Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Dans ce texte, que l'on pourrait intituler plus brièvement "Technique et Humanité", Teilhard réfléchit sur les rapports entre progrès techniques, machinisme et conscience. (il serait intéressant de connaître à quel public s'adressait cette conférence donnée en 1947 à Paris.)

Comme toujours, Teilhard domine le sujet de très, très haut. Il virevolte, tel un funambule inspiré, dans les hautes sphères d'une spéculation, en apparence très éloignée du sujet considéré, technique, machinisme, chômage, en apparence seulement. Parfois, il semble reprendre pied dans le réel, mais ce n'est que pour rebondir, encore plus haut, la tête dans les étoiles.

"le progrès ou l'industrie ….. est susceptible d'entraîner les plus grandes conséquences spirituelles". C'est là une idée récurrente chez Teilhard : tout doit concourir à un accroissement de conscience. L'auteur nous montre que tout le processus d'arrangements cellulaires, toute l'organisation de la matière aboutit à la "conscience proprement dite, propriété spéciale aux très grands complexes".
Un autre complexe se forme ensuite : "le phénomène social", groupement d'individus arrivés au sommet de leur complexité, d'où l'apparition d'un "psychisme supérieur", sorte de filet arachnéen qui encercle l'univers.

Teilhard, ensuite, semble retrouver la terre, il passe de l'intelligible au sensible en reconnaissant chez l'homme ultra-complexe, une réalité matérielle : c'est un cerveau, certes, mais aussi des "mains". Par le travail de ces mains, par le machinisme, tout le groupe social est donc concerné. Mais le machinisme, fonctionnement d'engins diversement compliqués, devient à sont tour un "foyer de conscience "chez ses utilisateurs. Teilhard remonte dans le monde des idées, il propose là un bel idéal, mais tous les hommes sont loin de trouver dans la technique "un foyer de conscience", c'est le plus souvent un sujet d'asservissement. Mais il n'en reste pas moins que c'est Teilhard qui a raison.

Cependant, la technique peut libérer l'homme de travaux pénibles. Alors "deux bras libérés, c'est un cerveau libéré pour la pensée" et d'une chiquenaude, Teilhard évacue le problème du chômage "qui inquiète tant les économistes". On ne peut qu'admirer cette pensée, et la forme lapidaire dans laquelle elle se coule, tout en constatant sa vertigineuse altitude et son éloignement du réel. Dans les faits, à l'apparition d'un progrès, c'est le contraire qui a lieu. Souvent les "bras" ont cassé les outils nouveaux. Ainsi à Lyon, au XVIIIème et XIXème siècle, les Canuts ont commencé par casser et brûler les métiers Jacquard et ont même tenté de les jeter au Rhône. Les Canuts voyaient avec fureur le spectre du chômage. Quelques années après, dix huit mille métiers Jacquard fonctionnaient à Lyon, apportant un accroissement de travail et de ressources et une pénibilité moindre. Peut-être faudrait-il faire preuve de pédagogie et préparer les esprits longuement, en amont, à recevoir toute innovation.

L'humanité est organisée de telle sorte qu'elle est loin d'accepter certains progrès, dans certains domaines, où ils semblent de prime abord être plus négatifs que positifs. Mais, en définitive, ce sera toujours le vrai progrès qui l'emportera. C'est Teilhard qui a raison.

Pour diriger, réguler cette force que sont la technique, les inventions, une idée directrice s'impose, ce que Teilhard appelle une idéologie. Il envisage l'idéologie dite "matérialiste" selon laquelle la technique serait toute puissante; il évoque ainsi le marxisme (avec quelques précautions oratoires : "qui semble " …. "au fond"). Mais le marxisme est-il vraiment, totalement matérialiste ? Peut-être pas aussi nettement, dans la mesure où Marx a voulu s'élever contre les réalités de son époque à savoir que l'homme-ouvrier était considéré comme une machine à produire. Par le fait même de la reconnaissance de cette situation il redonnait une conscience à l'homme. le marxisme analyse et pourchasse toutes les formes d'aliénation dans la société. On ne peut donc lui dénier toute valeur spirituelle, ou humaniste, même si ces épithètes peuvent paraître incongrues dans ce cas.

Opposant à l'idéologie matérialiste, l'idéologie spiritualiste, Teilhard affirme "l'individu se trouve protégé au milieu de la technique", et au "foyer de conscience" est dévolu le rôle le plus important, c'est lui qui oriente l'activité humaine, donnant la prééminence aux "bons arrangements", c'est à dire à l'utilisation judicieuse et pensée des découvertes dues au cerveau humain. Actuellement, il ne semble pas que ces exigences soient respectées. Les chimistes nazis étaient des scientifiques, parfois de haut niveau, les ingénieurs de l'armement sont des scientifiques, qui inventent les meilleures armes, qui inventent et perfectionnent les mines antipersonnel.

Il convient de ré-écouter Rabelais "sapience n'entre point en âme malivole, et science sans conscience n'est que ruine de l'âme".
Cependant, malgré son irréalisme, c'est Teilhard qui a raison, sa vision ne se réalisera –peut-être- que dan un futur très lointain, des siècles, un millénaire, mais nous pouvons espérer.

Mercredi 10 Juin 2009 08:45