Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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REUNION DU 25/09/2015 "ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE"
Première partie :La LUTTE CONTRE la MULTITUDE (p.112 à 116)
Seconde partie : Le MAL de la MULTITUDE (p. 117 à 124)


Jean-Pierre Frésafond / contraction de texte /  LA LUTTE CONTRE LA MULTITUDE
Volontairement, j’ai sauté le chapitre intitulé « Le Christ dans la matière » car, bien que le sujet soit infini, notre groupe l’a déjà travaillé à plusieurs reprises sous bien des angles de la pensée de Teilhard et selon le prisme de réflexion de chacun. D’une manière ou d’une autre, « Le Christ dans la matière » est un sujet récurent, fondamental, chez Teilhard et c’est bien la raison pour laquelle il atteint une certaine vision « panthéiste » qui lui vaut tant d’incompréhension.
J’ai donc choisi le chapitre suivant, « La lutte contre la multitude » (ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE) car il traite d’une question métaphysique qui aborde « ce qu’il y avait avant » et que nous n’avons jamais directement travaillée.
Ces textes sont issus d’une lettre de Teilhard à sa sœur Marguerite. Teilhard-Chambon du 24 mars 1917 .
« La lutte contre la multitude » : Teilhard définit ainsi ce titre : « Interprétation possible du monde ». Ce chapitre se démultiplie en 3 parties.

1 LE NEANT DE LA MULTITUDE

Je vais procéder par citations d’idées fortes car ce texte est difficilement contractable (citations entre guillemets)
Le grand et unique problème, celui de l’UN et du MULTIPLE, est en train de sortir des zones métaphysiques où je le cherchais… » (personnellement, je classais ce sujet sous le titre « du zéro à l’infini » sur lequel je me suis cassé le nez dans un précédent éditorial).

Tous les êtres que nous connaissons diminuent dans la proportion où ils se divisent. Le relâchement de notre esprit le fait descendre vers la matière. L’éparpillement de la vie animale ramène nos corps à la substance brute. Les éléments de la terre, quels qu’ils soient, perdent leurs qualités et cessent d’exister… »

L’étoffe des choses deviendrait comme dissoute dans la non activité, elle serait indiscernable du néant si bien que seul le regard du Créateur pourrait les suivre. Ainsi, tandis que la croissance vraie s’effectue dans le sens de l’unité, le moins-être augmente avec l’émiettement. »

(Serions-nous ainsi dans le principe de dissipation de l’énergie de Carnot ? On pourrait concevoir les débuts de l’univers comme étant une entropie maximale et, son aboutissement, comme étant une néguentropie maximale ou Christ-Universel ?)

Le néant pur est un concept vide, une pseudo-idée. Le vrai néant, le néant physique, celui qui est au vestibule de l’être, celui où viennent converger par leur base tous les mondes possibles, c’est le multiple pur, c’est la multitude. A l’origine, donc, il y avait aux deux pôles de l’être, Dieu et la multitude. »

Et Dieu, cependant, était bien seul puisque la multitude souverainement dissociée n’existait pas. De toute éternité Dieu voyait sous ses pieds l’ombre éparpillée de son unité, et cette ombre, tout en étant une aptitude absolue à donner quelque chose, n’était point un autre Dieu parce que d’elle-même elle n’était pas, ni n’avait jamais été, ni n’aurait jamais pu être puisque son essence était d’être infiniment divisée, de se bander sur le néant…. »

C’est alors que l’unité débordante de vie entra en lutte, par la création, contre le multiple inexistant qui s’opposait à elle »

-Lorsque « le souffle substantiel de Dieu eut fait frissonner les zones impalpables l’être nouveau-né émergea du fond de la pluralité. Et sa figure était encore toute noyée de multitude. Si pressés étaient les centres qui le constituaient que leur agglomération formait une continuité… Il y eut d’abord comme un seul centre (…) qui devait être le milieu et le tissu de tout le reste. Et l’éther fut… Or parce qu’en lui, sans relâche, un travail de condensation se poursuivait, d’innombrable noyaux, peu à peu, se détachèrent sur le fond de multitude indiscernable et d’être infinitésimal qu’il présentait. Une myriade de points distincts apparurent avec le temps. Ces points se cherchaient, s’unissaient, en proie à l’inquiétude créatrice. Ils se groupaient en systèmes de plus en plus compliqués. »

Chaque progrès dans la réduction des centres, c'est-à-dire chaque nouvelle victoire sur la multitude étaient marqués par l’apparition de propriétés nouvelles. »

Ainsi se composa, au plus intimes des monades, par l’addition et la fécondation mutuelle de qualités accumulées, l’essence exquise de l’univers, la conscience et la pensée »

C’est faute d’avoir compris cette genèse de l’Esprit que nous nous scandalisons de trouver si instable le ressort immatériel des vivants, si facile à faire mourir les âmes (…) l’âme se crée à force de matérialité groupée et coordonnée. Elle est liée à un comble de complexité. Voilà pourquoi elle devient fragile à mesure qu’elle s’affine. »
-Mais «dans l’homme, brusquement, les génératrices innombrables de l’Esprit se fondent en un point si parfait que leur soudure, incapable de se défaire, arrive à se détacher et à subsister, immortelle, même quand le faisceau inférieur du corps se dénoue et s’éparpille. L’âme humaine est donc éminemment spirituelle parce qu’elle est éminemment riche de multiplicité vaincue
. »

L’âme humaine est faite pour n’être pas seule. Le monde humain de son côté, comme toutes les sphères inférieures du créé, est pluralité et par nature l’âme est légion, faite pour l’union qui simplifie les êtres, en paraissant les compliquer. »

Au-dessus de l’épuration et la condensation de toute vertu, il y a la concentration attendue de toutes les pensées en un seul esprit, un seul cœur. En son fourmillement d’âmes dont chacune d’elles résume un monde, l’humanité est donc l’amorce d’un Esprit supérieur qui brillera au point de concentration suprême, multitude des multitudes, le sommet ponctiforme où convergent les multitudes assagies et unifiées. En cet espoir obscure le monde travaille et la création se poursuit. L’unité triomphera du néant."

