Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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L’AVENIR DE L’HOMME, tome 5 Editions du Seuil


CHAPITRE 7

UN GRAND EVENEMENT QUI SE DESSINE : LA PLANETISATION HUMAINE
SOMMAIRE


Sous- jacente à l’histoire contemporaine, se discerne la masse des peuples avec son corollaire naturel qui est la socialisation humaine, phénomène d’une gravité extrême, irrésistible, et cela pour deux raisons Pour comprendre ce que nous veulent ces forces scientifiquement vérifiées :
a) La rotondité de la terre qui engendre un effet de compression,
b) Cosmiquement irrésistible nous voyons aux antipodes des atomes qui se désintègrent le psychisme qui émerge et croît dans le sein des groupements d’éléments de plus en plus complexes.
Extrapolée » vers l’avant » cette loi permet d’entrevoir un « futur » de la terre où la conscience humaine, parvenue à l’apogée de son évolution, atteindra, elle aussi, un maximum de complexité et de réflexion totale sur elle-même.

La révolte de nos instincts contre cette dérive collective est vaine, car aucune force au monde ne peut nous faire échapper à la dérive collective dans laquelle nous sommes pris. De plus, cette révolte est injustifiée puisque le mouvement qui nous entraine vers des formes super organisées et collectives ne tend, par nature, qu’à nous individualiser davantage ce qui à première vue est paradoxal. En effet, nous éveiller à cette nouvelle économie humaine totale, la synergie qu’elle suppose permettra à l’humanité de dépasser la phase où nous sommes forcés d’agir dans un sens qui nous déplait pour arriver à une phase suivante dans laquelle nous agirons librement..jusqu’à aimer la cohérence de l’humanité.

INTRODUCTION

Il est difficile pour un individu de comprendre l’agitation et le bouleversement actuel du monde et d’en percevoir la signification. Mouvements d’idées, passions, intérêts des peuples, etc … se croisent et se heurtent, nous voguons sur une nef humaine et dans la tempête. Quel est notre cap ?

La seule solution est de prendre de la hauteur de vue pour observer le mouvement d’ensemble, lequel ressemble fort à un processus cosmique majeur que je nommerai planétisation humaine. Malgré des apparences et des confluences qui tiennent à l’ampleur de l’objet observé, je maintiens que dans ce propos je ne quitte pas le domaine scientifique, je suis dans une extension de nos perspectives biologiques.



1- UN PROCESSUS IRRESISTIBLE DE LA COLLECTIVISATION HUMAINE

Au lendemain de la plus terrible secousse qui n’ ait jamais ébranlé les couches vivantes de la terre, si l’on fait un état des lieux après ce séisme, on pourrait s’attendre à découvrir des fissures profondes et un sol miné. Un pareil choc a-t-il révélé nos points faibles et laissé l’humanité brisée sur elle-même ? Si nous écartons ce voile psychologique de la lassitude dont la nature est provisoire, que voyons-nous ?

Depuis 1939 une grande partie de l’Asie est irréversiblement entrée dans l’orbe des pays industrialisés. Des masses humaines mécanisées ont envahi les mers du sud et installé des bases aériennes ultramodernes sur des îles poétiquement perdues. Ethniquement parlant, dans le même temps, de vastes mouvements ont brassé sans pitié les peuples, des armées entières vont d’un hémisphère à l’autre, des milliers de réfugiés ont été disséminés comme des germes par le vent… Si brutales qu’elles soient, qui ne voit les conséquences inévitables de cette mise en mouvement des masses humaines ?

La masse entière du genre humain s’est trouvée maintenue au même moule d’une existence commune, étroitement encadrée dans de multiples organisations internationales, les plus vastes et les plus audacieuses que l’on n’ ait jamais vues. Ces masses humaines fondues dans les mêmes remous et les mêmes modes de vie, pouvaient-elles s’en arracher ? Non. Pendant six années de haines déchainées les blocs humains ne se sont pas désagrégés.

