Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Réflexion, LE MILIEU DIVIN, tome-4 Editions du Seuil


Jean-Pierre Frésafond / LA DIVINISATION DES PASSIVITES / 2E PARTIE
INTRODUCTION
Dans ce chapitre, nous débarquons dans un monde parallèle et sommes placés dans un champ magnétique. Nous manquons de mots pour dire ce que nous ressentons à la réception de cette confession de Teilhard redevenu petit enfant. Avec lui, notre conscience découvre des choses inimaginables comme, par exemple : « Adorer ce contre quoi nous luttons ». Mais, réflexion faite, cette situation n’est pas aussi nouvelle qu’il n’y parait car l’Homme qui lutte contre une adversité sans pitié éprouve le même sentiment. « L’Homme se perd en Dieu ». Le profane peut-il comprendre cette abnégation, lui qui ne peut imaginer que le salaire de son travail ? La joie que procure le don à l’autre est une réalité ; elle est même l’essence du bonheur. Le bonheur est un sous produit improbable qui ne s’achète nulle part.

1- LES FORMES DE PASSIVITES HUMAINES

Le présent sujet fait suite au précédent qui était « La divinisation des activités ».
Selon Teilhard, les passivités représentent ce qui est subi, l’autre moitié de nous même, la part la plus hominisée en nous ou, mieux encore, ce qu’il y a de plus christique.
A des degrés moindres, nous sommes tous Christ en puissance ; « Vous êtes des Elohim » (Psaume 82,6 et Jean 10,33-35)
Les activités terrestres ne sont pas des zones de non-conscience mais de conscience en sommeil. Le fait de se réveiller donne l’impression d’être appelé par une présence non pas extérieure mais intérieure à soi même. Dire que c’est Dieu qui nous parle serait bien prétentieux, je dirais plutôt que l’éveil transforme la conscience individuelle et fait entendre une sorte de musique des anges grâce à de nouvelles oreilles capables de nous faire capter de nouvelles longueurs d’ondes que l’on peut nommer « présence ».
On ne peut pas imposer de telles idées mais il n’et pas interdit d’en parler. Sont-ce des hallucinations ? « Peut être y verrons-nous la puissance de Dieu » Les doutes et les espérances sont les barreaux de notre Echelle de Jacob.


2- LES PASSIVITES DE CROISSANCE ET LES DEUX MAINS DE DIEU

Teilhard propose deux idées.
-Je suis d’accord avec la première que voici : “Que possèdes-tu que tu n’aies préalablement reçu”
-Quant à la seconde : « Autant, si non plus que la mort, nous subirons la vie » il serait préférable que l’homme prenne pour modèle un Cyrano de Bergerac. Prenons notre vie en main, certaines forces qui nous animent nous poussent dans ce sens. Nous sommes le « fer de lance » de l’évolution, dotés d’une conscience et le Créateur nous a chargés de mission ; c’est un honneur qui présente une allergie au mot « pleutre ». « Ne cherchons pas à échapper à l’inconnu qui hante nos rêves » dit Teilhard, « il se dissimule dans la forêt des hasards dont est tissé l’univers ». Comme cela est magnifiquement dit !

Mais parfois Teilhard est décevant : il devrait garder pour lui ses moments de doute : « Une autre chose m’a donné le vertige, c’est la suprême improbabilité de me trouver au sein d’un monde réussi. » Aurait-il oublié qu’il a déjà dit que les forces qui nous animent, et c’est cela le phénomène humain, font que justement l’improbable est possible, elles transgressent les lois de l'entropie et du hasard, » les dés sont pipés » selon Einstein. L’homme est joueur par nature avec l’alternance doute/espérance il a une belle opportunité de se livrer à son activité favorite mais, pour ce faire, il doit vaincre une autre tendance, celle de la paresse. Adorer ne suffit pas, il faut agir.