(Dans la présentation de ce texte à sa cousine, Teilhard l’avertit que c’est un essai sur un sujet nouveau pour lui et il émet des réserves.)

2 LE MAL DE LA MULTITUDE

1- La douleur

La douleur est la perception vitale de notre « moins être » ; elle est donc liée à la multitude insuffisamment réduite que nous portons en nous. La complète dissolution réalise l’absolue souffrance qui nous anéantit. La multitude est au principe de tous nos maux. »

La multitude nous heurte du dehors et nous corrompt et dans ce tourbillon cosmique fondamental l’émiettement du monde nous dissout, par violence et contagion. La multitude sévit à la limite du corps et de l’âme en cette région où l’esprit se dégage de la chair ; elle se prolonge jusque dans la texture de notre spiritualité. »

La pluralité de nos amours, nous le sentons que trop, éveille en notre esprit un écho de matérialité humiliante et lassante. Et ce n’est pas seulement la pluralité étrangère qui remonte de nous par surprise ; au fond de notre nature la plus authentique, nous sentons s’agiter, en plein spirituel, une véritable multiplicité organique. Il s’élève en nous des antagonismes immanents qui nous déchirent et nous torturent comme si une partie de notre âme se séparait de nous. Multiplicité de la chair, dualisme de la nature humaine, complexité même de l’âme où frémit la poussière d’un monde inachevé. »

D’être la partie errante d’un tout inachevé rend la souffrance difficile à percevoir, surtout si elle est causée par une obscure discorde. Quand l’âme a peur de se sentir toute seule, perdue dans la foule sans nom des vivants, nous nous imaginons encore entendre les plaintes de notre petit être égoïste qui mendie un instant de bonheur. La voix que nous entendons est celle de l’âme qui pleure sur sa multitude, dans le désir d’union avec tous les panthéismes, toutes les saintetés. »

Fasciné par les immensités de l’univers, l’homme enfermé sur lui-même entrevoit les béatitudes qu’il y aurait à se diffuser toujours plus en un AUTRE ; il rêve d’une reprise de tout son être par la musique essentielle du monde … Il part des vertus les plus secrètes, l’ivresse des unions que la nature lui ménage. Il mêle à ses amours l’idée d’un hymene avec le monde … Lassé, enfin, de heurter son élan aux parois d’un corps opaque et de ne trouver dans l’expérience superficielle le joint d’aucune chose ; il en vient à soupirer vers la mort qui rendra peut être la communauté première, vibration continue et profonde … Nous portons en nous la peine sourdre de l’individuation, séparatrice des âmes. »

Ô hommes, en qui la souffrance a été déposée comme une vocation à une plus parfaite unité, pourquoi faut-il que nous aggravions obstinément notre faute par la douleur de la multitude ? »

2- Le péché

Le péché n’est qu’une tentative pour atteindre la synthèse de l’être. Les concupiscences nous séduisent par un appât d’unité… La concupiscence de la chair fait se mourir au dessous de nous l’image tentatrice d’un retour à la matière totale. Point de confluence universelle, la matière nous murmure que l’esprit fait fausse route… Celui qui écoute cette voix est perdu pour la vie, il va grossir le troupeau de ceux qui prétendent vaincre la multitude en se jetant sur elle et en l’épousant …
Donnant une valeur à cette perspective qui nous fait voir le monde rayonnant et comme prosterné à partir de nous, l’être orgueilleux s’érige en centre de l’univers
… »

L’impureté, elle, dissout physiquement et matérialise les êtres dans leur structure individuelle. »

Là où l’esprit commençait à luire en sa belle transparence, le péché inférieur fait reparaitre toutes les désintégrations . L’âme se corrompt quand elle redescend le chemin de la vie et de la création. »

Nous sommes plus fiers de notre impiété quand nous péchons par orgueil ; il y a une apparence de grandeur à s’élever à la suite de lucifer. » « Ce n’est plus seulement l’intérieur de chaque monade qui est menacé mais l’espérance même du monde. L’orgueil, l’égoïsme sont les dissolvants par excellence de l’unité et donc de la spiritualité. »

3- Le monde en péril

Jusqu’à l’homme, la vie progressait d’un seul jet, face au Créateur, la force des instincts animaux ne perturbait pas encore les modus-vivendi ; il n’en fut pas de même avec l’homme, l’âme humaine visait plus haut dans la spiritualité, alors la texture de la vie changea d’un seul coup ; la création traversa une phase dangereuse mais inévitable ; la courbe de l’élan vital était perturbée par la courbe du développement de la conscience. »
(La croissance de l’Arbre de Vie est perturbée par la croissance de l’Arbre de la Connaissance, ce qui représente la connaissance du bien et du mal qui se manifeste au rythme de la montée de la conscience).
-« Par la faute de nos libertés irresponsables la prévalence de l’esprit crée un état de crise aigüe et presque mortelle.
»

Alors l’orgueil de la force survint pour achever l’œuvre de désagrégation de la nature. Comme une eau limpide arrivée au terme de sa course, le jet de vie perdit sa belle transparence et depuis lors il s’éparpille en gouttes, puis en poussière qui fatalement retombent. L’apparition de l’âme a provoqué un retour offensif de la multitude. Il faut pour réussir la résurrection de l’esprit regrouper le troupeau avec un Berger très puissant. »
 

Mardi 22 Septembre 2015 10:51