Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Chapitre 7 / L'AVENIR DE L'HOMME


Teilhard, à propos de la collectivisation humaine, pense qu’elle doit dépasser le phase forcée où elle se trouve pour entrer dans sa phase libre ; celle où, les hommes ayant enfin reconnu qu’ils sont les éléments solidaires d’un tout convergent. L’unanimité d’affinités et de sympathie se substituera aux puissances de coercition. Il conseille donc de prendre de l’altitude pour découvrir la « régularité significative de quelque grand phénomène ».

La philosophie au siècle dernier parlait de « déconstruction » . C’était l’œuvre de Nietzsche, Marx, Freud, Althusser, Lacan, Deleuze, etc … Il s’agissait d’une sorte de révolution de la pensée destinée à pourfendre le culte des « idoles » et les produits de nos illusions. Il s’agissait essentiellement d’une philosophie du « soupçon » qui faisait un procès à toutes les « constructions » philosophiques, religieuses et sociologiques qui, au cours de l’histoire, ont eu pour but le contrôle et l’encadrement de la pensée humaine et de la conscience collective. Chacun d’entre nous, de par son éducation, de parles nécessités d’adaptation à l’environnement, de par les modes et les enfermements de l’esprit dans les impératifs de nature culturelle, subit à son insu, l’influence déterministe de logiques cachées. En somme notre cerveau se trouve soumis la plupart du temps, à des modèles cognitifs qui s’imposent à lui. Les fondateurs de la déconstruction pensaient libérer l’homme de ses entraves culturelles. L’évolution de la science a d’ailleurs participé à cette œuvre de déconstruction : citons le cas de la révolution copernicienne qui a mis un terme définitif à des croyances de nature mystique. Plus tard la loi naturelle de Darwin a battu en brèche les illusions « créationnistes » . Au XXe siècle les développements de la physique moderne ont montré de manière magistrale notre inconnaissance de la structure du Réel et des règles qui en assurent la cohésion. Quant à la connaissance de notre être intime, elle se trouvera dans une large mesure avec Freud, contrariée par une nouvelle théorie traitant du rôle du langage et celui des pulsions inconscientes.

D’autre part la sociologie, durant un temps assez long, fut marquée par les pensées de Marx et de Engels qui s’appuyaient sur des considérations d’ordre économique sensées jeter les bases d’une société idéale. Le soupçon porta aussi sur tous les termes en « isme » dont nous croyons avoir conçu un contenu idéal à nos yeux. Le Christianisme a servi d’alibi à des guerres fratricides et à un contrôle intolérable des consciences. Le Communisme a subi un revers de grande envergure en jouant maladroitement sur l’illusion égalitariste. Les humanismes contemporains ne sont-ils pas le résultat d’une nécessité vitale basée sur nos seuls intérêts économiques ? La démocratie ne repose-t-elle pas, elle aussi, sur des forces « réactives » décrites par Nietzsche ?

Interminable serait le procès de toutes les idoles, au nom de la raison, de la lucidité, de l’esprit critique et de la liberté intérieure ! Le phénomène social, dit Teilhard, n’est pas un déterminisme aveugle, mais l’annonce, l’amorce d’une deuxième phase de réflexion humaine. C’est le phylum qui se reconstitue au-dessus de nos têtes ; et c’est par suite l’esprit d’évolution qui, refoulant l’esprit d’égoïsme, se ranime en droit dans notre cœur, précisément de manière à corriger ce que véhiculent de vitalement toxique les forces de collectivisation.

Réfléchissons un peu sur le fait que ce travail de déconstruction peut devenir à son tour une nouvelle idole ! En fait nous sommes incapables de percer les secrets de « l’Absolu » qui pour certains, se réduisent à la sacralisation du réel. Beaucoup ont cru à la justice, à la liberté, à la raison, au progrès, à la science, à l’art même, en leur conférant une valeur de fin en soi, capable de procurer un bonheur définitif. C’est sans compter avec le relativisme du monde. Ce monde est immanent et toute réalité immanente est sujet à la dualité, à l’opposition, à la bipolarité. Une dualité surgit donc ici même dans la réflexion de l’homme insatisfait :
D’une part se présente en lui l’impérieuse nécessité de suivre Nietzsche dans un combat sans fin. D’autre part se présente également à lui, la nostalgie d’un passé certes imparfait, mais un passé rempli de repères sécurisants. En tout homme se blottit le paradoxe qui le torture. Ne vit-il pas dans une sorte de névrose permanente relayée par les médias qui ne font que le déterminer un peu plus ? Quelle est donc cette complète humanisation dont parle Teilhard ? Nous personnaliser toujours plus, écrit-il, et même nous « diviniser » par accession à quelque Foyer suprême de convergence universelle.

