Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Traail pour mai 2013


INTRODUCTION

Cette complémentarité se retrouve dans les deux actions divines présentes dans les textes bibliques : d’une part Dieu sépare et d’autre part Dieu rassemble.

Si Dieu sépare d'abord, en fin de compte son plan est de rassembler ses enfants, de réunir même toutes choses, au temps fixé par lui. Séparer et rassembler, ce n’est contradictoire qu'en apparence. Avant de pouvoir entrer dans un alliage à usage industriel, l'or brut doit subir l'affinage. Cette opération consiste à séparer l'or des autres métaux qu'il contient (argent, platine, cuivre, par exemple) par voie chimique ou électrolytique. Alors seulement l'or fin (or pur) peut subir une deuxième opération: l'alliage, par la fonte de cet or pur avec une quantité déterminée de métaux d'appoint, eux-mêmes préalablement purifiés. On obtient ainsi un or allié, au titre exact désiré répondant aux exigences techniques requises, pour entrer dans le circuit de fabrication. On ne saurait parler d'alliage sans affinage préalable.

Dieu, d'abord, sépare, ensuite seulement il allie. Dans son plan le Seigneur apparaît comme le grand rassembleur.

Teilhard, dans son ouvrage : « Le phénomène humain », nous fournit une explication bien personnelle. Il parle de cette évolution de la matière inerte et vivante à travers les notions modernes d’émergence et d’auto – organisation. L’histoire de l’univers et de la vie nous présente une montée de complexité qui aurait été impossible à détecter si tout se passait près d’un état d’équilibre et sans dissipation d’énergie. Ainsi les dualités : ordre et désordre, régularité et irrégularité, stabilité et instabilité, prévisibilité et imprévisibilité, se conjuguent pour créer la complexité. Dans une structure complexe, l’ordre est dû à l’existence d’interactions et le désordre permet de rapprocher les constituants du système pour favoriser des interactions. Il apparaît alors une certaine dialectique qui exprime que le Tout est plus que la somme des parties : la cellule est plus qu’un simple agrégat de molécules ; car dans le Tout émergent des propriétés nouvelles dont sont dépourvus les constituants ; ce qui fait que le Tout est doté d’un dynamisme organisationnel. Il existe au sein de la vie un faisceau de qualités émergentes (l’auto – reproduction par exemple). La vie contient simultanément un élément d’ordre (programme génétique par exemple) et un élément de désordre dégénératif. Dans un tel contexte la mort est inséparable de la vie et ainsi l’organisation du vivant se conçoit comme une réorganisation permanente. Sur le plan de l’évolution du vivant, il existe un cône de divergence globale représenté par la croissance inexorable de l’entropie (mort thermique de l’univers) et un cône de convergence locale vers le point Oméga représentant pour Teilhard la victoire finale de la vie. Notre histoire actuelle, marquée par l’accélération du progrès scientifique s’inscrit dans la formidable énergie créatrice de l’évolution. En fait la complexification actuelle d’un monde ultra – matérialisé peut ouvrir la voie à des possibilités nouvelles de recherche de sens. Cependant l’idée d’évolution continue à susciter des controverses dans le monde intellectuel. On peut discuter à souhait sur le hasard, sur le déterminisme et la loi de sélection naturelle. Le langage humain ne suffit évidemment pas pour rendre compte et expliquer vers quelle direction il faut aller pour se rapprocher de la vérité. On peut douter de la valeur conceptuelle des mots : qu’appelle-t-on en fait sélection naturelle par exemple ? L’évolution admet-elle une finalité ?
On sait cependant que la pensée de Teilhard privilégie le mouvement de l’être, celui de la matière, celui du Monde, celui de l’Humanité, ainsi que le principe d’union dans la différentiation. C’est le grand moteur de l’évolution sous l’effet du Christ Evoluteur.

1- DIEU SEPARE

« Vous serez saints pour moi, car je suis saint, moi, l'Eternel; je vous ai séparés des peuples, afin que vous soyez à moi. » (Lev, 20, 26)

a / Dieu sépare la lumière

Au début des actes créateurs de Dieu intervient une séparation: la lumière est séparée des ténèbres. Au-delà de l'institution du premier jour, apparaît ici la révélation fondamentale que Dieu est lumière. Il veut se faire connaître comme tel, intrinsèquement lumière, seule source de lumière. Cette pensée rejoint le prologue de l'évangile de Jean, où le Fils éternel du Père est présenté comme la véritable lumière que les hommes n'ont pas reçue, pas comprise Ainsi, dès le commencement, apparaît l'incompatibilité absolue entre les ténèbres et la lumière. En dehors du royaume de la lumière instauré par le Père des lumières, de qui descend tout don parfait, il existe un royaume des ténèbres. Face au royaume de la lumière, dans lequel nous sommes introduits par la foi, se trouve donc un royaume des ténèbres, dont le but est d'entraîner la créature de Dieu dans «les ténèbres du dehors», loin de la lumière divine. C'est, avant tout, ce que suggère la séparation divine, au premier jour de la création.

