Association lyonnaise Pierre Teilhard de Chardin


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Guy du PASQUIER était un ami intime de notre regretté Yves Gourbeault qui nous avait mis en relation.
Aujourd'hui très âgé, Guy du Pasquier a su maintenir le développement de l'asymptote de tous ses moyens mentaux et cela est magnifique. Vous pourrez en juger un peu par sa lettre ci-dessous.


Lourdes le 17 décembre 2014




Cher Monsieur Frésafond,


Tout d’abord, permettez moi de vous remercier de votre sympathie, elle va jusqu’à vous faire écrire -de confiance- à un homme que son âge prédispose à disparaître de ce monde durant l’année en cours. Votre sympathie a eu raison cette année, puisque je suis encore en vie. Il n’en sera pas toujours de même ; d’évidence, cela ne pourra pas durer bien longtemps, et à ma grâce de Dieu !

Vous m’honorez aussi en m’adressant le plan de travail de l’Association Lyonnaise Teilhard de Chardin pour 2015. Vous supposez que je suis capable de me mouvoir à l’aise dans cette pensée immense et bouillonnante. Ce n’est pas exact, car je me reconnais imperméable au point 2 du chapitre 1er « L’Unité de l’Ether ». Dans mon état d’inculture scientifique, je dois avouer que cela n’éveille en moi aucune résonance ; cela ne veut pour moi strictement rien dire. Il n’en n’est pas tout à fait de même des autres textes. L’introduction en particulier me parait très belle. Et je dois avouer que je n’aperçois pas trace du panthéisme que vous annoncez. Je ne le vois pas dans les phrases - initiales et finales- que vous citez. Bien au contraire, Teilhard y affirme Dieu distinct de l’univers et seule origine du monde. Même si la page 6 met en valeur un autre aspect de sa pensée, cet autre aspect -en professant le panthéisme- vouloir contredire l’introduction et l’introduction qui l’enserrent.

Il me semble que le vocabulaire explosif de Teilhard est de nature à aiguiller l’esprit vers des interprétations de sa pensée qu’il n’aurait pas pleinement assumées.

Au XIIIe siècle, la connaissance des écrits d’Aristote a donné prise à des évaluations contradictoires. St Thomas d’Aquin s’est même fait alors condamner pour avoir adopté l’essentiel du système. Or, me semble – t –il, l’aristotélisme de St. Thomas était moins bouleversant que le platonisme alors régnant que la vision teilhardienne de l’univers et l’expression que Teilhard lui a donnée ne le sont pour nous. Rien d’étonnant à ce que celles-ci provoquent critiques, contestations et condamnations de la part des gens qui se sont installés dans un système. A mes yeux Teilhard est un prophète en son genre, avec les outrances que le prophète se permet pour parvenir à percer la croûte des systèmes en place qui barrent la route à son message. Je risque cette explication, bien que n’étant ni philosophe ni théologien.

Il me semble que Teilhard n’a pas cherché à construire un corps de doctrine : il laisse ce soin à sa postérité. Il projette ses intuitions et ses visions de toute sa force, et sous plusieurs formes , de façon à ne laisser aucune chance aux vieux systèmes qui empêchent le commun des hommes d’accéder à son émerveillement. Cela dérange les gens en place et flanque par terre l’ordre du monde qu’ils cherchent à maintenir par paresse intellectuelle ; d’où critiques et condamnations.

Il convient de laisser les idées cheminer : elles font peu à peu le ménage. Mais vous, en tant que Président de l’Association Lyonnaise Teilhard de Chardin, vous faites mieux : vous cherchez à les faire pénétrer ! Mais il faudra bien des années encore pour que l’ambiance devienne teilhardienne. Elle ne le deviendra sans doute jamais tout à fait car d’autres découvertes et d’autres intuitions seront venues déborder « certaines positions » de Teilhard.

Quoi qu’il en soit, si j’avais 20 ans de moins, j’achèterais les « Ecrits du temps de la guerre ». Vous les signalez édités chez Grasset en 1965. A ma connaissance il a dû y avoir une réédition au Seuil en 1976 (480 pages). J’ai également noté les « Lettres inédites » (Œil, 1986, 144 pages). Là se borne ma science. De tout cela je n’ai rien lu, et ce n’est pas à quelques encablures de ma mort que je vais m’y mettre. Ce qui me tien à cœur maintenant c’est de pousser mes Mémoires le plus avant possible, à l’intention de mes petits enfants qui n’en liront peut-être pas une ligne. Tant que je serai lucide je m’efforcerai d’écrire. Je vais sous peu commencer mon année 1960. Quand j’ai entrepris ces Mémoires en 2003, jamais je n’aurais imaginé que je les pousserais aussi loin. Maintenant je serais heureux si le Seigneur me permettait de mener mon écrit jusqu’en 1966 mais, s’Il a d’autres intentions, je ne m’en formaliserai nullement. Il sait mieux que nous conduire l’univers.

En vous écrivant, je ne peux oublier Yves Gourbeault, cet homme si attachant. J’epère fermement qu’il a trouvé Dieu.

Cher Monsieur, je vous adresse mes vœux pour Noël et l’année future, avec mes sentiments les meilleurs et mes félicitations pour votre labeur teilhardien.
Du Pasquier.

Ps : je me demande si, en taxant comme vous le faites Teilhard de panthéisme, vous ne rejoignez pas d’une certaine façon Etienne Gilson pour qui Teilhard proposait une nouvelle gnose (« Lettres d’Etienne Gilson au Père de Lubac » commentées par celui-ci / Cerf, 1986, 204 pages). Je n’ai évidemment pas lu cet ouvrage, j’ai tiré cette information d’une recension parue dans « Esprit et Vie » (1987, N° 28, page 44)
Vendredi 19 Décembre 2014 09:03

Nous avons le plaisir de vous présenter ce que pense un de nos lecteur, Jacques SCHROEDT, du MILIEU DIVIN;
Nous le remercions vivement pour son remarquable travail.


Différentes définitions pour interpréter Ie Divin.

-L'agnostisme qui estime l' absolu inaccessible à l' esprit humain et professe une complète ignorance sur la nature, l' origine et la destinée des choses et des êtres.
-Le matérialisme qui estime qu'un jour la science parviendra à tout expliquer.
-L' athéisme (littéralement sans Dieu) qui ne croit pas en Dieu.
-Le déisme qui croit en un Dieu imprécis, sans révélation.
-Le théisme qui croit en l' existence personnelle d' un Dieu créateur de l' univers.
-Le polythéisme qui admet l' existence de plusieurs Dieux.
-le panthéisme (littéralement: tout est Dieu) Le philosophe Spinosa l'a approfondi.
-Le monothéisme ( littéralement un seul Dieu) qui comprend les trois religions du Livre: Judaïsme, Christianisme, Islam.

A cette liste, il convient d' en rajouter deux autres.
-Le panenthéisme. C' est le philosophe allemand Karl Klause qui aforgé ce mot en 1828 pour se créer un "passage" entre théisme et panthéisme. Ilfaut prendre ce terme dans son sens structurel: pan : tout en : dans, théos : Dieu. Cette notion: tout (est) en Dieu se retrouve dans l' indouisme, les peuples amérindiens d' Amérique du nord comme les Iroquois, Hurons, les Aztèques et en Europe même chez les philosophes néoplatoniciens du 3ème siècle comme Plotin ou encore Proclus du Sème qui estiment que l'univers existe en Dieu de toute éternité, donc sans création, laquelle ne fait que se renouveler.
-L' empanthéisme. Néologisme pour désigner « Dieu (est) en tout ». Il s' est développé principalement aux Etats-Unis sous les termes de "théologie du process". Ce terme peut avoir une grande importance pour Teilhard dans l' étude qui va suivre.

DIEU ET SA CREATION.

Sens du Milieu Divin
Dieu est toujours en contact, en union, avec sa création il lui arrive même d' intervenir directement dans notre espace-temps: en voici quelques passages (énumératifs et non exhaustifs)
-Abraham s' apprête à sacrifier son fils, mais Dieu intervient (g-XXI- I à 19)
-Jacob se reveilla et dit "Dieu était dans ma demeure et je ne le savais pas"!(g -XXVIil-16)
-Yahweh parle à Moïse au Sinaï qui transmet. (vers 1250 ans avant J.C.) (exode III- 13/26)
un des passages les plus beaux de l' Ancien Testament. C' est l'instant où Dieu se révèle à son peuple(en hébreu),,EHYEH ASHER EHYEH, Je suis celui qui suis !
Ce préambule pour dire que Dieu vient sans problème dans sa création, mais il n'y reste jamais longtemps. Même Le Christ ( en J. XlV-26) après.sa résurrection informe ses disciples qu' il retourne vers le père (hors de l' espace temps) (J-XV-26...)
Qu' est ce que 33 ans par rapport à la durée de l' évolution?
Ou encore par la communion: nous recevons le Christ consubstantiellement; mais comme tous les aliments, l'hostie se transforme.
Pourquoi la brièveté de ces "visites"? Nous le verrons dans les paragraphes suivants.

Pour comprendre, il suffit de suivre Teilhard en Chine sur les plateaux de Mongolie dans le désert des Ordos. Il va dire la messe, mais il n' a "ni pain, ni vin ni autrel" et devant l'immensité du paysage, au moment de la consécration, le "hoc" du hoc est le corpus meus deviendra dans sa pensée "l'univers". L’univers, immense hostie, est devenu « Chair ».
De même avec le hic est enim calix sanguinis mei, le « hic » sera également l' univers. Il faut reconnaître la beauté du texte! L' Univers, corps du Christ ! mais......Qu' est réellement l' univers? Nous le verrons un peu plus loin.

Extrait du phénomène humain. : 1 p: 327 : "Il n'y aura que Dieu, tout en tous".
a) Nous ne sommes plus dans le "panenthéisme puisque Karl Klause se l' est réservé mais plutôt dans l'empanthéisme. Teilhard le considère comme la forme supérieure de panthéisme.
Ce texte de St Paul nous parle de notre vie dans l' autre monde et n' a donc rien à voir avec notre problème actuel.

b) Par contre, à la différence des exemples données précédemment dans la Bible, Dieu, par le Christ, séjourne dans sa création espace-temps d' une façon permanente. Teilhard en effet utilise les termes "depuis toujours" ou "action pérenne". alors que le Christ, lui, informe ses apôtres qu' il retourne vers le Père qui enverra l' Esprit Saint.( J-XIV-26, déjà indiqué)

Extrait du "Coeur de Ia Matière". livre 13 page 64 - "Dieu est en train de changer".
Il faut prendre cette phrase dans son sens premier. Teilhard se charge de le confirmer en utilisant le terme "endomorphisme". le monde est transformé en permanence par Dieu, mais Dieu lui même est modifié par son oeuvre créatrice. Que nous ayons une action de Dieu sur l'homme - le métamorphisme- mais aussi de l'homme sur Dieu - l'endomorphisme, le problème qui se pose est alors le suivant: ce Dieu en train de changer est-il compatible avec certains attributs divins que St Thomas d'Aquin -père de l'Eglise- rappelle dans
la première partie de sa "somme" - tome 1

-Dieu Pur Esprit
-la Simplicité de Dieu
- la Perfection de Dieu Subsidiairement sa Toute Puissance, son Omniscience
- l' infinité de Dieu
- Et surtout l'Immuabilité de Dieu qui élimine en lui toute idée de changement tant dans son Étre que dans son Savoir. Ce qui n' a aucun rapport avec son action. St Thomas y consacre 3 pages. A noter que 5 siècles avant le Christ, Parménide parlait déjà d’immmutabilité de l' Etre qui, s'il n' était pas existentiel était cependant ontologiquement vrai.

La comparaison avec la roche qui s' endomorphise (changement de nature d'une roche endogène au contact d' une roche qu' elle traverse) montre bien que Teilhard veut nous montrer que Dleu n'est plus l' "Absolu". La théologie du process le confirme. Gérard Donnadieu dans un mail du 6/07/2009 également en disant: "Dieu est modifié".
Le panthéisme dit bien à peu près la même chose: l' univers n’est pas créé par Dieu mais change, évolue avec lui; il émane de lui de toute éternité ou plutôt est coexistant avec lui, il est infini comme lui; c' est le corps éternel du principe spirituel également éternel.

Extrait du "Milieu Divin". Livre IV page 148: "identification" / Identification entre / le Fils de l'Homme et le Milieu Divin" Cela comprend trois parties:

-a) Identification
Identification: action d' identifier
Identifier : (latin identificare ) Rendre ou déclarer identique.
identique ( du latin identicus : de idem: le même, la même chose , tout à fait
semblable: qui ne diffère en rien. On peut donc le remplacer par le signe = ou encore avec la troisième personne du singulier du verbe être, dire: "est la même chose".

-b) Fils de I' homme. Christ - deuxième personne trinitaire - Dieu.
-c) Milieu Divin. Le terme de Milieu Définition donnée par Gérard-Henri Baudry dans son dictionnaire sur Teilhard; "Désigne le monde en tant que reconnu comme un moyen d' union, en réponse à la manière dont Dieu , par lui, entend s' unir à nous". Le terme « Milieu Divin » est donc uniquement utilisé pour indiquer l'usage qu'il entend faire de l'univers, la relation, mais en aucun cas n' en change le sens. On peut donc déclarer: Le corps du Christ et l'univers, (reconnu comme moyen d'union à Dieu): c' est la même chose! d' ailleurs nous ne faisons que revenir au hoc & hic de la messe sur le monde.

