Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Travail pour le 25/11/11, chapitre 19, L'AVENIR DE L'HOMME, Editions du Seuil



Teilhard a écrit : « Ce qui importe extrêmement, c’est de savoir comment, dans ce tourbillon, nous orienter et nous comporter spirituellement de telle sorte que l’étreinte totalisante à laquelle nous sommes soumis ait pour conséquence, non point de nous déshumaniser par mécanisation, mais de nous sur-humaniser par intensification de nos puissances de comprendre et d’aimer ».

Une première réponse peut être donnée. Au beau milieu des événements troublés de mai 1968 en France, je vois encore ce sage collègue apporter un avis combien paradoxal mais apaisant, face au tintamarre et à la violence des discussions sans fin. Il s’exprimait ainsi : « La solution de tous les problèmes, elle est en soi… ! ». Cela pose le problème de notre relation au monde et à l’univers. Teilhard ne parle d’évolution de l’humanité qu’en termes de socialisation sous l’effet d’un accroissement de la Connaissance. On peut parler aussi de l’évolution des cultures. Qu’est-ce en fait ce lien qui nous relie aux autres et au créateur et qui nous permet d’agir sur ce monde ? Nous nous sentons impuissants devant les événements mais nous savons que le dénuement de l’esprit peut être alors apaisement ou renaissance. On peut donc se poser la question : qu’est-ce que cette puissance spirituelle que l’on appelle : l’âme humaine ?

Depuis l’Antiquité, le problème de l’âme a suscité de nombreuses discussions philosophiques. Le mot évoque une force invisible et un principe vital, matériel ou immatériel, mortel ou immortel, perception fugace d’une énergie supranaturelle, objet de croyance ou d’illusions.
L’étymologie latine du mot est anima : le souffle. On a aussi, en grec, le mot anemos : vent. Le souffle est fondamental pour l’existence de la vie : il est aspiration et expiration : la dualité qui préside à toute organisation cohérente du phénomène vital. Il n’est donc pas étonnant que ce mot : âme ait participé à de nombreuses croyances et interprétations, ainsi qu’à des représentations symboliques. L’âme a été également associée à des théories mettant en évidence le caractère « cosmique » de la nature humaine qui est faites de trois corps subtils tels le corps éthérique, le corps astral, etc…
On parle volontiers de l’aura : émanation qui procède de ce qu’une personne a de plus mystérieux. On parlera volontiers de « charisme » pour une personne qui possède un ascendant sur un groupe. Rappelons ce don accordé à l’abbé Pierre ou Mère Theresa. Dans l’ancienne civilisation chinoise, l’âme, composée de deux principes : l’un associé à la matière pesante et l’autre associé à l’esprit des dieux, était une réalité duale. Cette conception rejoint le double principe du Yin, terrestre et femelle, et du Yang, mâle et céleste.

En arabe il y a deux mots pour l’âme :
Nafs : le souffle, l’énergie vitale, réalité mortelle !
Ruh : le vent, l’Esprit, le divin, réalité immortelle !

Citons aussi les spéculations à propos de l’anima et de l’animus qui mettent en évidence que, depuis fort longtemps dans l’histoire, l’homme distingue deux essences en lui : l’une procédant de la terre et l’autre procédant du ciel, avec toutes les nuances anthropologiques qui se rapportent aux civilisations, des moins évoluées aux plus avancées dans la compréhension de la psyché. On retrouve, chez Platon et ensuite chez beaucoup de penseurs, cette idée selon laquelle le corps emprisonne l’âme. St Paul exprime une division tripartite de l’homme : « Que le Dieu de la paix lui-même vous sanctifie totalement, et que votre être entier, l’esprit, l’âme et le corps, soit gardé sans reproche… » (Tess, 5, 23)

