Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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tome 10 « COMMENT JE CROIS » Editions du Seuil
présentée à la réunion du 27/09/2013


Paragraphe 1 : SITUATION RELIGIEUSE PRESENTE

-Quand Teilhard écrivit ce chapitre en 1945, il avait pris conscience d’un certain refroidissement de la pratique religieuse chez les occidentaux. Selon lui, c’est un effet de la compression de l’humanité (déjà…), réchauffement de la noosphère, que seuls les initiés comprennent comme étant le retentissement apparent d’une phase de la cosmogénèse donc incontournable et nécessaire. Comment l’expliquer au monde chrétien sans modifier et adapter à notre époque le discours évangélisateur, qui doit devenir une initiation progressive et faire admettre que la situation est une conséquence normale en conjoncture de cosmogénèse.
Curieusement, Teilhard s’est inspiré de Nietzsche pour dire que « le goût de l’Evangile se perdait, même chez les prêtres »… indice extrêmement grave qui rappelle la parabole de Jésus rapportée par Matthieu /V- 13 à 16 : « Vous êtes le sel de la terre ; mais si le sel a perdu sa saveur, avec quoi sera-t-il salé ? Il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors et à être foulé aux pieds par les hommes ».
Dans ce même paragraphe Teilhard écrit : « Pourtant le christianisme est la seule religion à proposer l’immortalité de l’âme » s’étonne-t-il. Soit dit en passant cet argument n’est pas tout à fait exact car le principe d’un « Grand Esprit »de l’univers est la condition sine qua non de l’existence et du succès des religions ; sans la promesse d’une vie spirituelle hors corps elles n’existeraient pas.
Que Teilhard ne prêche pas pour les autres religions est compréhensible, mais qu’il les ignore ou les rabaisse ainsi est pour moi inconcevable ; d’autant qu’il compare la spiritualité naissante à « un flux tumultueux, imprécis et impersonnel », empruntant ainsi la voie des religions naturelles auxquelles il s’assimile lui-même, à une nuance près : son panthéisme est convergent alors que celui des païens est divergeant … la belle affaire ! Qui se soucie du panthéisme ? Ce n’est pas ici que l’on trouvera la cause de la baisse d’audience du catholicisme occidental. J’attribuerais plutôt ce fléchissement d’audience à l’anthropomorphisme infantilisant du discours religieux, aux mystères et à l’abus de symbolisme biblique obscure et mal présenté.
Autre erreur de la part de Teilhard lorsqu’il prétend que la mystique doit rejoindre la pensée scientifique moderne car c’est exactement l’inverse qui doit être conseillé : la pensée mystique est préexistante dans l’homme et c’est seulement après un certain cheminement que peut être approchée la pensée mystique par la pensée scientifique et philosophique. Notre pensée mystique est une amorce de la pensée prophétique.