« Vous êtes à l’origine de la vie qui sourd en moi et dans la matière qui me supporte » écrit Teilhard dans ce que je crois être une prière panthéiste ou animiste et ce dans un culte rendu à la « Sainte Matière » ! Ce ne sont certainement pas des parole hérétiques mais plutôt un hommage à l’Apôtre Jean. Et le sacrement de l’Eucharistie, n’est-il pas la plus belle expression du mystère Dieu/matière ! Si Dieu est dans l'Hostie, pourquoi ne serait-il pas dans notre chair ?

3- LES PASSIVITES DE DIMINUTION

-"Adorer Dieu qui est cache sous les puissances internes et externes qui nous animent, c’est s’ouvrir au souffle de la vie ; ainsi nous trouvons-nous ramenés par le désir de Dieu à un devoir de grandeur. »

Nous arrivons ici dans la situation où doit s’exprimer la liberté/responsabilité, ce difficile palier à franchir par l’homme qui décide d’aller vers le haut plutôt que vers le bas que lui suggèrent les lois de l’entropie ; difficile dilemme ! Rapprochement avec la situation de l’homme devant la mort. Il ne faut pas attendre d’en être là pour commencer à penser à ces choses, certes, il n’est pas trop tard, mais c’est durant toute la vie d’adulte que se prépare la suprême initiation que le profane nomme « la mort ».
Pour certaines religions cet évènement n’est pas triste : pas de voile noir mais des suaires blancs, symbole de lumière. Mourir, pour ces religions n’est pas une diminution, au contraire, c’est une vie nouvelle. Tel était le sens des initiations esséniennes qui ont inspiré certains rites encore pratiqués de nos jours.
« Nous sommes tous condamnés à mort » dit Teilhard… A mon sens, la vraie vie est celle de l’Esprit, pas celle de la matière qui serait morte si l’Esprit n’était pas l’une de ses composantes. La mort est une libération de l’Esprit qui est en nous dont la nature est celle de l’âme.

-Page 85 Teilhard signale que les attitudes de résignation, d’abnégation et de rachat par la souffrance motivent l’antipathie et les railleries des non-croyants à qui l’on dit : « Pour ceux qui aiment Dieu tout se transforme en bien ». C’est ridicule. Comment faire admettre une telle réponse de la part d’une personne qui n’a aucune idée de la nature et de l’existence divine ? Autant essayer de décrire une couleur à un aveugle de naissance.
-Teilhard a souvent déclaré qu’il voulait s’adresser aux non-croyants, notamment dans LE PHENOMENE HUMAIN qui est plus scientifique que philosophique. Seules les personnes cultivées peuvent suivre ce livre, à conditions qu’elles n’aient pas d’idées trop arrêtées. Il est bien là le problème, les scientifiques agnostiques sont bloqués sur un cliché des religions ; à l’inverse, les croyants cultivés sont bloqués sur un cliché du monde scientifique ; il n’y a pas plus anti-concordistes que les élites des milieux intellectuels. Dans leurs conférences, scientifiques et philosophes montent en neige certains détails sans importance, bottent en touche en invoquant une théorie fumeuse d’impossibilité et aucune de ces conférences n’envoie la balle au centre pour réfléchir sur le cœur du problème. Les uns comme les autres considèrent leurs jugements comme définitifs. Circulez, il n’y a rien à voir… faites nous confiance, nous détenons la vérité, nous venons de découvrir une nouvelle particule et Dieu se cache juste derrière !