« On sème un corps psychique, il ressuscite un corps spirituel… »
(Cor. 15, 44)
Pour St Paul, la psyché (en Hébreux : néphesh) est le principe vital qui anime le corps humain. Elle est sa vie, son âme vivante qui doit s’effacer devant le pneuma : le souffle spirituel. Dans la Résurrection du corps par l’Esprit, de « psychique » le corps devient « pneumatique », incorruptible, immortel. En un sens très large, la psyché peut désigner, par opposition au corps, le siège de la vie morale et des sentiments.
La philosophie de St Thomas distingue trois niveaux de l’âme humaine : celui qui gouverne les fonctions élémentaires de nutrition et de reproduction, celui qui participe à l’activité des sens et enfin celui de la raison et de l’amour.
Le sens mystique de l’âme se rencontre dans la tradition chrétienne. Le niveau de connaissance spirituelle n’est plus d’ordre « psychologique », l’âme est animée par l’Esprit Saint. La nature ontologique de l’âme est d’une profondeur telle que St Paul écrit encore :

« Vivante, en effet, est la parole de Dieu, efficace et plus incisive qu’aucun glaive à deux tranchants, elle pénètre jusqu’au point de division de l’âme et de l’esprit, des articulations et des moelles, elle peut juger les sentiments et les pensées du cœur… » ( Heb. 4, 12)

La pensée de Jung met en évidence les multiples interprétations de la réalité « âme ». Il s’agit d’un état psychologique qui jouit d’une certaine indépendance vis-à-vis de l’ensemble des facultés de la psyché…L’âme possède à la fois des qualités terrestres et des qualités spirituelles ; elle est, en ce sens, une « aspiration » de l’inconscient. L’anima exerce une action médiatrice entre le Moi et le Soi. Abandonnons les recherches de Jung et les querelles des philosophes ou théologiens pour essayer une approche plus concrète d’une notion qui peut être éclairée par le témoignage.

Edouard Herriot, en parlant de la culture, donnait une définition par la via negativa. Ainsi il disait : « La culture est ce qui reste quand on a
tout oublié ! »
. La culture est liée à un savoir, à une histoire, à un principe fusionnel, et on la reconnaît à la suite de l’abandon du savoir.
Pour l’âme, l’analogie avec la culture est assez évidente : ne parle-t-on pas de l’âme d’un peuple ? D’une maison qui possède une âme ? L’âme s’éduque puis elle s’identifie ; Elle a une histoire et on reconnaît sa présence à la suite de l’abandon d’un combat, d’une séparation, d’un manque, d’un lâcher prise. C’est alors qu’apparaît l’Ultra humain, cet état qui s’est libéré de la socialisation compressive selon l’expression de Teilhard.
La dernière partie de la vie d’un homme ou d’une femme est une période de retour sur l’essentiel. On dit qu’à l’âge ou s’accumulent les souvenirs, la personne humaine possède une vision de la vie qui n’est plus celles des individus plus jeunes. La vieillesse constitue un état particulier de transformation et d’émergence de l’âme. Un couple qui a vécu durant 30 ou 40 ans ou plus et qui a résisté à l’usure du temps, surmonté toutes les difficultés de la vie commune, qui a engrangé une masse importante de leçons de vivre, possède la capacité de percevoir ce qu’il y a de plus fort et de plus profond dans l’acte de vivre ensemble : Le sens de la fidélité, par exemple. La vie trépidante de notre monde actuel pousse l’individu vers l’activisme et la superficialité des choses quand ce n’est pas vers une certaine lassitude de vivre. La vie réside alors dans une résistance à la pression des flots destructeurs de la désespérance. Nous avons tous plus ou moins la tentation de juger notre société complètement folle et dépravée. Devant les déceptions et le pessimisme de ses interlocuteurs, une humble religieuse affirmait, avec conviction, que tout se voyait dans les plus petites choses de la vie. Cette manifestation de l’âme, qui réussit à s’opposer au monde des sentiments immédiats et aux nostalgies à la mode, constitue un des aspects propres du Christianisme. Le Chrétien est celui qui prend conscience intuitivement que, dans un monde aussi pervers soit-il, reste présent à ce monde, ce qui n’a rien d’une évidence ! L’évolution des sociétés actuelles portent nécessairement vers un certain désenchantement du monde que nous vivons et, par voie de conséquence, vers un abandon partiel ou total de nos capacités à nous intéresser à ce monde et de notre volonté à croire encore en lui. L’ultra humain n’est-il pas dans la capacité de devenir adulte c’est-à-dire conscient de l’achèvement du Soi et de l’accomplissement qui s’est opéré en notre être et au sein du monde. Notre esprit est un composant de la Noosphère mais paradoxalement celle-ci est au-dedans de nous, en attente d’être transformée par nous. L’âme perçoit les réalités dans leur globalité cosmique chargée de sens et dans le silence intérieur. L’homme est fait pour l’exploration de l’infini.

