Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin

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Teilhard de Chardin et la Mondialisation

Avec quelques citations de Teilhard :
Crise de 1929, individualisme américain, économie internationale, Etalon Or, Sur le chomage, Sur la natalité.
Etat des lieux, la crise mondiale
Avec J._P. Dupuy, aritcle paru dans les Etudes

La violence de l’économie
L’Economie nous protège de notre propre violence
L’Economie et le sacré
L’auto-transcendance de l’Economie

Crise de 1929
En effet, remarque-t-il, jusqu’àlors le travail humain avait eu pour but les satisfactions immédiates de la famille ou de la nation ; les besoins étaient limités, les productions cloisonnées : pendant plusieurs siècles de siècles – jusqu’à nos jours en somme – les Hommes n’ont pas créé notablement plus que ce qu’exigeaient leurs besoins individuels et immédiats. Les plus grandes découvertes, telles que le feu, l’art, l’agriculture, le commerce, la géométrie, n’étaient pas poussées au-delas de ce que demandait l’entretien de la famille ou de la cité : elles se comportaient encore comme des forces domestiquées, ou des enfants sages. » t. VI p. 44-45. Or voici que la crise économique brise les frontières politiques et déferle sur toutes les nations, comme si l’homme, apprenti sorcier de la pléthore, était devenu « le subordonné de son œuvre » et risquait d’être écrasé par l’abondance qju’il avait involontairement suscitée : « Trop de fer, trop de blé, trop d’automobiles ; - mais encore trop de livres, trop d’observations ; et aussi trop de diplômes, de techniciens et de manœuvres ; ou même trop d’enfants (…) Le Monde, en croissant, est-il condamné à mourir automatiquement, étouffé sous l’excès de son propre poids ? » t.VI p 35.

Individualisme américain
« Ce qui domine, chez les Américains, c’est l’intérêt passionné pour le présent. Ils vivent dans l’instant, ce qui leur permet d’obtenir des réalisations techniques étonnantes, d’être à l’avant-garde de toutes sortes de techniques et, de ce point de vue, de mener le monde… Mais ils manquent de « visions » : l’avenir compte explicitement fort peu pour eux. Leur pholosophie courantebest un paganisme au sens classique du terme : profiter immédiatement des biens de la terre. D’où chez eux une certaine mélancolie, comme dans tout paganisme. Un des conditions de la joie, c’est l’espérance, qui suppose la pensée de l’avenir. De là aussi la difficulté qu’ils éprouvent à équilibrer les Russes, qui ont plus de « visions » qu’eux : leur paganisme est béat, celui des Russes est messianique ». 1950, déclaration de Teilhard à Monsieur R. Barrat.

Economie internationale
De ces phénomènes généralisés, Teilhard tire la conclusion que l’économie politique doit être pensée non plus à l’échelle nationale, mais à l’échelle internationale :
« Les crises financières et sociales se chargent de nous rappeler combien en ses matières nos théories sont encore confuses et nos procédés barbares ; mais quand se décidera-t-on à reconnaître qu’aucun progrès sérieux ne peut être effectué dans ces directions sinon à deux conditions : la première, que l’organisation prévue soit internationale ; et la seconde qu’elle soit conçue pour débiter très grand.. Ce qui tue aujourd’hui notre Economie et notre Politique, ce n’est pas seulement leur obstination à segmenter le Monde en conpartiments étanches. Plus néfaste encore est leur entêtement à conserver une forme et un idéal statiques : régimes circulaires d’échanges dont la perfection consisterait, semble-t-il, à tourner en court-circuit sur eux-mêmes. A l’opposé de cette doctrine d’équilibre fermé, une théorie générale de l’énergie humaine doit faire apparaître la nécessité d’un porte-à-faux essentiel de nos activités terrestres vsur l’avenir. » VI, p. 168

Etalon Or
L’or, dit-on, est la monnaie de l’absolu. Teilhard n’est pas loin de la penser : « [L’or], représente sur terre, pour l’Humanité, l’énergie matérielle sous forme utilisable : l’or, c’est le pétrole, c’est le charbon, c’est l’art, ce sont les livres, une bibliothèque. Il est le symbole et le moyen de transport de toutes ces unités, c’est de l’économie élémentaire ; en ce sens, il est magnifique… Abuser de la richesse, accumuler de la richesse, s’en mal servir, je dirai que ce n’est pas seulement un péché d’injustice contre l’individu qui est à côté et qui n’a pas : c’est un péché contre le monde, parce que pour vivre, pour se développer, l’humanité a besoin de cela pour produire du spirituel, des personnes, et qu’un arrêt quelconque dans cette circulation est quelque chose qui nuit à l’ensemble des choses. » 27 nov. 1930, Conférence pour le groupe Marcel Légaut.