Paragraphe 2 : NOUVELLE ORIENTATION THEOLOGIQUE

-Selon Teilhard, autrefois la préoccupation du christianisme était de déterminer la position du Christ par rapport à la Trinité, ce qui était évident étant donné que le christianisme inventa la Trinité, Père, Fils, Esprit, se démarquant ainsi du judaïsme puis de l’islam. Pour ces deux religions du Livre Dieu est Un. Les premières religions chrétiennes sont la conséquence des différents avis sur la Nature du Christ, son degré d’humanité, son degré de divinité, dès sa naissance, à sa mort, etc …Autant de mystérieuses questions sans réponse possible.
-Contrairement aux religions chrétiennes qui dès les premiers siècles (voir St Irénée l’hérésiologue) massacraient les hérétiques et, plus tard, l’inquisition (dite la sainte inquisition) qui interdisait l’ésotérisme chrétien en mettant ses adeptes sur le bûcher, le catholicisme maintenant le tolère à contrecœur.
Les religions juives et musulmanes pratiquent depuis toujours l’ésotérisme en le « parquant », si l’on peut dire, dans des religions bien distinctes des religions mères et en le réservant à une élite ; je veux parler du soufisme pour l’islam et de la kabbale pour le judaïsme. On peut dire que l’ésotérisme chrétien et l’islam s’inspirent tous deux de la kabbale juive, notre ancêtre commun. C’est pour en arriver à la Trinité que je parle de cela. Un des éléments les plus importants de la kabbale est un schéma nommé « Arbre des Séphiroth » qui représente un empilement vertical de triangles symbolisant une hiérarchie de la théogonie juive, ancienne de plusieurs milliers d’années. Sa Triade supérieure est la Trinité divine. Je m’arrête ici sur ce sujet extrêmement complexe et ramifié. Si vous voulez en savoir davantage vous trouverez sur notre site un travail que j’avais fait le 6 mai 2010 « rubrique littéraire ». Il existe aussi un livre de René Guénon intitulé «La Grande Triade » qui explique comment le binaire peut se résoudre dans le 1 en passant par le ternaire. Malheureusement, peu de théologiens sont compétents pour expliquer le « mystère » de la Sainte Trinité, n’ayant probablement pas étudié la kabbale juive. … ils ont tort car nos origines mystiques proviennent de l’ancienne tradition juive. Il faut même ajouter que les traditions mystiques sans exception, depuis des milliers d’années, se sont référées à des sortes d’Arbres des Séphiroth mais sous un autre vocable.
Après plusieurs décennies d’études sur les ésotérismes, je puis vous dire que c’est très intéressant mais pas absolument indispensable pour développer une profonde spiritualité ; j’ajouterai même que c’est un gadget d’intellectuels… Le Saint Curé d’Ars ne connaissait pas l’existence de la kabbale, il avait eu des difficultés à apprendre le latin, et pourtant !
-Teilhard a élaboré un ésotérisme à lui afin d’harmoniser la théologie avec le concept de « l’Etre Participé » (voir définition de Claude Cuenot dans la contraction de texte du chapitre 12). Teilhard prend des précautions avec le concept qu’il a imaginé, il le qualifie lui-même d’incohérent et insatisfaisant et il conclut : « Que nous importe d’être béatifiés si la création n’ajoute rien au Créateur […] comparé aux souffrances inhérentes au principe évolutif, pourquoi Dieu s’est-Il lancé dans une telle aventure […] Est-ce un jeu ? En tous cas ce n’est pas un cadeau. » Cette pensée de Teilhard me remémore la réflexion existentialiste du milieu du XXe siècle : « Dieu a besoin des hommes » (film français en noir et blanc réalisé par Jean Delannoy, d’après le livre d’Henri Queffélec intitulé : Un recteur de l'Île de Sein”, paru en 1944, sorti en salles en 1950.)
Adorer un Dieu tout puissant et barbu assis sur un nuage, ou adorer le Dieu-Principe qui se cache dans la matière en évolution, peu importe ! Finalement le principal est de penser qu’il se passe quelque chose d’extraordinaire dans le phénomène de cosmogénèse dont nous ne connaîtrons peut-être jamais les détails de fonctionnement ; mais on peut en imaginer le principe. C’est ici que le rapprochement de la science et de la foi a un rôle extrêmement important dans le discours d’évangélisation. Une citation de Teilhard prélevée dans le chapitre 12 va nous éclairer : « Dieu, en principe, est self-suffisant et cependant l’univers lui apporterait-il quelque chose de vitalement nécessaire ? » De là, on peut conclure que Dieu avait besoin de créer le monde…
-Teilhard écrit dans ce chapitre :
« La physique n’a pas hésité à changer sa « géométrie », nous devons maintenant créer une autre métaphysique dans laquelle figureraient quelques dimensions de plus. »
Par cette suggestion, Teilhard propose ni plus ni moins aux chrétiens de créer un nouvel ésotérisme complétant la catéchèse du mystère et, dit-il : « Substituer la métaphysique de l’Etre par une métaphysique de l’Union, suggérant aussi que dans cette nouvelle métaphysique, l’Unité divine immanente une fois achevée, qu’un degré d’unification absolue soit encore possible. »
Tout se passe comme si il y avait deux phases dans la théogénèse : « Dieu se pose dans une structure tri-unitaire. Puis Dieu s’enveloppe avec l’Etre participé en utilisant une unification évolutive ».
L’ambiguïté de Teilhard est surprenante, d’une page à l’autre il se contredit ; mais peut-être ai-je mal lu ?)
-Continuons l’analyse de ce chapitre par une courageuse citation de Teilhard : « Quelle que soit l’origine de l’univers, il faut repousser cette notion d’autosuffisance divine. Dieu s’achève dans le plérôme. Dans les conceptions anciennes Dieu pouvait créer instantanément des êtres isolés. Dans la conception nouvelle, Dieu ne peut créer que selon le processus évolutif d’une synthèse personnalisante. Accessoirement ce processus résout radicalement le problème du mal ainsi que la mystérieuse association matière/Esprit. »
Dans ce dernier point Teilhard prend des précautions de langage pour ne pas choquer les partisans de l’ancienne théologie car, dans le tome-7, L’Activation De l’Energie » il est plus radical : « La matière se résout dans l’énergie et l’énergie universelle est UNE, se sont ses manifestations qui sont plurales, selon le degré où on les considère. »
-Abordons maintenant la délicate question soulevée par Teilhard, celle de la « relation Christ / monde ». A mon avis elle ne souffre aucun compromis, il faut choisir soit la thèse créationniste, soit la thèse évolutionniste.
Dans le premier cas Dieu ne peut pas se permettre de transgresser les lois qui régissent le principe évolutif qu’Il a Lui-même établies. Dans la thèse créationniste Dieu peut déléguer un autre Dieu que l’on appellera « son Fils » pour le représenter sur terre ; ce sera le mystère de l’Incarnation.
Dans le second cas, la thèse évolutionniste, le Jésus historique est obligé de suivre le processus normal : naissance, vie, mort.
Ce Jésus historique était l’homme le plus doué qu’il soit possible de concevoir ; à tel point qu’Il est « plérômisable » en une seule génération, alors que pour l’homme ordinaire ce phénomène ne peut se produire qu’en des millions de générations. Autrement dit, dans le processus évolutif, la christification est une accélération du plérôme. Dieu mit plus de « gelée royale » dans l’embryon de Jésus. Il suffit au Christ de mourir pour être divinisé. D’ailleurs les mots Christ et Messie signifient « celui qui connait le secret ». Dès l’instant de sa mort Il accède à un état divin. L’important n’est pas que cette initiation soit immédiate mais qu’elle soit possible, fournissant ainsi un sérieux motif d’espérance à l’humanité. Il faut rappeler que le nom du Fils de Marie n’était ni Jésus, ni Christ, mais Emmanuel qui veut dire : Dieu avec nous.