1914/1918, puis 1939/1945…
A chaque fois un tour de vis supplémentaire a été donné. Chaque nouvelle guerre a pour résultat de faire se lier et s’emmêler un nœud toujours plus inextricable. Plus nous nous repoussons, plus nous nous compénétrons. En vérité comment pourrait-il en être autrement ? Sur la surface de la terre constamment rétrécie par les rayons d’action, les particules humaines non seulement se multiplient, mais en réaction à ces frottements de proximité elles développent autour d’elles une toile de communication toujours plus dense. Bien plus, exposées chacune jusque dans leur centre aux influences spirituelles de leurs voisins, elles se trouvent constamment soumises à un régime forcé de résonnance. Sous la pression de ces facteurs n’est-il pas évident qu’une seule direction demeure ouverte au mouvement qui nous entraîne, celle d’une toujours plus croissante unification ? Spéculant sur les destinées terrestres de l’Homme, les conclusions vont toujours sur le moment où le globe sera devenu inhabitable. Or, pour qui n’a pas peur de regarder, une deuxième chose est certaine : plus la terre vieillit, plus la pellicule vivante se contracte, et le dernier jour coïncidera au maximum de resserrement et d’enroulement sur soi.

Je le sais, il est peut-être trop simple et dangereux de voir partout des déterminismes, des voix autorisées le contestent, la montée démographique ne cache rien de fatal. D’un certain point de vue, ces voix ont peut-être raison, mais elles se trompent quant à la montée d’un super déterminisme général qui fait irrésistiblement se ramasser l’humanité sur elle-même. Que nous le voulions ou non, depuis le début de l’humanité, les forces conjuguées de la matière et de l’esprit nous poussent lentement, ou par saccades, à nous collectiviser davantage, voilà le fait, regardons le en face.

2- LA SEULE INTERPRETATION POSSIBLE : UNE SUPER ORGANISATION DE LA MATIERE AUTOUR DE NOUS .

Pour comprendre ce que nous veulent ces forces de collectivisation, il est nécessaire de considérer ce qui relie les termes de conscience et de complexité, ainsi que d’observer la loi de compensation qui fait coexister les âmes les plus spirituelles avec les corps les plus corruptibles et les plus composites.

Il appartient à la biologie et à la biochimie d’étudier cet aspect des choses. Comment se fait-il que face à ce perpétuel balancement entre pluralité physique et unité psychique nous ayons été aussi lents pour saisir le lien de causalité reliant ces deux termes ? Pour avancer dans ce sens commençons par supprimer la barrière que nous avons placée entre le monde minéral et le monde vivant, car l’un et l’autre ne sont, à des degrés divers de complexité et de dimensions, que l’expression d’une seule et fondamentale structure granulaire de l’univers.
Ceci étant, posons comme principe que la conscience est une propriété universelle commune à tous les éléments de la matière, et que cette propriété varie proportionnellement avec le degré de complexité des éléments considérés. Sous l’effet de ce nouveau principe, celui de la COMPLEXITE/CONSCIENCE, les notions d’infiniment grand et d’infiniment petit perdent leur désespérante image. Transversalement à l’axe montant qui va de l’infime à l’immense, un autre axe jaillit, allant de l’infiniment simple à l’infiniment complexe, c’est sur lui que s’établit le phénomène conscience. D’abord un long espace obscure « imperceptiblement animé » puis, arrivé au niveau de l’arrangement du million d’atomes (le virus), un premier « rougeoiement » annonçant la vie. On observe à partir de la cellule vivante la montée graduelle de la complexité qui aboutit au cerveau humain. Ainsi la vie, malgré son extrême rareté dans l’espace se découvre, symétriquement aux désintégrations atomiques, comme le courant fondamental de l’univers.

Dans cette nouvelle physique généralisée, l’Homme avec ses billions de cellules nerveuses parfaitement bien agencées, trouve enfin une place naturelle cosmiquement enracinée.

Mais encore, au-delà de l’Homme, quelque chose se dessine, nous voici face à face avec les forces de collectivisation, bien que le sens commun se soit longtemps refusé à admettre autre chose que des analogies superficielles entre le domaine moral des instincts humains et le domaine physique de la nature organisée. Maintenant, plus rien ne peut arrêter le mouvement qui tend à faire se rapprocher et se prolonger les deux mondes : dans les corps vivants se combinent molécules et cellules pour construire des individus isolés, et dans les organismes sociaux la même chose se produit à un étage plus haut.

Maintenant, s’éclaire la tendance qui pousse tout phylum vivant, insectes ou vertébrés, à se grouper en des ensembles socialisés ; chez l’Homme le phénomène prend toute son ampleur avec la montée corrélative à la socialisation. Ainsi donc s’explique la montée de divers phénomènes :
-Apparition d’une mémoire collective avec transmission par éducation.
-Développement d’un réseau nerveux sur la surface de la planète
-Emergence par concours et concentration toujours plus poussée des points de vue individuels doués de plus grandes facultés de vision.

