Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Réflexion pour réunion d'octobre 2012



Avant l’avènement des sciences modernes, on pensait que la matière était essentiellement composée de substances solides et insécables ; d’où cette définition du panthéisme : système philosophico religieux qui affirme l’identité substantielle de Dieu et du monde et n’admet d’autre Dieu qu’une substance infinie dont tous les êtres sont des modes.

Depuis le début du siècle dernier, on sait que la plus intime configuration de la matière s’appuie sur des notions de champ au sein duquel s’opère une multitude d’interactions. Nous ne sommes plus dans la conception de substance mais de relations. Le panthéisme de Teilhard repose justement sur des questions de rapports : rapports entre l’homme et l’univers, rapports entre le Christ et le Monde, rapports entre les êtres dans le cadre du plérôme.
On ne doit pas concevoir cette forme de panthéisme comme une identification de substances mais plutôt comme des phénomènes de résonance générant un feu ardent de pensées philosophiques et mystiques. Teilhard évoque la puissance d’intuition des artistes, celle des poètes, celle des philosophes, celle de tout un chacun qui un jour peut ressentir cet attrait vers l’unité du monde et le cosmique.

Cependant le mot « panthéisme » ainsi que le mot « cosmique » peuvent conduire à de profondes ambigüités ou erreurs de jugement et, de plus, à mon avis Teilhard n’en dit pas assez long sur le sujet. Que dire, en particulier, de tout ce qui touche au mystère de la Croix ? Le sens profond reste à définir et de nos jours encore, il n’apparaît que rarement dans le discours religieux souvent orienté vers des contingences alliant sociologie et éthique.
Suivant la définition traditionnelle du panthéisme, la Nature n'est pas créée par Dieu, mais évoluée par Lui, émanée de Lui de toute éternité, ou plutôt coexistant avec Lui, elle est infinie comme Lui; c'est le corps éternel du principe spirituel également éternel. De là on parle de l'Esprit-Matière ou de la Matière-Esprit. Les systèmes philosophiques plus ou moins panthéistes, nous paraissent manquer de logique : Ils ne tiennent pas compte de la notion de « cause première » qui est inséparable de celle de liberté totale. Dieu ne peut pas être la cause éternelle de tout et être, en même temps, soumis à quoi que ce fût car, en ce cas, Il ne serait plus « cause première »; Il serait un effet dont la cause serait à chercher. Un assujettissement quelconque, fût-ce à une Loi primordiale, serait une limitation, une imperfection et il est illogique d'attribuer, ainsi, des bornes à l'Etre qui, par définition même, est l'Absolu, l'Infini et le Parfait. Le Christ n’est pas le Monde et le plérôme reste encore un profond mystère.
Pour le chrétien, Dieu n'est pas seulement libre, mais Il est l'essence même de la Liberté car Il est l'Etre premier de qui toute loi procède; aucune loi ne saurait donc l'asservir. Certes Il est actif, mais nous ignorons le mode de son activité, pour pouvoir en inférer « qu'Il a dû toujours créer et que, par conséquent, la Création est infinie et éternelle comme Lui. » Étant la plénitude, Il se suffit à Lui-même de toute éternité et, s'Il crée des êtres, ce n'est pas par nécessité de créer, mais par bonté, par amour, pour Se donner Lui-même à ses créatures. La création devient ainsi un acte de liberté, de spontanéité. D'ailleurs qu'est-ce que la création, sinon la limitation, l'entrée de l'Absolu dans les champs circonscrits de l'étendue et de la durée. Loin d'en déduire que la Nature est éternelle et sans limites, nous en concluons, au contraire, qu'elle est bornée et finie, puisqu'elle n'est qu'un reflet de la Parole créatrice sur les écrans du temps et de l'espace.
En d'autres termes, notre point de vue est le suivant : Dieu est l'Absolu, l'Etre Un et Parfait, l'Infini se suffisant à Lui-même. La Nature, elle, ne commence à exister que lorsque l'Absolu Se reflète sur le Relatif, lorsque le Parfait se mire, pour ainsi dire, dans les miroirs imparfaits des formes créées. Étant un simple reflet de l'Etre et non l'Etre en soi, la Nature est, par essence, imparfaite et finie. Il n'en pourrait être autrement, puisque les facteurs espace et temps formant la Nature, ne peuvent se concevoir que dans le « limité », dans le relatif. L'espace est un intervalle entre deux bornes; le temps est une succession qui commence et qui, forcément, s'épuise. S'il n'y a plus de borne, il n'y a plus de durée ni d'étendue possibles; c'est l'Absolu qui n'est ni l'une ni l'autre. Il en est de même du nombre; pour qu'il y ait nombre, il faut qu'il soit fini; s'il atteint l'Infini, il se confond avec Un; il n'y a plus de nombre possible. C'est l'Absolu. Un nombre infini est un non-sens. C'est pourquoi le nombre des astres de l'Univers est déterminé, ainsi que celui des âmes qui le peuplent. Tout cela est du borné, du créé, sans quoi on n'est plus dans le relatif mais dans l'Absolu. Or qui peut, logiquement, identifier la Nature avec l'Absolu ? Ne voyons-nous pas ses imperfections évidentes, ses vicissitudes, le caractère périssable de tout ce qui la constitue ? N'est-elle pas composée d'ombres changeantes, d'êtres visiblement imparfaits et en évolution vers un meilleur devenir ? Elle n'est donc pas l'Absolu, et le Panthéisme est entaché d’erreurs car l'Absolu est perfection éternelle, plénitude immuable ou Il n'est pas. On atteint là le domaine de la confusion et de l’absence de repères.
