Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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L’aube de la spiritualité

Il est indéniable que la problématique des commencements nous échappe, tant sur le plan de la formation du monde matériel que sur l’avènement du vivant, le premier humain et le premier outil sont à jamais perdus. Nous ne pouvons faire des hypothèses que loin des origines.
La spiritualité n’échappe pas à cette règle.
L’homme a pu contempler depuis toujours le ciel et les nuits semées d’étoiles, le soleil qui réchauffe et qui éclaire comme le feu qu’il a dompté. Il a pris conscience de la mort qui enlève mystérieusement l’être présent et aimé. Il a découvert l’absence, mais il a pu admirer l’étrange apparition d’un nouveau vivant expulsé du ventre de sa mère. Cette nature qui le domine et la conscience qu’il a de lui-même le conduisent insensiblement à la réflexion sur l’organisation du monde et le mystère qui enveloppe toute chose. Du chasseur de l’âge de pierre aux grands physiciens de l’époque moderne, s’est déroulée toute une série de mutations dans la relation entre l’homme et son Créateur, qui va de la reconnaissance de la toute puissance protectrice de Dieu à une forme régressive de la spiritualité représentée par la fameuse « déclaration des droits de l’homme ».
L’homme de la préhistoire a conscience de cette puissance dominatrice de la nature et des hommes. Les rites d’inhumation des derniers survivants des peuples de chasseurs de l’âge de pierre sont moins élaborés que ceux de l’homme de Neandertal, mais la spiritualité imprègne leur vie quotidienne. Dans son émouvant recueil intitulé : Pieds nus sur la terre sacrée, l’ethnologue américain : J. Mc Culloch rapporte les propos, datant de 1911, d’un indien Dakota sur la prière :

« Dans la vie de l’Indien, il n’y a qu’un devoir inévitable – le devoir de prière – la reconnaissance quotidienne de l’invisible et de l’éternel. Ses dévotions quotidiennes lui sont plus nécessaires que sa nourriture de chaque jour. Il se lève au petit jour, chausse ses mocassins et descend à la rivière. Il s’asperge le visage d’eau froide ou s’y plonge entièrement. Après le bain, il reste dressé devant l’aube qui avance, face au soleil qui danse sur l’horizon, et offre sa prière muette. Sa compagne peut l’avoir précédé ou le suivre dans ses dévotions mais ne doit jamais l’accompagner. Le soleil du matin, la douce terre nouvelle et le grand silence, chaque âme doit les rencontrer seule !
Chaque fois qu’au cours de sa chasse quotidienne, l’homme rouge arrive devant une scène sublime ou éclatante de beauté – un nuage noir chargé de tonnerre avec l’arche étincelante d’un arc-en-ciel au-dessus d’une montagne, une cascade blanche au cœur d’une gorge verte, une vaste prairie teintée de rouge sang d’un couchant – il s’arrête un instant dans la position d’adoration.
Il ne voit pas le besoin de distinguer un jour parmi les sept pour en faire un jour saint puisque pour lui tous les jours sont de Dieu. »

Certes l’homme a bel et bien suivi un chemin de régression ! tout au moins sur un plan collectif.
Un souvenir me vient subitement à l’esprit. Au beau milieu du XX e siècle, conjointement à mes études universitaires, j’exerçais des fonctions d’encadrement dans un internat catholique. L’enseignement religieux dispensé à l’époque et les offices réguliers maintenaient dans les esprits une religiosité non remise en cause. Ainsi le règlement imposait que chaque surveillant rassemble ses élèves le soir pour la prière commune. Ce que je garde en mémoire c’est l’ambiance particulière qui régnait durant ces quelques instants. Grâce au fait que tous ces jeunes acceptent sans polémique une telle tradition quelque peu disparue, je ressentais un profond apaisement. Nous ne célébrions pas l’arrivée du jour comme cet Indien Dakota, mais la profondeur du silence après une journée active voire conflictuelle parfois. La prière était vécue comme une réconciliation collective et une union avec le monde invisible, prélude à la nuit où tout s’oublie et se fond dans l’attente d’un sommeil réparateur.

Retour à 2009 ! Sommes-nous encore aujourd’hui les témoins d’une pareille expérience et avec qui ? Le monde actuel est un immense supermarché où les individus ne font que courir en tous sens, un désert spirituel où, malgré le web, il est impossible de capter l’attention sur des problèmes essentiels, une terre ingrate où il est de plus en plus difficile d’imaginer l’existence et la présence d’un Dieu. Non, en 1950 tous les chrétiens n’étaient pas des hypocrites ! Le monde occidental a simplement changé et chassé son Créateur. Le sens des choses est détourné au profit de mythes et symboles nouveaux. Cette indifférence générale à tout ce qui touche au sacré, prive l’homme de ce pourquoi il a été créé.
Au fait pourquoi a-t- on massacré les Indiens ?