Certains intellectuels ont pris conscience de ce phénomène et, sans rejeter le fait incontestable de la déconstruction, recherche une voie rationnelle vers plus de clarté dans le destin futur de la pensée. La seule soumission à la science et à la technologie risque de l’emporter dans un monde schizophrène et déshumanisé. Il est bien vrai que les processus inéluctable de la mondialisation apportent avec eux, un cortège d’interrogations. On y discerne tout le positif et le négatif d’un tel phénomène planétaire. Il est légitime de penser, comme Heidegger, que ces processus échappent à notre contrôle et à la prise en main de notre destin historique. Pour la première fois au sein de l’humanité, se dessine un monde d’interactions multiples dont on ne discerne plus l’amplitude, la direction et le sens. L’histoire n’est plus la contemplation raisonnée des résultats du travail accompli par l’homme en symbiose avec la nature, mais la vision angoissée d’une réalité dynamique qui accomplit sans son concours et malgré lui. L’homme se trouve comme embarqué sur un radeau qu’il ne gouverne plus dans la mouvance impétueuse des flots d’un économie devenue folle. On peut relire et relire plusieurs fois Nietzsche et Heidegger, on ne trouvera pas de solution miracle aux problèmes de l’humanité. Avec ce rejet citoyen de la chose politique, ne vit-on pas dans un mécanisme de survie ?Et pourtant émergent dans cette planétisation, d’autres formes de forces sympathiques : la multiplication de certaines initiatives telles que les rencontres régulières entre représentants des états, les ONG, les associations, les contacts internet, le développement spectaculaire des pays émergents, les transferts de technologies et de matériel de santé, la solidarité fonctionnant maintenant au niveau planétaire, le respect de l’environnement, etc …

Compte tenu du fait que les mots qui se rapportent aux « vérités » enseignées par les religions monothéistes, ne sont plus acceptés argent comptant par la majorité de nos contemporains, le problème de la transcendance parait livré au seul sens critique de l’individu enclin à se forger sa propre religion. L’homme moderne est devenu exigeant en raison de l’évolution accélérée des connaissances et des produits techniques. Il est devenu impatient et obsédé par le désir de toujours avoir plus. Il n’aime et ne reconnaît que ce qui lui paraît tangible. Il faut dire que le Christianisme, par exemple, ne lui offre qu’un langage intellectuel chargé d’abstraction et une théologie sans changement ; d’où un certain engouement pour les philosophies venues d’Orient ; Tibet et Japon en particulier ; d’où un attrait vers l’ésotérisme et le merveilleux en général. La moyenne d’âge des fidèles présents dans les églises est devenue très élevée, tandis que la jeunesse attirée par les religions est prédisposée à une radicalisation intégriste de leurs convictions. Il en résulte une fracture d’incompréhension entre plusieurs mondes nsocioculturels. Il y a ceux qui prétendent être dans la vie et ceux qui se réfugient hors de la vie, pensant y trouver un paradis perdu, ou tout au moins un monde sécurisant. Sortira-t-on un jour de ce désastre culturel ? Rien n’est moins sûr en raison de l’état de désagrégation des idéaux porteurs.

Retour sur la transcendance. Il y a ceux qui nient carrément cette notion et ceux qui la déforment. Il existe d’ailleurs plusieurs conceptions de la transcendance :
Celle qui demeure liée à l’univers où nous vivons. C’est la conception des Anciens qui fondaient leurs croyances sur l’harmonie du cosmos et sa redoutable grandeur C’est une réalité qui dépasse l’homme sans pour autant se trouver complètement isolé de lui. Selon la pensée grecque, cet univers ordonné et parfait contient toutes les réalités terrestres.

