comment je Crois » Chapitre 7 /Christologie et Evolution


INTRODUCTION : Ce chapitre est l’un des textes les plus importants que Teilhard ait écrit quant à son engagement quasi révolutionnaire pour défendre ses idées, face à l’Eglise catholique. Ce document a été écrit à Tien-Sin en 1933 au début de sa mission en Chine.
A l’époque ses idées arrivaient prématurément alors que maintenant, il est temps qu’elles prospèrent pour éviter qu’elles disparaissent comme l’écrivait l’auteur. Il est en effet important que l’étude proposée dans ce chapitre soit remise à l’ordre du jour des autorités compétentes, sans se défausser vers une théologie scolastique.
Plutôt qu’une contraction de texte je propose une cinquantaine d’idées fortes qui inciteront à lire intégralement le texte original. Naturellement, il serait intéressant de recevoir davantage de réactions de la part de nos lecteurs ; dans le cas contraire cela pourrait être le signe que les chrétiens se désintéressent de leurs religions, ignorant qu’elles sont menacées et qu’elles doivent passer par une remise en question. On ne peut imaginer une société humaine sans les diverses religions qui émanent de toutes les cultures et si tel était le cas il faudrait les réinventer, comme le firent les hommes des cavernes de qui elles proviennent.

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Idée n° 1 Que doit devenir la christologie pour continuer à être influente dans le monde nouveau, imprégné d’évolution alors que l’univers n’est explicable qu’avec le phénomène christique ?

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Idée n° 2
Si l’univers est projeté dans un cadre fixe l’image qu’il donne est fausse.

Idée n° 3 Après une vie passée chez les « gentils » et aussi au cœur de l’Eglise, je constate qu’un réajustement du dogme chrétien s’impose.
Idée n° 4 Notre christologie est la même qu’il y a trois siècles et les perspectives cosmiques qu’elle projette sont irrespirables.
Idée n° 5 A moins d’admettre une indépendance psychologiquement impossible entre la vie religieuse et la vie humaine, la situation actuelle cause un malaise et un déséquilibre, cela existe, j’en apporte témoignage, ainsi que du mouvement moderniste. La modification s’impose pour conserver la valeur illuminative du foyer chrétien.
Idée n° 6 La correction qui s’impose consiste à mettre en accord la christologie et l’évolution.
Idée n° 7 La transformation qui fait passer l’univers de l’état de réalité statique à l’état de réalité évolutive est un évènement définitif.

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Idée n° 8 L’univers n’est pas seulement interminable spatialement . Il se déroule par toutes les fibres de la cosmogénèse ; telles sont les nouvelles perspectives de « l’esprit moderne » ; l’évolution est reconnue comme une propriété première du réel.
Idée n° 9 Pour être pleinement adorable, un Christ doit se présenter comme le Sauveur de l’idée et de la réalité de l’évolution.
Idée n° 10 C’est ce nouveau Christ qui sera réellement l’ancien et le nouveau Jésus, le vrai.
Idée n° 11 Selon trois axes nous allons tenter le recouvrement du monde par le Christ. Rédemption, Incarnation, Evangélisme ; comment modifier pour satisfaire les propriétés d’un monde évolutif ces trois aspects de la christologie ?

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Idée n° 12 Lorsqu’on cherche à vivre et à penser de toute son âme moderne le christianisme, les premières résistances que l’on rencontre viennent toujours du péché originel, il barre la route à tout progrès.
Idée n° 13 C’est pour sauver la « lettre » du récit de la « faute » qu’on s’acharne à défendre la réalité du premier couple. Or le maintien de cet élément étranger à l’échelle et au style des vues scientifiques présentes, paralyse ou déforme toute tentative faite par un savant croyant ; pour donner un tableau satisfaisant de l’histoire universelle. Difficulté d’ordre intellectuel …
Idée n° 14 Mais il y a plus grave encore : l’histoire d’Adam et Eve et le péché originel coupe les ailes de nos espérances et nous ramène chaque fois vers les ombres dominantes de l’expiation. Pourquoi cette vertu pernicieuse, qui nous en délivrera ?

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Idée n° 15 L’idée de chute n’est qu’un essai d’explication du mal dans l’univers fixiste, incompatible avec les représentations modernes du monde. Jadis, je me suis fait nier, sans plus d’explications cette idée majeure par un censeur théologien.
Idée n° 16 La corruptibilité des organismes, de la dualité chair et esprit, les désordres sociaux, autant de scandales commis par le fixiste. D’autre part, parce qu’ils entrainent la souffrance, mes désordres sont rapprochés du châtiment que les sociétés infligent aux perturbateurs de l’ordre établi.