-LE DUALISME
C 'est une réponse d' abord philosophique apportée au problème de l' être, déclarant que l' être est double : esprit et matière avec comme argument principal que la relation matière-esprit est fondée sur le fait que les phénomènes mentaux possèdent des caractéristiques qui sortent de la physique. Toute la théologie du Catholicisme, issue de Ia philosophie grecque de Platon et d' Aristote est basée sur le dualisme. En partant de là, Descartes à la suite des théologiens comme St Thomas et St Augustin, en conclut que l'esprit est une substance immatérielle. On peut donc dire que: La Substance Divine est immatérielle et la substance de l'univers est matérielle, ce qui rend donc impossible l' identification entre les deux. De plus Dieu est l' Absolu et Perfection; l' univers, ne l' est pas! Ce qui n' empêche pas leur union, l' un restant toujours le Créant, l' autre le créé ; différence essentielle et constante.

-LA CAUSE PREMIERE
Le premier à avoir utilisé cet argument pour prouver l' existence de Dieu est Aristote, repris par St Thomas. Il peut s'énoncer ainsi :" Si l'univers est compréhensible alors tout a une cause, la cause a elle même une cause et ainsi de suite. Si la cause est infinie, alors l'univers n' est pas compréhensible, dans le cas contraire, il existe une cause ultime qui est causée par rien et que l'on peut appeler « Dieu". Pour simplifier et résumer Aristote disons... puisqu' il existe un monde en évolution, on doit trouver un premier principe qui doit être : éternel - immuable (car il ne peut dépendre d' aucun changement) - acte pur. En fonction de ces données, comparons Dieu et l'univers:
-Dieu est éternel, l'univers a un commencement
-Dieu est immuable, l'univers évolue.
En ontologie, on retrouve le même problème:(être et étant - voir Heidegger & Jean Trouillard)

LE MONISME.
Teilhard pour parvenir à concilier Dieu et l' univers ne peut donc pas utiliser le dualisme (voir N°2 hors série, Revue « Teilhard aujourd'hui » page 9) mais le monisme Tout ce qui existe : univers, cosmos est essentiellement un tout unique constitué d' une seule substance) ou par holisme holisme (du grec holos : l' entier).Le problème est que tous les deux mènent directement au panthéisme et à Brahma ! D' ailleurs Teilhard n' hésite pas à dire :"comme le moniste, je me plonge dans l' unité totale. Il déclare »perdre le dernier achèvement de son individualité. »

Dans la définition du dualisme nous avons une argumentation, alors que pour le monisme nous partons d' une sorte de postulat. Le "tout unique "du monisme semble simple à expliquer, en réalité il s' ouvre sur de nombreuses différences: nous avons le monisme spirituel et le monisme matérialiste; plusieurs écoles: l'immatérialisme, l' ipséisme, le solipséisme. Une bonne âme pour simplifier propose la non-dualité.

Enfin arrive un cousin germain, l'holisme. Tout cet enchevêtrement fait baisser de beaucoup la qualité de l' idée. A titre personnel à "tout est Dieu" je préfère "tout est issu de Dieu".

-l'UNIIVERS.
Il nous est pratiquement inconnu. Est-il unique? ou très nombreux, comme la "théorie des cordes" le laisse prévoir? Mystère ! Vouloir créer une telle identité avec l' inconnu n'est il pas dangereux? Un article paru dernièrement dans "science & vie" indique que les scientifiques pensent que plusieurs milliards de planètes seraient habitables dans la voie lactée. Et encore, çà ce discute! Aucune estimation ne peut être faite pour celles qui sont habitées. Par contre, il semble qu' une vie et une pensée, comme la nôtre, soit difficile à envisager. Il faudrait une planète absolument semblable, avec un soleil identique, une même durée de rotation, exactement le même pourcentage d'éléments, une évolution similaire...Le coefficient des constantes fondamentales est impossible à calculer. Jusqu'à de nouvelles découvertes hypothétiques dans ce domaine, Christ s'est fait homme pour les seuls êtres humains. Tant que nous n' aurons pas plus d' information sur la vie humaine dans d' autres mondes, gardons le dans notre planète !

A l'univers, Corps du Christ, relation avec Dieu, je préfère des méthodes qui ont fait leurs preuves : communion, prières, Evangiles, beauté...

AUTRE VIE.
Avec Teilhard, dans l' autre vie, serai-je Dieu ? ou plutôt serai-je en un communautarisme mystique, perdu dans un anonymat métaphysique fut-il divin où j' « aurai perdu le dernier achèvement de mon individualité »? :
Individualité: ce qui concerne l'individu.
« Personne »: est un être humain, donc un individu mais un individu défini.
Dans mon christianisme, à l'image des trois Personnes Divines, l’être humain est une Personne, c'est à dire un être spirituel uni à un corps. La caractéristique de l'esprit est qu' il ne peut pas devenir autre, sinon il perdrait son identité. « L'immortalité est donc avant tout individuelle, personnelle, tout en restant avec d' autres. personnes qui coexistent à côté d'elle, surtout avec Celui qui seul peut la remplir et qui n’est autre que Dieu. Dans la mesure où elle participera à la béatitude divine, elle sera aussi en relation avec toutes les autres personnes qui partagent cette béatitude ».

Hypothèse
Et si Teilhard, très marqué par la philosophie et les religions d' Extrême-Orient
où il a vécu plus de trente ans, aurait rêvé lui aussi, comme le fit avant lui, un autre jésuite, Mateo Ricci, de réunir la Pensée Spirituelle de l' Orient et de l' Occident?

Mateo RICCI (1552-1610) prêtre et jésuite. ll entre en Chine en 1538 et s’installe à Zhaoqing près de Canton. Il parvint à se mettre en contact avec des mandarins grâce à ses grandes connaissances en mathématiques et en astronomie. Il reste 18 ans dans le sud de la Chine près de Macao et apprend à lire et à écrire le chinois. En 1601 il se fait inviter auprès de l’empereur Wandi. Il est certainement un des premiers missionnaires chrétiens à entrer en contact avec un empereur chinois ; ce dernier est très intéressé par le christianisme et peu à peu les différentes objections qu’il présente sont aplanies par Ricci. La possibilité d’une conversion est envisagée. Hélas le 11 mai 1610 Mateo Ricci meurt à Pékin. La dynastie Ming tombe en 1644 et est remplacée par la dynastie Qing venue de Mandchourie. Le nouvel empereur Kangxi apprécie beaucoup les contributions scientifiques et théologiques que les pères jésuites avaient apporté à la Chine et il publie en 1682 un décret de libre de libre prédication de la foi chrétienne. Malheureusement en 1706, presque un siècle après la mort de Ricci, arrive une délégation menée par l’archevêque français, Charles Maigrot qui eut mieux fait de rester chez lui. Ce fut le début de ce qui est appelé « la querelle des rites ». Les débats s’articulèrent sur un certain nombre de points liturgiques ou sémantiques. Je ne vais en citer que deux pour ne pas rendre cet exposé interminable :
-l’empereur proposait que le Christ soit appelé « Fils du Ciel ». Maigrot fut intraitable : le Christ est « le Fils de Dieu »
-l’empereur proposait que l’Hostie pour la communion .soit faite en farine de riz. Pas question ! précise Maigrot, il faut du blé.
Maigrot dut repartir vers l’Europe et en 1724 le christianisme fut interdit par l’empereur Yongzheng. Triste résultat.

Question subsidiaire
A plusieurs reprises, Teilhard parle d' un "Dieu personnel'. Faut' il penser avec Balthasar (Wort und Wahrheit p 339) que la pensée de Teilhard
se rattache au mouvement personnaliste, fondé par Emmanuel Mounier,qui connut un certain succès au milieu du siècle dernier et divulgué par la revue « Esprit » ?...
Sa réflexion présente un aspect apologétique et un aspect mystique, intéressant, mais il aurait été souhaitable qu' il rajoute un volet de théologie dogmatique sur le rapport Dieu Trinité et Dieu Personnel.

Le Corps mystique du Christ. (Pour répondre à notre ami Teilhard)

Que faut-il entendre par "le Corps mystique du Christ?"
Et bien le corps mystique du Christ! c' est nous tous !

Au premier siècle, St Paul nous explique, (1 Colossiens -1-24): « Maintenant je me réjouis de souffrir pour vous, et ce qui manque aux tribulations du Christ, je le complète dans ma chair au profit de son corps qui est l' EGLISE ». Il affine d' ailleurs sa pensée : 1 Rom. XII- 4/5, 1 Cor XII- 12/13 et 1 Cor XII- 27.

Conséquences
Au fil des siècles deux événements vinrent renforcer cette notion :

a) Les catholiques n' ont pas le monopole de la pensée paulinienne, et peu à peu les Orthodoxes, la majorité des Eglises protestantes, les Pentecôtistes, les Anglicans adoptèrent cette formule.

b) Le terme "mystique" fut peu à peu rajouté. En voici les raisons:
Mystique vient du grec "mustikos" qui dans son sens premier signifie : relatif aux mystères, en effet le passage du Christ sur terre apporte de nombreux mystères comme:
-son Incarnation
-sa double nature divine et humaine, cette dernière existant toujours après son ascension.
- la transsubstantiation du pain et du vin en corps du Christ---.
De plus dans un sens second, du latin mysticus – « relatif au mysticisme »nous avons le sentiment de pouvoir connaître Dieu par la méditation ; le sentiment et l' intuition.

Chronologie
l)De nombreux Pères de l' Eglise des premiers siècles approfondissent le message de St Paul.

2)Au IVème siècle, Saint Augustin confirme cet élément central du Christianisme : "le Corps du Christ, c' est l' assemblée des croyants"

3)St Thomas au XIII ème siècle. Ce dernier en partant de l' Eglise ramène tout au Christ pour ramener tout à Dieu :" vos estis Christi, Christus est Dei"

4)Arrêtons-nous davantage sur l'encyclique de Pie XII du 29 juin 1943 "mystici corporisChristi" dont voici les principaux points:
Première partie: le corps mystique du Christ:
a)L'Eglise est un corps visible, ayant une structure organique (un et indivisible), une vie dispensée par les sacrements.
b)Elle est le corps du Christ qui est le fondateur. il en est la tête invisible et permanente en raison de sa plénitude. Il en est le Soutien et de Sauveur.
c)Elle est le corps mystique du Christ en vertu des éléments spirituels qui la constituent, sans que l' on puisse opposer Eglise invisible et Eglise juridique.
Deuxième partie: Notre union au Christ dans le corps mystique, dans laquelle sont rappelées les formes authentiques de cette union:
union dans la même société,
union par les vertus théologales,
union dans la connaissance et l'amour du Christ,
union par inhabitation de l'Esprit Saint,
union par l' Eucharistie

Troisième partie: qui est une exhortation à l'amour du Corps mystique. Il faut aimer l'Eglise avec le Christ, comme le Christ, d'un amour universel(du latin universum: tourné de manière à former un tout. - ensemble des choses existantes. -sens premier : le milieu dans lequel on vit. Sens astronomique : le cosmos; Sens teilhardien : cosmogénèse) , actif, priant et souffrant par l' intercession de la Vierge Marie.
Fait partie du corps mystique du Christ celui qui fait partie de l' Eglise Catholique, soumis au pape, tête visible du corps dont le Christ est la tête invisible.
L' image du Corps entraîne : soit on en est membre soit on en n’est pas.
"Ceux qui sont divisés pour des raisons de foi ou de gouvernement ne peuvent ni vivre dans ce même corps ni par conséquent de ce même Esprit divin"
"Seuls font partie des membres de I' Eglise ceux qui ont reçu le baptême de régénération et professent la vraie foi et qui, d'autre part, ne se sont pas pour leur malheur séparés de I' ensemble du Corps ou n'en ont pas été retranchés pour des fautes très graves par I' autorité légitime".

Terminons par cette dernière information: "Lumen Gentium" une des quatre constitutions dogmatiques promulguées par le concile Vatican II (21/11/1964) qui dispose en L.G l4 : Le saint concile s'adresse donc avant tout aux fidèles catholiques. Il enseigne, en s'appuyant sur la Sainte Ecriture et la Tradition, que cette Eglise est nécessaire au salut. Seul, en effet, le Christ est Médiateur et Voie du salut, Lui qui se rend présent pour nous dans son corps, qui est I' Eglise. Enseignant expressément la nécessité de la foi et du baptême, le Christ Lui même a du même coup affirmé la nécessité de I' Eglise, dans laquelle on est introduit par le baptême.

Le 21 novembre l964,un nouveau dogme est né: le corps mystique du Christ est I' Eglise !

Les définitions de St Paul et de Teilhard sont - elles compatibles ?
Voyons ensemble, ce que dit Teilhard à ce sujet, bas de page 137-haut de page 138 –LE MILIEU DIVIN : « Malgré les expressions décisives de St Paul formulées , ne l' oublions pas, au commun des premiers Chrétiens, il peut sembler à quelques-uns que nous avons été amenés à forcer, dans un sens réaliste, la notion de corps mystique,-ou que, du moins, nous nous plaisions à y chercher des perspectives ésotériques. -Regardons d'un peu plus près, et nous constaterons que, par un chemin différent. nous avons tout simplement rejoint la grande voie frayée dans l' Eglise par le culte envahissant de la Ste Eucharistie ».

Poursuivons notre étude en tenant compte de ce paragraphe de notre ami Teilhard : rejoignons le "chemin différent de la Ste Eucharistie" dont le mystère tient dans le fait que, partant d'une simple morceau de pain, en répétant les paroles que le Christ nous a dictées, ce pain deviendrait consubstantiellement le corps mystique du Christ.

