Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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« Je ne connais point de scène plus émouvante, ni plus révélatrice de la réalité biologique d’une Noogénèse, que celle de l’intelligence tendue, depuis les origines, à surmonter, pied à pied, l’illusion encerclante de la Proximité. » (Le Phénomène Humain, pp.239-240)

Teilhard voit l’aventure humaine comme une exploration de plus en plus vaste de son environnement. De son espace d’abord, il repère les directions, les surfaces, les distances, il fait de la géographie ; de son temps ensuite au rythme du soleil qui va lui indiquer l’année, puis la suite des années, puis des jalons temporels qui constitueront une histoire. Il surmontera ainsi pied à pied l’encerclement de la proximité. Il éloignera les limites, poussera de plus en plus loin les frontières. Cette aventure se continue aujourd’hui dans l’infiniment grand de l’espace et l’infiniment petit de la structure intime de la matière.

Le Temps comme « durée organique »
Pour Teilhard, le temps est la grande découverte de la fin du 19e siècle. Dans L’Energie Humaine (pp. 209-212) il brosse rapidement ce qui a permis à l’Occident de découvrir « une durée organique… » corrélatifs « aux deux abîmes de l’infime et de l’immense, deux autres abîmes s’ouvraient , en arrière et en avant… » (loc.cit. p. 212)
Ce qu’il nous faut retenir c’est l’idée de durée organique : le temps n’est plus une succession aléatoire de segments de temps mais une continuité qui se développe, comme un processus biologique de croissance. C’est toute l’idée d’évolution qui y est contenue.

L’Espace-Temps : Etoffe de l’Univers
Le temps pour Teilhard n’est pas indépendant de l’espace, c’est ce qu’il développe dans le Phénomène Humain (pp. 239 – 250). L’Espace-Temps naît de la découverte de la « cohérence irréversible de tout ce qui existe. » Tout se tient et tout interfère, je suis le résultat de la pré-histoire, de l’histoire des Romains, de la Réforme et de la Révolution française et dans le moment présent tout se tient aussi, le dernier bébé qui vient de naître et l’Assemblée des nations. Dans ce sens l’Espace-Temps est appelé l’ « étoffe de l’univers » (p.241). L’homme moderne est celui qui est « devenu capable de voir, non seulement dans l’Espace, non seulement dans le Temps, mais dans la Durée – ou ce qui revient au même, dans l’Espace-Temps biologique - et c’est de se trouver, par surcroît incapable de rien voir autrement, rien – à commencer par lui-même. » (p.243)

L’Espace-Temps : lecture réaliste de la réalité
Depuis, ce que Teilhard a pressenti est devenu réalité. La géopolitique est née, l’histoire et la géographie s’étudient nécessairement ensemble et l’on comprend les liens profonds entre relief, culture, art, défense du territoire… Vauban l’avait bien compris et ses fortifications sont toujours situées en fonction de la géographie. Pour la culture, c’est moins évident et pourtant, la mer ne façonne –t- elle pas une culture d’aventuriers, d’explorateurs de cet espace ouvert qui attire, alors que la montagne forge des tempéraments résistants, habitués à gérer un partenaire qui en impose et qui exige la soumission avant de se laisser conquérir. Lieu des entêtements bornés ainsi que des expériences mystiques.
De plus si nous continuons à explorer l’Espace-Temps concret nous découvrons que la Durée ne se développe pas uniformément. Il y a des moments de stagnation et des moments d’accélération. La parenthèse communiste a été comme une congélation du temps dans les pays qui l’ont subie, d’où les questions de rattrapage qui s’imposent aujourd’hui. Le temps va plus vite en ville et plus lentement dans les campagnes, il n’est pas le même aux Etats Unis et en Afrique. L’Inde et la Chine voient maintenant le temps s’accélérer étonnement dans les centres urbains et beaucoup moins dans les campagnes, alors que l’Occident peine à suivre le rythme, fatigué d’avoir dominé le monde pendant 400ans. Le temps réel est toujours articulé avec l’espace, l’histoire avec la géographie, et ils n’évoluent pas à vitesse constante, mesurée par les jours, les mois et les années de notre soleil.
Evolution, stagnation, accélération, régression, les événements réagissent les uns sur les autres selon une dynamique pas toujours logique. C’est ainsi que la belle idée d’un Progrès nécessaire auquel Teilhard a cru peut être remis en doute actuellement, alors qu’il est difficile de décoder dans quel sens nous allons. C’est dans ce sens que la science parle de phénomènes aléatoires qui sont la concrétisation casuelle de plusieurs futurs possibles. Dans le monde du contingent rien n’est écrit d’avance.

Durée et moments fondateurs
J’aimerais encore noter une propriété de la Durée que j’appellerai la concentration. Il y a des événements où la durée se concentre. Dans la vie personnelle ce sont les moments d’intense bonheur dont nous disons qu’ils sont éternels, les moments marquants de découverte, ou de grande épreuve qui continuent à faire partie de notre patrimoine comme un présent qui dure. Teilhard parle du seuil de la vie, du seuil de la Réflexion, du passage social… de tels seuils sont en quelque sorte des concentrations ou des condensations de Durée, des résultats irréversiblement acquis qui sont toujours d’actualité.
J’aime à penser que ce qui s’est passé autour de Jésus-Christ est pour le croyant une concentration maximale de l’Espace-Temps, la Croix en particulier est comme un trou noir qui ouvre au cœur de l’histoire un tourbillon gigantesque qui concentre la totalité. C’est ce que Jésus disait : « quand je serai élevé de terre, j’attirerai tout à moi. » (Jn. 12,32), force de gravitation universelle. Au centre de la Place st. Pierre, à Rome se dresse un obélisque sur la base duquel il est écrit : « Stat Crux dum volvitur orbis » - la Croix tient ferme alors que tourne le monde – la Croix apparaît ainsi comme le pivot, l’axe de convergence de l’histoire. Concentration de temps et d’espace parce que vécue par la Parole qui est au commencement et qui est la substance des choses. Eternel présent que nous sommes appelés à rejoindre dans le mémorial de l’Eucharistie.

Jeudi 17 Juillet 2008 17:55