Sur le chomage
Il est vain, pense-t-il, de vouloir à tout prix enrayer le chomage : « Les experts, précise-t-il, regardent avec stupeur cet appareil économique, leur œuvre, qui, au lieu d’absorber la puissance mécanique humaine qu’ils présentent, en rejette toujours un peuplus, comme si le dispositif monté par eux tournait en sens inverse de leurs prévisions. Devant la montée des « sans emploi », les économistes s’affolent. Mais pourquoi, aussi, pour s’éclairer et se guider, ne regardent-ils pas un peu du côté de la biologie ? est-ce que tout au long de la route, des milliers de fois séculaire, qui monte de l’inconscient à la conscience, la Vie n’a jamais procédé autrement qu’en dégageant du psychique à la faveur du mécanique ? » V. p. 218-219. La civilisation technicienne a donc changé les conditions de travail et d’existence de l’homme. Mais vers quels domaines l’énergie humaine va-t-elle s’orienter ?

Sur la natalité
« Quantitativement et qualitativement, il est clair que cette explosion démographique (intimement liée à l’établissement d’une Terre relativement unifiée et industrialisée) fait apparaître des nécessités et des difficultés absolument nouvelles. Depuis le Paléolitique, et surtout au Néolithique, l’Homme avait toujours vécu en régime d’expansion : croître et se multiplier étaient pour lui une même chose. Et voici tout à coup que devant nous surgit et se rapproche, à une vitesse vertigineuse, le mur de la saturation. Comment faire, d’une part, pour que, sur la surface close de la planète, la compression humaine (…) ne dépasse pas un optimum au-delà duquel tout accroissement supplémentaire de nombre ne signiferait plus que famine et étouffement ? Et comment faire, surtout, pour que, dans cet optimum numérique, ne figurent que des éléments aussi harminieux en soi et aussi harminisés entre eux que possible ? » V, p. 301


Etat des lieux – La crise mondiale

La crise actuelle est devenue apparente aux Etats-Unis à partir de 2006, lorsque le marché immobilier très euphorique s’est renversé ; les hypothèses consenties dans la conjoncture d’expansion depuis 2002, sous la pression de courtiers indélicats auprès des ménages qui n’avaient pu jusque là accéder à la propriété de leur logement du fait de leur solvabilité douteuse, n’ont pu être honorées et, aujourd’hui, 3 millions de ménages américains ont perdu leur logement et autant sont sous la menace du même sort.

L’argumentaire de ces courtiers reposait sur trois propositions qui paraissaient convaincantes :
- les prix des logements augmentant, l’endettement permettrait de toute façon une revente à un prix supérieur à celui de l’achat,
- La haute conjoncture laissait aussi espérer une hausse des revenus du ménage,
- les conditions du prêt paraissaient très attrayantes, car ellles mettaient en avant le non remboursemenjt de la dette pendant les deux premières années, même si, par la suite, les taux devenaient variables ou progressifs.

Ces crédits dits subprime (sous la prime), parce qu’ils ne permettaient pas de bénéficier de la prime liée à la faiblesse des taux d’intérêts, avaient donc des modalités de rémunération qui en faisaient pour les créancier des titres à très hauts rendement, soit de l’ordre de 15 % à 20%.Les banques les ont acquis pour doper leurs produits financiers. Ces crédits subprimes sont passés de 200 milliards de dollars en 2002 à 640 en 2006, représentant près d’un quart des prêts immobiliers aux Etats-Unis. Revendus sous formes de titres (d’où titrisation) à des établissements bancaires et intégrés dans des produits complexes, dits structurés, ils permettaient de dynamiser, c’est-à-dire d’élever leur espérance de rendement. Le renversement du marché immobilier fut donc à l’origine de la catastrophe financière qui a suivi, ainsi que le déni de responsabilité des courtiers qui ont revendu leur créance aux banques, et des banquiers qui les ont retirées de leur bilan et disséminées dans le marché des titres, selon ce phénomène non encore élucidé par les économistes.