Cependant, il ne faut pas oublier qu' il s' agit dans notre catholicisme d' une liturgie spécifique, seules sont valables les paroles de consécration du prêtre représentant l' Eglise. et de plus chacun de ces éléments : pain- paroles du prêtre- Eglise sont inséparables et complémentaires.
C' est donc uniquement en partant de l' Eglise que Teilhard a la possibilité de démarrer son raisonnement pour expliquer que l' univers est aussi le corps mystique. Le problème est que l' Eglise, comme le dit St Augustin, consiste en "l' assemblée des croyants" dans un lieu bien précis : la planète terre. Il en résulte, puisque le dogme "lumen gentium" de l'Eglise Catholique dispose que le corps mystique du Christ ne peut exister que sur notre planète, la théorie de notre ami Teilhard avec son Christ Universel est impraticable !
Le dogme "lumen gentium" est donc incontournable. Tenant compte de ce qui vient d' être dit, il n'y a de place que pour une seule définition du Corps mystique du Christ, celle de St Paul.

Conclusion.
Deux autres désaccords principaux ressortent de ces huit pages:

1)Pour moi Dieu doit-être l'Absolu et j'ai besoin de cet Absolu; or Teilhard dans son Milieu Divin nous le présente comme "un Dieu qui change" (endomorphisation)

2) Quels que soient d' autres liens étroits qui puissent réunir le "donnant" et le "recevant", il ne peut y avoir pour moi une "identification" entre eux.
Exemples:
- En arboriculture la pomme ne peut pas être identique au pommier d' où elle provient.
- En ontologie, ETRE ,étudié sous sa forme verbale, fait que le sens de son participe ETANT est différent du sens de l'infinitif Etre. (dixit Jean Trouillard et Heidegger)
-Dans une famille, l' enfant n' est ni l' identique du père, ni l' identique de la mère.
-En théologie, du moins pour moi, le Corps du Christ n' est pas l'univers, et Dieu ne peut pas être identique à sa propre création.

Vendredi 12 Décembre 2014 17:23

Bernard PIERRAT est vice-Président de l'ASSOCIATION DES AMIS DE PIERRE TEILHARD DE CHARDIN, Il est Président de l'Association Teilhard de Chardin à Mulhouse, Ancien Industriel, Il est Membre de l'Institut.


Cher Jean-Pierre,

J'ai plongé dans les très riches pages de l'association lyonnaise TDC.
Tu fais un travail extraordinaire et je ne comprends pas que certains n'apprécient pas ton ouverture.

Teilhard n'est la propriété de personne, il appartient à tout le monde, croyants et incroyants.
Un de ses bons amis, le biologiste Julian Huxley était athée et il a entretenu avec lui des relations épistolaires très riches.

Continue dans la voie que tu as tracée pour enrichir tous ceux qui te suivent.

En très amicales pensées à toi. Bernard Pierrat.
Mercredi 1 Octobre 2014 15:37

Avec tristesse , nous vous faisons part du décès de l’Abbé Baudry et nous vous communiquons le message transmis aujourd'hui par notre ami, Jean-Pierre Boisard.

Nous vous invitons à retrouver sur ce site plusieurs de ses textes que nous avions fait paraitre successivement (il suffit d'écrire "Baudry" et le texte du titre dans la rubrique "RECHERCHE" et "OK" au sommet de la colonne à gauche) :
-La Mystique de la recherche selon Pierre Teilhard de hardin
-Le système du monde selon P. Teilhard de Chardin,
-Evolution et liberté
-L’avenir, condition de l’agir
-Vers une définition de l’homme selon P. Teilhard de Chardin
-Ecologie, biologie et morale
-Teilhard à Verdun « Je ne pensais pas revenir »

L'Abbé Gérard BAUDRY était Docteur en philosophie et en théologie (département 44), ancien directeur de recherches à l'Université Catholique de Lille. Il fut l'un des intervenants lors de notre colloque du 26/09/2009, sous le patronage de l'Université Jean-Moulin...


Chers Jean Pierre et Anne Marie,
Je suppose que vous ne serez pas indifférents en apprenant que notre ami , le père Gérard Baudry s'est éteint mardi dernier des suites d'une longue maladie
Tous les teilhardiens de France et de Navarre doivent être mis au courant de ce départ.

Nous, quelques uns et quelques unes de Loire-Atlantique, vous représenterons lors des obsèques à Saint Philbert de Granlieu, demain.
bien à vous, Jean Pierre Boisard

St-Philbert-de-Grand-Lieu
Agnès et Edmond Douaud, René et Hélène Baudry, l'Abbé Daniel Baudry,
Pierre et Martine Baudry, Marie-Anne et Gilles Perraudeau,
ses frères et soeurs et leurs conjoints; ses neveux et nièces et toute la famille ont la douleur de vous faire part du décès du :
Père Gérard-Henry BAUDRY
Prêtre théologien
survenu dans sa 79e année.
La cérémonie religieuse sera célébrée vendredi 28 février 2014, à 15 heures en l'église de Saint-Philbert-de-Grand-Lieu.

Jeudi 27 Février 2014 17:42

Mon cher Jean-Pierre,

Merci de ton texte qui m'a très intéressé. Je dois dire, en tant que "non religieux d'origine catholique", j'ai été surpris de la position des membres de l'Assoc. Teilhard sur l'Eglise catholique, visiblement en contradiction avec ses dires et sur les manières de communiquer son message aux foules d'aujourd'hui. C'est amusant, je viens de recevoir un mail d'un ami français qui vit depuis des décennies au Brésil et qui dit au sujet de la visite là-bas du Papa François: "une opération de marketing de la multinationale du Vatican contre les supermarchés évangéliques"...

Je ne connais rien de Teilhard, si ce n'est le livre de ses tribulations en Chine en tant que paléontologue. Je savais qu'il était en "disgrâce", mais je ne savais qu'il avait fallu attendre 2012 pour sa réhabilitation. C'était si grave que ça aux yeux de l'Eglise? Tu vois mon ignorance à ce sujet.

L'église catholique en récession, tu l'attribues au doute et à la baisse de la foi. Tu suggères aussi que cela pourrait être dû à la mauvaise communication, même à la mauvaise compréhension de textes, dis-tu, "toralement étrangers à la sensibilité occidentale". Je me demande si cette récession ne viendrait pas plutôt du contenu de la communication elle-même: dogmes, doctrines ("trop d'enfantillages, de mystères, de miracles")... Justement, les religions basées sur des dogmes, des doctrines, des rituels figés, sont source de discorde entre ceux qui les pratiquent, chacun s'arqueboutant sur ses convictions enracinées dans des textes "fondateurs". Ne sont-elles pas pretexte à la division des êtres humains, chacun étant persuadé de sa "vérité"? N'ont-elles pas été, aux fil des siècles, la cause de beaucoup de souffrances, de déchirement, de division, de guerres et de massacres, même entre hommes de bonne volonté? Au nom du même Dieu, du même Amour prêché par tous?

Peut-on faire du neuf avec du vieux qui a amplement fait la preuve de son inefficacité, depuis des millénaires; notre monde est-il meilleur après 2000 ans de christianisme? Quel est le but recherché? La religion est-elle une finalité en soi ou juste un moyen pour l'homme d'atteindre et de partager avec tous ce Dieu et cet Amour recherché et dont le monde a si besoin? Une religion peut-elle exister sans dogmes, sans rituels, sans clergé institutionnalisé? Pourra-t-elle jamais réunir TOUS les hommes sous une même banière? Je doute un peu que les religions puissent atteindre les objectifs que les fondateurs avaient peut-être en tête. Il ne s'agit pas juste de "changer de robe", comme tu dis, pour tout ré-actualiser et faire d'un vieux corps un corps jeune (l'habit ne fait pas le moine!).

Tu sais que je suis un Maître indien depuis une vingtaine d'années. Son propre Maître disait: "Là où se termine la réligion, commence la spiritualité". Ils ne sont donc pas contre les religions, mais veulent simplement en montrer les limites (les limites de leurs propres dogmes, etc.). Il s'agirait donc de les dépasser sans les renier, étant nous-mêmes pour beaucoup construits par nos antécédents culturels et religieux. Mais le fait est là, très actuel: les religions divisent les hommes, et c'est là leur plus grand défaut. Pour moi donc, il ne s'agit pas tellement de "modifier la forme des religions", comme tu dis, mais de reconnaitre qu'elles n'ont pas réussi dans leur tâche de réconcilier les hommes, de leur apporter l'Amour dont ils ont soif, de les rendre heureux de vivre ensemble, ni même de leur donner un chemin qui les mènerait plus près de la sérénité
dans la présence du divin, de retrouver le divin qui palpite en chacun de nous.

Tu parles d'un arbitre qui ferait respecter la loi morale qui s'impose... Je verrai plutôt un être qui serait lui-même une incarnation de cette "morale" (je n'aime pas beaucoup ce terme), en fait quelqu'un qui, ayant déjà parcourru le chemin de la divinisation et qui l'incarnerait, un Maître vivant, bien vivant, vivant dans le monde actuel, notre monde, nos réalités, notre mentalité, accessible. Et qui n'est pas alourdi pour toute une tradition séculaire comme le sont les religions et auprès duquel tous et toutes peuvent venir sans la moindre appréhension d'enrôlement sectaire, doctrinaire, et où toutes les races, origines, couleurs, sont admises sans condition. C'est ce que j'ai vécu de nombreuses fois et que j'ai encore pu vivre, en juin dernier, en étant auprès de celui que je considère comme mon Maître, à Madras.

Mon cher Jean-Pierre, j'espère que je ne t'ai pas choqué par mes propos. C'est un sujet passionnant, le seul peut-être pour lequel on peut légitimement s'enthousiasmer. Tant que le spirituel ne sera pas intégré au matériel, le monde sera en déséquilibre dangereux et l'humanité ira droit au mur. On commence à s'en rendre compte aujourd'hui. Comment intégrer cette spiritualité dans nos vies est le thème majeur qui devrait nous préoccuper. Dans l'état actuel des religions, peuvent-elles vraiment y parvenir? C'est un problème de survie pour nous tous. Comme tu dis: "s'adapter ou mourir..."

En toute amitié,

Dominique

Vendredi 9 Août 2013 15:28

Revue "TEILHARD AUJOURD'HUI" n° 45, avril 2013



Le courrier des lecteurs du n° 44 de notre Revue, concernant le boson de Higgs, n’a pas laissé les abonnés indifférents. Toujours au sujet de ce fameux boson de Higgs, Monsieur Pierre ROQUEFORT de Lyon, nous a adressé le commentaire suivant.

Le Boson de Higgs et Teilhard : le point de vue d’un béotien.

Après l’antiquité, qui soupçonnait l’existence de l’atome et le croyait insécable, d’où son nom, on était arrivé à la structure que nous avons connue lors de nos études : neutron, proton, électron, énergies de liaisons.
I Il était alors tentant de chercher à aller encore plus loin dans le sens de la décomposition et de rechercher des structures encore plus élémentaires, pour réaliser une sorte de « synthèse du 2e niveau ».
De nos jours, des chercheurs ont réussi à réaliser un modèle, à partir d’une panoplie d’éléments :
-les uns sont les constitutifs directs de la matière et interagissent entre eux,
-les autres sont les vecteurs de ces interactions.
Par le calcul, on a pu cerner tous ces éléments, et tous sauf un se sont manifestés au cours d’expériences diverses. Ce singulier fut baptisé « Boson de Higgs » et il a fini par se manifester récemment au cours des dernières expériences menées au CERN.

En théorie du moins, on pourrait donc réaliser la synthèse du 2e niveau évoquée ci-dessus puisque l’on dispose de toute l’infrastructure, mais si on adopte la terminologie de Teilhard, ce boson est à classer dans la catégorie du « dehors des choses » comme tous les éléments qui se sont manifestés expérimentalement.
En effet, l’originalité de Teilhard, tient au fait qu’à côté du dehors des choses, il place un dedans qu’il associe à la pensée et qui, jusqu’à maintenant a échappé à toute investigation des chercheurs.
Je ne pense donc pas que la mise en évidence de ce boson change fondamentalement le paysage teilhardien.

Pierre Roquefort,
Membre actif de l’Association Lyonnaise Teilhard de Chardin

Mercredi 24 Avril 2013 18:42

1.Posté par Michel THYS le 10/01/2013

Bonjour Monsieur FRESAFOND,.
Depuis TEILHARD de CHARDIN, la psychologie religieuse a beaucoup évolué. En témoignent notamment les travaux du psychologue-chanoine Antoine VERGOTE, professeur émérite (toujours vivant) à l'Université catholique de Louvain, et ceux de son successeur Vassilis SAROGLOU.

En témoignent aussi les travaux de neurophysiologistes (par exemple le Québecqois croyant Mario BEAUREGARD, sans doute à son grand dam !) qui, financé par la très chrétienne Fondation TEMPLETON pour tenter de démonter « scientifiquement » l'existence de « Dieu », a sérieusement cherché dans le lobe temporal l' « antenne » que « Dieu » y aurait mise pour recevoir « Sa Révélation ». En vain, bien évidemment, puisque tout le cerveau est concerné dans l'expérience religieuse (cf. SAVER & RABIN), même si, en l'occurrence, le cerveau émotionnel prédomine.

Aux yeux de l'athée que je suis, les observations des psychologues, des sociologues et des neuroscientifiques, par IRM fonctionnelle (notamment sur des religieuses en extase mystique ou sur des moines bouddhistes en méditation), tendent à confirmer l'origine exclusivement psychologique, éducative et culturelle de la foi (N.B. en l'absence d'éducation religieuse, la foi n'apparaît pas, sauf influences ultérieures). Elles tendent aussi à expliquer par la plasticité neuronale sa fréquente persistance, au fur et à mesure de la répétition des expériences religieuses, a fortiori en l'absence d'alternatives philosophiques.

