Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Réflexion à partir du chapitre "LE CHRIST DANS LA MATIERE"
Extrait du livre ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE


Jean-Marie MERMAZ / La fulgurante mystique du père Teilhard"
En introduction des « Écrits du temps de la guerre », Teilhard est très clair dans ses propos quand il dit : « Je ne cherche à faire directement ni de la science ni de la philosophie, encore moins de l’apologétique. J’expose avant tout des vues ardentes. » Il s’agit donc moins d’une analyse que d’une résonnance dans sa perception de la profondeur du monde.
C’est dans « l’amour »et « l’enthousiasme » que Bergson identifie les deux émotions profondes qui correspondent pour la première à la personne de Dieu, et pour la seconde à l’embrasement de l’âme afin de mieux saisir ce qu’est la personne divine.

Explicitement, Teilhard dira ensuite dans une lettre au père Léonce de Grandmaison directeur de la revue « Étude », je cite : « Sache que mon article n’a pas passé aux “Études“. Au fond, cela ne m’étonne pas. Sans parler des choses qui peut-être sont objectivement contestables, il est d’un ton qui eût déconcerté les sages et placides lecteurs de la Revue »

Sans ambiguïté, Pierre Teilhard expose encore ses « vues ardentes », quitte? lui-même, à s’exposer à toutes les critiques du monde rationnel. Il avait bien compris toute la pudeur et la rigidité d’esprit qui régnait dans une société peu encline à accepter ses propres faiblesses d’esprit. En effet, vite taxé de maladie psychique, l’expérience mystique rebute toute personne à exposer ses fragilités.

Le premier « tableau » d’évidence représente « le Christ avec son cœur offert aux hommes », symbolisant l’importance d’une confiance sans limites, que tout un chacun pourrait user sans compter.

Saint Paul aux Corinthiens, Chapitre XII :
et Il m'a dit : " Ma grâce te suffit, car c'est dans la faiblesse que ma puissance se montre tout entière.”
Réponse de St Paul : " Je préfère donc bien volontiers me glorifier de mes faiblesses, afin que la puissance du Christ habite en moi


Il n’est pas de vraie relation entre les personnes, tant que la peur imposera ses réflexes de défense. Ce n’est donc que par résonance avec ces textes, au-dessus des mots et des concepts employés, en rejetant toutes contraintes sociétales et toutes peurs du ridicule, que l’on peut comprendre et vivre l’expérience de l’auteur en relation avec la Divine Présence.

Si nous n’avions pas eu cette admiration pour le personnage Teilhard de Chardin et pour son œuvre gigantesque, aurions-nous pris le temps de lire ces passages ? Ne pensons-nous pas que toute son œuvre est nourrie essentiellement de cette même intuition spirituelle ?

Son expérience d’inspiration chrétienne marque, dans l’histoire des religions, la continuité d’une influence transcendante dans la totalité de l’humanité. Nous citons : " Preuve nouvelle qu'il suffit, pour la Vérité, d'apparaître une seule fois dans un seul esprit, pour que rien ne puisse jamais plus l'empêcher de tout envahir, et de tout enflammer."
L’ardeur de ses vues correspond bien avec « l’enthousiasme qui se propage d’âme en âme, indéfiniment comme un incendie » une citation de Bergson avec qui Teilhard raisonne et résonne.

Cependant, nous aurions du mal à accepter que dans cette dynamique universelle teilhardienne, une ouverture vers une mystique athée puisse être inexistante — la notion teilhardienne de « sainte matière » n’aurait plus aucun sens.

On peut donc supposer, comme le propose Michel Hulin dans « la mystique sauvage », qu’en dehors de toute croyance religieuse structurée, « le sentiment océanique » puisse être vécu par toute personne — certes, sentiment peut-être moins abouti, s’il ne met pas au centre de sa vision une dimension divine de l’amour. Et ne pourrions-nous pas parler dans ce cas, d’une ouverture accessible à tous, vers l’expérience mystique ? « Allumer le feu » n’a-t-il pas été chanté et repris avec passion par le public dans un grand stade ?

C’est aussi, sous une chape de fer, de boue et de sang pendant la Grande Guerre, qu’apparaît à Pierre, au travers de ses vues ardentes, la « diaphanie divine », je cite : « […] la NUIT tombait maintenant tout à fait sur le Chemin des Dames. Je me suis levé pour redescendre au cantonnement. Or voici qu'en me retournant pour apercevoir une dernière fois la ligne sacrée, la ligne chaude et vivante du Front, J'AI ENTREVU, DANS L'ECLAIR D'UNE INTUITION INACHEVEE, que cette ligne prenait la figure d'une Chose supérieure, très noble, que je sentais se lier sous mes yeux, mais qu'il eût fallu un esprit plus parfait que le mien pour dominer et pour comprendre. J'ai songé, alors, à ces cataclysmes d'une prodigieuse grandeur qui n'ont eu, jadis, que des animaux pour témoins. – Et il m'a semblé, à cet instant, que j'étais, devant cette CHOSE EN TRAIN DE SE FAIRE, pareille à une bête, dont l'âme s'éveille, et qui perçoit des groupes de réalités connexes, sans pouvoir saisir le lien de ce qu'elles représentent. »

Un siècle après, nous entendons encore dans cette description mystique, l’ambiance et la rumeur terrifiante du front qui nous touche au plus profond de l’âme et qui transcende l’évènement. Est-ce que la clef profonde de compréhension de l’activité humaine ne se trouverait pas à ce niveau de conscience — dans les larmes du Christ ?

« L’ascèse consiste à mettre le principe de plaisir hors jeu, à travers le forçage de la douleur. Ce forçage, qui se retrouvera chez Weil et Hillesum, transgresse la LIMITATION. Il ne ressortit pas au masochisme mais à une volonté d’indifférence et d’abolition de la distinction originaire entre bon et mauvais mise en place par le jugement d’attribution. » Est-ce un paradoxe ?

Encore et encore, aujourd’hui, le fond de la masse humaine continue à être broyé dans l’indifférence générale, et ceci en rapport de l’éloignement des persécutions. Comment devons-nous le vivre mystiquement, sans jamais nier notre responsabilité ?

Tout restera paradoxe, tant que nous n’élèverons pas notre âme au plus haut du mystère.

Notes de bas de pages
ETG La vie cosmique page 7
Les deux sources de la morale et de la religion - Bergson
Anthony Feneuil, Bergson mystique et philosophie
ETG Le Christ dans la matière

LC
Les deux sources de la morale et de la religion - Bergson
ETG page183-184
CATHERINE MILLOT, LA VIE PARFAITE. JEANNE GUYON, SIMONE WEIL, HETTY HILLESUM, PARIS, GALLIMARD, L’INFINI, 2006. ISBN 2-07-078140-2

Mardi 29 Septembre 2015 19:53