Page 85 Teilhard propose de lutter avec Dieu contre le mal, rien de moins ! Il n’est jamais trop tard pour bien faire, il est encore temps puisque l’humanité n’en est qu’à ses débuts, il lui reste à vivre encore un bon milliard d’années. Depuis les origines des Ecritures il n’est question que de cette lutte : avec Moïse et les Tables de la Loi qu’il a reçues de Dieu il n’y a aucun doute possible. Il ne faut pas compter sur Dieu pour lutter contre le mal, Il a simplement mis les ingrédients dans la matière pour que les choses se fassent ; maintenant c’est à nous de jouer. Les prières pleurnichardes ne changent rien.
Toujours dans le même paragraphe Teilhard écrit : "Dieu veut nous libérer de cet amoindrissement ". Il entend par là les imperfections normales du démarrage de « la grande manipe » divine. Dieu ne nous libère en rien, bien au contraire, Il charge davantage nos épaules en transférant les responsabilités de Lui à nous. Je pense que plus le phénomène humain se développera, plus nous serons impliqués dans son fonctionnement.
Dieu ne nous a jamais demandé de l’aider, Il a simplement fait en sorte que plus notre niveau de conscience s’élève, plus il devient évident qui si nous ne faisons rien l’humanité s’autodétruira soit directement, soit par destruction des ressources naturelles. C’est un moyen de se défausser que de personnifier Dieu et de gémir à ses pieds. Le "plan Terre" a été conçu par le Grand Architecte pour un "amortissement" en quelques milliards d'années, pour le reste l'humanité a un mandat de régie ...

-Teilhard change de discours à tout moment : après avoir parlé comme un prêtre faisant le catéchisme à des enfants (page 85), il revient à un langage scientifique dans les pages 87-89. Je le cite :« La perfection est un état qui ne peut se concevoir qu’en dehors de l’espace/temps. En Dieu créateur tout n’est pas immédiatement bon mais tout est susceptible de le devenir. »
Voilà enfin qui est claire, et partant de là, comment Teilhard a-t-il pu ne pas abroger son serment, réduit à l'état laïque il eut été plus performant ? Nous ne sommes plus des bergers illettrés gardant leurs moutons, l’humanité est tout le contraire de cela maintenant, tout s’accélère, les erreurs deviennent de plus en plus irréversibles.
Empêcher Teilhard d’éditer ses livres de base était une gigantesque erreur commise par l’Eglise ; que d’énergie et de temps gaspillé. Ecrire un catéchisme expliquant la cosmogénèse était possible. C’est dure à reconnaître mais il faut le faire, dans quel que domaine que ce soit rares sont les personnes âgées qui ont accepté de faire évoluer les structures, les dogmes et les habitudes, c'est cela le conservatisme.

4- CONCLUSION
-Page 97 Teilhard met le mot résignation au premier rang. Je n’aime pas ce mot qui a un sens négatif et malheureusement confondu avec détachement lequel, au contraire, a un sens de réflexion, d’action. Les non-chrétiens d’ailleurs ne s’y trompent pas puisqu’ils qualifient la résignation d’opium religieux. Le détachement est l’une des formes de la sagesse ; il n’est pas subi mais voulu.
-Dans cette même page Teilhard fait une remarque : « Après le dégoût de la Terre (par opposition au monde spirituel) les non-croyants reprochent aux Evangiles de répandre la passivité devant le mal ; cette accusation est plus efficace pour ralentir la progression du christianisme que les objections en provenance de la science et des philosophes. »
Cette remarque de Teilhard est curieuse, elle signifie qu’il en conclut le caractère subalterne que les non-croyants attribuent à la science et à la philosophie alors que selon lui de nombreux dogmes chrétiens sont surannés. Cette affaire m’amène à constater que Teilhard cite rarement les Evangiles dans ses écrits, en revanche St. Paul et les philosophes grecs sont très utilisés. Teilhard aurait-il peur de l’Ancien et du Nouveau Testament ?
La synthèse des deux points que je viens d’évoquer est la suivante : Teilhard est un grand scientifique et un grand philosophe mais son langage" jésuite" a beaucoup nui à la communication de sa pensée (sauf pour le tome-1). Alors c’est à nous maintenant, teilhardiens du XXIe siècle, de palier cette lacune.

Mercredi 14 Mai 2014 15:32