Dans cette optique, eu égard à l'absence persistance du moindre indice de l'existence réelle, objective et indiscutable de l'existence réelle de « Dieu », il me semble logique et légitime de conclure à son existence subjective, imaginaire et donc illusoire. Mais il va de soi que la foi, conséquence de la composante irrationnelle et atavique de l'être humain, restera toujours légitime et d'autant plus respectable qu'elle aura été choisie en ayant eu connaissance des alternatives philosophiques non confessionnelles, occultées par les religions (cf. les USA par exemple).

Dans la plupart des pays européens, la religiosité est (heureusement) en chute libre (sauf l'islam et l'évangélisme protestant), mais le catholicisme réagit en tentant de reconfessionnaliser les consciences, de réinvestir l'espace public, surtout médiatique, et de recléricaliser la politique, notamment au niveau européen.
Il me semble au contraire que l'avènement d'une société interculturelle et d'un vivre ensemble harmonieux devrait mettre en place un enseignement pluraliste, seul capable de préparer à l'ouverture et à l'acceptation de la différence de l'autre, sur base de valeurs humanistes communes, "universalisables" car bénéfiques à tous et partout, telles que l'égalité homme-femme, la liberté de conscience et de religion (effective et non plus seulement symbolique), la liberté de conscience, etc..
Merci pour vos commentaires.
Cordialement,
Michel THYS à Ittre, en Belgique.

2.Posté par Marcel Comby le 10/01/2013

Bonjour Monsieur Thys,
Un neurobiologiste français d’esprit matérialiste vient d’écrire un livre traitant du « vivant » et il consacre la moitié de l’ouvrage à des considérations épistémologiques ! C’est que son inconscient doit tout de même être travaillé et bousculé par le « pourquoi » des choses…sinon il se contenterait, en toute honnêteté, de délivrer un savoir rigoureusement scientifique, ce qu’il ne fait pas. Il termine son livre par ces mots énigmatiques : « Evidemment, si on n’a pas le bonheur d’être singe, on peut se rabattre sur les consolations de la religion, mais c’est là une option qui n’est pas donnée à tout le monde ».
Les religions ne sont pas des espaces de consolations (tout au moins en principe) mais des espaces de relations. En tant que scientifique, vous devez savoir combien se trouve ébranlé le savoir de Laplace avec son cortège de déterminismes et ce, grâce aux découvertes en mécanique quantique où la notion de relation est fondamentale. Or il me semble que vos propos se fondent justement sur un déterminisme obsolète : déduire l’inexistence de Dieu d’un ensemble d’analyses sur le cerveau humain. L’existence d’un Dieu, chrétien ou autre, ne peut être démontré et sa non existence non plus. En outre, la science et la foi ne sont pas deux domaines complémentaires (du moins pour moi) ; la science ne fait que rendre le monde intelligible : la foi établit une communication entre la personne humaine et une réalité supérieure située hors de l’espace-temps. Le cerveau humain est infiniment plus complexe que ce qui est découvert à ce jour. Les expériences sur les religieuses en extase ne prouvent rien car les appareils de mesure ne sauraient quantifier l’amour, l’imagination, la créativité, l’intelligence, l’intuition, etc…Il est donc tout à fait permis et même normal de douter de l’existence divine mais il est déraisonnable et enfantin de bloquer toute recherche de sens au sein d’un monde dont on découvre chaque jour les parts de mystère et de merveilleux que ce monde révèle à nos yeux. Avouez qu’il existe une toute autre perspective que le simple bonheur d’être singe !
Marcel Comby

3.Posté par Michel THYS le 10/01/2013

Bonjour Monsieur COMBY,

J'ai survolé avec un vif intérêt le site lyonnais consacré à Teilhard de Chardin, mais il me faudra quelque temps pour l'approfondir et le commenter, ne fût-ce que partiellement.
Merci pour votre réponse, que je me permets de commenter.
Il n'est pas étonnant à mes yeux qu'un neurobiolologiste français (c'est qui ?), à l'instar du Belge Christian de Duve, initialement croyant ou au moins déiste, ait écrit un livre faisant une large part à des considérations épistémologiques, voire métaphysiques. Je me l'explique du fait de la composante irrationnelle de l'esprit humain, héritée de nos ancêtres, et aussi par l'épigenèse environnementale : de nombreux scientifiques, surtout anglo-saxons, aussi éminents soient-ils par ailleurs, ne semblent pas conscients du fonctionnement de leur cerveau, ni de l'influence de leur milieu unilatéralement croyant sur leur esprit critique, du moins dès qu'il est question de religion ou de croyance religieuse. Il est même étonnant qu'un scientifique puisse « être travaillé par le « pourquoi » des choses, alors que seul le « comment » devrait le préoccuper ! J'y reviendrai.

Nous sommes en effet la seule variété de singes dont le cerveau est devenu capable, au fil de l'évolution, d'imaginer un nouveau mécanisme de défense : le recours à un père substitutif et protecteur, et même une âme, immortelle de surcroît, un paradis, un enfer, etc. Il est vrai que la croyance religieuse, exploitée et amplifiée par les religions, est génératrice, au-delà des doutes, d'une « espérance » et donc d'une « consolation », inutile après une éducation laïque ayant développé une force intérieure capable de supporter sereinement les quelques incertitudes métaphysiques encore non résolues par les sciences. Mais, comme vous l'écrivez, la religion est aussi génératrice d'une « relation », en réponse au besoin de faire partie d'une communauté conviviale et de pensée. Je regrette seulement que l'alternative de l'autonomie de la conscience et de la pensée n'ait pas encore totalement remplacé la soumission religieuse encore trop fréquente.

Les déterminismes qui nous régissent sont rarement conscients : génétiques, hormonaux, éducatifs, culturels, sociaux, religieux, idéologiques, politiques , etc. Il ne me semble pas que mes « propos se fondent sur un quelconque « déterminisme obsolète » : je suis en effet bien conscient de l'individualité et de l'infinie complexité de chaque psychisme humain, soumis en plus à l'influence inconsciente de nombreux neurotransmetteurs en fonction des circonstances de sa vie. Je ne déduits pas davantage « l'inexistence de Dieu d'un ensemble d'analyses sur le cerveau humain ». Comme je l'ai écrit dans le lien que j'ai mentionné, aucune inexistence n'est d'ailleurs démontrable, sauf en mathématiques. En revanche, il me semble que les observations neuroscientiques, aussi partielles soeint-elles encore, peuvent déjà légitimement inciter certains à conclure que « Dieu » n'a qu'une existence subjective, imaginaire et donc illusoire.

Je pense qu'il est impossible de concilier la raison et la foi, la science et la religion, le créationnisme ou le « dessein intelligent» , et l’évolutionnisme, l’objectif et le subjectif. L’ « argument » le plus subtil et le plus fréquemment évoqué par les croyants, c'est que la science et la raison s’occupent du « comment », tandis que la religion et la foi s’occupent du « pourquoi ». Se situant à des niveaux différents, elles seraient complémentaires et donc conciliables. Mais à mes yeux, les arguments qui cherchent à les concilier, via le recours à un dieu, ou à un grand architecte de l’univers pour les déistes, ou encore par l’harmonie apparente du monde, etc., sont anthropomorphiques ou des pétitions de principe.
J’y vois une pirouette jésuitique, parce que cela voudrait dire qu’il suffirait de changer de point de vue, ou de lunettes, pour que deux hypothèses contradictoires puissent être vraies en même temps, alors que logiquement l’une d’elles doit être vraie, et l’autre fausse.

Aucune « réalité supérieure, située hors de l'espace-temps » avec laquelle « la personne humaine entre en communication » n'est démontrable ni reproductible scientifiquement, si ce n'est en constatant son origine imaginaire et la corrélation fréquente entre un milieu croyant unilatéral et la persistance de la foi. Mais vous avez raison : les expériences sur des religieuses sont « incapables de quantifier l'amour, l'imagination, l'intuition, la créativité, ... ». Ce n'est d'ailleurs pas leur but. Elles visent seulement, dans l'état actuel des connaissances, à constater les différents niveaux d'activité ou de déconnexion neuronales lors d'une expérience mystique ou méditative. On en saura plus dans 30 ans ...
Les neurosciences ne visent pas non plus à « bloquer toute recherche de sens au sein d'un monde » de moins en en moins « mystérieux ». La perception du « merveilleux », de la beauté, etc., loin de témoigner d'une réalité divine, est une aptitude évolutive de notre cerveau qui commence à peine à être étudiée. La spiritualité n'est pas que religieuse : il existe aussi une spiritualité laïque, notamment celle de la franc-maçonnerie adogmatique.
Bien à vous, Michel THYS

4.Jean-Pierre Frésafond, président : réponse à Monsieur Michel ThysMerci,]b

Cher Monsieur, pour vos commentaires du 10/01/2013 et des échanges qui ont suivi avec l’un de nos éminents adhérents, Marcel Comby.
-Vous vous dites athée, ce n’est pas quelque chose d’exceptionnel et tout dépend du sens que l’on donne à ce mot : s’agit-il de ne pas croire aux dieux des religions, ou de ne pas croire à un quelconque principe créateur ?
En ce qui vous concerne et la majorité des personnes qui sont dans le même cas, il ne doit s’agir que du refus de croire aux dieux des religions. Refuser l’hypothèse d’un principe créateur serait absurde, l’univers ne peut sortir ni du néant ni du hasard seul, sauf si « les dés sont pipés » comme disait un certain Albert Einstein ; le hasard n’est jamais que le milieu dans lequel règne la loi des grands nombres et des probabilités ; le hasard ne pense pas.
-Vous parlez ensuite des neurosciences, elles sont extraordinaires et admirables, sauf qu’on ne se trouvera jamais Dieu au bout du bistouri ou dans un IRM ou un encéphalogramme. Comme vous, je pense qu’il n’y a pas de zone spécifiquement religieuses dans le cerveau, mais des zones qui réagissent à la satisfaction ou au mécontentement en se lançant ou non dans une « recherche » ou l’inverse, tenir pour vrai ce que l’on a vu, lu, ou entendu …(état correspondant exactement à la définition du mot « croyance.)
-Les religions anciennes sont moins prospères et cela au profit des nouvelles branches religieuses qui, de ce fait, s’appuient sur les nouvelles attentes du grand public. Quoi de plus normal, il est plus facile de lancer une nouvelle religion que de modifier une ancienne confession ; il y a moins d’inertie.
-Contrairement à ce que vous écrivez, je pense que les religions sont nécessaires et que, sous une forme ou une autre, il y en aura toujours pour la simple raison qu’elles correspondent à un besoin, une pulsion, induits par la peur de l’au-delà, des dangers de la vie, etc … Les religions sont surtout nécessaires pour donner aux nouveaux arrivants sur la planète des bases de croyance et de comportement moral et social (une initiation, donc).
-Par contre, je pense que lorsqu’ils sontarrivés à un certain stade de maturité et de construction spirituelle, les religions doivent sevrer leurs « petits », comme les animaux, pour qu’ils cherchent par eux-mêmes, librement, leurs paliers supérieurs de construction spirituelle ; c’est à cela que servent les mouvements de pensée comme celle de Teilhard de Chardin, qui est un ésotérisme philosophico-scientifique et tous les ésotérismes comme le soufisme pour l’Islam, la kabale juive, certains rituels maçonniques et enfin les ésotérismes d’origines hindouistes, védantes, etc…
-Mis à part l’adhésion aux fois révélées et dogmatiques, la conviction de l’existence de Dieu ou d’un tout autre Principe Créateur, ne peut être établie qu’en s’appuyant sur le raisonnement logique (dans l’esprit de Spinoza ou de l’animisme) : les « effets prouvant la cause ». La Cause Première, même si elle est à jamais inatteignable par l’esprit humain, ne peut être écartée, la manifestation de la matière et son évolution non plus ; l’inverse serait, comme déjà dit, absurde. L’évolution de la matière est scientifiquement démontrée. Quant à l’extrapolation vers une sorte « d’atomisme » de l’esprit convergeant vers le point Omega (théorie de Teilhard), il est bien évident que ce n’est pas scientifiquement démontrable mais c’est logiquement plausible et d’une probabilité qui dépend complètement de l’humanité, suivant qu’elle coopère ou non à l’achèvement.
-Il n’est pas nécessaire d’être un scientifique de haut niveau pour comprendre cela, il suffit d’avoir un peu de bon sens , de modestie et de goût de la recherche.
-Je pense que le plus gros problème à surmonter réside dans le fait que le plus grand nombre de personnes préfère enregistrer des données toutes faites plutôt que de réfléchir, c’est moins fatigant et cela va plus vite. La méditation est la seule voie pour élever le niveau de spiritualité. Une autre difficulté est à vaincre : admettre la perfectibilité infinie de l’Homme qui demande une remise en question sans fin. Même chez les grands intellectuels on constate souvent l’existence d’un nombrilisme qui bloque toute évolution spirituelle.
-Contrairement à ce que vous écrivez, l’Homme ne descend pas du singe, c’est du darwinisme mal compris. Les nouvelles espèces surgissent et s’étalent en gerbes, le phylum humain n’y échappe pas. Il faut admettre que l’apparition d’une nouvelle espèce ne laisse pratiquement pas de trace et lorsqu’on trouver les restes d’un corps, la nouvelle espèce en question est déjà vieille de plusieurs millions d’années. Le surgissement d’une espèce nouvelle répond à un besoin, une « nécessité », des « réponses » mystérieuses émergent et dépendent de l’élan vital que leur a concédé la nature. Plus haut dans l’évolution, l’avenir de l’Homme dépend de son élan vital mais aussi de son élan moral, prix à payer au pas de la réflexion que l’on dénomme conscience.
-J’en terminerai par votre dernière intervention : « Aucune réalité supérieure située dans l’espace-temps avec laquelle une personne humaine entre en communication n’est démontrable. »
Je répondrai par un argument déjà utilisé par Teilhard en son temps : « Ce n’est pas parce que l’on ne dispose pas encore d’appareil pour mesurer une énergie encore inconnue qu’elle n’existe pas. » (cf : les débuts de la radioactivité). La transmission de pensée et toutes les illusions de l’esprit dépendent d’une « énergie » inconnue que l’on pourrait peut-être rapprocher de la fameuse énergie initiale d’avant le moment-1 de l’univers (si toutefois il y a eu un moment-1)
Ces manifestations mystérieuses sont peut-être le résultat d’aberrations de notre cerveau ou de « révélation » divine, peu importe, elles ont été ressenties et elles ont donc une certaine réalité, au même titre que les intuitions et les idées nouvelles qui souvent débouchent sur une réalité concrète. Peut-être aurons-nous la réponse lors de notre passage dans l’au-delà et ce sera pour nous la suprême initiation. Mais en attendant, contentons-nous d’adorer l’évolution de la matière : entre un minéral, une bactérie, une souris, un être humain, quel parcours ! Il suffit d’ouvrir les yeux pour s’en persuader et trouver que la vie a un sens.