Sous forme de collectivisation humaine, c’est vraiment la super organisation de la matière qui continue sa marche en avant avec son effet spécifique, celui d’une libération de conscience.
Par la nature même des éléments mis en jeu, le processus ne saurait atteindre son équilibre que lorsqu’autour du globe le quantum humain se trouvera cerclé sur lui-même, organiquement totalisé. Un arrangement planétaire de la masse et de l’énergie humaine coïncidant avec un rayonnement maximal de pensés ; voilà ce qui nous attend et vers quoi nous allons inévitablement, sous l’étreinte croissante des déterminismes sociaux. Nous ne pouvons résister aux forces cosmiques d’un univers convergent.

La caractéristique essentielle de l’Homme c’est d’être conscient au deuxième degré, il sait qu’il sait or, à part quelques exceptions, cette réflexion est élémentaire. A ce propos, citons Nietzsche : « L’individu seul en face de lui-même ne s’épuisera pas. Ce n’est que par l’opposition à d’autres hommes qu’il arrive à se voir jusqu’au fond, tout entier » . Plutôt que de nous opposer ou de nous abandonner aux puissances plasmatiques de l’astre qui nous porte, éclatons-nous à la lumière montante de cette deuxième hominisation qui est la connaissance de l’autre.

3- UNE SEULE INTERVENTION INTERIEURE PERMISE : L’ESPRIT D’EVOLUTION

Chez les animaux, chaque individu est faiblement séparé de ses semblables et celui-ci n’existe que pour perpétuer l’espèce.

Chez l’Homme, au contraire, chaque individu, dès qu’il a atteint un certain niveau de conscience, tend à s’isoler et à vivre pour lui-même, comme si le sens de l’espèce s’évanouissait en lui. C’est à cette inquiétante crise que la perspective d’un achèvement humain planétaire apporte un remède approprié. Si le phénomène social n’est pas un déterminisme aveugle mais l’annonce d’une deuxième phase de réflexion humaine, collective celle-ci, le sens de l’espèce réapparaitra, l’esprit d’évolution va refouler l’esprit égoïste et corriger ce que véhiculent de toxique les forces de collectivisation. Les expériences totalitaires communistes nous ont prouvé qu’elles mutilaient notre personnalité.
Par contre, qu’arrivera-t-il si nous observons le même traitement « planétisant » appliqué à une masse humaine animée de l’esprit d’évolution ? Un flot de forces sympathiques se répandra au cœur des systèmes humains et mobilisera toute l’allure du phénomène d’unification de l’espèce humaine. Un courant de sympathie quasi adorante de chaque élément humain à l’égard de ses semblables modifiera les « effets retour » des uns vers les autres et développera dans tout le système concerné la vision de ce que nous appelons la libération de nos actes de nos instincts animaux les moins sociaux. Qui dit amour dit liberté.

Donc pourvu qu’elle s’accompagne d’une résurgence au sens phylétique, la collectivisation de la terre s’avère bien un instrument de sur-hominisation cérébrale. En s’intériorisant, la planétisation ne peut avoir qu’un seul effet, celui de nous personnaliser davantage irréversiblement jusqu’à nous « diviniser » par l’accession à quel que foyer de suprême convergence universelle.
Mais ce nouvel esprit d’évolution va-t-il surgir à temps pour que, acculés au sur-humain, nous évitions de nous déshumaniser ?

4- PLUS PROFOND QUE NOS DISCORDES PRESENTES, UNE HUMANITE QUI SE REFORME

Si par ses déterminismes biologiques, économiques et mentaux l’humanité se retrouve au sortir de la guerre plus cimentée que jamais, dans ses zones libres, en revanche elle donne à première vue l’impression d’un désordre croissant. Aujourd’hui où tout les rapproche, jamais les hommes ne se sont tant repoussés et haïs. Un tel chaos moral est-il conciliable avec un espoir d’unanimité ? Regardons d’un peu plus près si, malgré cet état, la planétisation de l’humanité est possible.

La carte psychique de la terre laisse voir des compartiments ethniques, politiques et religieux aux limites très évidentes, alors qu’en profondeur l’antagonisme des classes s’étend sur toute la planète, discrètement. Tels sont les réseaux entrecroisés que la guerre a réactivés.

Ce fractionnement du monde ne peut que faire éclater la noosphère, sauf intervention d’un nouveau type d’homme jusqu’alors inconnu, « l’Homo Progressus » composé de chercheurs atteints de ce providentiel « virus » dont nous allons donner la carte de leur répartition.

