Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Pour la réunion de travail de janvier 2011


(I) L’AVENIR DE L’HOMME VU PAR UN PALEONTOLOGISTE (22/2/41 à Pekin)
Introduction :
Lorsque l’Homme découvrit l’abime du temps qui l’a précédé il fut d’abord émerveillé par les progrès accomplis, mais dans un deuxième temps, suite à de multiples déboires, une vague de scepticisme et d’inquiétude l’envahit, un réalisme primaire lui masqua la foi en l’avenir, il pensa régression. Avec une argumentation scientifique idoine Teilhard veut prouver que nous avançons et que cela peut continuer pourvu que nous définissions correctement le sens de cette progression.
1- Observation préliminaire, les mouvements lents.
L’observation des mouvements lents de l’univers ne sont pas directement perceptibles, mais nous savons maintenant que l’ensemble des galaxies est en expansion ; la science progresse en brisant l’une après l’autre toutes les apparences de stabilité, de l’infime à l’immense : l’infime cache des mouvements extrêmement rapides et l’immense cache des mouvements extrêmement lents.
2- Le cas de la vie
Tournons-nous vers la vie dont l’humanité est un fragment vieux de 300 millions d’années, couvrant toute la terre, elle est un phénomène immense elle aussi et elle se meut comme tel, c'est-à-dire lentement.

3- Le rôle de la paléontologie
Le rôle de la paléontologie est la reconstitution. Depuis un siècle elle a pour la science un objet passionnément intéressant, celui d’une tranche de vie de 300 millions d’années qui permettra de savoir si le monde et l’humanité sont le siège de quelque progrès. Laissons de côté toute spéculation métaphysique et sentimentale, allons au fait. L’examen de cette tranche de temps doit montrer que les mouvements de la vie ont été enregistrés, et que voyons-nous ?
4- La montée de conscience
Pour des raisons psychologiques et techniques la lecture de la tranche du passé préparée par la paléontologie soulève des débats difficiles et passionnés et l’interprétation de Teilhard n’est pas encore homologuée par la science, mais elle paraît tellement évidente qu’elle a des chances de l’être.
Etudiée sur une tranche épaisse de 300 millions d’années, nous voyons que la vie se meut dans un sens déterminé, celui d’une montée de conscience. En résumé voici trois propositions :
(a) Ceci est maintenant admis, la vie se meut elle aussi et tous les dix millions d’années elle fait peau neuve.
(b) Elle se meut dans un sens déterminé et là est le point litigieux. Des biologistes pensent encore que cette métamorphose ne se produit pas dans un sens précis mais en tous sens et au hasard. Contre une telle affirmation ruineuse se dresse le fait de la cérébralisation croissante des êtres vivants, du plus petit au plus grand. Chez les vertébrés il y a le stade amphibien, le stade reptile, le stade mammifère et à l’intérieure de ces phases nous voyons le cerveau grossir et se compliquer chez les ongulés, les carnassiers et surtout chez les primates. Tout cela s’est passé de telle sorte qu’on pourrait tracer une courbe montante de la vie, prenant pour abscisse le temps et pour ordonnée la qualité et la quantité de matière nerveuse existant sur terre à chaque époque géologique.*
(c) Considérant cette augmentation constante de conscience, ne voyons-nous pas l’existence d’un processus de complexification ? Il y a des dizaines de milliers d’atomes dans une molécule de virus, des dizaines de milliers de molécules harmonisées dans une seule cellule, des millions de cellules dans un cerveau, des millions de cerveaux dans une fourmilière … Que signifie cette complexification si non que l’étoffe de l’univers, tirée d’un côté par les forces de désagrégation, est soumise d’un autre côté à des forces inverses dont le résultat est de faire apparaître une matière de plus en plus synthétisée et spiritualisée.