L’appellation de « Christ Universel » est la probabilité, sur toutes les planètes semblables à la terre, de la naissance d’un autre Jésus historique. C’est le phénomène christique qui est universel. Dieu a un objectif et Il fait que les choses se fassent comme l’a si bien dit Teilhard.


Paragraphe 3 : UNE NOUVELLE ORIENTATION MYSTIQUE

-Teilhard dit que le nouvel esprit religieux est comme la vision anticipée d’une super humanité. On pourrait dire aussi que le phénomène christique est le prolongement du phénomène humain, évènement à haute probabilité. Ainsi, le point Omega ne serait pas une cause, mais un effet selon le principe d’émergence cher à Teilhard, un résultat espéré par le Créateur. La force qui « fait que l’univers se fasse » évolue et converge n’est pas extérieure à la matière mais intérieure à la matière. Tel est le « dedans des choses » (voir tome-1 « Le Phénomène Humain »).
-La christogénèse a suivi le même processus. Jésus lui-même ne savait pas qui Il était exactement, à tel point que lors de son baptême par St Jean-Baptiste , puis lors de son jugement devant Hérode Antipas il répondit à ses questions par « C’est toi qui le dit » ; au mieux, Il se savait investi d’une mission prophétique, ce que le peuple ne croit pas car les juifs de l’époque attendaient un roi qui les libèrerait du joug romain.
Aujourd’hui, le peuple attend un Dieu fait Homme qui les libère de leurs souffrances.
Les humains ont toujours rêvé de miracles impossibles. Il suffit qu’une religion les leur promette et ils la croient. De leurs prières, ils attendent un retour d’investissement immédiat. Si on leur dit que l’avenir de l’humanité est entre leurs mains, ils baissent les bras, l’avenir est trop loin et ils se défaussent.
-Dans les dernières lignes de ce chapitre Teilhard écrit : « La société actuelle reproche au discours évangélique d’être impraticable dans le monde moderne. » Pour une fois le peuple a raison, ce ne sont pas les Evangiles qui sont en cause mais la transcription que les hommes d’Eglise ont faite dans leurs discours.
La seule solution est que chaque individu motivé ou pas par la question religieuse, se prenne en mains en lisant lui-même les quatre Evangiles, mais pas n’importe quel livre prétendant les expliquer. Il faut acheter le synopse des quatre Evangiles, il est facile à lire et peut se compulser par bribes, n’importe quand, à n’importe quelle page, toute sa vie durant. Mais au préalable il faut le lire dans le bon sens du début à la fin ; environ deux cents pages écrites en grosses lettres, il yen a pour un mois. Rien de tel pour changer de comportement dans la vie… lecture secrète, on n’en parle à personne.

Pour clore cette réflexion, je vais citer une phrase de Teilhard écrite à la fin de ce chapitre : « C’est sans compter qu’aimer Dieu dans et par l’univers en évolution, est la formule d’action la plus performante qui soit, car elle est néo mystique, en elle disparait l’écartèlement entre matière et esprit. »


Mardi 27 Août 2013 18:42