FIN DES ECHANGES












Jeudi 24 Janvier 2013 17:03

Je n’ai pas pour habitude de faire des planches de philosophie universitaire qui, pour la plupart, témoignent d’un gigantisme culturel et d’une atrophie de la fonction de réflexion.
Il faut « trouver l’idée sous le symbole » et non pas l’inverse, soit partir du symbolisme qui a pour fonction d’activer la réflexion ; éventuellement, si cela peut appuyer le discours, quelques citations de philosophes peuvent y trouver leur place.
Précisons que ces deux mots ne sont pratiquement pas utilisés dans le langage courant. Etymologiquement ils ont la même signification, sauf que les philosophes en ont décidé autrement.

Ces deux mots en sont quatre, en réalité :
-il y a théiste et théisme (l’adepte et le système)
-il y a déiste et déisme.

Selon le dictionnaire Larousse, théiste et théisme sont d’origine grecque alors que déiste et déisme sont d’origine latine.
-Le théisme est une doctrine qui affirme l’existence personnelle d’un Dieu révélé dont l’action est providentielle sur le monde.
-Le déisme est le système de ceux qui rejettent toute révélation et se réfèrent à l’existence d’un principe divin qui induit une religion naturelle et personnelle.

On peut résumer en disant : le théiste croit en ce qu’on lui dit, tandis que le déiste croit en ce qu’il pense lui-même.

J’ai vécu en étant théiste, puis déiste, sans le savoir on peut vivre sans problème existentiel dans ces deux dispositions d’esprit. Le théisme correspond au début d’une démarche religieuse, alors que le déisme est le développement de cette recherche et, il faut bien le dire, suite à un théisme insatisfait. Nous sommes ici dans le domaine intime des individus et, malheureusement, par manque de compréhension (tolérance) les individus s’enferment dans leurs convictions et pour peu qu’un agitateur intervienne, cela tourne à l’affrontement social, les parties s’excluent réciproquement.

Ces antagonismes remontent aux débuts de la chrétienté (pour ne parler que de cette religion-mère), les déistes ont toujours été assimilés aux courants gnostiques et sont classés, même à notre époque, dans la catégorie des hérétiques. Ce qui est curieux, c’est que les grands chasseurs d’hérétiques comme saint Paul et Saint Irénée étaient eux-mêmes des gnostiques. J’expliquerais ce paradoxe par la lourdeur des systèmes religieux qui ne peuvent satisfaire ni l’avant-garde ni l’arrière garde de la pensée sans risquer de perdre des adeptes de l’une ou de l’autre tendance s’il y a engagement dans un sens ou dans l’autre. Toutes les religions sont des systèmes à visée théocratique et la démagogie est la seule arme en démocratie.

Les religions chrétiennes n’ont pas le monopole de l’intégrisme : les Soufis ont toujours été combattus et le sont encore dans le monde musulman (voir ce qu’il se passe en Indonésie). Les religions Juives ont exclu Spinoza et autres courants gnostiques. Le plus bel exemple de l’intégrisme religieux fut l’interdiction des « Ecoles de la Sagesse » en Espagne qui unirent Juifs, Chrétiens et Musulmans pour diffuser la pensée des philosophes grecs dans toute l’Europe. Cela se poursuivit par l’acharnement de la « sainte inquisition » qui envoya pendant plusieurs siècles des hérétiques sur les bûchers. La lutte des théistes contre les déistes est d’autant plus forte que les intérêts financiers sont importants, voir les Cathares qui furent combattus par Saint Louis pour agrandir son royaume. Galilée a évité le bûcher parce qu’il s’est dédit ; Giordano Bruno qui s’est acharné dans toute l’Europe n’y a pas échappé.

Parmi les religions qui regroupent plus d’un milliard d’adeptes chacune, les religions animistes sont une exception, elles ne connaissent pas cette opposition entre théistes et déistes. L’explication en est que, par principe de base, ces religions sont déistes, le Principe Divin est au fond de chaque individu et c’est à lui de l’y découvrir. Ces religions animistes sont des religions naturelles et personnelles, elles ne sont pas des appareils à visée théocratique, elles n’ont pas de dogmes, elles recherchent le contact avec un ‘Dieu-Nature ». Spinoza, Maître Eckart et Teilhard de Chardin ont dû s’en inspirer.

Ainsi, l’opposition du théisme au déisme est un faux problème
Lundi 22 Novembre 2010 19:06

Association des Amis de P. Teilhard de Chardin, Le Caire, 25-31 octobre 2002
Colloque Paris – Le Caire

Disponible au grand public via google


En mai 2010 le grand jésuite et teilhardien Henri Boulad disparaissait après une longue carrière d’enseignant au Collège de la Sainte Famille au Caire.
Henri Boulad a mené aussi une carrière internationale de conférencier.
En 2002 il participa au colloque organisé au Caire par l’Association des amis de Pierre Teilhard de Chardin. Voici un reportage présenté par Remio Vescia auprès d’Henri Boulad à propos de Teilhard dont il appréciait, à juste titre, l'actualité de la pensée scientifique et philosophique, intensifiée par une perspectivet prophétique. Cet enregistrement vocal, sur le vif, a été directement traduit en texte écrit.
J.P. Frésafond, Président



Présentation par M. Remo Vescia
Le Père Boulad, d’abord, est un Egyptien et il n’est pas inutile que vous connaissiez un autre
Egyptien, qui comme le Père Nabil Gabriel aime Teilhard, qui vient souvent en France, qui fait des
conférences, qui écrit des livres, en français et en arabe – en voici un, écrit en arabe, le Père vous dira
mieux que moi comment il se prononce (le Père le dit en arabe et le traduit : L’homme, l’univers et
l’évolution entre science et foi). Vous voyez que ce sont des sujets éminemment teilhardiens. Sans
plus attendre, nous allons écouter le Père Boulad nous dire la pertinence de Teilhard aujourd’hui.

Père Henri Boulad
Merci, Monsieur Vescia.
Le livre que je viens de citer est la condensation d’une vingtaine d’années de conférences sur
Teilhard adressées à la jeunesse à travers toute l’Egypte et ces conférences ont été rassemblées par un ami à moi qui en a fait un livre.
Teilhard, je l’ai découvert en 1956, dès la parution du Phénomène Humain, et ce fut pour moi un
éblouissement. Je trouvais dans Teilhard ce que je cherchais depuis longtemps, ce que je n’avais
jamais pu exprimer et ce qui m’a été donné comme une réponse à des questions. Au point que sa
pensée ne fait plus qu’un avec la mienne, au point que mes confrères, avec une pointe de malice,
m’appellent ‘Boulad de Chardin’… Vous me pardonnerez donc si ma pensée se mêle à celle de
Teilhard, car elles ne font plus qu’un.

Je voudrais tout de suite aborder ce thème qui m’a été demandé : Pertinence de Teilhard
aujourd’hui.


Il est de bon ton de dire que Teilhard est dépassé – que de gens ‘intelligents’ me disent : tu crois
encore à Teilhard, mais c’est dépassé !
- Bien sûr, Platon aussi est dépassé, 2500 ans, figurez-vous !
-L’Evangile est dépassé, 2000 ans, etc.
Nous cédons à une mode qui consiste à s’accrocher au dernier penseur, au dernier livre paru et à la philosophie à la dernière mode, notamment à celle qu’on appelle la ‘post modernité’ qui a déclaré la mort des grands systèmes, des idéologies, des méta-récits –Heidegger et avec lui Wittgenstein, ont dit que la métaphysique était morte avec le dernier des philosophes qui serait Hegel qui a osé un système. On dit maintenant que toute personne qui s’accroche à un système est un peu arriérée. Et nous sommes tombés dans la déconstruction – Gilles Deleuze, Jacques Derrida, le surréalisme… tout ceci exprime et engendre en même temps un monde cassé, un monde éclaté, brisé, morcelé, éparpillé, atomisé, la mort du sens. Pour moi, la grande maladie d’aujourd’hui n’est pas la mort des espèces animales ou végétales, mais la mort du sens, ce qui est beaucoup plus grave, au nom d’un positivisme étroit, étriqué, au nom de certains systèmes comme ceux dont je parlais tout à l’heure, comme celui de Lévi-Strauss avec le structuralisme – on évacue le sujet, il ne reste que la structure : ce n’est pas moi qui pense, ce n’est pas moi qui parle, ‘ça’ pense, ‘ça’ parle par moi – ça ! C’est une véritable culture de la mort de la pensée, et nous sommes dans une période de scepticisme désabusé, d’agnosticisme blasé, de morosité. Complaisance dans l’irrationnel, goût de l’incohérence, romantisme de l’absurde, pessimisme généralisé.
Aujourd’hui il est incongru et indécent de croire à quelque chose. C’est sur cette fresque qui me paraît exprimer assez bien le courant actuel que se détache un besoin fou – besoin d’unité, de clarté, de cohérence, de sens. Il y a la modernité qui a cru à tout cela, il y a la post-modernité qui l’a détruit, et maintenant nous sommes, à mon avis, dans une post-post-modernité, car la jeunesse actuelle ne se satisfait plus de ce déconstructivisme généralisé et il y a actuellement un besoin, une recherche de sens. L’homme a plus que jamais besoin aujourd’hui de voir clair, besoin d’une vision globale, d’une Weltanschauungcomme on dit en allemand.

Teilhard donc se présente à nous comme un prophète de l’unité. Une unité qui va avec une grande simplicité – certains disent : c’est trop beau pour être vrai ou c’est trop simple pour être vrai ! Mais si la simplicité était le signe de la vérité, précisément ? Car le fond du fond du réel est simple, car Dieu est l’Etre infiniment simple, et la vérité, si elle n’est pas simple, n’est plus la vérité.
Nous avons un culte de la complexité qui fait que pour paraître intelligent il faut être compliqué. L’univers est un, cela paraît être un pléonasme, et c’en est un car uni-versum signifie que l’univers est un. Le mérite de la science contemporaine est d’avoir découvert cette unité du cosmos, et Teilhard l’a exprimé dans des termes à mon avis inégalés.

Un des problèmes de l’université d’aujourd’hui c’est qu’elle a été infidèle à sa vocation – un,
univers, université, vous voyez bien le rapport. L’université, au lieu d’être la science de l’un, la
synthèse du tout, la cohérence du réel, l’intégration des savoirs, est tombée dans cette atomisation dont je parlais tout à l’heure, et finalement un universitaire sort avec son diplôme sous le bras et sa
spécialité dans la tête, mais il a raté l’essentiel de l’université qui est une vision du tout. Tant qu’on ne saisit pas l’univers dans sa totalité, on ne peut pas comprendre sa propre spécialité. Je pense que Teilhard, en intégrant l’ensemble des connaissances dans un tout unifié et harmonieux, nous aide à
penser. Penser, c’est saisir le monde dans son unité. Il n’y a de pensée que de l’un, dès qu’on est dans le multiple, on ne peut plus penser. Penser, c’est saisir la cohérence du tout. Je pense que la pertinence de Teilhard aujourd’hui tient précisément à cet éclatement des savoirs et à cette hyperspécialisation que je dénonçais tout à l’heure.

Nous sommes dans un monde de croissance exponentielle des connaissances, c’est effarant, un monde de plus en plus complexe et compliqué, un raz-de-marée informatique qui nous submerge, qui nous agresse – voyez le nombre de revues, de magazines, de programmes de radio et de télévision, sans parler d’Internet. Certains me disent : presse sur tel bouton, et tu auras 264 pages sur tel mot, c’est passionnant ! Je dis merci, et je prends mes distances, car finalement nous sommes submergés par le quantitatif, la quantité des informations et leur complexité font que nous n’arrivons plus à saisir ce monde dans sa totalité et sa simplicité, ce qui s’appelle penser.