Outre le symbole, cette séparation dégage un grand principe, qui se vérifie tout au long de l'Ecriture, selon lequel:
1)Dieu a toujours en vue le bonheur de l'homme;
2)La séparation selon Dieu est toujours une mesure de protection et de bénédiction.
En effet, en séparant la lumière des ténèbres, l'Eternel ne prépare-t-il pas (comme dans tout son œuvre créatrice) les conditions terrestres idéales pour cet homme qu'il va créer à son image ? L'alternance des jours et des nuits, des soirs et des matins, n'offre-t-elle pas à l'homme des conditions de vie agréables, bienfaisantes et harmonieuses, un équilibre entre le temps réservé à l'activité et celui du repos ?

b / Dieu sépare les eaux

Dans cette même perspective d'un séjour agréable pour l'homme, sont séparées les eaux au-dessous de l'étendue et celles au-dessus, ainsi que les mers et la terre ferme, grâce aux lois naturelles, merveilleuses et admirables, établies par le Créateur, qui régissent l'échange des eaux et des vapeurs dans l'atmosphère. Cet équilibre fut rompu au déluge, quand toutes les sources du grand abîme jaillirent et les écluses des cieux s'ouvrirent (Ge, 7.11). Alors fut interrompue la séparation des eaux, par le jugement de Dieu. A Noé l'Eternel promet qu'il n'y aura plus de déluge, tant que la terre subsistera (Ge, 9.11). Cette alliance, attestée par l'arc-en-ciel, met l'humanité à l'abri, grâce au décret divin, d'un futur déluge. Dans la Bible, l'arc-en-ciel apparaît après le déluge en signe d'alliance offerte par Dieu à "tous les êtres vivants" (Ge, 9, 12-17). Dieu s'engage à regarder chaque apparition de l'arc-en-ciel et à se souvenir ainsi de cette alliance perpétuelle ... c'est la renaissance de la vie sur terre. Mais les couleurs de l’arc-en-ciel sont obtenues à partir de la décomposition de la lumière blanche, il s’agit donc du symbole de la rationalité avec toutes les dualités, paradoxes et contradictions qu’elle véhicule. La réunification s’opérera dans l’événement de la Transfiguration : la blancheur symbolisera le Christ rédempteur.

c / Dieu sépare un peuple

A la séparation dans la création succède la séparation dans l'humanité. Dieu honore la foi d'un homme qui accepte sa grâce dans l'obéissance: Abraham, appelé le père des croyants. Il lui promet une descendance dont il fera un peuple témoin, (distinct du reste de l'humanité détournée de Dieu), par l'effet d'une séparation protectrice, lui permettant d'être béni. Toute l'histoire d'Israël se déroule en fonction de ce thème conforme à la pensée divine: Je vous ai séparés des peuples, afin que vous soyez à moi (Lev 20.26). Propriété de Dieu, peuple élu, béni, choyé, Israël connut des temps forts et des temps difficiles. Chaque fois qu'il perdit de vue la séparation, la mise à part dont il était l'objet, il en subit les conséquences tragiques et douloureuses (après l'intervention de Balaam, par exemple). Par les prophètes, le peuple était averti, exhorté, repris. Dieu les suscitait pour engager le peuple à marcher dans l'obéissance à sa Parole, dans la séparation. Il ne suffisait pas qu'Israël se tienne à l'écart des autres peuples (ce qui aurait pu devenir simple ségrégation raciale); il devait en connaître la raison. Il fallait donc distinguer ce qui est saint de ce qui est profane (Jer 15.19). Ainsi seulement le prophète pouvait être comme la bouche de l'Eternel, c'est-à-dire son oracle. Le prophète était le porte-parole de Dieu, avec toute la puissance correspondante, à la condition qu'il sépare, lui-même au préalable ce qui est précieux de ce qui est vil. A l'Eglise, Paul ne rappelle rien d'autre; il faut se séparer de tout ce qui se rapporte au culte des idoles. Dieu est saint et le temple du Dieu vivant (que nous sommes) ne supporte pas des contacts avec ce qui est impur. Mais il ne nous est pas demandé de vivre en reclus, à l'écart de nos semblables, retranchés dans un isolement sectaire. Le Seigneur l'a dit: « Je ne te prie pas de les ôter du monde, mais de les garder du Malin » (Jean 17.15). Restons sur nos gardes; il y a des contacts extrêmement dangereux et des proximités redoutables à éviter absolument. « Séparez-vous, dit le Seigneur; ne touchez pas à ce qui est impur » (2 Cor 6.17).
Telle se présente la théologie de la création.

