Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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chapitre 16 du tome-10 "Comment je Crois" Editions du Seuil


1. La question de Pierre Teilhard de Chardin.
2. Comment unifier les deux logiques complémentaires.
3. Le tétralemme, les logiques unifiées .

1- La question de Pierre Teilhard de Chardin

« Aussi longtemps que, par une Christologie renouvelée (dont tous les éléments sont entre nos mains) l'Église ne résoudra pas le conflit apparent désormais éclaté entre le Dieu traditionnel de la Révélation et le Dieu « nouveau » de l'Évolution, - aussi longtemps le malaise s'accentuera, non seulement en marge, mais au plus vif du monde croyant ; et pari passu , le pouvoir chrétien diminuera, de séduction et de conversion. »

Par ces paroles, Pierre Teilhard de Chardin pose le problème de fond qui, aujourd’hui, place le chrétien dans la situation précaire d’un choix impossible, qu’imposent les logiques des différentes tensions du monde moderne : faut-il prier ou agir ?

Il semble pour notre auteur, qu’une grande partie de la réponse s’inscrit dans ce double héritage plusieurs fois millénaire, c’est à dire chrétien et hellénique, qu’il avait parfaitement identifié. Je cite :
« Il fut un temps (belle époque de la Scolastique) où les plus grands esprits se disputaient sans résultat pour savoir s'il fallait être « réaliste » ou bien « nominaliste ». Signe infaillible d'une question mal posée... »

2- Comment unifier les deux logiques complémentaires

Mais qu’est ce que la scolastique ? Voici une définition du Larousse : « l’enseignement philosophique et théologique dispensé dans l’Université du XIe au XVIIe siècle, et dont le propos était de concilier la foi chrétienne et la raison. ».

Il nous apparaît, que le caractère facilitateur de la compréhension de ces paradoxes, c’est à dire une propédeutique, puisse avoir son origine dans la relation de deux propositions logiques, celle du tiers exclu et celle du ternaire, dont voici les définitions :

1. Le tiers exclu aristotélicien (tertium non datur) : Système binaire dans lequel le principe d’identité et le principe de non-contradiction fondent les conditions suivantes : toute chose est ou n'est pas, il n'y a pas de troisième solution, donc la contradiction n’existe plus.

Les effets de la logique du tiers exclu Par soucis de clarté, nous citerons Jean Pierre Schnetzler :

« Reconnaissons d'abord les effets positifs de cette logique devenue aujourd'hui celle du sens commun. Des objets bien définis et stables, soumis à des lois précises, ont pu être observés ; leurs rapports ont été établis, et l'édifice scientifique s'est construit au fil des siècles. Nous en observons aujourd'hui les dimensions gigantesques.
Le fait que l'église chrétienne, avec saint Thomas d'Aquin, ait intégré la philosophie aristotélicienne à sa théologie, a doté celle-ci d'articulations rigoureuses et d'une intelligibilité rationnelle, surajoutées au message du Christ.
Passons à l'aspect négatif dans les domaines religieux et scientifiques. Il relève de la rigidité d'une logique qui s'accommode trop bien des tendances humaines universelles au dualisme conflictuel et à l'hypertrophie égocentrique. C'est que le principe du tiers exclu est un excellent outil au service du moi. Puisque, de deux propositions contradictoires (au moins en apparence) une seule est vraie et l'autre fausse, comme il est évident que Moi j'ai raison, il en découle logiquement que l'autre a entièrement tort et doit être sanctionné. Il est juste et nécessaire, au moins de le neutraliser, au mieux de le supprimer, par la force si besoin.
Je peux donc tuer mon adversaire, ô délices, avec la conscience heureuse de celui qui fait l'œuvre de Dieu, de la Vérité, de la Science ou du Parti, lesquels ont toujours entièrement raison. Il n'y a pas de troisième solution. L'histoire de l'Inquisition, des guerres de religion, du nazisme ou du communisme, en fournit des millions d'exemples. Il est intéressant de noter que les trois religions monothéistes ont en commun ce principe d'exclusion, ce que le catholicisme, d'avant le concile Vatican II, exprimait par la formule « Hors de l'Eglise point de salut » (Hors de Mon Eglise point de salut). La question est de voir si certains modes de fonctionnement psychique et logique peuvent s'opposer à ces dérives totalitaires ».
Ne voyons nous pas là, le premier niveau de rejet des hommes d’aujourd’hui pour leurs religions ?

2. Le ternaire ou tiers inclus : est une structure composée de trois éléments complémentaires ou de l’unité de deux éléments par l’intermédiaire d’un troisième terme. Le troisième terme met en place une médiation, une conciliation, et nous permet la résolution des contraires à un niveau supérieure : C’est la « coïncidence des opposés » de Nicolas de Cues .
Aujourd’hui, la physique quantique nous démontre que cette voie logique, déjà très ancienne, est accessible à la raison, et devient donc complémentaire à la logique Aristotélicienne du tiers exclu. Le réel en soi ou la réalité ontologique, peut maintenant, trouver son lien physique avec ce que nomme le physicien Bernard d'Espagnat, le « réel voilé » .
Mais attention ! Pour éviter toutes confusions et tous concordismes, il est important de ne pas tomber dans le piège de l’amalgame entre ce qui est du domaine de la science et ce qui est du domaine de la spiritualité ; nous avons en exemple, cette fameuse controverse qui a éclatée au siècle dernier, entre l’abbé-physicien Georges Lemaitre (véritable père du big-bang), et le pape Pie XII au sujet de l’atome primordial et du « Fiat lux ».
Il faut accepter à ce moment notre propre ignorance et laisser place au mystère de la révélation.

