Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Réflexion qui sera présentée lors de notre réunion du 27/3/2015
Chapitre 3 du livre : « ECRITS DU TEMPS DE LA GUERRE »


Marcel COMBY/La communion avec Dieu
On doit rappeler d’abord le rapport de Teilhard à la technique, à l’action transformatrice de l’homme. Il ne s’est pas privé de chanter les louanges du progrès, à une époque (entre les deux guerres mondiales) où cette expression ne faisait pas recette dans le monde catholique, encore fortement imprégné de jansénisme. A ses yeux, la croissance du Royaume de Dieu ne pouvait pas ne pas aller de pair avec le progrès des sociétés humaines (sans pour autant qu’il puisse y avoir identification complète. Cette position a posé problème dans l’après seconde guerre mondiale. La mentalité sociale avait changé. Des interrogations de fond se faisaient jour à l’égard de l’optimisme des Lumières que l’on tenait pour responsable des catastrophes dont on venait d’être témoins ou victimes.

De nombreux philosophes de l’époque, bien que formés à l’école du progressisme moderne, commençaient à soumettre ce progressisme à la critique : en Allemagne, l’Ecole de Francfort et en France, l’existentialisme. Teilhard s’est trouvé en réaction à l’égard de ces courants dont celui de la déconstruction avec Derrida. La réaction, à la fois contre les tendances jansénistes de son environnement de jeunesse et contre le pessimisme qu’il perçoit dans la société européenne à son retour de Chine en 1946, l’incite à adopter une attitude résolument optimiste sur l’avenir du monde. Il y a chez Teilhard un sentiment particulièrement intense de la présence de Dieu au sein du monde. Pour lui, comme on l’a vu, la matière n’est pas du tout inerte, chose morte à disposition de l’homme et de sa manipulation, comme le voudraient les « technophiles ». Même l’objet le plus matériel, le plus « dur », le plus impénétrable est imprégné de Dieu. Il y a une « diaphanie » divine au sein du cosmos. Cette mystique du monde s’exprime très remarquablement dans le bel « Hymne à la matière », dont quelques expressions peuvent être méditées.

A bien des égards, la pensée de Teilhard a l’immense mérite de nous inviter à penser chrétiennement la nature, ce que la théologie de son temps faisait peu (et la nôtre pas toujours beaucoup plus). Il s’agit de prendre au sérieux l’idée d’un Dieu qui s’incarne, qui s’immerge dans le monde concret. Aucun surnaturalisme ne peut nous sauver. Nous sommes invités à prendre au sérieux l’action humaine. Tout ce que nous réalisons de concret a un poids spirituel. Il nous invite à penser largement avec une certaine hauteur de vue. L’humanité n’est pas une instance détachée des autres composantes du cosmos. La question la plus délicate que soulève sa pensée est de savoir s’il n’accorde pas trop à l’homme. Dans un texte de 1921, « Science et Christ », il n’hésite pas à écrire : « Notre devoir d’hommes est d’agir comme si les limites de notre puissance n’existaient pas » (IX, 60). La formule est dangereuse. Cette non-reconnaissance des limites n’est-elle pas une illusion encore pire que la tentation de s’évader hors du monde ? La difficulté est qu’on ne peut pas invoquer de limites « naturelles » à l’action de l’humanité. Mais sa grandeur consiste justement à savoir en poser. De même que Dieu, au septième jour de sa création, s’est « arrêté », lui le « tout-puissant », il faut aussi que son image cosmique, l’humanité, apprenne à poser une limite à son action avant qu’elle ne devienne dévastatrice.