Trop de tout, aujourd’hui !… au point que nous en arrivons à perdre notre âme. Nous mourons
d’indigestion, à partir d’un matériel disparate, hétéroclite, que nous n’arrivons plus à intégrer : les
arbres cachent la forêt. D’où un besoin de recul pour gérer cette complexité. Gérer la complexité, je
pense que c’est là le grand défi d’aujourd’hui, et c’est là que Teilhard peut nous aider. Il nous aide parce que, à mon avis, et j’exagère peut-être, mais je ne pense pas, c’est le seul homme à avoir intégré dans un tout cohérent des disciplines aussi disparates que la physique, la chimie, la biologie, la préhistoire, la paléontologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la sociologie, la philosophie, la théologie, la mystique, la politique, l’économie et j’en passe… A mon avis, la vérité d’un système tient à sa capacité d’intégrer le tout – je dis bien le tout. Un système qui n’intégrerait pas le tout du savoir pèche, à mon avis, par quelque chose d’essentiel. Toute philosophie se veut une science du tout. Je pense que des hommes comme Thomas d’Aquin ont essayé de penser ce tout, mais dans une certaine perspective. Un homme comme Hegel a essayé de penser ce tout, mais en se limitant à l’histoire humaine, il n’a pas englobé l’histoire de l’univers. L’analyse de Hegel se limite à une tranche d’histoire assez limitée. Toynbee aussi a essayé de créer son système, mais il a pris les civilisations telles que nous les connaissons, l’avant et l’après lui ont échappé.

Teilhard s’est situé dans la totalité du phénomène : le phénomène, rien que le phénomène, mais tout
le phénomène – c’est l’une des ses phrases. C’est-à-dire en remontant jusque ce que les savants
appellent aujourd’hui le Big Bang et en refluant vers un avenir qu’il postule au terme de l’évolution.
Et à partir de là, il a découvert une loi que vous connaissez tous, la loi de complexité/conscience. Je
voudrais résumer ce qui est derrière cette loi. L’univers part de ce qu’on appelle un atome primitif où
la matière totale de l’univers était rassemblée dans la pointe d’une épingle, avec le poids qu’il a
actuellement. Puis ce fut la grande dispersion. Et au coeur de cette dispersion, il y a un phénomène
contraire de rassemblement, d’unification que Teilhard a décelé, par une succession de constructions
de plus en plus élaborées, de plus en plus complexes, qui permettent l’émergence d’une réalité qui se
trouvait déjà à l’origine à l’état latent, mais qui finit par apparaître, dans la mesure où cette matière
primitive se rassemble, se complexifie et s’unifie. On s’est toujours demandé d’où venait la vie sur
Terre, et des savants très sérieux ont dit qu’elle venait d’une autre planète. Mais pourquoi d’une autre
planète ? Teilhard nous dit : la vie est déjà une propriété de la matière, elle est déjà contenue dans la matière, à l’état infinitésimal. Et qu’est-ce qui lui permet d’apparaître ? C’est justement ce
rassemblement. A partir du moment où la matière a pu se rassembler sur elle-même, se synthétiser
avec elle-même, se complexifier suffisamment, à partir des atomes, puis des molécules, puis des
méga-molécules puis des acides aminés, et cette espèce de chaîne interminable où la matière rassemble ses éléments et se complexifie. Chaque grain de vie contenu dans chaque atome se rassemble comme dans un entonnoir et nous avons ce qu’on appelle l’apparition de la vie, il y a environ trois milliards huit cents millions d’années. L’apparition de la vie n’est pas un phénomène venu d’ailleurs, il est ce qu’on appelle une émergence : la vie était là, elle est apparue. Vous direz : et Dieu dans tout ça ?

Continuons notre voyage à travers l’évolution, et nous verrons cette vie commencer avec des
organismes unicellulaires, puis se complexifier à son tour en organismes pluricellulaires, puis nous
arrivons aux vertébrés qui sont une unification de cet organisme à travers un axe central, finalement
cet axe prend une direction qui est celle du cerveau, lequel se complexifie au point de permettre, là
encore, une deuxième émergence qui est celle de la conscience ou de la pensée. D’où vient la
conscience ? D’où vient la pensée ? D’ailleurs ? de Dieu ? Non. De même que chaque grain de matière était porteur en lui d’un quantum de vie, ainsi chaque grain de vie est porteur en lui d’un quantum de conscience…

C’est ainsi que tout à coup a jailli la pensée il y a environ trois millions d’années, phénomène
encore tout récent. Nous voyons là qu’il y a une espèce de déploiement d’une réalité originellement
présente, qui ne fait qu’apparaître à travers des seuils successifs. Je parle de seuils, c’est un mot
important dans la pensée de Teilhard, car le seuil est un basculement, un changement d’ordre
qualitatif, une réalité neuve apparaît – seuil de la vie, seuil de la conscience. Nous avons toujours
pensé que nous étions au bout du chemin, au bout du voyage et que nous plafonnions. Mais Teilhard a
senti que les mêmes phénomènes de complexification et d’unification, qui se sont produits au niveau
de la vie et de la conscience, étaient en train de se produire au niveau de la société : ce qu’il a appelé la socialisation.

Le phénomène de la socialisation est un phénomène essentiel à constater, à suivre et à
poursuivre et où mène-t-il ? Cela a commencé il y a environ douze mille ans, dans ce qu’on appelle la
révolution néolithique, quelque part en Irak, quelque part en Turquie : premiers villages, première
organisation des hommes, et avec cela non seulement le village, mais le bourg, mais la ville, mais la
capitale, mais le pays. Et puisque nous sommes en Egypte, voyez un peu le Nil, les deux branches puis la grande queue vers le sud, mais il y a ce qu’on appelle des ganglions le long de cette ‘colonne
vertébrale’ – avec un gros ganglion cérébral qui est Le Caire, où nous sommes – la capitale jouant le
rôle précisément d’intégration de cet ensemble géographique et sociologique qu’on appelle un pays.
Avec l’exemple du Nil et de l’Egypte nous avons l’image assez frappante de ce que peut être une
société en voie de socialisation. Mais au-delà de cette socialisation au niveau local ou national,
Teilhard a discerné, très vite, ce qu’il appelle la planétisation, c’est-à-dire non seulement des nations qui s’unissent à l’intérieur d’elles-mêmes, mais des nations qui entrent dans un réseau au plan
mondial. Avant même que cela se passe, trente ou quarante ans avant Marshall Mac Luhan qui a parlé
du ‘village global’, Teilhard l’a tout de suite vu, il en a parlé de façon beaucoup plus cohérente. Un
village global, oui, comme dit Teilhard quelque part : l’âge des nations est passé, il s’agit maintenant, si nous voulons survivre, de construire la Terre. Ce thème de la mondialisation sera traité par l’un des conférenciers, je n’y entrerai pas, mais je veux simplement dire que quelque chose se passe, et quoi ?
C’est une communication des hommes les uns avec les autres, dont l’Internet et le portable, et les
radios et tous les moyens de communication constituent une espèce de filet, de réseau qui enserre la
Terre. Imaginez Air France, TWA, Egypt Air, Swissair, les trains, les communications, les routes, les
autobus, tous les Internet, tous les portables etc. et vous aurez une petite idée du réseau dans lequel la Terre est enserrée, enfermée. Teilhard, avant même que tout cela existe, l’a senti, l’a pressenti. La
Terre est prise dans un réseau étroit de communications, qui fait que nous allons vers un monde un,
vers une pensée une. Il semble que la Terre, en ce moment, est en train de devenir une espèce de
super-cerveau. Ce qui se passe dans ma petite tête avec ses cent milliards de cellules, est en train de se passer sur la Terre avec ses six milliards d’hommes et tous ceux qui sont à venir. Une pensée
une : autrefois, une pensée, pour se communiquer d’un savant à l’autre, mettait des mois, puis des semaines, puis des jours ; maintenant c’est en temps réel que les pensées se communiquent, que les idées se complètent et de ce va-et-vient émerge une pensée de type global, et nous ne sommes qu’au commencement de la révolution informatique et de la communication.

Mais Teilhard a tout de suite compris que ce corps qui se construit sur la Terre a besoin d’une âme.
Et c’est le problème de l’âme de la Terre, de L’esprit de la Terre, pour reprendre un de ses titres, qui
se pose aujourd’hui. La science, la technique, la technologie, sont en train de construire un corps, mais
la communication est-elle au niveau des appareils ? Suis-je plus proche de vous parce que vous êtes à
deux mètres de moi ? Et ceux qui sont à six ou sept mètres sont-ils plus loin de moi ? Qu’est-ce
qu’être proche ou être loin ? qu’est-ce que communiquer ? Communiquer n’est pas une question de distance, ni d’appareil, ni d’instrument. C’est une question d’âme. Et finalement, Teilhard
que la grande force latente, dans ce monde, c’est l’amour. L’amour, comme il dit quelquefois, c’est l’affinité de l’être pour l’être. Cet amour que l’on trouve au niveau du couple, de la famille, de
l’amitié, au niveau de la société, c’est le secret de demain. C’est par l’amour que le monde s’unifiera
ou il ne s’unifiera pas. La technique n’est que l’instrument, n’est qu’un moyen, mais si l’âme manque,
ce monde n’aboutira pas.

Teilhard a une réponse aussi au problème de la démographie. Un certain nombre de penseurs bien
intentionnés crient à la catastrophe - nous atteindrions la cote d’alarme, attention, six milliards, nous
sommes au plafond, la Terre ne pourra pas nourrir… ! En 1994, j’ai fait une intervention à la
Conférence de l’ONU sur le Développement qui s’est tenue ici au Caire, une intervention sur le mythe
de la surpopulation. Quel mythe ! Les grandes sociétés pharmaceutiques sont derrière cela, pour
vendre tous leurs produits. et un certain nombre d’hommes politiques veulent précisément nous
affoler. Et Teilhard répond : la vie ne se multiplie pas pour se multiplier, mais pour rassembler les
éléments nécessaires à sa personnalisation. Cette vie n’est pas anarchique, la croissance
démographique n’est pas anarchique, elle tend vers quelque chose. Il s’agit de rassembler tous les
éléments nécessaires à la personnalisation de l’humanité, de l’univers.

Et c’est cette personnalisation qui va être le dernier point de mon intervention. Là encore, Teilhard a discerné, quelque part en avant de nous, quelque part en avant de l’homme, de l’humanité, une surhumanité. Non pas un surhomme, dit-il, mais une surhumanité. Car avec les films américains qui nous arrivent – les E.T. avec une tête grosse comme ça – on croit que nous allons vers des êtres
hypercérébralisés, horribles à voir, comme quoi l’homme, qui n’est pas au bout de son développement, aurait un cerveau de plus en plus gros. Bien sûr le cerveau humain est passé de 500 centimètres cubes à 1.500 aujourd’hui.
Mais ce n’est pas dans ce sens que va l’évolution, Teilhard l’a tout de suite vu. Il ne s’agit pas
d’une hypertrophie de l’individu, il s’agit d’une communion de l’espèce. Ce n’est pas dans le sens
d’une individualisation de plus en plus poussée que va l’évolution, car cette direction a toujours
montré qu’elle était une impasse, la preuve : l’atome à partir du seuil de 82, rejette son surplus de
particules qu’il n’arrive plus à intégrer, il y a un seuil de saturation de l’atome qu’on appelle la
radioactivité. La cellule, qui a cherché elle aussi à se construire en individualité close avec des êtres
unicellulaires comme la paramécie, a échoué et a tout de suite compris que le sens de l’évolution allait vers une socialisation d’éléments légers. Teilhard a aussi compris que c’est finalement dans ce sens que l’évolution humaine avançait, c’est-à-dire l’humanité ne va pas vers le surhomme mais vers une surhumanité. C’est dans le sens d’une collectivité organisée et organique, d’une collectivité unie en communion profonde que va se dégager l’élément dernier à venir, le seuil dernier à franchir.
Ce seuil, Teilhard l’a appelé Oméga à partir de l’Apocalypse de Saint Jean - Je suis l’Alpha et l’Oméga, à partir de l’alphabet grec : alpha et oméga – et il a compris que quelque chose nous attend au terme, que quelque chose nous aspire vers ce terme, car, dit-il, l’évolution n’est pas née par derrière, mais par devant, elle nous aspire en avant.

Ce pôle ultime de convergence universelle où toute la réalité de l’univers est appelée à cohérer, est
devant nous, mais pas seulement devant nous, il est en nous, en travail. Et là encore, pour revenir à ce que je disais tout à l’heure, de même que la vie existait à l’état infinitésimal dans chaque grain de
matière, de même que la conscience existait à l’état infinitésimal dans chaque grain de vie, ainsi
Oméga existe à l’état infinitésimal dans chaque grain de conscience, Oméga est déjà là – « Le
Royaume de Dieu est au milieu de vous, le Royaume de Dieu est en vous ». Ce Royaume de Dieu
proclamé par Jésus, c’est, traduit en termes teilhardiens, Oméga, le point de convergence universel.
Comment, et quand apparaîtra Oméga ? Eh bien ! lorsque l’unification de l’humanité sera assez forte,
assez réelle pour que ces grains d’Oméga diffus en chacun de nous puissent converger – encore une
fois l’image de l’entonnoir… Lorsque l’humanité aura atteint vraiment son unité, à ce moment-là
Oméga apparaîtra. Il ne viendra pas d’ailleurs ; l’Evangile dit ‘Le Fils de l’Homme viendra sur les
nuées du Ciel’… non, il ne viendra pas sur les nuées du ciel, il émergera de la Terre, de l’humanité,
c’est de dedans que naîtra le point final, qu’il se prépare.