L’essence de la spiritualité

Tout acte obéit à la loi du ternaire : On doit distinguer la cause ou raison de l’action, l’action en elle-même, l’effet ou le résultat de l’action.
En grammaire on distingue : le sujet, le verbe et le complément.
Dans les sciences dures, toute démonstration comporte :
hypothèse , raisonnement logique , conclusion
Entre l’élément actif et l’élément passif, il existe un élément intermédiaire, actif par rapport au suivant et passif par rapport au précédent.
C’est ainsi que dans l’homme, on doit distinguer :
L’esprit , l’ âme et le corps
Trois désigne encore les niveaux de la vie humaine :
matériel , rationnel , spirituel
De manière générale, trois est le nombre de l’Organisation.
Le concept d’organisation fait intervenir en effet :
Matière , énergie , information
On oppose souvent, dans le domaine des religions, Orient et Occident.
L’organisation des deux mondes présente en effet de profondes oppositions dans la vision des réalités et, en particulier, dans la notion d’absolu.

Les religions orientales se fondent sur la faculté fusionnelle de la personne humaine de s’identifier à la grande Nature, dans une vision cosmique des choses. Il n’y a pas de Dieu personnel. On y pratique la méditation contemplative, un travail sur soi à travers les positions du corps et le lâcher prise au niveau de l’intellect.
Les religions monothéistes se fondent au contraire sur des idées, des notions, des dogmes, des représentations, de nature essentiellement intellectuelle et rationnelle. Ce sont les religions du livre. Il y a un Dieu qui se révèle dans la parole et qui, dans le Christianisme, s’incarne en l’homme pour le sauver du péché d’origine. Il existe une incidence importante sur le social et le politique, ce qui est moins évident sur le continent asiatique.

Le texte ci-dessous montre cependant comment il peut y avoir interdépendance entre l’une ou l’autre des deux cultures.

Le Père assomptionniste vietnamien : François-Xavier Nguyen Tien Dung, dans une méditation sur la vérité de la foi, s’exprime ainsi :
« Le retour de Jésus à Jérusalem pour construire le temple de Dieu respecte la tradition culturelle et religieuse du peuple d’Israël inaugurée par le roi Cyrus. Ce roi païen a écouté la vérité de sa conscience pour pouvoir prendre une décision aussi héroïque.
Comme le peuple d’Israël et le roi Cyrus, les Asiatiques aiment leur culture et leur sagesse millénaires. Ils sont fiers de leurs valeurs, telles que l’amour du silence et de la contemplation, la simplicité, l’harmonie, le détachement, la non-violence, l’ardeur au travail.
Sans nier ces valeurs, les peuples asiatiques ont souvent fait preuve d’une capacité d’adaptation et d’une ouverture naturelle à une foi nouvelle.
C’est dans cette ouverture qu’ils reçoivent la nouveauté de la Croix.
A travers elle, ils comprennent que, en dehors de l’harmonie, il existe le paradoxe, celui d’un Dieu qui renouvelle la sagesse de l’homme
Avec la Croix, ils conçoivent Dieu autrement. Un Dieu puissant qui se manifeste dans son contraire : la faiblesse. A la crèche, Dieu est si puissant que rien ne l’empêche de nous rejoindre dans nos limites et notre fragilité.
A la Croix, Dieu est si puissant que rien ne l’empêche de nous rejoindre dans nos souffrances, et jusqu’à la mort.
Dans l’Incarnation et la Croix, les peuples asiatiques – qui prônent la compassion – retrouvent non pas un Dieu lointain mais celui qui adopte notre faiblesse. Dieu nous appelle à ne faire qu’un avec lui, en faisant corps avec nos contemporains.
Ce travail consiste non seulement à regarder la Croix élevée, mais aussi à élever les autres de leur croix quotidienne. Ainsi la souffrance et la mort n’ont pas le dernier mot. Comme l’évangéliste saint Jean, les Asiatiques posent souvent un regard positif sur la vie. A travers la théorie du Yin et du Yang, ils voient même l’élévation dans l’abaissement, la lumière dans les ténèbres et la vie dans la mort. ».