Nous ne pouvons pas nous arrêter à ce seul état des lieux, compte tenu de la panique qui s’est instaurée, une réflexion est nécessaire pour éviter de tomber dans les pièges consistant à chercher des boucs émissaires pour nous défausser de nos responsabilités individuelles et collectives :

Définissons d’abord les termes employés :

Economie :

1) Art de réduire les dépenses dans la gestion de ses biens ;
2) Ce que l’on ne dépense pas ;
3) Système régissant ces activités
a) Economie libérable qui repose sur les mécanismes de marché, libre jeu de l’offre et la demande ;
b) Economie sociale, assurée par les Associations coopératives
c) Economie concertée, Etat et les partenaires économiques
d) Economie mixte, entreprise associant capitaux privés et publics

J’ai pris quelques réflexions dans l’article publié dans la revue Etudes de mars 2009. de J.-P. Dupuy, Ecole polytechnique et U. Stanford.

Ce qui est en question dans le monde actuel, ce n’est pas le capitalisme financier ; ce n’est pas le capitalisme tout court ; ce n’est pas le marché, régulé ou non, autorégulé ou auto-dérégulé, spéculatif à la hausse ou bien à la baisse : c’est la place que joue l’économie, dans nos vies individuelles comme dans le fonctionnement de nos sociétés. Cette place est immense et nous trouvons cela banal….

Seul un regard éloigné, qui aurait réussi à se déprendre de l’économie, peut s’étonner de ce qui semble aller de soi au citoyen moderne, devenu intégralement, à son insu, homo oeconomicus.

La violence de l’économie

Les commentateurs qui décrivent l’effondrement brutal de l’économie planétaire qui a marqué l’annus horribilis 2008 utilisent souvent des mots comme « séisme » ou « tsunami ». Nul n’y prête attention tant ces clichés sont devenus banals sous la plume des médias. Il y a cependant quelque chose de choquant et de profondément vrai dans l’assimilation d’une catastrophe morale de cette ampleur à une catastrophe naturelle, quelque chose qui mérite réflexion.
Des champions du monde de l’escroquerie financière ont payé ou vont le faire, mais les organisations visant le bien public qui n’avaient eu que le tort de leur faire confiance ont payé aussi bien. Il est certain que d’autres filous s’en sortiront sans encombre, tandis que des entreprises industrielles florissantes et des établissements financiers bien gérés s’effondrent. La lucidité et le courage exigent d’admettre que le mal qui frappe le monde est aveugle et sans intention.
Deux types d’interprètes de la crise manquent et de ce courage et de cette lucidité : ceux qui, contre vents et marées, tiennent encore mordicus à la doctrine de l’« efficience » des marchés ; et, à l’opposé du spectre idéologique, les théoriciens du complot qui, faisant du capitalisme un sujet omniscient et omnipotent, imaginent qu’il continue d’enrichir les puissants et d’exploiter les pauvres. Les uns et les autres se rassurent en croyant trouver un sens à ce qui n’en a pas.
En résumé nous pouvons dire : Tout se passe comme si les agents économiques étaient des marionnettes soumises aux caprices de divinités cachées. Cette crise est une crise du sens. Le désarroi qu’elle provoque est total.

L’économie nous protège de notre propre violence

Selon Hayek, les lois du marché sont indéchiffrables puisque la « complexité sociale » interdit aux individus d’y voir autre chose que des forces obscures qui les poussent à aller dans une direction qu’ils ne peuvent ni changer ni prévoir…. C’est pourquoi, il peut affirmer que cette soumission à des règles abstraites et à des forces qui nous dépassent, alors même que nous les avons engendrées, est la condition de la justice et de la paix sociales. C’est qu’elle tarit la source du ressentiment, de l’envie, des passions destructrices. Celui que le marché frappe de plein fouet en lui ôtant son emploi, son affaire ou même sa subsistance sait bien, qu’aucune intention n’a voulu cela. Il n’en subit aucune humiliation.
L’économie, est-ce la violence, comme l’affirme une tradition qui va de Marx à la critique actuelle du capitalisme ? L’économie, est-ce le remède contre la violence, comme le pense une tradition, libérale, qui va de Montesquieu à Hayek ? L’économie est-elle remède ou bien poison ?