On trouve les « Homo Progressus » sur toute la surface de la terre. Ils sont plus nombreux dans les pays de race blanche et dans les milieux modestes. Très soudés entre eux, ils communiquent à travers des réseaux serrés. Perdus dans une assemblée quelconque, étant doués de dons assez mystérieux, ils sont capables de se reconnaître rapidement ; à la force d’attraction dont je parle aucune cloison sociale ou religieuse ne résiste, j’en ai fait souvent l’expérience. Il en résulte un contact profond, définitif et total qui s’établit instantanément.. Dès lors nous constatons que nos antagonismes disparaissent comme s’il existait une certaine dimension au-dessus de laquelle tout effort rapproche. A ces diverses particularités je ne vois qu’une explication, les clivages de l’humanité ne se font plus que sur la foi au progrès, tel est le nouveau phénomène auquel nous assistons. De ce point de vue, la vieille opposition marxiste entre producteurs et profiteurs a fait son temps ou, du moins, elle n’était qu’une approximation mal placée ; ce qui tend à séparer les hommes aujourd’hui ce n’est pas la classe sociale mais un certain esprit de mouvement. Ici, ceux qui voient le monde à construire comme une demeure confortable, et là, ceux qui ne peuvent l’imaginer que comme un organisme en progrès. Ici l’esprit bourgeois et là les vrais ouvriers de la terre, ceux dont on peut prédire par pur effet de domination biologique qu’ils seront demain les éléments de la planétisation.





CHAPITRE 8
QUELQUES REFLEXIONS SUR LE RETENTISSEMENTSPIRITUEL DE LA BOMBE ATOMIQUE
Paris, septembre 1946

Il y a un peu plus d’un an, dans les terres de l’Arizona, une lueur éblouissante d’un éclat insolite illumina les montagnes et éteignit les rayons du soleil levant. Puis, un ébranlement formidable …La première bombe atomique venait de brûler en l’espace d’une seconde, industrieusement préparée et allumée par la science de l’Homme.
L’Homme, étourdi par son succès, a cherché à comprendre ce que son œuvre avait fait de lui-même. Son corps était sauf, mais quid de son âme ? Que venait-il d’arriver ?

-Au lendemain de cette expérience on a bien osé dire que les physiciens auraient dû détruire le fruit de leurs recherches comme si, en définitive, tout homme n’avait pas le devoir de poursuivre jusqu’au bout les puissances créatrices de la connaissance !
Aucune force n’est capable d’arrêter la pensée humaine.
Ici, je ne justifierai pas l’acte de libérer les énergies atomiques. Je ne discuterai pas non plus des problèmes économiques et politiques que cet acte soulève. Je laisse aux techniciens de la terre le soin de répondre. Qu’il me suffise de rappeler la condition générale à laquelle doit satisfaire le problème : être posé à une échelle internationale.

L’objet de ma réflexion est de rechercher quel a été le contre coup de l’invention sur l’inventeur. En libérant l’énergie des atomes l’homme n’a pas changé seulement la face du monde ; virtuellement, il devient un être nouveau qu’il ne connaissait pas. Plus un geste est nouveau et conséquent, et plus il retentit sur notre orientation interne.

-A l’instant critique où allait probablement se produire l’explosion, les expérimentateurs étaient couchés sur le sol et quand ils se relevèrent après l’explosion, ils ressentirent un nouveau sentiment de puissance. Quand le premier feu a été expérimenté par un homme et plus tard lors des premières utilisations de la machine à vapeur, chacune de ces conquêtes signifiait un remaniement total de la vie, sans pour autant changer de place la conscience humaine, il ne s’agissait rien de plus qu’un changement de voile pour un vent nouveau. Rien de commun avec la libération des forces de l’atome.

-Avec l’atome, une porte a été forcée, donnant accès à un compartiment réputé inviolable de l’univers. L’Homme venait de s’emparer des conduites commandant la genèse de l’univers, ressort si puissant qu’il faut y regarder à deux fois avant de faire un geste risquant de faire exploser la planète. Ce risque encouru est d’autant plus exaltant que la découverte de cette énergie n’est pas le fruit du hasard, comme pour le feu, mais d’un effort savamment concerté.

-Apparition d’un sentiment nouveau de puissance indéfiniment développable . Dans ce cas, le résultat des destructions escomptées était moins important que la vérification qui venait d’être faite des théories et hypothèses qui avaient permis d’obtenir le résultat. Une fin accélérée de la guerre, les milliards de dollars dépensés, qu’était-ce cela par rapport à la valeur de la science qui était en suspens ?