Nous ne cherchons pas ici à définir ce qu’est l’esprit et ce qu’est la matière ; nous voulons montrer que la plus grande découverte du siècle est d’avoir reconnu que la marche du temps doit se mesurer en croissance progressive des arrangements de la matière vers une complexité infinie débouchant sur l’équation complexité/conscience

5- Place de l’Homme en tête de la vie
Après avoir considéré la vie dans son ensemble, abordons le problème de l’Homme. Nous avons admis la courbe de l’évolution de la matière, où l’Homme se place-t-il sur cette ligne ? Le mouvement vers une plus grande conscience n’est pas une illusion, il est l’essence-même de l’évolution et sur cette courbe il en occupe le sommet. Mais la naissance de la pensée ne se pose-t-elle pas comme un point critique à travers lequel se consomment tous les efforts précédents, par réflexion sur elle-même ?
Avant Gallilée on se représentait l’Homme et la terre comme centre géométrique et juridique d’un monde formé de sphères statiques. Dans l’anthropocentrisme moderne l’Homme devient l’acteur d’une psychogénèse cosmique, mais ce progrès ne serait-il pas arrêté en atteignant ce sommet ?

6- Mouvement de l’humanité sur elle-même
Si vieille qu’elle nous paraisse, l’humanité est encore très jeune, nous la suivons depuis une centaine de millions d’années seulement, et sur une tranche aussi mince de passé il est difficile de mesurer les mouvements de vie ; cependant, grâce à l’exponentielle vitesse de développement, l’appréciation directe de la montée de conscience est possible pour un œil exercé sur un intervalle aussi court :
(a) Anatomiquement une transformation progressive du cerveau est enregistrable, pithécanthrope et sinanthrope étaient intelligents, mais culturellement ils n’étaient pas à notre niveau.
(b) A partir de l’homo sapiens on peut estimer que notre cerveau ait approché la limite de perfection possible et mesurable. En revanche, la réalité du développement organo psychique de « l’Homme Collectif » représente autant de progrès que l’acquisition d’une circonvolution supplémentaire de notre cerveau. Voici comment on peut exprimer ce qui vient d’être dit :
Progrès = Montée de conscience
Montée de conscience = Effet d’organisation
Ces deux équations signifient que pour déceler ou vérifier l’existence d’un progrès à l’intérieur d’un système, nous n’avons qu’à observer comment varie l’état d’organisation u sein d’un système à l’intérieur d’un lapse de temps.
Pour certains, cette lente et irrésistible dérive vers des assemblages de plus en plus complexes et de plus en plus unifiés n’a pas de signification spéciale ; mais pour un œil éduqué, au contraire, ces évènements humains prennent sens. Cette super-guerre mondiale dont nous portons le poids, cet universel désir d’imposer des « ordres nouveaux », que sont-ils si non la crise au terme de laquelle se profilera peut-être un monde meilleur dans une humanité plus complexe et plus centrée, donc plus consciente. Et c’est ici que se pose la seule question vraiment intéressante : pouvons-nous progresser encore longtemps et ne sommes-nous pas dans une impasse ?

7- L’avenir humain
Il est scientifiquement dangereux d’extrapoler une courbe au-delà des faits, mais en ce quiconcerne l’humanité et la vie, les éléments de la courbe sont appuyés sur une observation de 300 millions d’années. Cela permet d’affirmer ce qui suit
(a) Si l’on considère l’immensité des idées logiquement découvrables dans l’avenir et le formidable potentiel de recherche vers le progrès, énergétiquement et biologiquement parlant, l’humanité est encore jeune, elle peut espérer vivre et se développer pendant plusieurs millions d’années.
(b) Sauf catastrophe naturelle ou erreur humaine, la terre est loin d’avoir terminé son évolution sidérale.
(c) Sachant que cela fait 300 millions d’années que la vie s’élève dans l’improbable, n’est-ce pas une indication qu’elle avance grâce à « quelques complicités des forces aveugles de l’univers » c'est-à-dire infailliblement.
En termes scientifiques la véritable difficulté est de concevoir si l’humanité sera capable de soutenir l’accélération exponentielle du progrès sans éclater sur elle-même ni commettre l’erreur fatale.

Le monde a plus changé en 200 ans que pendant les 10 millénaires précédents, pouvons-nous alors imaginer ce que sera psychologiquement l’humanité dans 1 million d’années ? Au fond, scientifiquement parlant, ce sont les utopistes qui ont raison, non pas les réalistes.

8- La marche en avant
-Le progrès ne se fera pas tout seul.
-L’évolution, de par le mécanisme de ses synthèses, conduit l’Homme à assumer toujours plus de liberté.
Dans ces conditions quelles doivent être nos dispositions pour réussir cette marche en avant ?
(a) Une grande espérance doit naître spontanément dans toute âme généreuse, c’est essentiel. « Arrière donc les pusillanimes et les sceptiques, les pessimistes et les tristes, les fatigués et les immobilistes ! La vie est perpétuelle découverte, la vie est mouvement. »
(b) Toutes les directions ne sont pas bonnes, une seule fait monter : plus d’organisation, plus de synthèse, plus d’unité. Arrière donc les individualistes et les égoïstes. Ce double point est définitivement réglé par le verdict du passé.