Ce thème de communion avec Dieu exige que nous revenions au symbolisme contenu dans les Écritures. Symboliquement la terre s’oppose naturellement au ciel comme principe passif par rapport au principe actif, l’aspect féminin par rapport au masculin de la manifestation, le yin par rapport au yang dans le Tao. Le mot terre évoque pour nous certaines qualités telles que la densité, la solidité, la fixation, la condensation, par rapport à la volatilité, la mobilité, la dissolution, l’évaporation. La sédentarité par rapport au nomadisme, etc. La terre est aussi une réalité de nature organique et mère nourricière, soumise au ciel. Elle enfante tous les êtres, les nourrit, puis en reçoit de nouveau le germe fécond : mourir à une forme de vie pour renaître à une autre forme. Dans l’ordre des vertus, la terre symbolise la douceur, la soumission, la fermeté paisible et durable, l’humilité, l’identification et le fusionnel. D’un point de vue plus négatif cette fois, la terre évoquera la dureté du cœur, la fermeture sur soi, l’entêtement, la tendance au péché qui enferme la personne dans les ténèbres de l’âme.

Dans l’Ancien Testament, on parle du Rocher d’Israël représentant le Principe Suprême, c’est-à-dire Yahvé. (Det, 32, 4). Le Rocher se situe dans le symbolisme de la terre puisqu’il représente la force et la solidité de l’Alliance de Yahvé et de son peuple ainsi que la fidélité. (Ps, 18 ,3 ; 19, 13) Moïse est l’homme du rocher d’où il fait jaillir les eaux vives de deux coups de sa baguette. Le rocher, élément solide par excellence, préfigure donc le Christ. (St Paul Cor, 10 , 4) La terre est mère nourricière. C’est la matrice et le réceptacle de la vie.
Par transposition de ce symbole maternel dans le Christianisme, nous pouvons parler de l’Eglise, conçue comme une communauté où les membres puisent la vie de la grâce, mais également peuvent subir une certaine tyrannie spirituelle. L’histoire de l’humanité, depuis la Résurrection, est là pour en témoigner. Ici vient se greffer le mystère de Marie. La Mère divine, la Théotokos, symbolise au contraire la sublimation la plus parfaite de l’instinct maternel et l’harmonie la plus profonde dans l’acte d’Amour.

Selon la philosophie du Védantâ, Dieu doit être conçu comme une Réalité Infinie excluant toute limite et toute détermination. La conception universelle et totale de la Divinité supposerait l’existence d’une « Possibilité universelle » qui se reflète à tous les niveaux de l’Existence universelle qui en constitue « l’apparence extérieure ». Ainsi tout être manifesté tel que l’être humain, n’est que l’apparence ou la manifestation extérieure de sa « possibilité principielle » qui représente alors son « Archétype éternel » en Dieu. L’ensemble de tous les Archétypes représente, au niveau de la Divinité une « conception » de la Divine Essence, conception purement principielle, non manifestée et indifférenciée. Dans ce cadre, se situe par exemple ce que l’Eglise catholique appelle : l’Immaculée Conception.

Selon ce schéma de pensée, le Mal réside dans l’illusion séparative ou séparativité apparente. Cela entraîne cet état mental selon lequel l’entité manifestée « homme » semble complètement autonome. A propos de l’âme, je dois souligner que cette réalité métaphysique englobait un espace beaucoup plus étendu que la simple réunion du corps et de l’esprit. En somme, si nous y réfléchissons bien, notre être est « beaucoup plus grand » que nous l’imaginons généralement. D’ailleurs …à cet égard, que dire des personnes qui ne possèdent plus l’usage de leur corps ou celui de leur cerveau ou qui se trouvent plus ou moins marginalisées ? Sont-elles déjà mortes ou tout simplement exclues du monde ? Cette parole du Christ : « Tout ce que vous faites au plus petit des miens, c’est à moi que vous le faites ! » constitue un langage fort qui concerne l’attitude à avoir vis-à-vis de la personne dans toute son unité. Le mot exclusion, si souvent évoqué dans les églises, signifiera le plus souvent enfermement de l’individu dans une prison intérieure. Le péché originel, que nous ne savons pas concevoir dans notre intelligence limitée, constitue une sorte de « sortie illusoire » du Principe.