« Le plus beau sentiment du monde, c’est le sens du mystère. Celui qui n’a jamais connu cette émotion, ses yeux sont fermés. » Cette citation est d’Albert Einstein

C’est deux logiques sont donc accessibles à la raison et permettent, plus particulièrement pour la seconde, de pénétrer autant qu’il nous soit possible, le mystère.

Nous sommes aujourd’hui dans le néo-teilhardisme, alors osons la reformulation de la question que notre auteur préféré nous a présentée ! La logique du tiers exclu d’Aristote est-elle compatible avec la logique ternaire, ou est-elle contradictoire ?

Blaise Pascal nous donnait déjà la recette avec le risque qui en découle, je cite : « Les deux raisons contraires. Il faut commencer par là : sans cela on n'entends rien, et tout est hérétique; et même, à la fin de chaque vérité, il faut ajouter qu'on se souvient de la vérité opposée. »

Déjà, nous pouvons dire que Teilhard nous avait offert cette vision profondément chrétienne qu’est le Christ de l’en-avant et le Christ de l’en-haut, binaire certes, mais résolue en Oméga ! Alternativement nous pouvons donc agir et prier, agir en priant et prier en agissant.

3- Le tétralemme, les logiques unifiées

Connu en Inde, enseigné par le Bouddha sous le nom de catuskoti en sanskrit, mais aussi de Socrate et de Platon. Il a été fortement critiqué par Aristote pour cause d’abandon final de l'affrontement dialectique et des positions dualistes.

Du Grec tetra, "quatre" + lēmma, "proposition", le tétralemme est une figure logique qui établit que pour une proposition logique X, il y a quatre possibilités ; N’y verrions-nous pas là, le tiers maintenant inclus dans la troisième proposition de ce tétralemme que voici ?

• 1ère proposition « être »,

• 2ème proposition « ne pas être », contredisant la première, le dualisme et mis en place.

• 3ème proposition « être et ne pas être », complétant les deux premières, c’est le tiers inclus.
Nous pouvons donc en même temps : être, ne pas être, être et ne pas être

• 4ème proposition « ni être, ni ne pas être. » elle est métaphysique, hors d’accès pour la raison.
Nous effleurerons cette quatrième proposition à la fin de ce travail.

Le tiers qui était exclu, est maintenant réintégré : c’est la logique ternaire . Celle-ci peut non seulement coopérer, mais englober la logique du tiers exclu. Suivant le sujet d’étude ces deux logiques peuvent être utilisées alternativement pour analyser un phénomène.
Il en est ainsi des deux yeux qui transmettent au cerveau, deux images aux points de vues convergeant vers le même objet ; ainsi le cerveau reconstitue et comprend les trois dimensions de l’objet.

Dans l’encyclique Fides et ratio, le pape Jean Paul II nous invite à cette réflexion :
« LA FOI ET LA RAISON sont comme les deux ailes qui permettent à l'esprit humain de s'élever vers la contemplation de la vérité. »

Cette encyclique définit les relations entre la foi et la raison sur le plan de la philosophie chrétienne.
• Elle met à jour l'enseignement de l'Église qui, au xixe siècle, n'avait peut-être pas la même puissance pédagogique.
• Elle se situe dans une perspective historique très large, puisqu'elle embrasse les grands mouvements de l'histoire et de la philosophie occidentales dans le courant du IIe millénaire.
• Elle rappelle le rôle prééminent de saint Thomas d'Aquin et d'Aristote dans le développement de la pensée chrétienne au IIe millénaire.

La réponse à Teilhard, ne se trouverait-elle pas aussi dans cette encyclique ?

De toute évidence, la pensée logique étant au service de la foi, elle n’aura de valeur que dans ses propres limites, il n’y a plus rien à prouver et tout à éprouver. C’est pourquoi, dès cet instant, nous entrons dans la quatrième proposition du tétralemme qui est : « ni être, ni ne pas être. »

L’épreuve « de la docte ignorance » , celle de cette rencontre devient prière et méditation. La présence au Présent devient ainsi présent à la simple Présence.

« Heureux ceux qui ont cru sans avoir vu »



Notes de bas de pages :
1- Du même pas
2- « Comment je crois » Une généralisation et un approfondissement du sens de la croix Pierre Teilhard de Chardin p 253
3- Ibid p 254
4- Texte tiré de l’ouvrage de Jean Pierre Schnetzler « LES LOGIQUES D'ORIENT ET D'OCCIDENT » - Le tétralemme et le tiers exclu. Un conflit
5- « L’expérience de l’incomplétude » Père Thierry Magnin
6- Ibid
7- « Les logiques d’orient et d’occident, le tétralemme et le tiers exclu. Un conflit ». Jean Pierre SCHNETZLER
8- Le ternaire est une structure composée de trois éléments complémentaires ou de l’unité de deux éléments par l’intermédiaire d’un troisième terme.
9- Lettre encyclique FIDES ET RATIO du Pape Jean Paul II
10- « De la docte ignorance » Nicolas de Cues (1401-1464), références prise dans « L’expérience de l’incomplétude » Père Thierry Magnin







Lundi 27 Janvier 2014 18:56