9- La croisée des chemins
Ici une grave indétermination est à résoudre, il faut vaincre les forces d’inertie qui sont dispersantes. A priori nous devons choisir entre deux méthodes : Unification par forces internes ou externes, soit coercition ou unanimité…Cela peut s’exprimer ainsi :
(a) Resserrement par actions externes et internes. Nous sommes déjà forcés et soumis à des facteurs négatifs, jeu passif des forces terrestres comme l’augmentation de la population sur terre ronde dont la surface est limitée. A cette compression naturelle peut aussi s’ajouter les pouvoirs exercés par des groupes humains dominants externes.
(b) Mais on peut aussi imaginer des facteurs positifs comme des influences psychologiques favorables qui feraient en sorte que les éléments humains mettent en jeu une force d’attraction naturelle profonde, plus puissante que les répulsions de surface ; il s’agirait ainsi de faire naître dans l’humanité un esprit commun de goût de vivre et de sens à la vie.

10- L’option
Placés par la vie elle-même en ce point cruicial de l’évolution, nous devons décider de l’avenir de la terre, lequel est entre nos mains. L’option à prendre est indiquée par l’enseignement du passé, nous n’avançons qu’en nous unifiant.
L’unification de coercition ne peut être que superficielle, elle peut monter un mécanisme, mais n’opère aucune synthèse, aucun accroissement de conscience. Elle matérialise au lieu de spiritualiser. Seule l’unification par unanimité est biologique. C’est par l’intérieur qu’il faut nous rejoindre en pleine liberté.
Pour créer l’unanimité il faut une influence favorable, mais comment trouver cette âme de la terre ?
-Sera-ce par l’établissement d’une science universelle ?
-Sera-ce par le progrès d’une action commune ?
Ces deux moyens sont efficaces, mais doivent être complétés par autre chose. Ce n’est ni d’un tête à tête ni d’un corps à corps dont nous avons besoin, mais d’un cœur à cœur, soit la rencontre centre à centre des unités humaines .Entre des éléments humains, innombrables par nature, il n’y a qu’une manière de s’aimer : c’est de se savoir sur centrés ensemble sur un même ultra centre commun, en qui ils ne puissent parvenir chacun à l’extrême d’eux-mêmes, qu’en se réunissant. « Aimez-vous les uns les autres » en reconnaissant au fond de chacun de vous-même le même Dieu « naissant ». Cette parole pourrait entrer dans le domaine scientifique des énergies cosmiques.

Teilhard, Pékin le 22 février 1941 / conférence donnée à l’Ambassade de France le 3 mars suivant

(II) SUR LES BASES POSSIBLES D’UN CREDO HUMAIN COMMUN
Texte préparatoire à un congrès international à New-York
Il faut non seulement réconcilier superficiellement, mais faire coïncider par leur axe les diverses formes de foi sur lesquelles s’oppose l’esprit humain. Cette réflexion est basée sur une longue expérience des relations entre scientifiques et religieux.

(1) Point précis de divergence
Dieu ou le monde …Avant tout, écartons les divergences secondaires mais concentrons nous sur les divisions profondes des intelligences, que l’on pourrait classer en deux catégories :
(a) Ceux qui projettent leurs espérances dans l’achèvement interne d’un univers culminant dans une réalité immanente et impersonnelle,
(b) Ceux qui projettent ces mêmes espérances dans un état ou un terme d’absolu situé en dehors du monde, ils sont représentés par les Chrétiens.
Ainsi, de tous temps, il y a eu les serviteurs de la terre et les serviteurs de Dieu, mais c’est depuis l’apparition de l’idée d’évolution qui divinise la matière que les serviteurs de la terre se sont élevés en une forme de religion. On peut aussi poser le problème de cette manière : émigrer en dehors du monde en le dédaignant, ou bien rester dans le monde pour le maîtriser et le consommer. Malheureusement cette scission affaiblit la puissance vitale d’adoration qui est le propre de l’espèce humaine.