2- DIEU RASSEMBLE

Se référer à (Jean, 11, 50-52) Par sa mort, Jésus réunit en un seul corps les enfants de Dieu dispersés. Le fils de l'homme rassemblera les élus des quatre vents, de l'extrémité de la terre jusqu'à l'extrémité du ciel. Enfin, quand les temps seront accomplis, le Seigneur réunira toutes choses en Christ, celles qui sont dans les cieux et celles qui sont sur la terre. Rappelons-nous que, si Dieu nous veut séparés à certains égards, il veut aussi, compte tenu du grand rassemblement qu'il prépare, que nous cherchions à nous rassembler. Ne promet-il pas sa présence à ceux qui se réunissent au nom de Jésus Christ? Certains récits évangéliques mettent en évidence cette Naissance éternelle selon laquelle être baptisé dans l’Esprit Saint ne s’accomplit que hors du temps. Tout homme qui se trouve encore dans le temps, c’est-à-dire dans le champ de toutes les spéculations terrestres, ne peut comprendre cette parole. Il existe au fond de l’homme un quelque chose qui se trouve hors du temps et hors de l’espace. C’est en ce lieu que s’accomplit le baptême dans l’Esprit Saint. La disparition de Jésus laisse, en fait, les êtres humains devant une terrible réalité qui les dépasse : Jésus est à la fois présent et absent. Ce que le Père promet est ce qu’il désire accomplir. Le Père ne peut vouloir qu’une chose : c’est engendrer le Fils Unique ! Et il l’engendre par l’Esprit Saint. Cette Naissance éternelle, hors du temps et de l’espace, s’accomplit aussi dans l’homme, dans sa partie la plus noble : son âme, qui constitue le centre de l’être vers lequel aucune science ne peut converger. Jésus au Temple fut découvert par ses parents, non pas dans la foule, qui peut symboliser ici les multiples événements de la vie, mais au milieu des Docteurs, images des puissances de l’âme. La difficulté pour tout homme est de concevoir ce mystère et d’en vivre pleinement selon ses possibilités et ses capacités. La sublime grandeur du mystère transcende les multiples casuistiques que nous aimons manipuler par complaisance pour notre besoin de puissance, de domination, de certitude…Aime et fais ce que voudras !

La spiritualité de Pierre Teilhard de Chardin est corrélative de sa vision du monde qui entre dans le cadre d’une pensée mystique, holiste et évolutionniste. Teilhard est ce mystique du XXIème siècle qui a su faire croître en lui, corrélativement, sa connaissance positive scientifique du monde, et son intelligence du mystère du Christ. A cet égard, l'attitude de Teilhard est profondément biblique: le regard que Teilhard jette sur la création est empreint d’une certaine hauteur de vue peu commune à son époque : le ciel et la terre enseignent la gloire de Dieu; Dieu est connaissable par l'intelligence à partir de son œuvre. L'amour de la création, chez Teilhard s'est développé en même temps que son amour pour le Christ. Ce fut là son charisme propre auquel il est possible de faire écho. Teilhard n'a cependant guère pratiqué la Bible, mais la rencontre n'en est que plus frappante : Teilhard a spontanément retrouvé les principes d'une mystique de type biblique. Une expérience a été décisive pour la genèse de la pensée de Teilhard : c'est celle du schisme entre les aspirations les meilleures, les exigences les plus légitimes du monde moderne, et le Christianisme tel qu'il était, et tel qu'il est encore trop souvent présenté. Teilhard a ressenti d'une manière aiguë, et exprimé à son tour, cette pathologie de la Chrétienté, de la spiritualité chrétienne, que Nietzsche, Marx et Freud, pour ne parler que des plus grands, ont dénoncée si vigoureusement, et si utilement. La spiritualité de Teilhard de Chardin peut être définie comme un effort magistral pour libérer la spiritualité et la mystique chrétienne des restes de manichéisme et d’enfantillages qui la grèvent encore secrètement. De cette expérience décisive d'un déchirement, nous trouvons une expression passionnée dès les premiers écrits du Père Teilhard :