L’économie et le sacré

On ne s’aime soi-même que par amour-propre, et non par amour de soi, pour reprendre les catégories de Rousseau. Il faut capter sur soi la « sympathie » des autres pour arriver à le faire. Si nous désirons la richesse, ce n’est pas pour les satisfactions matérielles illusoires qu’elle peut nous donner. C’est parce qu’elle nous apporte l’admiration des autres, une admiration teintée d’envie. La prospérité publique se paie inévitablement de la « corruption de nos sentiments moraux. »
Je vous renvoie au livre de René Girard : La violence et le sacré par le sacré, la violence se met à distance d’elle-même pour mieux s’autolimiter. Dans les termes de la Bible : « Satan expulse Satan ».
Par l’économie comme par le sacré, la violence des hommes se met à distance d’elle-même pour s’autoréguler. Voilà pourquoi, comme l’a écrit Hegel, l’économie est « la forme essentielle du monde moderne » c’est-à-dire d’un monde mis en danger extrême par le crépuscule des dieux. C’est dans ce cadre qu’il faut, me semble-t-il, penser la crise présente, pour pouvoir lui trouver un sens.

L’auto-transcendance de l’économie

Sur la régulation, la plus grande confusion conceptuelle règne à ce propos, et les erreurs de catégorie pullulent. Les mêmes qui profèrent cette critique auraient affirmé naguère que le fait que le marché s’autorégule est la marque de l’aliénation des hommes dans la société marchande, puisque cela signifie que le marché échappe à leur maîtrise. La critique du capitalisme passait par la dénonciation de l’autonomie du système de la marchandise, tenue pour contraire aux principes démocratiques. Voici que la critique reproche maintenant au même système son incapacité à s’auto-organiser.

Or toutes les analyses de la crise s’échinent à multiplier les fausses oppositions hiérarchiques entre le bien et le mal, ce dernier étant au mieux un mal nécessaire, mis au service du premier. C’est ainsi qu’on oppose économie « réelle » et économie financière, marché régulé et marché spéculatif, spéculation euphorisante et vente à découvert pour spéculation à la baisse. En distinguant les catégories pour mieux en ostraciser certaines – selon le cas et par ordre de spécificité croissante : l’économie financière, le marché spéculatif, la spéculation à la baisse-, l’analyse rationaliste de la crise rassure en désignant des coupables. La lucidité et le courage demandent au contraire de repérer les vraies identités derrière les fausses différences


Comme le sacré avant elle, l’économie est en train de perdre aujourd’hui sa capacité de produire elle-même des règles qui la limitent, disons de l’auto-transcendance. Tel est le sens profond de la crise. La mythologie grecque a donné un nom à ce qu’il advient d’une structure hiérarchique (au sens étymologique d’ordre sacré) lorsqu’elle s’effondre sur elle-même ; c’est la panique. Dans la panique il n’y plus d’extérieur.

Quelques réflexions plus personnelles :

Nous sommes tous des grands enfants, nous aimons jouer au point d’accorder toutes les faveurs et toute la richesse à certains sportifs, aux traideurs en bourse, aux idoles de la TV, et aux idoles des médias, qui font seuls l’événement ou le scoop avec pour objectif de faire appel à nos seules émotions, n’apportant aucune réflexion qui permette de relativiser l’événement. Il n’y a plus de sens et d’histoire aux événements mais une suite sans lien ni relation
Seule la religion, au sens de relier (réunir joindre), permet de retrouver un sens et une histoire à l’événement et il nous faudra certainement s’en souvenir dans notre relation sociétale.

En tant qu’ancien chef d’entreprise, je prendrais volontiers l’exemple de Joseph dans le livre de la Genèse pour son souci de préserver à l’Egypte des années de disette et pour sa faculté d’aider ses frères tout en leur pardonnant leur méfait.

Enfin, je pense que nous commettons une erreur en prétendant qu’il nous faut une croissance de 3% par an pour faciliter le plein emploi, car, au bout de dix ans, l’expansion sera telle que nous pouvons craindre que la Terre se trouvera en difficulté pour répondre à notre boulimie de consommation ; il serait plus sage de nous restreindre légèrement et d’inciter les pays sous développés à nous rejoindre sur une qualité de vie honorable. Il existe d’autres moyens d’absorber les disponibilités d’activités humaines que par des incitations à dépenser toujours plus, tout un chantier en perspective.


Mardi 2 Juin 2009 17:40


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