(2) Principe de convergence, idée de noogénèse
A priori, les deux forces humaines ci-dessus exprimées sont capables de prospérer ensemble. Foi en Dieu et foi au monde peuvent s’unir efficacement en une résultante ascensionnelle. Mais où trouver le principe générateur de cette synthèse si ce n’est dans l’élévation de la conscience totale du monde ?

Depuis plus d’un siècle la physique développe l’analyse de l’idée de dissipation d’énergie et d’évanouissement de la matière, tandis que la biologie, elle, développe l’idée d’effet de synthèse, lequel mettrait en avant un autre mouvement puissant, celui d’une concentration graduelle des éléments physico chimiques en noyaux de plus en plus compliqués où chaque palier ultérieur de concentration et de différenciation serait accompagné d’une forme plus avancée de spontanéité et de psyché. Ainsi le flot descendant de l’entropie serait doublé et équilibré par la montée de la néguentropie, équivalant à une véritable noogénèse. Conséquence de cette évolution de la pensée : plus une idée est grande et révolutionnaire, plus elle rencontre de résistance. La notion de noogénèse est loin d’avoir acquis droit de cité dans la science.
Mais imaginons que cette répulsion s’atténue, les deux formes d’adoration antagonistes produiraient une synthèse des forces spirituelles de l’humanité. Un univers en voie de centration psychique est un univers qui se personnalise. Une transcendance cosmique ne se conçoit pas autrement que par la fusion de ses éléments, ils se super personnalisent en s’unissant. On peut dire ainsi que le quantum d’énergie spirituelle de l’ensemble est supérieur à celui de la somme de ses éléments.

Dans la même perspective de cette genèse de l’esprit le « croyant au ciel » s’aperçoit que la transformation mystique dont il rêve impose que pour être sur-spiritualisé en Dieu, l’humanité doit naître et grandir en conformité avec le système entier de l’évolution.

Dieu nous a créés, Il agit sur nous à travers l’évolution, comment imaginer ou craindre qu’Il puisse interférer arbitrairement sur le processus-même où s’exprime son action ? Dieu nous attend au terme de l’évolution, surmonter le monde ne signifie pas le mépriser mais le sublimer. L’amour que Dieu porte sur le monde couronne l’affinité foncière qui depuis les origines du temps et de l’espace rassemble et concentre les éléments spiritualisables de l’univers. Aimer Dieu et notre prochain n’est pas un acte superposé à nos préoccupations individuelles, c’est aimer la vie elle-même. Une image s’impose à notre esprit : le sens de la terre s’ouvre vers le haut en direction de Dieu et, symétriquement opposé, le sens de Dieu s’enracine et se nourrit vers le bas dans le sens de la terre ; ainsi les centres de ces deux forces se superposent en un même point. Telle est la transformation que laisse prévoir et commence à opérer sur un nombre croissant d’esprits, aussi bien ceux des libres penseurs que ceux des croyants.


(3) L’âme nouvelle pour un monde nouveau : une foi renouvelée au progrès humain
De ce qui précède il apparaît que pour unifier les forces positives humaines, si douloureusement disjointes en cette période de guerre, serait de battre le rappel de tous ceux, qu’ils soient serviteurs du ciel ou serviteurs de la terre, pour qu’ils s’unissent vers la seule issue offerte à l’humanité moderne, qui est celle de se frayer un passage en forçant des seuils conduisant à une plus grande et plus homogène conscience. Serviteurs du ciel ou serviteurs de la terre doivent savoir que leurs positions et leurs attitudes, loin de s’exclure, se prolongent virtuellement dans l’union sacrée des hommes de bonne volonté.
Malgré la vague de scepticisme qui paraissait avoir balayé les espérances (trop simplistes et matérialistes) dont avait vécu le XIXe siècle, la foi en l’avenir n’est pas morte dans nos cœurs, non seulement l’idée d’un éveil possible de nos consciences s’affirme chaque jour comme scientifiquement mieux fondé en expérience, et comme psychologiquement plus nécessaire à l’entretien chez l’Homme du goût de l’action, mais encore, poussée au bout d’elle-même, cette idée apparait comme la seule capable de sauver l’humanité.

La découverte d’un tel geste synthétique est l’acte vital spécifiquement nouveau correspondant à un âge nouveau de la terre.
(Pekin, le 30 mars 1941)



Samedi 27 Novembre 2010 16:36