« Car enfin, pour être chrétien, faut-il renoncer à être humain au sens large et profond du mot, humain âprement et passionnément? Faut-il, poursuivre jésus et avoir part à son corps céleste, renoncer â l'espoir que nous palpons et préparons un peu d'absolu, chaque fois que, sous les coups de notre labeur, un peu plus de déterminisme est maîtrisé, un peu plus de vérité acquise, un peu plus de progrès réalisé? Faut-il, pour être uni au Christ, se désintéresser de la marche propre de ce Cosmos enivrant et cruel qui nous porte et qui s'éclaire en chacune de nos consciences? Et une telle opération ne risque-t-elle pas de faire, de ceux qui la tenteraient sur eux-mêmes, des mutilés, des tièdes, des débilités? Voilà le problème de vie où se heurtent inévitablement, dans un cœur de chrétien, la foi divine qui soutient et la passion terrestre qui est la sève de tout l'effort humain. C'est ma conviction la plus chère qu'un désintéressement quelconque de tout ce qui fait le charme et l'intérêt les plus nobles de notre vie naturelle n'est pas la base de nos accroissements surnaturels » (La Vie cosmique 1916)

Ce que Teilhard, avec un instinct très sûr, a refusé dès le début, c'est un Christianisme exclusivement juridique, moral, social, individualiste, et platonisant.
« Le Christianisme, écrivait Teilhard en 1916, est une religion cosmique , une «cosmogonie». « Quel sera donc enfin, le chrétien idéal, le chrétien à la fois nouveau et ancien, qui résoudra en son âme le problème de l'équilibre vital en faisant passer toute la Sève du Monde dans son effort vers la divine Trinité? » (La Maîtrise du Monde 1916) Pour Teilhard, l'aventure de la vie et de la conscience est assurée d'arriver à un accomplissement, malgré l'absurdité apparente du mal et de l'injustice. Cette certitude s'enracine sur une vision cosmique de la présence divine dans l'univers et dans l'évolution. Ainsi, toute l'activité et toutes les passions humaines convergent vers la construction du "Point Oméga" où l'humanité, l'univers et Dieu se rencontreront dans un face à face éternel. Même sans être religieux ni croire en Dieu, n'importe qui est assuré de trouver dans la pensée de Teilhard l'air pur d'une pensée généreuse et optimiste. En ce sens, il est très actuel. Teilhard s’est opposé aux doctrines très rigides de son temps concernant la transmission de la doctrine chrétienne. Sa conception des rapports entre l’Homme et Dieu lui paraissait absolument inacceptable pour le scientifique qu’il était, chercheur inlassable de cohérence des choses du monde sous leur aspect physique et métaphysique.

3- LA CREATION CONTINUE

Une vision chrétienne cohérente du monde implique que toute théorie de l’évolution tienne compte, non seulement de la transformation contingente des choses dans l’espace-temps, mais de l’origine de ces choses hors de l’espace et hors du temps. Il en résulte que la théologie de la création et la théorie de l’évolution constituent, non pas une dualité, mais ce que certains théologiens appellent une duellité, c’est-à-dire un couple de deux réalités en synergie et non en opposition. On en connait un exemple fameux comme l’onde et le corpuscule en physique subatomique.

L’ancienne vision mécaniste de la création consistait à dire : l’acte créateur consiste en la production des éléments du monde et leur mise en place optimale au sein d’un système bien ordonné, parfaitement et définitivement codifié ; le déroulement postérieur du système obéissant alors aux seules lois de la nature. L’action créatrice se limitait donc à un premier instant, et c’est suivant cette logique réductrice que la pensée commune considérait les premiers mots de la Genèse comme un commencement de la Vie. Telle était le sens de la création donné par Descartes en son temps où l’on pensait selon les paradigmes de la physique classique. Le scénario qui suit l’acte créateur n’est plus alors qu’un accompagnement du créateur qui peut intervenir ponctuellement et si nécessaire, pour réorienter et assurer le passage d’un ordre à un autre. Certains évoquent l’idée d’un retrait de Dieu pour dire l’acte créateur : vision fragmentée des choses qui s’exprime en termes d’interactions dans un ensemble dont on a du mal à saisir et à préciser le sens métaphysique. En fait, la création ne se réduit pas au premier moment de l’Univers ;Elle est le don de l’être coextensif à la durée du cours des âges.

Dieu s’inscrit dans la temporalité de sorte que le concept de Vie n’est plus simplement fondé sur une vision mécaniste du monde. Se pose alors la question difficile du sens du mot : « intervention divine » dont l’usage se fait souvent sans discernement. Ce mot peut être, soit banni par les matérialistes ou les agnostiques, soit utilisé pour désigner le « Dieu bouche-trou » servant à pallier les déficiences ou les ignorances dans le domaine philosophique ou scientifique. La notion de création récuse l’image de l’intervention qui place, de façon anthropomorphique, cette réalité sur le même plan que les causes et faits naturels :Il s’agit d’une dépendance particulière, source de vie comme une relation entre personnes peut être source de bienfaits, de liberté, de bonheur et d’épanouissement. La création continue est un processus qui repose sur l’idée de présence permanente. Dieu accompagne et suscite le mouvement des êtres vivants vers un accomplissement : le Plérôme.


Mercredi 22 Mai 2013 07:35