Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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chapitre 4 de "Comment je crois"


Les Vérités se rapportant à notre condition terrestre s’inscrivent à la fois dans le cadre du physique, du psychique, du moral et de la métaphysique, donc au sein de l’espace-temps et hors de l’espace-temps. Cette configuration exige de nous, pour y voir plus clair, un renoncement à notre logique cartésienne, un passage par une autre voie que Teilhard désigne sous le terme d’ « aiguillage ». La Création, le premier Adam, Le jardin d’Eden, l’arbre de la Connaissance du Bien et du Mal, la Chute, sont des événements bibliques qui sont pour nous seulement des repères accessibles par notre psyché et non la description rigoureuse de ce qui constitue un Mystère. Les mots : origine, originel, ne désignent pas un commencement mais plutôt une cause première. On peut supposer que tout homme fut d’abord par origine un être spirituel vivant un état de fusion avec son créateur mais également un état de liberté le plus absolu, nécessitant l’existence d’un choix inéluctable, celui de vivre en harmonie avec son Dieu et celui de se séparer de lui au nom d’un désir profond de se montrer égal à lui. Selon cette dernière option, l’arbre convoité se transforme en un gigantesque cauchemar du fait que celui-ci, en embrassant la vie de l’homme, va révéler l’aspect de la réalité divine sous la forme d’une multitude d’objets contradictoires. C’est la naissance de la conscience rationnelle. L’homme est bien responsable de sa condition de déchéance et non la matière.
Une bonne théorie de l’évolution suppose la prise en compte, non pas seulement de la transformation des choses dans le temps, mais de l’origine de ces choses qui se situe hors du temps. Là nous sommes très loin de Darwin.

Le péché originel, c’est l’homme refusant sa confiance en Dieu. Pour dire cette blessure fondamentale dans la relation entre Dieu et sa créature, la Bible raconte la désobéissance dès l’origine d’Adam et Eve. Mais le premier péché n’est pas la première expérience chronologique du péché dans l’histoire de l’humanité. C’est le péché inscrit au cœur de chaque être. Le récit de la Genèse n’est pas historique : il décrit la réalité de tout homme. Dans l’histoire d’Adam et Eve, les figures mythiques de l’humanité défient Dieu en voulant s’approprier les fruits de la connaissance de « l’arbre de la connaissance du bien et du mal » (Gn 2,7). Dieu, en créant l’homme à son image, lui confie tout. Il n’y a pas de limite exceptée la défense faite de manger des fruits de cet arbre. Cette limite infranchissable, c’est l’irréductible distinction entre Dieu et sa créature. Mais l’homme dans sa liberté de choix veut devenir « comme Dieu » et s’approprier le fruit défendu. Le premier péché, c’est cette réalité bien humaine qui pousse chacun d’entre nous à vouloir se réaliser seul. N’avoir besoin de personne, et surtout pas de Dieu, c’est refuser de vivre en enfant de Dieu. Le péché consiste en cette volonté de s’emparer de la vie plutôt que de la recevoir comme un don. C’est vivre selon l’instinct égoïste et égocentrique plutôt que s’engager dans la vie divine. Il n’est plus question d’une « faute originelle » qui serait due à un lointain ancêtre, et auquel tout homme serait soumis par volonté divine ou par fatalité : le premier péché est l’inclination humaine à vouloir se passer de Dieu. Et cette fragilité de naissance ouvre la porte aux autres péchés, qui sont le refus de Dieu et le refus des autres. Il y a donc ce péché d’origine. Mais c’est l’amour de Dieu qui est premier. Dieu appelle sa création à la liberté, il invite à la conversion du cœur. Reconnaître son péché, c’est accepter que Dieu nous rejoigne : l’homme est pécheur, mais Dieu n’a de cesse de lui pardonner, le pardon étant le don par excellence, le don parfait : « Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance », promet Jésus.

Teilhard et le péché originel

Teilhard de Chardin a eu le grand mérite de poser clairement la question du péché originel confronté à la théorie de l’évolution. Les amis de Teilhard constataient que les connaissances scientifiques contredisaient la lecture habituelle des premiers chapitres de la Genèse et ils éprouvaient le besoin de repenser la doctrine chrétienne. La diffusion de cette pensée a été la source des ennuis de Teilhard avec l’autorité ecclésiastique, soucieuse de garder strictement la doctrine du concile de Trente. On ne peut tenir pour historiquement avérée l’existence d’Adam et Eve, comme premiers parents de l’humanité. Teilhard rejette par conséquent la solution qu’on appellerait aujourd’hui « créationniste », selon laquelle la Bible constituerait un véritable livre de science. Il veut élargir la notion de péché originel qui lui semble essentielle pour donner à la rédemption par le Christ la plénitude de son sens et son universalité. La vision de Teilhard s’inscrit dans le cadre de sa christologie : le Christ universel, celui en qui tout subsiste, selon l’expression de Paul (Col 1, 17).