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Idée n° 17 Pour échapper à ces dérives trop manifestes les fixistes disent maintenant : « il est vrai accorde-t-on, la mort existe pour les animaux avant la faute, il en est de même pour l’Homme ; s’il eut été fidèle, elle n’aurait pu être écartée que par une sorte de miracle permanent ». Ces distinctions laissent intacte le problème du mal et contredisent le sens de la Bible.
Idée n° 18 Un changement fondamental et très conséquent pour la christologie se dessine. Sans rien perdre de son acuité, le mal, dans le nouveau cadre de l’évolution, cesse d’être un élément incompréhensible pour devenir un trait naturel de la structure du monde.

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Idée n° 19 C’est en définitive parce que projeté encore sur un monde statique, dans lequel le mal suppose une prévarication, que le Christ nous est toujours présenté cloué sur la Croix.
Idée n° 20 Une logique s’impose dans un univers type évolutif, dans toute création, le mal qui en découle est un effet secondaire inévitable (note de l’auteur : « dispersion d’énergie »)
Idée n° 21 « Dieu était capable de faire surgir l’être participé dans n’importe quel état de perfection » Ces vues imaginaires sont en désaccord avec les conditions imposées par les principes des lois de l’évolution.
Idée n° 22 Créer, même pour Dieu, ne doit plus être entendu à la manière d’un acte instantané, mais à la façon d’un processus de synthèse. L’acte pur et le néant s’opposant comme l’unité achevée et le multiple pur.
Idée n° 23 C’est une des faiblesses de la philosophie chrétienne que d’abuser de la toute puissance divine.

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Idée n° 24 Le Créateur ne saurait, en dépit de ses perfections, se communiquer immédiatement à sa créature ; mais Il doit la rendre capable de LE recevoir. Des origines du monde à Lui, la constitution du plérôme se traduit donc nécessairement par une progressive marche de l’esprit.
Idée n° 25 Cette progressive unification du multiple est, elle aussi, complètement libre et accessoire à Dieu que nous sommes partiellement forcés de le supposer ?
Idée n° 26 L’acte créateur s’exprime par le passage d’un état de dispersion initiale à un état d’harmonie finale.
Idée n° 27 Dans un monde « ‘créé tout fait », un désordre primitif est injustifiable : il faut chercher un coupable. Mais dans un monde qui émerge peu à peu de la matière, plus n’est besoin d’imaginer un accident primordial pour expliquer l’apparition du multiple et de son corolaire inévitable, le mal.
Idée n° 28 Le mal ? Mais celui-ci apparait nécessairement au cours de l’unification du multiple, puisqu’il est l’expression même d’un état de pluralité encore incomplètement organisée.

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Idée n° 29 La faiblesse originelle de la créature est la condition radicale qui l’a fait naître à partir du multiple ; tant qu’elle n’est pas définitivement spiritualisée, elle a tendance à retomber vers le bas. Dans ces conditions le mal n’est plus un accident imprévu, il est une ombre que Dieu suscite inévitablement par le seul fait de la création.
Idée n° 30 Pour le Tout Puissant ce n’est pas une partie de plaisir que de créer, mais un risque, une bataille dans laquelle Il s’engage tout entier. Ainsi, est-ce que ne commence pas à grandir et à s’éclairer devant nos yeux le mystère de la Croix ?
Idée n° 31 Je le déclare en pleine sincérité. Il m’a toujours été impossible de m’apitoyer devant un Crucifix, tant que ce symbole de souffrance m’a été présenté comme l’expiation d’une faute.
Idée n° 32 (dans les notes de bas de page) La modification de la christologie consisterait à éclairer la formule théologique et liturgique en remplaçant le mot « péché » par le mot « progrès ».

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Idée n°33 Le sens complet du mot « Rédemption » ne serait plus « expier » mais « vaincre »
Idée n° 34 Pour toutes sortes de raisons scientifiques, religieuses et morales, la figuration de la chute est une affirmation verbale, un joug, dont la lettre ne nourrit plus nos esprits ni nos cœurs.


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Idée n° 35 Conformer jusqu’au bout l’idée de Rédemption aux exigences de l’évolution est une tâche ardue d’où sort embellie et agrandie la figure du Christ.
Idée n° 36 L’évolution de la biosphère en direction de la noosphère ne peut se concevoir que convergente ; la matière, en raison des lois de la physique, évolue vers une entropie croissante (dispersion), tandis que l’Esprit, lui, évolue vers une tendance inverse : néguentropie (convergence). Dans cette perspective l’idée d’un centre de convergence s’impose (Point Omega).

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Idée n° 37 supposé établi, par son Incarnation en ce point de singularité, le Christ devient coextensif à l’énormité spatiale de l’univers et, de ce fait, il n’y a aucun danger que sa personnalité royale ne s’évanouisse dans un univers trop grand.
Idée n° 38 Que le Christ soit apparu pendant un instant seulement il y a deux mille ans ne saurait l’empêcher d’être l’axe et le sommet d’une maturation universelle.
Idée n° 39 Puisqu’il y a un processus de synthèse en cours, du haut en bas de l’univers, aucun élément ni aucun mouvement ne saurait exister hors l’action informatrice du Centre des choses d’où émane le Christ Universel, Point central et coextensif à l’échelle des valeurs qui s’espacent entre le sommet de l’esprit et les profondeurs de la matière.
Idée n° 40 On pourrait craindre qu’en élargissant à l’infini les limites de l’univers, que la science rende impossible cette thèse du Christ-Omega. C’est tout le contraire qui se produit : plus l’univers grandit à nos yeux, plus il se découvre préparé pour l’unité.