Et ce n’est pas un hasard si l’Evangile a mis comme loi unique, comme commandement unique,
l’amour : la seule loi de l’évolution, et la seule loi du Cosmos, c’est l’amour, et c’est par lui que
viendra le terme. J’ai fait une conférence, il y a un certain nombre d’années : La fin du monde,
cataclysme ou apothéose ? Dès qu’on parle de fin du monde, tout le monde pense aux étoiles qui vont
nous tomber sur la tête, aux tremblements de terre, aux volcans qui vont exploser, à toutes les
catastrophes qui vont fondre sur nous, en se référant à ce qu’en dit Jésus dans l’Evangile ou à ce qu’en dit Saint Jean dans son Apocalypse, au point que le mot Apocalypse a fini par signifier ‘catastrophe’.
Pour Teilhard, Oméga, évidemment, ne paraîtra pas sans une crise, mais une crise de croissance, une crise de naissance. Et cette crise, il est difficile de l’imaginer, mais ce sera un retournement où le
dedans deviendra un dehors – Apo/calypse : apo = ab, calypso = révéler, Apocalypse et révélation ont finalement la même étymologie. C’est ce ‘dedans’ qui est en travail depuis quinze milliards d’années , plus les quelques milliards à venir – Dieu seul sait quand cela se passera… - qui tout à coup va apparaître, et la réalité émergera dans toute sa splendeur, un enfantement qui aurait duré quelques
dizaines de milliards d’années…. Vous me direz : à quel mois sommes-nous, septième, huitième ?
Cela, bien malin qui le dira. Nul ne connaît le moment, pas même le Fils, seul le Père, nous a dit Jésus dans l’Evangile. Autrement dit, ce terme à venir ne tient qu’à nous finalement, et c’est là ce qui montre le sérieux de notre Histoire : l’Histoire, c’est nous qui la faisons, elle ne s’écrit pas sans nous ; l’avenir, c’est nous qui l’inventons ; Oméga c’est nous qui l’engendrons, qui l’enfantons, qui le préparons. Et c’est ce qui montre finalement le sérieux de notre Histoire – c’est sérieux, l’Histoire – car nous sommes porteurs de toute l’évolution. Teilhard l’avait bien vu : la clé de l’évolution, c’est l’Homme, et ce n’est pas pour rien qu’il a appelé son livre central Le Phénomène Humain : l’homme, flèche montante de l’évolution, oui, c’est lui la clé. Et par pure… coïncidence ? – parlons de coïncidence si vous voulez – les savants d’aujourd’hui viennent de découvrir ce qu’on appelle ‘le principe anthropique’. J’ai ici un article paru dans Etudes il y a quelques années, qui parle justement du principe anthropique : la découverte que le monde d’aujourd’hui, tel qu’il existe, est un monde planifié pour l’homme. Je vous cite un homme qui n’est pas suspect de religiosité, Hawking, ce
handicapé, sur sa chaise roulante, qui pense les univers dans un cerveau hyperlucide, mais dans un
corps complètement détruit. Voici l’une de ses pensées : pourquoi l’univers est-il tel que nous le
voyons ? La réponse est simple : s’il avait été différent, nous ne serions pas là. En d’autres termes,
l’évolution, à chaque bifurcation, s’est trouvée devant un choix : je vais à gauche ou je vais à droite ?
Elle a choisi tantôt à droite, tantôt à gauche… à partir de quoi ? du hasard ? Les savants d’aujourd’hui
ont calculé que l’univers, laissé aux lois du hasard et du calcul des probabilités, aurait mis non pas 15
milliards d’années à faire l’homme, mais 250 milliards d’années à faire une cellule, une seule cellule !
ne parlons pas de vous et de moi. Finalement, parler de hasard dans cette évolution, c’est refuser une
approche scientifique du réel. Il y a donc un projet au coeur de l’évolution, un projet qui, lentement,
achemine cette évolution vers quelque chose, et ce principe anthropique exprime en termes
scientifiques aujourd’hui ce que Teilhard avait vu, que l’homme est la clé de l’évolution.

Dernier point : allons-nous vers un univers anonyme, impersonnel, une collectivité de type
totalitaire ou allons-nous vers un univers personnel ? – Esquisse d’un univers personnel, c’est l’un
des écrits de Teilhard. C’est là justement le génie de Teilhard, c’est d’avoir compris que ce pôle
intégrateur au terme du processus ne sera pas du type fusionnel, mais unitif. La différence entre la fusion et l’union est de taille, car il s’agit de deux visions contraires et opposées. Ce pôle poussera chaque individu au maximum de lui-même dans le sens de sa propre ligne et de sa singularité, vers uneémergence de ce qui le fait le plus lui-même, et ce qu’il appelle une sur-personnalisation – nous seronssur-personnalisés, je serai moi-même Henri Boulad à la puissance epsilon, car je refuse d’être autre chose, je refuse d’être noyé dans une grande soupe qu’on appellera humanité, collectivité – cela suffit, les camps de concentration et les systèmes soviétiques, je veux être moi-même ! C’est cette maximisation de chaque être humain par effet de convergence universelle et de communion qui permettra l’émergence d’Oméga. Donc, d’Alpha où nous avons un tout indifférencié, vers ce déploiement qui est l’univers que nous connaissons, l’individualisation est une étape indispensable dans laquelle vit l’Europe aujourd’hui – qu’est-ce que la Révolution française, qu’est-ce que les siècles des Lumières, sinon justement la découverte de l’individu : moi, mes droits… Et nous croyons que nous sommes arrivés au seuil, au sommet, pas du tout, nous sommes appelés à un dépassement de l’individu vers ce qu’on appelle la personne. C’est ce qui nous attend, demain. Merci.


R. Vescia – Merci, mon père. Je n’ai jamais entendu une synthèse de la pensée de Teilhard aussi
brillante en aussi peu de temps. Et quand je dis brillante, excusez la pauvreté de mon vocabulaire, car
elle est tout sauf brillante : elle est profonde, elle est intime, elle est vraie, et je vous invite à vous
appuyer sur cette magnifique synthèse que vient de nous faire le Père Boulad, pour non seulement lui
poser des questions, mais pour planter notre tente au milieu de ce désert d’Egypte où nous sommes,
afin que nous campions pendant cette semaine, ensemble, sur des sommets élevés.

Avez-vous des questions à poser ?

M. Sélim Sednaoui – Je vais choisir deux questions parmi les mille et une que j’aurais envie de
poser…

- Je ne vois pas du tout comment la conscience peut émerger de la complexité, parce que si je
fais un ordinateur, si je le complexifie au maximum, jamais cet ordinateur ne deviendra conscient, je
pense. C’est ma première question.

Autre question : vous parlez de la fin et d’Oméga, et que vous-même y serez, mais où serons-nous dans des millions d’années ? à moins que l’on croie à la survie de l’âme, évidemment… Et je ne vois pas comment nous, tout ce public qui est là, va profiter de toute cette émergence, de la surpersonnalisation, etc. ?


H. Boulad :

- Par rapport à l’émergence de la vie et de la conscience, il y a deux théories et Teilhard
ne tranche pas.

-La première théorie dit : si vous prenez de la matière dans un laboratoire, et que vous
la complexifiiez suffisamment, vous arriveriez à en extraire ‘son jus’ si je puis dire, c’est-à-dire la vie.
Théoriquement, il n’est pas exclu que des savants prennent de la matière et en quelques années fassent
tous les mouvements que l’évolution a faits pendant trois milliards huit cents millions d’années, pour
arriver un jour à nous dire : tiens ! une cellule, dans mon éprouvette. On peut dire que, théoriquement,
c’est possible, puisque cette loi devrait être reproductible.

-L’autre théorie, vers laquelle je penche davantage – et je pense que Teilhard va plutôt aussi dans cette ligne - c’est celle-ci : la Terre – je parle de la Terre, je ne parle pas encore de l’univers – a lentement dégagé son quantum de vie qui, tout à coup, a percé l’écorce, dans un certain point du temps et de l’espace – on ne saura jamais où la vie est apparue – et à partir de là, a débordé, a envahi la Terre dans ce qu’on appelle la biosphère, et ce phénomène ne serait pas reproductible. En d’autres termes, la Terre, à un moment de son histoire, a livré son âme, et cette âme s’appelle la vie, et c’est fini, cela s’est fait une fois et ne se renouvellera plus. L’âme de la Terre c’est maintenant ce que nous appelons la vie sur Terre, la biosphère. Vous avez le choix entre les deux.
De même pour la conscience. On pourrait dire : des savants très intelligents, Bill Gates et
compagnie, pourraient faire des ordinateurs de plus en plus compliqués, etc. Vous savez
qu’actuellement, si l’on voulait faire un ordinateur capable de gérer ce qu’un cerveau humain est en
train de faire, il aurait à peu près la taille de la Terre… A supposer que l’on aille vers une
miniaturisation de plus en plus grande, peut-on imaginer qu’un jour des savants, en laboratoire, fassent
jaillir la conscience, un être humain, un être pensant ? Théoriquement, là encore, c’est possible. Mais
je pense que, là encore, la vie a livré son quantum de conscience une bonne fois, là où s’est faite
l’apparition de l’homme, pour reprendre un des titres de Teilhard. Et à partir de là, ce fut la noosphère
dont vous parlera le Père Madelin demain. Voilà une réponse rapide à votre première question.


Deuxième question : vous parlez d’un paradis futur dont nous serions exclus. Cela, c’est la vision
de Karl Marx. Le grand soir de Karl Marx, c’est un paradis futur dont nous serions exclus, que nous
allons peiner à fabriquer et à construire, mais dont nous ne sommes pas les partenaires. Or – j’ai tout
un livre là-dessus - mourir, qu’est-ce que c’est ? Mourir, c’est réintégrer le grand courant de vie dont je suis issu, et sous forme personnalisée. Là je rejoins la réincarnation, mais revue et corrigée par Henri Boulad. Il y a une intuition très profonde dans la réincarnation. Car mourir ce n’est pas aller
dans un univers extraterrestre, quelque part ailleurs, ni dans un enfer en dessous, ni dans un ciel audessus Mourir, c’est s’unir, mourir c’est poursuivre son itinéraire personnel à travers l’humanité présente. En fait, il n’y a qu’une seule humanité, une seule, c’est l’humanité qui existe aujourd’hui sur la Terre : ceux qui sont passés sont là, en moi, je porte en moi tous mes ancêtres et eux me portent en eux. Comme disait Pascal, l’humanité est comme un seul homme. On retrouve cette idée chez beaucoup de penseurs Soufis musulmans, on la retrouve chez Montaigne : chaque être humain porte en lui la forme totale de l’humaine condition. Et j’ai trouvé ceci avant-hier dans El-Hallaj, mystique musulman : qu’est-ce Adam, sinon toi-même ? Donc, les morts ne sont pas morts, ils vivent en nous, ils poursuivent en nous leur itinéraire et finalement, Oméga, c’est l’émergence de toute l’humanité passée, sous la forme de l’humanité qui existera à ce moment-là, pour la grande révélation qui sera celle de ce jour. Alors, la mort, je n’y crois pas. Et dans cette perspective, je dirai très brièvement, car j’ai beaucoup parlé et écrit là-dessus, que l’évolution est une clé d’interprétation de la mort qui est extraordinairement claire et simple, pour celui qui accepte d’entrer dans sa logique.

M. Ernst : Pour ceux qui ne me connaissent pas, je représente ici la Fondation Teilhard de Chardin.
A propos de cette plaque, je voudrais dire quelque chose au Père Gabriel. Il y a moins de 48 heures,
j’étais dans une petite ville toute proche de Paris, pour inaugurer un buste de Teilhard de Chardin dans un lycée qui a choisi le nom de ‘Lycée Teilhard de Chardin’. En vous voyant tout à l’heure inaugurer cette plaque, je me disais : il y a ce réseau qui se constitue, car les plaques restent, les gens qui passent devant les lisent. Dans ce lycée, le buste a été installé dans la rotonde par où passent tous les élèves et tous les professeurs, et tous les matins des centaines d’élèves et de professeurs verront un beau buste de Teilhard de Chardin – c’est la version Malvina Hoffmann. Et maintenant, quel autre projet de plaque ou de buste ? Il faudra faire appel à l’ami André Peltre qui va nous aider. Je rêve, quant à moi, de quelque chose, c’est non plus une plaque ou un buste, mais une stèle en pleine nature, sur une colline au sud de l’Aisne, à l’endroit où Teilhard, en 1917, en observant de loin la ligne de feu, a eu la grande intuition que l’humanité allait vers son unité. C’est extraordinaire : devant le spectacle de forces qui étaient en train de se déchirer, il a vu, au-delà de cela, qu’on allait vers l’unité.
J’espère qu’avec le concours de gens dynamiques, nous arriverons à réaliser cela, pour compléter le réseau. A ce lycée j’avais à présenter la pensée de Teilhard, on m’avait donné trente minutes… Je m’en suis tiré, mais pas avec la même profondeur que vous. Et j’ai beaucoup aimé votre réflexion sur la modernité. C’est un terme que je n’aime pas – quand je parle de Teilhard, je parle de son actualité, et pas de sa modernité. Parce que quand on parle de modernité, on sait qu’il y aura une post-modernité, puis une post-post-modernité… Tandis que l’actualité c’est toujours là, et je trouve qu’il vaut mieux parler de l’actualité. Car Teilhard est un prophète, fondamentalement, et la modernité est un costume beaucoup trop étroit pour un prophète !