Cependant, pour un chrétien, il existe une relation intime entre le Créateur et le Cosmos et c’est justement cette relation qui est à connaître et comprendre malgré la césure qui les sépare. Cependant, selon l'enseignement chrétien, Dieu est partout, Il est donc aussi bien dans chacune des parties et dans chacun des êtres de notre univers.Oui, et c'est même pour cela que tous ces êtres tendent vers Lui. C'est ainsi que s'expliquent leurs angoisses et leurs aspirations : l'Absolu qui est en eux les pousse vers Lui-même; aussi le Relatif ne leur suffit-il pas et cherchent-ils à s'en affranchir pour aller plus haut. Sa vie est précisément le Christ, le Verbe par qui tout a été fait et par qui tout doit être sauvé et conduit vers la félicité divine. Le Verbe est, dans chaque être relatif, la parcelle d'Absolu, si l'on peut s'exprimer ainsi. C'est le « levain » de l'Évangile qui doit, un jour, faire lever toute la pâte, c'est-à-dire toute la vie spirituelle de l'être. Il est maintenant « un grain de sénevé », imperceptible en chacun de nous, mais qui deviendra un grand arbre, quand nous aurons développé toutes nos possibilités de progression vers Lui. Dans chaque être créé, comme dans l'immense Création, il y a, en effet, un double aspect, un double principe : le principe éternel (le Christ qui explique les tendances de l'être vers le Progrès, vers le Mieux, vers le Parfait); et, ensuite, l'aspect relatif (reflet passager de l'Etre), résultant du devenir, des conséquences de la Loi, du « karma » comme diraient les Hindous, qui rend compte des limitations, des angoisses, des imperfections et des souffrances qui, autrement, ne seraient pas justifiées.
L'Absolu, étant plénitude immuable, n'est pas susceptible d'évolution, de progression. Aussi le progrès n'est-il possible que pour les êtres relatifs qui tendent vers l'Absolu. Dans l'hypothèse panthéiste que signifierait le mot progrès ? Aucun progrès réel et continu ne serait concevable car, s'il pouvait y avoir progression ininterrompue, l'Univers devrait être déjà absolument parfait, puisqu'il serait éternel et qu'il évoluerait de toute éternité. Non, les panthéistes convaincus ne peuvent croire qu'à des cycles, éternellement renouvelés, de progression, puis de régression, dans lesquels on chercherait vainement une loi d'harmonie, une finalité logique.
Au contraire, la doctrine chrétienne se concilie parfaitement avec l'idée d'une évolution, d'un progrès continu des êtres relatifs jusqu'à la réalisation de leur destinée qui est de se rendre dans l'Absolu. Un tel progrès est intelligible et logique, puisqu'il tend vers une fin et que cette fin, la fusion dans le Parfait et l'Immuable, explique et justifie l'évolution et les vicissitudes des êtres.
Si nous écartons l'idée d'un Médiateur universel, car les êtres bornés et relatifs ont beau évoluer et progresser, naître et renaître, pendant des milliers de vies, ils ne pourraient jamais, par eux-mêmes, atteindre l'Absolu et l'Infini. Ici éclate la supériorité, la nécessité de la doctrine du Christ Messie et Sauveur universel. Par ses propres forces, en effet, la Nature ne peut pas franchir l'abîme qui la sépare de l'Incréé. Cet abîme, c'est le Verbe incarné, Jésus, en un mot, qui la lui fera franchir.Venant Lui-même de l'Absolu, et se penchant vers la Création, Il peut opérer cette liaison.Il est venu dans le Monde afin de l'amener à sa suite vers son Père.
Beaucoup d’instances humaines, inspirées par les philosophies orientales, proposent une initiation de nature panthéiste. On peut y découvrir une part de soi-même ou un certain apaisement, mais cette initiation peut aussi conduire la personne humaine dans des attitudes profondément teintées d’orgueil. L’attitude chrétienne, au contraire, demande une grande part d’humilité, vertu qui n’est pas l’oppression et l’asservissement de son mental à une cause impérialiste, mais l’acceptation du Mystère, la recherche de la Vérité et la reconnaissance de son incomplétude. Mon panthéisme à moi est la recherche d’un langage qui fasse que le christianisme ne soit pas qu’une loi juridique, ni une simple morale, ni même une lecture machinale et infantilisante des Evangiles, mais une espérance tenant compte de cet aphorisme de Teilhard :
« Comme il arrive aux méridiens à l’approche du pôle, Science, Philosophie et Religion convergent nécessairement au voisinage du Tout »
ou tout au moins une meilleure connaissance de l’homme.

« Il faut faire preuve d’imagination ! » vient de déclarer Mgr Pierre-Marie Carré, Archevêque de Montpellier, à l’approche du prochain synode de l’Eglise catholique traitant de la question d’une nouvelle évangélisation.
N’est-ce pas le signe d’un malaise face à un changement de société ?




Jeudi 18 Octobre 2012 11:52