-Rêve ou réalité ? Hésitation tragique ; encore une seconde et l’on saurait. L’Homme venait d’acquérir la pleine confiance dans l’investissement d’analyse mathématique que, depuis un siècle il s’était forgé. Non seulement la matière était maîtrisable, géométrisable aussi, mais elle était conquérable. En trois ans, une équipe d’un millier d’hommes avait mis au point une technique qui aurait demandé plus d’un siècle à des hommes isolés. Rien ne résisterait plus à l’ardeur convergente d’un millier d’esprits groupés et organisés.

-Cette première libération de l’énergie atomique allait donner accès à d’autres mystères de la matière : après l’atome, le noyau, et les autres branches de la science comme le modelage de l’organisme humain, le contrôle de l’hérédité et des sexes par le jeu des gènes et des chromosomes. Réajustement et libération interne de notre âme mise à nu par la psychanalyse. Nous sommes en mesure d’espérer l’accès au pouvoir d’arranger toute espèce de matière.

-C’est ainsi qu’au fil des ambitions grandissantes que l’Homme ayant pris conscience de sa force ne songera plus qu’à se grandir et s’achever biologiquement lui-même. De toute nécessité organique, non seulement il peut mais il doit collaborer à sa propre genèse, par le jeu réfléchi de son intelligence.
Des énergies encore disséminées ou assoupies de la matière et de la pensée attendent l’Homme pour sa collaboration dans l’évolution à l’échelle planétaire. Tel se dessine dans ses lignes majeures l’engagement de l’Homme transformé par son destin.

-L’ennemi principal de l’homme moderne c’est l’ennui. C’est seulement à partir de l’instant où des loisirs réfléchis ont commencé à se former entre l’œuvre et l’opérateur que l’ouvrier a été atteint par l’ennui. Cette tendance a grandi démesurément à une vitesse inquiétante la quantité d’énergies vacantes qui montent en nous et autour de nous. L’énergie atomique jointe à tout le machinisme moderne va atteindre prochainement un paroxysme. L’humanité s’ennuie de plus en plus, voilà la source de nos maux.
De par le monde, l’agitation désordonnée des individus à la poursuite de fins disparates et égoïstes sont en partie la cause des luttes armées dans lesquelles se décharge destructivement l’excès des puissances accumulées.

-Eh bien, ce sont ces lourdes vapeurs d’orage qui vient dissiper en se levant dans la conscience humaine le sens de l’évolution. Quelles que soient les conséquences économiques de la bombe atomique il reste que, pour avoir étendu notre main jusqu’au centre de la matière, nous avons découvert l’intérêt suprême de pousser jusqu’au bout les forces de la vie dont l’espoir est le facteur principal. En faisant éclater les atomes, nous avons mordu au fruit de la grande découverte et rien ne saurait nous enlever ce goût ; au risque même de nous faire oublier les sanglants combats.
On dit que, enivrée par sa force, l’humanité court à sa perte et va se brûler au feu imprudemment allumé par elle. Il me semble au contraire que la bombe atomique a tué la guerre ; la guerre est tuée dans nos cœurs. La science par ses conquêtes rend désuets les héroïsmes guerriers. Un véritable objectif vient de nous apparaître, mais nous ne pouvons l’atteindre qu’en nous arcboutant tous à la fois dans un objectif commun, nos activités ne pourront un jour que se rapprocher et converger dans une atmosphère de sympathie, c’est inévitable.

L’ère atomique …ère non pas de la destruction mais de l’union dans la recherche. C’est l’annonce de l’esprit de la terre.

-Que faut-il entendre par ce terme ambigu ? S’agit-il d’un esprit démoniaque de possession solitaire ? S’agit-il au contraire de l’esprit Chrétien de service et de don de soi, l’évolution de la terre se fermant par un acte d’union ?

-Esprit de force ou esprit d’amour, où est la vérité ? Il serait trop long dans ces pages de discuter la valeur comparée de deux formes antagonistes d’adoration. Si la première a séduit les poètes, la seconde est la seule capable de conférer à l’univers sa cohérence spirituelle. Ce qui importe en revanche c’est d’observer que l’humanité ne saurait aller plus loin sans avoir à se décider ou à se diviser sur le choix du sommet à atteindre.

-En fin de compte le dernier effet de la lumière projetée par le feu atomique est d’y faire surgir, ultime et culminante, la question d’un terme à l’évolution, c'est-à-dire le problème de Dieu.

(Note de Teilhard : dans l’angoisse des dernières secondes avant la première explosion atomique, les témoins se sont surpris à prier)

Vendredi 25 Mars 2011 14:46