Retrouver en soi son « Archétype éternel », c’est réaliser en soi le mystère de la Vierge, ce qui dépasse de loin les démarches purement affectives que nous inspire la féminité et le courage d’une femme que nous jugeons sublime. On se retrouve un peu au sein des doctrines orientales qui s’appuient sur le principe de l’identification et de la fusion…avec, il est vrai, une Réalité tout autre. Au niveau du Cosmos et de la Genèse, il est écrit : L’Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux. Le symbolisme associé à cette phrase fait apparaître le double Principe, sachant que les eaux représentent, par leur plasticité, la soumission au principe actif de l’Esprit. Au niveau de la nature humaine, le couple Adam – Eve représente « l’Androgyne primordial » et au niveau le plus bas, se situent l’homme et la femme tels que nous les connaissons.
Dans la démarche inverse qui va du manifesté au Non manifesté, le Mystère nous conduit vers l’existence du couple : Saint-Esprit – Vierge Marie et celle du couple : Christ – Eglise. Ici le couple se comprend comme la Réalité présidant à une nouvelle naissance qui s’opère par une alchimie spirituelle débouchant sur un état de l’âme. Cet état ontologique n’est en rien une situation morale ou un ensemble d’actes vertueux, mais quelque chose d’indicible qui se traduit théoriquement par le fait qu’on est conçu à l’exemple des eaux primordiales qui offrent toute leur plasticité à la volonté divine.

Trois conditions, sont requises pour atteindre effectivement cette plasticité de l’âme.
1 --- La transmission de l’influence spirituelle ou communication du Saint-Esprit par les rites tels que les sacrements. C’est, d’une certaine manière : la Voie.
2 --- La connaissance de la doctrine donc de la Vérité.
3 --- La pratique de la méditation et de l’oraison qui conduit à la Vie, au sens le plus large.
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L’appellation de Terre Sainte s’applique pour les Juifs et les chrétiens, à la Palestine. Il s’agit, comme dans d’autres traditions, d’un centre spirituel correspondant au centre du monde dans son aspect cosmique. C’est la Terre promise, but et finalité d’une quête d’ordre à la fois historique et spirituel, la voie royale qui correspond dans les faits, à la conquête de la Transjordanie. On peut affirmer que la voie royale désigne la voie directe, le droit chemin, l’ascension de l’âme qui accède au Royaume.

Quant à la Terre promise, elle désigne un des pôle de l’esprit, une préfiguration de la Jérusalem Céleste et du Royaume de Dieu
L’Ascension symbolise un envol, une élévation au ciel après la mort. La scène de l’Ascension qui se situe 40 jours après Pâques, signifie que la période des entretiens familiers avec le Christ est terminée. Jésus « siège » maintenant à la droite de son Père et ne reviendra plus avant la parousie. La notion de Royaume de Dieu sera largement évoquée dans les Evangiles, sans toutefois en donner une véritable description, sinon que celui-ci se caractérise par une mystérieuse proximité.

L’enseignement de Jean le Baptiste fait d’autre part apparaître la manifestation suprême d’une dualité ontologique : le mouvement descendant de l’homme qui doit s’effacer et agir non pour assurer sa gloire personnelle mais au contraire pour laisser s’établir celle de son Créateur ; le mouvement ascendant du Christ qui associe l’homme à sa passion et à sa Résurrection.
Le Royaume n’est donc pas la seule récompense d’une vie consacrée à la recherche, parfois obsessionnelle, de la vertu et de la perfection au sens anthropologique du terme ou au sens des religions orientales. Nous sommes là dans une autre logique que celle de la morale traditionnelle, mais plutôt dans la logique de la pauvreté spirituelle. « Heureux les pauvres en esprit car le Royaume des Cieux esprit. » (Mat, 5 , 3).
Les Evangiles nous donnent des éléments symboliques pour nous parler du Royaume, par exemple dans la parabole du grain de sénevé :