Le mot âme a valeur de symbole.
Appelons SYMBOLE cette possibilité de transparence de toute chose. Ne disons pas : « telle chose a d’abord sa réalité de chose, ensuite elle a la possibilité de faire penser à Dieu », car d’où vient sa réalité de chose, si ce n’est pas par Dieu ou pour Dieu qu’elle est ? Disons plutôt : « telle chose a sa réalité en Dieu », ensuite elle est présente à nos yeux superficiels l’illusion d’être réelle sur son plan. Alors si Dieu m’éclaire, je verrai que cette réalité illusoire n’est rien d’autre qu’illusoire, et qu’elle me cachait la présence immuable du seul Réel auquel mon âme aspire.

Par la foi, nous comprenons que les mondes ont été formés par une parole de Dieu, de sorte que ce que l’on voit provient de ce qui n’est pas apparent. (Heb XI, 3)
Aujourd’hui, certes, nous voyons dans un miroir, d’une manière confuse, mais alors ce sera face à face. Aujourd’hui, je connais d’une manière imparfaite ; mais alors je connaîtrai comme je fus connu. (Cor XIII, 12).

L’âme ainsi se blottit au coeur de l’être humain, dans l’infinie profondeur du « Dedans des choses » selon l’expression de Teilhard. Le symbole serait alors une passerelle entre le « Dehors » et le « Dedans » des choses. Ce « Dedans » ne se limite pas à ce que l’on peut observer à l’aide de nos sens et de nos technologies. On peut le comparer à un arbre puissant dont les racines s’étendent jusqu’à cette réalité que Teilhard appelle : « Le milieu divin ». Au fond de nous, de notre inconscient, est écrit notre histoire, mais aussi celle du monde, depuis le jour de la Création jusqu’à l’événement du Calvaire et l’accomplissement de la Rédemption. Au sein de notre macrocosme familier et du microcosme, nous ne connaissons que les quatre grandes forces fondamentales connues de tous les physiciens. Ce qui nous est voilé par les limites de notre intelligence, c’est l’existence d’autres forces, d’autres énergies, qui exercent en nous une mystérieuse influence. Tel est l’Ultra humain. Ainsi par exemple l’histoire de Jésus crucifié va de nouveau s’actualiser dans la personne d’un croyant ou d’une croyante tels saint François d’Assise, Véronique Giuliani, Marthe Robin, Thérèse d’Avila, et bien d’autres. La prière justement n’est pas qu’une parole adressée à un Dieu extérieur, mais un acte de nature cosmique qui fait remonter en nous le mystère d’un Dieu incarné en l’homme. Etant donné la nature des forces et des énergies mises en cause dans cette union à la transcendance, le corps et l’esprit de ceux ou celles qui vivent une relation d’amour mystique, sont le siège d’une multitude d’expériences sensorielles reproduisant certaines scènes des évangiles. A ce titre, les neurosciences ne pourront jamais accéder à ce niveau de la réalité car l’homme est « trop grand ! » dans sa ressemblance avec son Créateur.

Mardi 22 Novembre 2011 12:20