Celle qui fut le support des mystiques orientales affirmant que notre monde est illusoire et cause de souffrances. La grande Réalité se situe au-delà de nos concepts rationnels et représentatifs et on la découvre par une pratique longue et difficile de la Sagesse et de la Méditation. Elle représente inconsciemment chez les adeptes, une certaine nostalgie d’un Eden à jamais perdu.

Celle qui exprime l’existence d’un Etre suprême extérieur à la nature humaine et à l’univers tout entier. Elle s’applique au Dieu des religions monothéistes qui sont fondées sur la Révélation.

Celle qui fut décrite par Husserl au début du siècle dernier, à travers la phénoménologie : « la transcendance dans l’immanence ». En fait le modèle phénoménologique de Husserl ne tient pas compte des multiples relations de dépendance qui régissent le fonctionnement du réel. J’ai choisi à mon tour d’autres métaphores pour modéliser ce que notre esprit a du mal à saisir. La transcendance est pour certains la Terre sans le Ciel, pour d’autres le Ciel privé de la Terre. J’ai lu un jour au-dessus d’une icône russe : le Ciel « sur » la Terre ! Les fameuses idoles que l’on désire voir disparaître, résultent effectivement d’une confusion entre le Ciel et la Terre ! La vraie transcendance pour moi reste modélisée par cette imbrication géniale suivant laquelle les nombres rationnels se situent par rapport aux nombres dits irrationnels. Autrement dit le Ciel et la Terre sont imbriqués l’un dans l’autre sans se confondre. S’il existe bien des réalités prouvées par l’expérience et la mesure, il existe également d’autres réalités inaccessibles. Il convient de laisser la place à une métaphysique qui n’est pas invention commode pour légitimer nos pensées et nos actions. Il nous faut laisser la place à la confiance et au discernement, sans pour autant nous laisser bercer par des utopies destructrices de notre mental. Je pense ici au sectarisme et à toutes les formes de structures perverses que l’on connaît de nos jours.

Au sens de la phénoménologie, une expérience intense et sincère ne sous-entend-elle pas aussi une présence d’un autre monde ? Tel se disant non-croyants n’enfile-t-il pas les oripeaux d’un être étranger à soi-même ? D’ailleurs on se trouve là dans une situation paradoxale. D’une part on fustige ce qui provient de la pure invention intellectuelle non éprouvée par l’expérience authentique. D’autre part on s’intéresse aux phénomènes vécus par d’autres selon ce schéma intellectuel ! Si le Christianisme constitue l’une de ces « idoles nietzschjéennes » alors que l’Athéisme doit honnêtement être considérée comme une autre de ces idoles. Ne dit-on pas parfois que certains non-croyants valent beaucoup mieux que certains chrétiens pratiquants ? Il convient donc de se méfier de tous les raccourcis et de toutes les illusions en matière de philosophie et de religion. La relation entre l’homme et son Créateur revêt des visages multiformes, inexplicables et inattendus, ce qui impose une profonde modestie dans l’expression de nos nombreuses conceptions de la réalité. La vérité nous échappe, il faut le reconnaître en toute bonne foi. Beaucoup de réflexions restent à initier dans ce monde qui court après le sens de ce qu’il vit aussi impétueusement. Si je n’en retenais qu’une seule, ce serait : « Quel que soit l’état du monde où nous vivons, le message de Jésus demeure actuel jusqu’à la fin des temps. »

Si je voulais définir cet esprit d’évolution, dont parle Teilhard, je me réfèrerais à cet aphorisme du philosophe Jacques Maritain : « Il faut avoir l’esprit dur et le cœur doux, or combien n’ont que le cœur dur et l’esprit mou ! »

Cet esprit dur, qu’est-ce à dire : « Un goût passionné de grandir, d’être, voilà ce qu’il nous faut. Arrière donc les pusillanimes et les sceptiques, les pessimistes et les tristes, les fatigués et les immobilistes ! La vie est perpétuelle découverte. La vie est mouvement. » L’esprit de planétisation est celui qui se tourne vers le changement et l’universalisme, dans tous les sens du terme.



Samedi 7 Mai 2011 09:15