Le Royaume de Cieux est encore semblable à un trésor
qui était caché dans un champ et qu’un homme vient à trouver :
il le recache, s’en va ravi de joie vendre tout ce qu’il possède,
et achète ce champ.
Le Royaume des Cieux est encore semblable à un négociant
en quête de perles fines : en a-t-il trouvé une de grand prix,
il s’en va vendre tout ce qu’il possède et achète cette perle.
(Mat, 13, 44-45)
Le royaume des Cieux est encore semblable à un filet qu’on jette en mer
et qui ramène toute sorte de choses.
Quand il est plein, les pêcheurs le tirent sur le rivage, puis il s’asseyent,
recueillent dans des paniers ce qu’il y a de bon,
et rejettent ce qui ne vaut rien.
(Mat, 13, 47-48)
Le chrétien doit tout quitter pour y entrer :
Que votre cœur cesse de se troubler (1)
Croyez en Dieu, croyez aussi en moi.
Il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père,
sinon je vous l’aurais dit ;
je vais vous préparer une place.
Et quand je serai allé vous préparer une place,
je reviendrai vous prendre avec moi, (2)
afin que là où je suis, vous soyez vous aussi.
Et du lieu où je vais vous connaissiez le chemin.
Thomas lui dit : « Seigneur nous ne savons pas où tu vas.
Comment en connaîtrons-nous le chemin ?
Jésus lui dit : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ! »
(Jean, 14, 1-5)

Jésus est la Voie, la Porte, en tant qu’il révèle le Père ; la Vérité, en tant qu’il enseigne et incarne la religion en esprit, seule agréée du Père ; la Vie, puisque la vie éternelle, c’est connaître le Père présent dans le Fils.

L’Eglise est symbolisée par une vigne, une barque, une tour. Comparée souvent à la Vierge, elle est encore nommée l’épouse du Christ : elle remplace Israël dans les Commentaires chrétiens du Cantique des Cantiques. Comme Israël était l’Eglise dans l’Ancien Testament, l’Eglise est l’Israël du Nouveau Testament. La Vigne, symboliquement, est Israël en tant que propriété de Dieu.
Ce plant précieux déçoit celui qui l’a si bien entouré de ses soins. C’est pourquoi le symbolisme va se transférer sur la personne de celui qui incarne et récapitule le vrai peuple de Dieu : Jésus proclame qu’il est le vrai cep et que les hommes ne peuvent prétendre être la vigne de Dieu s’ils ne demeurent en lui. Autrement ils ne sont que des sarments bons à être jetés au feu. Dans les Evangiles synoptiques, Jésus emploie le terme de vigne comme parabole du Royaume des Cieux. Il fait du « fruit de la vigne » l’Eucharistie de la nouvelle Alliance.
Le symbolisme de la vigne s’étend ainsi à chaque âme humaine. Se substituant à Israël,
Le Christ deviendra à son tour comparable à une vigne, son sang étant le vin de la Nouvelle Alliance. La métaphysique de la Terre prend ici tout son sens.
Le vin est l’image de la connaissance et la vigne le symbole du Royaume des Cieux dont le fruit est l’Eucharistie.

Dans ce cadre métaphysique, la Vierge mère de Dieu symbolise : la terre orientée face au ciel qui devient ainsi : une terre transfigurée, une terre de lumière. Pour Teilhard, Marie représente la trace de l’axe de la vie. L’état virginal signifie le non manifesté, le non révélé. La Sagesse fait allusion à l’oiseau survolant les eaux primordiales de la Genèse. Ces eaux virginales deviendront fécondes, c’est-à-dire pourvues de vie, grâce à cet oiseau représentant l’Esprit Saint. On dit de l’âme qu’elle est vierge quand elle est vide. Elle reste prête à recevoir la semence divine. Selon Maître Eckhart : « l’âme vierge signifie l’âme libre de toutes les images étrangères, aussi disponible qu’avant sa naissance. Pour l’homme, devenir fécond, c’est être femme. Il faut que Dieu devienne fécond en lui.

La métaphysique de la terre exige de l’homme un regard vers le ciel !. Pour Teilhard de Chardin, ce regard se porte tout naturellement vers le Christ récapitulation de toutes choses. La Terre sera, à la fin des temps, enlevée par lui dans le Plérôme.
 

Dimanche 22 Mars 2015 20:42


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