Il n’est pas question de tenter de concevoir un quelconque syncrétisme entre Orient et Occident. Cependant le texte qui précède ouvre une fenêtre vers un horizon qui, sur le plan de la dialectique, se trouve enrichi par des formules terriblement éloignées d’une pensée unique.
Le Christianisme se distingue, sur bien des points, d’autres religions telles que l’Islam. Cette dernière , du point de vue de la phénoménologie des attitudes religieuses, débute par la manifestation explicite de la distinction, de la séparation du divin et de l’humain, ainsi que l’affirmation exclusive de la transcendance divine.
La réalisation de la non – dualité, de l’unité et de l’immanence déifiante, est voilée. La traversée de l’exotérisme vient en premier lieu dans l’union de l’homme à Dieu.
Au contraire, le Christianisme débute par leur union et leur non – séparation en la personne de l’Homme – Dieu. Les distinctions que l’on rencontre : prêtres laïcs, hommes femmes, naturel surnaturel, politique religieux, viennent essentiellement en second lieu dans la réalisation intégrale du Mystère Chrétien. Cela a une conséquence inéluctable : un certain retrait du monde au bénéfice de la pure intériorité. Ce que certains désignent sous le nom de « névrose chrétienne », est le phénomène spirituel selon lequel le croyant se
trouve en porte-à-faux par rapport à son appartenance au monde. Un prêtre ne peut être comparé à un imam et tout chrétien doit avoir d’abord en vue l’œuvre de Dieu, ce qui entraîne un certain renoncement aux réalités purement terrestres…sachant que les dites réalités font partie intégrante de la vie de tout homme bien constitué et responsable de la marche du monde. On réalise ici combien cette position de l’homme chrétien rappelle l’événement de la crucifixion. L’Amour se trouve écartelé entre les impératifs terrestres dictés d’ailleurs par les Evangiles et l’appel de l’unité à Jésus le Christ, sans condition ni réserve. La Volonté divine passe avant les œuvres de ce monde. Le devoir de l’homme, vu sous cet aspect, n’est pas sa réussite terrestre, ni son confort intellectuel et moral. On est donc bien loin des philosophies orientales, bien que tout individu possède la liberté de conduire sa vie selon sa conscience.
Un des problèmes les plus angoissants de notre civilisation présente est celui qui concerne la sexualité, soit dans le cadre du tissu social ordinaire, soit dans le cadre de l’organisation du ministère presbytéral au sein de l’Eglise
Catholique. Dés mon plus jeune âge j’ai intuitivement été obnubilé par la pensée que la dualité : homme femme constituait un passage obligé vers la réalisation de soi, à tel point que je croyais que le célibat était un péché ! En fait ces idées d’enfant témoignent probablement d’un souci inconscient concernant mon avenir qui ne saurait se passer d’une vie à deux.
Pour comprendre le fait sexuel qui constitue un élément fondamental de la vie humaine, il faut parler du processus d’humanisation qui s’est accompli progressivement tout au long de l’histoire.
L’homme n’est pas apparu immédiatement dans le long déroulement évolutionniste des choses et des espèces. La sexualité, qui constitue l’axe même de la structure humaine, est une révolution biologique d’une importance capitale.
Les premiers phénomènes biologiques antérieurs à cette révolution, fonctionnaient selon la « logique bactérienne » fondée sur l’ordre quantitatif. Une bactérie se décompose en deux autres qui, à leur tour, se décomposent en quatre, huit, seize, etc. Intervient alors la logique de la « différence ». Ce n’est plus deux qui procèdent de l’un, mais l’un qui vient de deux. L’aventure de la vie n’est plus la logique de l’unique vivant, mais une œuvre entre deux vivants.
C’est ce phénomène qui va commander toute l’humanisation. L’humain est dual certes : homme et femme, deux réalités distinctes entre lesquelles s’établit une relation, fondatrice de toutes les relations. Se pose alors la question de l’unité, apparemment irréalisable.
Pour penser le réel, l’homme se doit d’acquérir une pensée : tripartite, triphasée, trinitaire.

L’importance de la vie réside dans une conjugaison vitale, telle que nous l’enseignent par exemple les philosophies orientales. L’opposition n’exclut pas la conjonction mais le principe de l’un est contenu dans le principe de l’autre, comme par exemple le Yin et le Yang. On dit parfois que l’homme et la femme sont complémentaires. Cette vision des choses introduit dans nos cerveaux cartésiens une réelle ambiguïté car elle suppose que ces deux êtres possèdent chacun une structure incomplète. Il n’empêche que homme et femme possèdent une originalité propre qui fait que chacun d’eux est à la fois accueil et réponse de façon mystérieuse il faut en convenir. On doit faire encore appel au symbolisme qui élève l’esprit au niveau du transcendant. Husserl, dans ses essais sur la « phénoménologie », parle d’antérationnel pour expliquer qu’au-delà de la conscience des phénomènes se cache une réalité sublime dans les profondeurs de la subjectivité. Un chrétien pourra, pourquoi pas, affirmer que cette réalité est liée mystiquement au fait que « le Créateur est Trinité ».

Tel pourrait être l’origine de l’humain et donc le sens de l’espèce !.





Mardi 24 Novembre 2009 10:22