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Idée n° 41 Sans être injuste pour les Pères latins, ne pourrait-on pas leur reprocher d’avoir exagérément développé leur tendance procédurière, pour séparer Dieu et sa Créature ?

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Idée n° 42 Il est temps de revenir à une forme plus « physiciste », plus « organique » de la christologie… parce que sa gestation, sa naissance et sa graduelle consommation représentent physiquement la seule réalité définitive où s’exprime l’évolution du monde … Il faudra ajouter que le Christ Universel sera apparu juste à temps pour protéger d’elle-même l’idée d’évolution.
Idée n° 43 Tout l’esprit de la terre se coalisera pour un surcroît d’unité pensante, voilà l’issue ouverte devant nous.
Idée n° 44 Il faudra logiquement admettre que si le monde marche vers le spirituel, il doit exister un sommet conscient à l’univers.

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Idée n° 45 L’Eglise, et c’est peut-être là l’indice le plus reconnaissable de sa vérité immortelle, est seule en ce moment à protéger l’idée et l’expérience d’un Divin-Personnel.
Idée n° 46 Si le Christ triomphe un jour, Il sera considéré comme le sauveur de l’évolution.
Idée n° 47 On nous a trop parlé d’Agneaux, j’aimerais voir sortir un peu des Lions. Trop de douceur et pas assez de force. Ainsi résumerai-je symboliquement ma thèse en abordant la question du réajustement au monde moderne de la doctrine évangélique. Cette question est vitale.
Idée n° 48 Les chrétiens pensent souvent que si tant de non-croyants demeurent éloignés de la foi, c’est parce que l’idéal que nous leur proposons est trop parfait et trop difficile ; ceci est une illusion. Une noble difficulté a toujours fasciné les âmes.

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Idée n° 49 La vérité sur l’Evangile actuel c’est qu’il n’attire plus, parce que devenu incompréhensible. Les meilleurs des incroyants que je connais penseraient déchoir de leur idéal s’ils se convertissaient au christianisme. Ce sont eux qui me l’ont dit.
Idée n° 50 Ici, pour rester fidèle à l’Evangile, il convient de conformer son code spirituel à la figure moderne de l’univers …Il a cessé d’être le « Jardin » tout planté, fantaisie du Créateur. Il est devenu le Grand Œuvre en voie de réalisation qu’il s’agit de sauver en nous sauvant nous-mêmes.
Idée n° 51 Que deviennent les directives morales chrétiennes dans cette nouvelle vision de l’univers ? Jusqu’ici les chrétiens pensaient que pour atteindre Dieu ils devaient tout lâcher. Maintenant ils découvrent qu’ils ne sauraient se sauver qu’au travers, et en prolongement de l’univers.

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Idée n° 52 Adorer, autrefois, c’était préférer Dieu aux choses. Adorer, maintenant, c’est se vouer corps et âme à l’acte créateur pour achever le monde.
Idée n° 53 Aimer son prochain, autrefois, c’était être compatissant à son égard. Aimer son prochain, maintenant, c’est d’ajouter à ce qui précède une aide à comprendre le monde.
Idée n° 54 La pureté, autrefois, c’était principalement de s’abstenir et de se garder des taches. Etre pur, maintenant, s’appellera sublimation des puissances de la chair et de toute passion non contrôlée. Etc …La vraie communion est « A Dieu par le Monde ».
Idée n° 55 Le nouvel évangélisme n’a plus aucune odeur « d’opium » comme on nous le reprochait précédemment avec l’ancienne catéchèse. Ce nouvel évangélisme est le seul capable de justifier et d’entretenir dans le monde le goût fondamental de la vie ; il est la religion même de l’évolution.

Pages 112 et 113 : CONCLUSIONS DE TEILHARD
Deux mille ans de christianisme, c’est une longue étape, l’Homme doit faire peau neuve, muter ; comme l’humanité, il a atteint les limites de l’un des cycles naturels de son existence …

Après deux mille ans, il faut que le Christ « renaisse », qu’il se réincarne dans un monde nouveau. Mais Jésus ne saurait réapparaître parmi nous, mais il peut manifester à nos esprits un aspect triomphal et nouveau de sa figure ancienne.
Le Messie que nous attendons tous, je crois que c’est le Christ Universel, c'est-à-dire le Christ de l’évolution.


Vendredi 26 Octobre 2012 13:27