Je voudrais ajouter une dernière chose, puisque vous êtes tous là. Le Père Boulad a très bien montré le désenchantement qui vient de toute la ruine des idéologies. Alors, n’employez jamais le mot ‘teilhardisme’ – c’est employé quelquefois : cela donne l’impression d’un système, d’une idéologie, alors que Teilhard, c’est une vision prophétique, dont nous pouvons, à chaque étape de nos vies, vérifier la pertinence. J’en profite donc pour exorciser le mot teilhardisme. Le Père Martelet qui n’est pas là, m’a souvent fait cette remarque : pitié, ne parlons pas de teilhardisme !

R. Vescia : Mon père, si vous permettez je voudrais répondre aux propos de M. Ernst, avant que
vous le fassiez vous-même – vous voudrez bien excuser cette interférence dans le débat…
Il n’est pas nécessaire de placer des bustes et des plaques seulement, pour poser des jalons : nous
allons en poser ensemble, au cours de ce Colloque, en faisant don des oeuvres complètes de Teilhard à
la Bibliothèque d’Alexandrie, et cela me paraît un jalon important dans ce même esprit. Et toujours
dans ce même esprit, je vous ai invités, à travers une lettre adressée à « Diane », à apporter un livre de
Teilhard que vous avez particulièrement aimé, pour l’offrir ici, en Egypte, à qui vous voulez, dans un
geste, justement, d’amour, de communication, de partage. C’est également une façon de poser des
stèles, je pense. A ce sujet, je voudrais vous dire que la liberté de votre geste reste totale, c’est un geste auquel je vous invite, mais que vous êtes libre de le faire ou pas, d’une part, et que d’autre part vous êtes tout à fait libre de le faire envers qui vous voulez. Vous pouvez, par exemple, décider de le donner à une bibliothèque, pour qu’il ait plus de chances d’être lu par plusieurs, et il y a deux bibliothèques dans ce Collège. Il y a aussi la Bibliothèque d’Alexandrie où nous irons mardi, et entre les deux il y a la Bibliothèque des Dominicains, qu’un certain nombre d’entre vous aura l’occasion de visiter lundi.

Mais il n’y a pas que des bibliothèques auxquelles on peut donner un livre, il y a tout simplement
l’ami de rencontre, que vous avez envie d’honorer avec votre don. C’est dans cet esprit que j’ai
obtenu, à l’avance, une autre forme d’expression analogue à celle que vous évoquez, Monsieur Ernst, à
travers ce magnifique dessin que l’on a joint à votre dossier. Nous avons parmi nous l’auteur de ce
dessin, une demoiselle à qui je demande de se lever, elle s’appelle Aïdi, elle a fait ce dessin pour vous, elle partage avec nous l’amour de Teilhard, elle est Egyptienne, elle vit à Alexandrie, nous
communiquons par Internet, et elle m’a envoyé ce magnifique dessin, dont j’ai vu tout de suite qu’il
fallait en faire l’affiche de notre Colloque. Et dans un geste généreux, tout à fait dans ce même esprit,
elle a décidé de vous l’offrir, pour être l’image que vous emporterez en souvenir de ce Colloque. Je
salue à travers elle sa Maman qui l’accompagne, avec qui je communique également, Madame Suzette …… qui, à Alexandrie, a décidé de faire connaître et briller l’esprit de Teilhard, et d’organiser une exposition Teilhard. Aussi, elle accueillera tout document qui pourra alimenter cette exposition, et je lui en ai apporté quelques-uns. Merci par avance, Madame, et merci à vous tous, car encore une fois ce sont des manifestations de ce genre qui nous permettent de poser de petits lumignons sur notre
chemin, de manière à éclairer un peu la route autour de nous.
Lundi 11 Octobre 2010 10:16

Suite à l'édito. du 4/10/2010 de Jean-Pierre Frésafond


Si l’on s’en tient aux réalités de l’ordre du manifesté (notre monde terrestre) les notions de masculin et de féminin s’imbriquent dans un ensemble confus et incohérent. Il faut partir de l’hypothèse que l’Homme en général est SYMBOLE. Ce terme est pris dans le sens de ce qui est transparent, de ce qui nous renvoie à une réalité plus élevée.

Dieu est envisagé comme le Principe Suprême situé au-delà de toute forme, de toutes distinctions, de toutes différences, renfermant toute chose dans son Unité (dans sa non dualité). D’où il découle que toute manifestation du Principe, c'est-à-dire toute création, devra se distinguer de lui tout en demeurant en Lui. La création procède donc d’une différenciation, d’une dualité au sein de la Non dualité.
La « manifestation universelle », autrement dit la Création, comporte un double principe : l’un est actif ; l’autre est passif. Cette vision de l’Univers est partagée par différentes Traditions de l’humanité.

La Tradition Egyptienne parle de Osiris et Isis
La Tradition Chinoise parle du Yin et du Yang
La Tradition Hindoue parle de Purusha et de Prakriti
La Tradition chrétienne parle du Verbe créateur et de la Vierge

En d’autres termes il s’agit de la dualité : principe masculin et principe féminin.
On devine une certaine logique
l’acte de créer : principe masculin
l’état de créé : principe féminin
Telle semble être l’origine de cette grande notion de dualité à partir de laquelle s’organise le Monde, se construisent et s’énoncent les grands dogmes de la religion catholique.
Adam et Eve, cités dans la Genèse, constituent l’exemple primordial de cette bipolarité : masculin – féminin.

Les questions fondamentales que je me suis posées durant ma vie, se rapportent au cloisonnement existant entre les conceptions occidentales et les conceptions orientales de l’Etre. J’ai été, de façon permanente, attaché, non à un syncrétisme des religions, mais à une vision unifiée de l’esprit…d’autant plus que la science moderne fait découvrir de nouvelles réalités. En ce sens, le problème de la place de Marie, Mère de Dieu et celui de l’âme, dans la métaphysique chrétienne, m’ont inspiré de nombreuses réflexions. Venons-en à l’essentiel :

Selon la philosophie du Védantâ, Dieu doit être conçu comme une Réalité Infinie excluant toute limite et toute détermination. La conception universelle et totale de la Divinité supposerait l’existence d’une « Possibilité universelle » qui se reflète à tous les niveaux de l’Existence universelle qui en constitue « l’apparence extérieure ». Ainsi tout être manifesté tel l’être humain, n’est que l’apparence ou la manifestation extérieure de sa « possibilité principielle » qui représente alors son « Archétype éternel » en Dieu. (cf JUNG) L’ensemble de tous les Archétypes représente, au niveau de la Divinité une « conception » de la Divine Essence, conception purement principielle, non manifestée et indifférenciée. Dans ce cadre, se situe par exemple ce que l’Eglise catholique appelle : l’Immaculée Conception. Selon ce schéma de pensée, le Mal réside dans l’illusion séparative ou séparativité apparente. Cela entraîne cet état mental selon lequel l’entité manifestée « Homme » semble complètement autonome.. .
Le Mystère concernant la Vierge, exempte du péché originel, est donc lié au fait surnaturel selon lequel Marie s’identifie à la Possibilité Universelle, ce qui n’affecte pas sa liberté ni l’ensemble de ses caractéristiques humaines. La dogmatique mariale ne peut donc être discutée au seul niveau des neurones, des chromosomes et de la logique formelle ! Retrouver en soi son « Archétype éternel », c’est réaliser en soi le mystère de la Vierge, ce qui dépasse de loin les démarches purement affectives que nous inspire la féminité et le courage d’une femme que nous jugeons sublime. On se retrouve un peu au sein des doctrines orientales qui s’appuient sur le principe de l’identification et de la fusion…avec, il est vrai, une Réalité tout autre. : la Nature.

Au niveau du Cosmos et de la Genèse, il est écrit : « L’Esprit de Dieu se mouvait sur les eaux… ». Le symbolisme associé à cette phrase fait apparaître le double Principe, sachant que les eaux représentent, par leur plasticité, la soumission au principe actif de l’Esprit.

Au niveau de la nature humaine, le couple Adam – Eve représente « l’Androgyne primordial » et au niveau le plus bas, se situent l’homme et la femme tels que nous les connaissons. Notre société actuelle se risque d’introduire un élément de chaos dans cette belle hiérarchie du manifesté, en ne reconnaissant plus les valeurs spécifiques des deux sexes dans leurs essences respectives.
Dans la démarche inverse qui va du manifesté au Non manifesté, le Mystère nous conduit vers l’existence du couple : Saint-esprit – Vierge Marie et celle du couple : Christ – Eglise. Ici le couple se comprend comme la Réalité présidant à une nouvelle naissance qui s’opère par une alchimie spirituelle débouchant sur un état de l’âme. Cet état ontologique n’est en rien une situation morale ou un ensemble d’actes vertueux, mais quelque chose d’indicible qui se traduit théoriquement par le fait qu’on est !, à l’exemple des eaux primordiales qui offrent toute leur plasticité à la volonté divine.
Trois conditions, sont requises pour atteindre effectivement cette plasticité de l’âme.
1 --- La transmission de l’influence spirituelle ou communication du Saint-esprit par les rites tels que les sacrements. C’est, d’une certaine manière : la Voie.
2 --- La connaissance de la doctrine donc de la Vérité.
3 --- La pratique de la méditation et de l’oraison qui conduit à la Vie,
au sens le plus large.

En récitant l’Ave Maria, l’âme s’applique à elle-même les paroles de l’Ange à Marie, et la répétition quasi indéfinie, le rythme du Rosaire, engendre cette vibration qui transforme l’âme en son prototype virginal. L’Ave Maria contient, comme deux joyaux incrustés, les noms de Jésus et Marie, et de ce fait, apparaît comme le moyen susceptible de créer dans l’âme une réceptivité à la Grâce qui est l’application à l’univers humain du Fiat Lux de le Genèse venant organiser le chaos, du mystère de l’Incarnation, du Verbe, Lumière du monde, descendant dans le sein virginal de Marie, pour y engendrer le Christ. L’âme humaine doit donc s’identifier au sein virginal de Marie pour devenir le « lieu » de la Génération du Verbe. La Volonté du Père est d’engendrer éternellement le Fils.
Cette « naissance éternelle » du Fils se produit en dehors du temps et de l’espace : l’âme devient alors, dans ces conditions, intemporelle et s’inscrit dans une perspective ontologique qu’on ne sait pas imaginer.

Notre raison, notre langage, notre cœur, ne peuvent saisir le sens primordial et toute la portée du Mystère selon lequel l’âme s’identifie à la Vierge . Cette affirmation rend compte d’une certaine continuité et d’une complémentarité des métaphysiques occidentales et orientales.
L’homme occidental se noie dans son activisme et son matérialisme. Il redoute tout ce qui lui paraît abstrait et intangible, alors il se réfugie parfois dans le faux « merveilleux », une solution qui l’arrange et qui lui procure des vérités illusoires. En fait, l’homme de notre temps régressera, dans tous les cas où il perdra progressivement…ce qu’on pourrait appeler la conscience de son âme !

Les deux mots : Masculin – Féminin ne s’appliquent pas seulement au domaine biologique incluant le sens de l’individu, mais à un domaine plus élevé et plus étendu.
Le mâle émet la puissance de vie ; ce principe est sujet à la mort.
La femelle est porteuse de vie et elle anime.
Eve issue d’Adam signifie que l’élément spirituel est au-delà de l’élément vital.
Adam précède Eve : le vital est antérieur au spirituel.
La distinction mâle et femelle est un signe de séparation (eaux supérieures et eaux inférieures ; ciel et terre dans la Genèse) Dans le premier récit de la Création, l’homme est androgyne : la séparation n’a pas encore eu lieu. Cette séparation est à la base de la dualité : animus – anima, à la base de toutes les dualités. Le don et la réceptivité. Par la suite dans le Christ il n’y a plus ni homme ni femme. Chaque être humain retrouve en lui son image. Le masculin et le féminin sont les deux dimensions de l’unique plérôme du Christ. En Dieu ces deux aspects complémentaires sont parfaitement unifiés.
Pour Nicolas Berdiaeff, la femme est plus liée à l’âme du monde et c’est à travers sa force que l’homme communie avec elle. Dans les évangiles les femmes sont porteuses d’aromates et par conséquent elles ont un grand rôle à jouer. On a dit un jour que la femme était l’avenir de l’homme et on parle de « L’Eternel féminin ». Teilhard de Chardin y voit là le reflet de l’Amour, une grande force cosmique. Marie est la plus parfaite incarnation de cet Eternel féminin rempli de fabuleuses richesses. Toute femme possède donc en soi tous les constituants transcendantaux de la Beauté divine. Serait-ce rendre gloire à Dieu que d’attribuer à la femme une mission pour laquelle elle n’est créée ?

Jésus était un transmetteur de la puissance de la Vie ! Pourquoi pas « l’Eternel
Masculin » ?
Marie serait alors la trace de l’axe de la Vie selon Teilhard.
L’intérêt des visions de Teilhard sur ce sujet réside dans le fait que la Mère de Dieu n’est pas qu’une créature que l’on vénère souvent d’une manière trop anthropomorphique, mais la partenaire « cosmique » du Verbe qui s’est incarnée en elle, une Energie lumineuse et chaste.. Teilhard, dans l’Eternel Féminin, montre tous les aspects de la Femme qui transcendent notre propre interprétation qui s’appuie le plus souvent sur le sexe. En ce sens Teilhard a sublimé ses perceptions de la féminité en les transposant dans une mystique mariale qui n’est pas sans cohérence avec le dogme catholique.
Teilhard est sensible à la beauté et il sait que cette réalité peut tout aussi bien conduire vers le vrai et le bien que vers l’abîme des passions incontrôlées. On retrouve d’ailleurs dans la Sagesse hindoue le principe de « fusion » avec la mère divine, symbole du principe féminin., force vitale universelle.



Vendredi 8 Octobre 2010 17:03

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