Teilhard s’appuie sur saint Paul qui voyait en Adam le patriarche de l’humanité. Il reconnaît donc en Adam une image de l’humanité de toujours. Cette référence permet de comprendre le salut de l’homme. Jésus – Christ est par nature celui qui agit de manière universelle, en raison de sa nature théandrique, dont l’action se prolonge dans les sacrements, comme Teilhard le développe dans « Le Milieu divin ». C’est dans le présent que le Christ est rédempteur : Jésus détruit le péché qui est compris comme une rupture avec l’influx divin venant du Christ. C’est une atteinte au mouvement de tout l’univers qui doit s’achever dans le Christ. Il ne s’agit pas seulement da la faute d’un homme qui jadis aurait désobéi à Dieu, mais tout ce qui fait obstacle au grand mouvement qui surélève les êtres et les oriente dynamiquement vers leur fin. Le péché est ainsi coextensif au mal qui est dans la nature. Le mal en général n’est pas une maladie spécifiquement terrestre ni liée à la génération humaine ; Pour parler symboliquement, le mal paraît comme « l’ombre de l’être en devenir ». La douleur et la faute apparaissent comme un accompagnement fatal de l’effort de progrès. Dans la perspective évolutionniste, la vie ne fait que passer de l’imparfait au parfait ; tout état antérieur est donc inachevé ; la perfection est dans l’unité comme l’imparfait l’est dans le multiple. L’expression « péché originel » désigne un état de nature : condition de la créature enfermée dans la finitude. C’est le nom donné à tout ce qui résiste au dynamisme de l’évolution qui fait converger toute chose vers le Christ. Le terme « péché » désigne alors le mal inhérent au monde en vertu de son mode de création. Dans un univers de structure évolutive, l’origine du mal ne soulève plus les mêmes difficultés que dans un univers statique, initialement parfait : désordres physiques et moraux naissent spontanément dans un système qui s’organise, aussi longtemps que le dit système n’est pas organisé, conséquences de l’action des forces négatives de contre – évolution.
Teilhard invite à un renouveau théologique qui ne privilégie plus les dimensions doloristes de la croix, mais le dynamisme d’une montée de la vie vers un accomplissement dans le Christ toujours plus grand. Le sens de la Rédemption, ce n’est pas seulement expier ; c’est traverser et vaincre.

En fait pour être honnête, nous nous heurtons aux limites des connaissances humaines. Le développement de la théologie ne s’est pas fait hors de tout contexte culturel, sans prendre au sérieux tout ce qui est connu et avéré. Aussi la théologie doit-elle accueillir les résultats incontestables des sciences de la nature et des sciences humaines. La biologie et la théorie de l’évolution fournissent des informations précieuses sur l’émergence de l’humanité selon un processus long et progressif. D’autre part la psychanalyse, quand elle n’est pas prisonnière de postulats matérialistes de Freud, apporte un éclairage certain à la connaissance de l’action humaine et de ses motivations. Dans l’épisode où Abraham va sacrifier son fils Isaac, nous sommes en présence, non pas d’un acte de veule obéissance, mais de l’expérience profonde où l’homme est prisonnier de ses pulsions de mort. Dieu est là, présent, afin de préserver la Vie. En outre les sciences humaines ont permis de revaloriser le langage symbolique et de montrer que le langage rationnel de la tradition scolastique n’est pas adéquat pour traiter des sujets de nature métaphysique. Il convient de respecter le caractère spécifique des récits bibliques qui s’adressent, avant tout, à l’homme intérieur et de reconnaître la valeur et la fonction du mythe. L’expérience humaine montre que dans le cœur de l’homme, il existe un quelque chose qui échappe à toute prise rationnelle ou explication logique. La quête de l’origine du péché renvoie non seulement à la profondeur du mystère divin, mais autant à la profondeur de toute décision humaine prise dans cette part secrète où se situe sa liberté. Nous sommes là encore dans le domaine de la plus grande complexité. L’expression populaire : « manger du fruit défendu », renvoie au fait que le mal est un excès, tout à la fois au-delà et en deçà du représentable. La profondeur de la conscience humaine échappe à nos conjectures les plus hardies.

La notion de péché n’est pas première ; elle est corrélative à la révélation de la bonté de Dieu. Ainsi, l’expression « péché originel » n’est pas un préalable à la doctrine du salut ou de la grâce ; elle est un corollaire de la pleine révélation du salut accompli par Jésus – Christ. Cela permet de répondre à l’accusation de « culpabilisation » qui est faite à la doctrine chrétienne attentive à la gravité du péché. L’enfant n’est pas coupable de ce qu’il n’a pas commis ; il naît innocent. Il est cependant marqué par l’héritage du péché qui habite l’humanité. Baptisé, il entre dans la communion des saints qui l’enracine dans la vie que Dieu lui offre : la vie trinitaire. La notion de penchant mauvais ou d’imperfection humaine ne suffisent pas à dire toute la profondeur de ce qui détruit l’humanité : la rupture avec l’amour de Dieu et la perversion de sa vocation à être « à son image comme à sa ressemblance ».

Le péché d’origine n’est connu, donc, que dans une révélation : celle de Jésus – Christ. C’est à la lumière de l’Exode et de l’Exil que le texte de la Genèse a été écrit. C’est à la lumière de la mort et de la résurrection de Jésus et de l’expérience missionnaire qui manifeste l’universalité de l’amour de Dieu pour l’humanité que Paul utilise la figure du premier Adam. Ainsi la théologie de la rédemption est première. Or celle-ci a lieu par la Croix qui représente un abîme de cruauté où se dévoile l’incommensurable haine dont l’être humain est capable. Elle est en même temps et plus encore la révélation de l’amour que Dieu porte à ses créatures ; de tout cela, Teilhard en était certes bien conscient !!




Lundi 5 Mars 2012 09:34